LA CONSTITUTION NOUVELLE
put clore la session, et préparer les esprits à celte Constitution nouvelle qui, fatalement, à la proclamation du Consulat à vie, devrait être substituée à la Constitution de l'an YIII. On sentait bien en effet que tout ce travail n'avait point eu pour but de déléguer au Premier Consul un pouvoir viager, mais d'accroître ce pouvoir, d'en reculer les bornes, de supprimer les restrictions que Bonaparte avait acceptées au lendemain de Brumaire et qu'à présent il ne tolérait plus. A mesure que le temps passait, il semblait que, plus conscient chaque jour de sa force à lui et de la lâcheté ou de la faiblesse de ses adversaires, il aspirât plus haut, étendît encore ses ambitions, méprisât une puissance qui ne fût point aulocratique, et que, s'attaquant chaque jour à une brancu nouvelle, il ne voulût de tout l'arbre constitutionnel laisser subsister que le tronc — lui seul. Gommer.': penser dès lors qu'il ne prétendît point, à toutes les attributions qu'il convoitait, ajouter le droit de désigner son successeur? Pourtant Jes républicains du Conseil d'Etat ne désespéraient pas se garantir de l'hérédité. Avec plusieurs d'entre eux, Bonaparte s'était si vivement prononcé contre elle qu'il ne voudrait point se déjuger; puis, ne l'avait-il point rayée de sa main de l'arrêté du Conseil d'Etat? Voudrait-il réclamer du peuple une nouvelle consultation, ou, après ce qu'il avait affirmé lui-même, recevrait-il d'une assemblée non souveraine un complément d'autorité tel qu'il emportait presque le principal? Voudrait-il ouvrir un si beau champ à ses frères, et sur ce
qu'avait dit Lucien au Tribunal, ne voyait-il point dans quels dangers ils le jetteraient constamment, s'il partageait avec eux le pouvoir ou seulement l'avenir éventuel du pouvoir?
Ceux qu'on peut dès lors appeler les monarchistes tentaient au contraire par toutes les voies l'ambition de Bonaparte : envisageant l'hérédité comme un accessoire indispensable, ils ne prenaient même point la peine d'en discuter la nécessité et réservaient leur effort pour des problèmes plus complexes qui, selon la solution que les uns leur donnaient, aboutissaient à établir une sorte de monarchie constitutionnelle et tempérée, ou selon la tournure d'esprit des autres, menaient à une forme de stathoudérat. Sur ces points, Napoléon les laissait dire, bien décidé qu'il était, lorsque le gouvernement serait stabilisé, à ne rien abandonner de l'effectif du pouvoir.
Retiré à Malmaison, ne venant à Paris que pour l'audience diplomatique, ne se distrayant que par quelques manœuvres à Gourbevoie, le Premier Consul méditait et, alternativement, de même qu'en son esprit, les deux influences contraires essayaient sur lui leur action : Lucien représentait l'une, Joséphine l'autre, mais comme celle-ci était plus faible ! Réduite à écouter aux portes pour fournir quelques renseignements à ses amis, Joséphine ne pouvait leur dire que les fréquentes visites de Lucien, les longues conférences que son mari avait avec lui, avec Rœderer, Talleyrand, Regnauld, Fontanes, Régnier, Lebrun, Portalis, Muraire. Lorsque, par grand hasard, Bona-