L'HÉRÉDITÉ. — LUTTE DES DEUX PARTIS
parte ne lai échappait pas, qu'elle s'efforçait de réveiller en son esprit les soupçons que lui avait inspirés son frère, qu'elle lui disait : « Gomment peux-tu avoir confiance en Lucien ? Ne m'as-tu pas dit toimême que tu avais vu une lettre qu'il écrivait à son oncle (Fesch) dans laquelle il menaçait ta vie ? Ne m'as-tu pas dit qu'il ne serait rien tant que tu serais Premier Consul ? — Mêle-toi de filer, répondait Bonaparte. » Pour faire contrepoids, il eût fallu Fouché ou Chaptal — les deux adversaires décidés de Lucien. Mais Fouché s'était perdu par son intrigue au Sénat, et Chaptal, en lutte ouverte avec Rœderer, avait été si bien attaqué par lui sur un terrain intime, qu'il était presque écarté. Réduite à ses seules forces Joséphine ne conservait donc guère d'illusion : « Bonaparte, disait-elle, ne paraît pas donner dans ces idées, mais il les écoute et, comme presque personne ne les combat autour de lui, il peut finir par être entraîné. »
Elle sentait si bien qu'elle ne pouvait rien de plus qu'à la fin de prairial (15 juin), elle quitta la partie, se décida à aller aux eaux. Lucien en triompha et, comme il avait le triomphe insolent, il goguenarda sa belle-sœur : « Vous allez aux eaux, lui dit-il, il faut y faire un enfant? — Comment pouvez-vous donner un semblable conseil à la femme de votre frère? — Oui, il le faut, puisqu'il ne peut pas vous en faire. Si vous ne le pouvez pas ou si vous ne le voulez pas, il faut que Bonaparte en fasse un à une autre femme et que vous l'adoptiez. C'est dans son
intérêt, dans le vôtre et dans le nôtre. Il faut assurer l'hérédité. » C'est la version de Joséphine, mais Lucien avoue le propos en lui prêtant cette tournure : <t Allons ! ma sœur, faites-nous un petit Césarion ! »
Certes, Napoléon n'avait nul besoin qu'on le tentât par des paroles ambitieuses pour qu'il élevât ses rêves au-dessus de toutes les insinuations. Néanmoins le fait qu'on lui en parlait, prouvait à soi seul qu'ils étaient réalisables ; par suite il s'y abandonnait davantage et était plus disposé à en presser l'accomplissement : mais c'était pour lui-même qu'il entendait travailler ; c'était son pouvoir à lui qu'il voulait accroître, et il entendait autant garder entière son autorité que conserver entière son influence. Il n'admettait point que ses frères prissent une action personnelle, tinssent des honneurs d'autres que de luijCessassentd'être uniquement ses obligés, s'émancipassent au point d'avoir des opinions et un parti hors de lui-même. Ce n'était point qu'il ne fût disposé à les élever en dignités, mais à condition que ce fût lui seul qui le fît et qu'ils lui en eussent toute l'obligation. Aussi lorsqu'il s'agit de l'élection des membres du Grand conseil de la Légion d'honneur, loin de désirer que le Tribunat y portât Lucien et le Conseil d'Etat Joseph, il fit eiTort pour les écarter, car il lui déplaisait qu'ils reçussent une telle place hors de lui, et qu'ils la dussent ou crussent la devoir à leur mérite. « Si tu es élu, il faudra que tu refuses, dit-il à Lucien. — Faites votre possible pour que je ne