‹ Napoleon et sa familleChapitre 46 sur 168 · LES FRÈRES AU GRAND CONSEIL DE LA LÉGION · texte numérisé non relu

LES FRÈRES AU GRAND CONSEIL DE LA LÉGION

sois pas élu, répondit Lucien ; si je suis élu, j'accepte. » Pour Joseph, il fit par Cambacérès proposer l'ajournement, mais l'élection de Lucien au Tribunat ayant eu lieu le 18 messidor (7 juillet), il fallut bien laisser aller le Conseil d'Etat qui, le 24 (13), nomma Joseph par 28 voix sur 32 votants. Lucien, lui, n'avait obtenu que 53 suffrages sur 100 inscrits et 69 votants, mais, si les abstentions et les votes négatifs prouvaient la répugnance du Tribunat et peut-être la pression du Consul, la majorité si petite qu'elle fût, montrait autant et plus même que la grosse majorité obtenue par Joseph, que certains hommes dans les corps constitués s'attachaient déjà de préférence à ménager les Princes du sang et à leur constituer un parti. C'était là la première leçon à en tirer; mais il en était une autre : le Tribunat, n'avait-il pas pensé à donner au Consul une marque d'opposition qui, présentée de celte façon, ne pouvait être ostensiblement réprimée par lui, ni même regardée, par d'autres que les gens dans le secret, comme un échec? Puis, au Tribunat, ne manquait-il point d'hommes assez avisés pour calculer que, par la nomination de Lucien , ils se débarrassaient d'un maître impérieux et incommode, et que, en même temps, ils mettaient en contact permanent, sur des questions de politique et sur des questions de personnel, deux caractères trop absolus pour se faire aucune concession, trop hautains pour supporter une subordination ou même une direction, et dont le choc inévitable amènerait peut-être des événements

majeurs, en tout cas une diminution de forces pour les Bonaparte.

Nul doute que ce fût Lucien seul que le Premier Consul prétendît alors écarter. Quoiqu'il l'employât et qu'il crût même se servir de lui, quoique, sur des points, il eût semblé prendre en lui une sorte de confiance, qu'il écoutât ses avis et qu'il gardât, de son éloquence et de ses talents, une opinion que la dernière expérience n'avait certes pas justifiée, il le sentait dangereux, impatient, hors de la main, trop riche pour qu'il le retînt par l'argent, trop ambitieux pour qu'il l'attachât par de médiocres honneurs. Lucien ne gardait en rien la mesure, ne prenait de direction que de lui-môme, donnait des conseils, mais n'en suivait point. Il eût été singulièrement redoutable si à ses qualités et à ses défauts, il avait joint l'esprit de suite et surtout l'art de s'attacher les nommes, de former et de nourrir un parti. Il était trop individualiste pour cela ; mais les circonstances pouvaient grouper autour de lui, pour un temps, les mécontents et les ambitieux, surtout â présent, que, malgré Bonaparte, il tenait, des suffrages d'un corps élu, une des plus hautes dignités de l'État. Napoléon se mit donc en défiance et, par cette nomination, Lucien perdit la plus grande partie du terrain qu'il avait gagné.

Joseph avait adopté une conduite toute différente : s*il lançait en avant ses amis, s'il lançait peut-être Lucien même que, seul, il pouvait avoir la prétention de modérer, de sa personne, il restait dans l'ombre, se

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