LES FRÈRES SÉNATEURS
pas une façon de les constituer en dignité, de leur donner une place à part et en même temps de les réduire à l'impuissance en les noyant dans une Assemblée dont il se croit le maître et oii les quelques hommes qu'il pourrait avoir à redouter, étant ennemis de tout ce qui est Bonaparte, seront moins que tous autres disposés à subir l'ascendant de ses frères, à accepter leurs prétentions, à servir leur ambition?
Là, plus de discussion publique, plus de tribune, plus d'occasion de discours pour Lucien réduit à une nullité dorée; autour de Joseph peut-être, il est vrai, un semblant de parti, mais Napoléon ne craint pas Joseph; il tient que, s'il forme un parti, ce sera le sien, qu'il y trouvera un appui loin d'y rencontrer une résistance. D'ailleurs, il compte peu avec le Sénat, quelque puissant qu'il le fasse en apparence.
Ainsi, d'une part, comme il le doit, comme l'idée de famille le lui impose, il aura établi ses frères dans une fortune et une position dignes de la sienne ; mais, en même temps, il ne partagera avec eux rien du pouvoir dont il est si jaloux; il se sera acquitté à leur égard, il leur aura offert des sinécures bien reniées ; mais, quant à la succession, il est bien décidé à ne l'attribuer à aucun d'eux. S'il a accepté et peut-être désiré ce droit de désignation, c'est en se plaçant à son propre point de vue et non à celui de ses successeurs, quels qu'ils puissent être ; c'a été pour augmenter son autorité, non pour en concéder une parcelle à qui que ce fût. S'il y avait nécessité qu'il se constituât un héritier, il ne se dépouillerait qu'en faveur
d'un être qui ne pourrait lui inspirer aucun soupçon, en qui il se croirait assuré de ne lencontrer jamais aucune résistance, qui ne pourrait avoir aucune influence, aucune velléité politique, qui serait entièrement étranger à tout ce qui l'attache et le préoccupe, qui serait hors des choses si l'on peut dire, et en quelque sorte hors des temps.
Si, après avoir refusé l'hérédité en floréal, il l'accepte ou la réclame en thermidor, c'est qu'il s'est produit un fait qui a déterminé cette évolution de son esprit et, sans doute, qu'il s'imagine avoir le moyen d'opérer cette désignation sans qu'il en résulte un inconvénient pour lui-même, sans que ses frères, désormais bien placés, puissent s'en révolter.
Louis était à peine marié depuis quelques jours et installé dans le petit hôtel de la rue de la Victoire prêté par Napoléon, que sa nature inquiète et soupçonneuse reprenait le dessus sur cette sorte d'amour qu'il avait cru éprouver pour Hortense. Qui sait? Peut-être son amour ne pouvait-il prendre d'autre forme; peut-être croyait-il en donner une preuve certaine; peut-être était-il convaincu qu'agir comme il faisait, était le seul moyen d'assurer leur bonheur commun? Partageant toutes les haines que les siens éprouvaient contre Joséphine, certain de sa rouerie, témoin de ses aventures à Milan et à Paris, il la détestait et la méprisait d'autant plus que son caractère à lui était plus droit, son honnêteté plus entière, son idéal de moralité plus élevé ; que, d'autre part, il
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était moins accessible aux qualités de grâce, de charme, d'enveloppement, de féminité, qui, si elles ne paraient point Joséphine de vertus, la rendaient désirable à beaucoup d'hommes et plaisante à la plupart. 11 est vrai que ce n'étaient point des gendres et que, sur un fonds corse badigeonné de philosophie sentimentale et vertueuse, de telles sensations n'avaient point de prise. Louis n'admettait point les compromis, et déjà inquiet à la pensée que sa femme, étant la fille d'une telle mère, devait avoir hérité de ses instincts et de ses goûts, il se proposa — cherchant peut-être son bien à elle — de la détacher de Joséphine pour l'attacher plus intimement à lui. Jusque-là rien que d'explicable, d'habituel, de conforme à la nature masculine. Ce désir, nul homme, s'il est de bonne foi, qui n'avouera l'avoir éprouvé, et combien plus Louis en devait-il être obsédé, étant donnés son caractère et les inquiétudes légitimes qu'il ressentait? Peut-être avec de la douceur, de Thabileté et du temps, fut-il parvenu à son but; mais il fut d'autant plus maladroit qu'il était plus convaincu, d'autant plus brutal qu'il était moins expert, et que, ayant vécu bien moins avec des êtres qu'avec des livres, il prenait les réalités pour des romans et les romans pour les réalités. Il se crut en droit et s'imagina peut-être en devoir d'éclairer Hortense sur la conduite de sa mère et, comme il se heurtait là à ce qui était la grande tendresse, la véritable passion de sa femme, à ce qui avait été l'adoration, la joie, la lumière de son enfance et de sa jeunesse, il rencontra non seulement une résistance
invincible, mais une indignation qui ne pouvait manquer de se changer en haine. Il ne comprit pas, insista, se butta, laissa échapper de ces mots inoubliables d'autant plus injurieux qu'ils sont plus vrais, d'autant plus cruels que leur portée est, en réalité, tout autre pour Thomme qui les prononce et pour la jeune femme — presque la jeune fille — qui les entend. Qu'une femme de quarante ans qui a vécu et qui a vu le monde, apprenne brusquement que sa mère, l'objet de son entier respect, a eu des amants, ce lui sera sans doute une douleur, une désillusion, ce lui paraîtra même une sorte de sacrilège, si ellemême n'en a point eus; mais, en tout cas, l'expérience lui aura appris que ces choses arrivent et qu'elles sont ordinaires. Pour une jeune fille, et pour une fille telle qu'est Hortense, c'est l'effondrement si elle croit ce qu'on lui dit, c'est la banqueroute de son passé, c'est l'anéantissement de tous ses rêves; si elle ne le croit pas, c'est la haine à jamais contre le calomniateur, et, qu'elle croie ou non, comment pardonner à son auteur une telle blessure?
Et à qui se plaindre ? A qui se confier? Près de qui pleurer ? Qui prendre pour arbitre ? — Sa mère ? Comment y penser? — Son beau-père? Comment l'oser? — Son frère ? Comment le vouloir ? Il est des paroles qu'une fille ne peut prononcer, qui saliraient sa bouche, y seraient odieuses et maudites. Il faut les carder, les rentrer en soi, les cacher sous sa robe et s'en laisser dévorer le cœur.
Donc Hortense, sans un cri, sans une faiblesse,