DÉPART DE LOUIS
renfonce tout en elle, elle se fait une contenance visà-vis du monde ; elle va au bal, elle va aux spectacles ; elle laisse admirer « son joli petit ménage » ; elle donne si bien le change sur ses sentiments que son institutrice, M""® Gampan, déclare trouver « la preuve que deux êtres vertueux, amis de l'occupation des talents et des mœurs sont heureux l'un par l'autre et ne peuvent manquer de l'être ». Joséphine ignore tout et est pleine de confiance : « Embrasse pour moi ton mari, écrit-elle de Lyon à sa fille. Dislui que je l'aime à la folie. »
Louis, cependant, s'est réfugié à Bâillon. Il est tout aux travaux à faire, perce des allées, construit des ponts et des chemins, rêve des achats de terres ou des échanges, arrange les appartements en donnant à chaque chambre une destination. Puis, tout à coup, il se dégoûte, ordonne que l'on emporte tous les objets qui lui sont personnels, le linge, l'argenterie, les armes, et par les gens d'affaires fait chercher un acquéreur. Il est vrai que, quelques jours après, il achète encore diverses pièces de terre et en marchande d'autres, mais ce n'est point pour conserver sa propriété, c'est pour en tirer un meilleur prix.
Il est revenu à Paris, mais le 10 ventôse (l^' mars) il prélexte l'arrivée de son régiment à Joigny et y va. Sauf une très courte apparition en germinal (avril) il ne repasse point à Paris. C'est de Joigny qu'il part directement le 18 floréal (8 mai) pour Bagnères-de- Bigorre où, par Lyon et Nîmes, il arrive au commencement de prairial (24 mai).
Quoiqu'il soit l'homme le plus caché et le plus méfiant et que, même à ses amis intimes il ne s'ouvre point en coiifulences, il lui échappe pourtant, dans les IcUres qu'il écrit chaque jour à Mésangère, des traits qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'état de son esprit. En réponse à une étrange lettre de reproches que lui a adressée ce Mésangère, il écrit : «^lon caractère, l'humeur où quelquefois les chagrins qu'on éprouve vous jettent, la situation oîj l'on est, m'ont peut-être donné quelquefois un air qui a surpris, mais il a dû ne pas durer longtemps. Tu me connais dès longtemps, tu dois m'excuser. » Dix jours après, toujours pour la même querelle : « Observe que ma conduite vient bien moins de mon caractère que delà position où je me trouve, position qui, ne me permettant pas de réfléchir à autre chose sérieusement qu'à ce qui me touche de si près, me ramène à cela, sitôt que je suis à mes affaires, même en les faisant, en parlant, j'étais souvent loin de ceux avec qui j'étais. » Et enfin le 13 thermidor (l*"" août) cette explication : « Tu as deviné ma position, mon ami, et cela n'était pas difficile pour toi. Je m'aperçois qu'elle me donne quelquefois de l'humeur et que, lorsque mon cœur est content et se plaît à écrire à un ami, ma pensée morose me fait écrire sur un ton triste, mais encore une fois il n'y a que ma mère, Fieury et toi qui puissiez vous en plaindre. Je m'observe avec tous les autres. Avec vous, dussiezvous vous fâcher à devenir bourrus, je ne le ferai jamais. »