‹ Napoleon et sa familleChapitre 50 sur 168 · VIE ET CARACTÈRE DE LOUIS EN L'AN X · texte numérisé non relu

VIE ET CARACTÈRE DE LOUIS EN L'AN X

Nulle allusion plus précise à sa femme dont il ne prononce pas le nom, sauf pour affirmer qu'elle aussi désire la vente de Bâillon ; sauf pour charger Mésangère de lui demander l'argent nécessaire pour solder les dépenses, plus une somme de 15.000 francs à mettre en réserve.

Ce ne sont pourtant pas les écritures qui manquent : chaque jour presque, Louis envoie à Mésangère (et il a une correspondance semblable avec Fleury) quatre grandes pages d'écritures ; mais, de ces quatre pages, deux ou trois sont consacrées à des dissertations philosophiques sur l'amitié ou à l'éclaircissement de querelles nées d'une phrase ou d'un mot d'une lettre précédente ; puis des conseils, des avis sur la carrière de ses amis, des axiomes : « Je ne doute pas que, malaré tes craintes, lu ne satisfasses ceux dont tu dépens; d'ailleurs, tant pis pour eux, si, en faisant son devoir, on ne peut leur plaire. Si cela était, il faudrait se féliciter de ne pas rester à un poste où il faut agir contre sa façon de penser ou son devoir. » Ensuite, ce sont des commissions mystérieuses, des lettres à remettre en secret à sa mère, des ordres contradictoires au sujet de Bâillon pour qui un acquéreur — et c'est M™® Bacciochi — semble trouvé à la fin de prairial (juin), puis, que Louis ne veut plus vendre, puis? qu'il veut vendre de nouveau. Cette mobilité dans la minutie, il la pousse à tout : ainsi, il donne à Mésangère ordre de lui envoyer de l'argent. Mésangère envoie cet argent en traites sur le receveur général du département : « Je suis

très fâché de cela, écrit Louis. Quelle idée 1 Pourquoi chercher ce que je n'aime point? Rien ne me pèse comme d'avoir affaire aux agents publics. D'ailleurs je ne suis pas fort aise que tout le monde sache mes affaires. Rien n'était plus simple que de te faire donner des traites moitié sur Pau, moitié sur Auch. » Il renvoie donc à Paris les traites sur le receveur général : mais, comme il quitte Bagnères dont les eaux ne lui conviennent pas pour aller à Barèges, les indications qu'il a données pour lui retourner des traites sous un nom supposé se trouvent erronées. L'argent, selon nouveaux ordres , arrive à Toulouse ; mais on ne veut point le donner sans justification. Il faudrait que Louis déclinât son nom et il s'y refuse : dix lettres sont pleines de cette affaire qui, grossie par lui à l'énorme, lui apparaît comme une machination singulière oii peu s'en faut qu'il n'accuse le Premier Consul d'être mêlé. Et de même en est-il pour un certain portefeuille à écrire, pour des habits, pour les moindres détails de sa vie : de continuelles suspicions, de perpétuels mystères, des recommandations constantes de secret, le besoin de cacher ses livres, ses papiers, ses actions même les plus insignifiantes et les plus ordinaires.

Sa santé, en même temps, l'occupe à un point que l'on ne saurait croire : il essaye d'abord à Bagnères, puis à Barèges toutes les façons usitées de prendre les eaux; enfin, on lui en indique une nouvelle qu'il croit lui être favorable : dès lors, il se tient à Barèges, il s'y établit, il y restera jusqu'à la fin de

IIORTENSE ABANDONNÉE 153

la saison. Consulat décennal, consulat à vie, plébiscite, hérédité, il semble ne s'inquiéter de rien : si Mésangère lui écrit qu'il est question de lui pour quelque grande fonction : « Je suis bien loin, répond-il, d'avoir le g-oût et les connaissances nécessaires à l'emploi que tu crois que l'on va me donner. Je n'accepterais certainement pas une mission qui m'éloignerait des pays chauds, de celui qui seul me convient. »

Et c'est ainsi qu'il passe sa vie, du mois de mai au mois d'octobre, du 48 floréal an X aux premiers jours de vendémiaire an XI.

Abandonnée par son mari dès le second mois do son mariage (ventôse X, mars 1802), Hortense a été amenée forcément à se rapprocher de sa mère et de son beau-père au point de confondre presque son existence avec la leur. Lorsque le Premier Consul et sa femme sortent ensemble, visitent quelque monument, assistent à quelque fête, vont à quelque spectacle, Hortense est en tiers avec eux; son existence s'écoule bien plutôt aux Tuileries et à Malmaison qu'à l'hôtel de la rue de la Victoire oii elle ne rencontre à présent que des souvenirs pénibles. Au petit couvert, elle s'assied seule entre sa mère et le Consul ; aux grands repas priés, il n'y a d'abord en femmes que sa mère et elle ; puis, quand peu à peu s'introduisent quelques femmes de conseillers d'Etat et de préfets du Palais, quand à partir du l^"" ventôse (20 février) arrivent les ministresses, quinze jours plus tard, les femmes des généraux delà Garde

15i NAPOLÉON ET SA FAMILLE

et des aides de camp du Consul et, depuis le 15 germinal (25 avril), les femmes des ministres étrangers et les dames présentées, tout naturellement, elle est nommée la première après sa mère, car, malgré tout, elle est restée de la maison, si bien qu'au lieu de la nommer 3/"° Louis, les domestiques se prennent encore à l'appeler M"^ Hortense. De la maison, elle fait les honneurs, si l'on peut dire, tant que M""* Bonaparte est une simple particulière ; elle reçoit les honneurs, à partir du moment oîa est formée une sorte de cour : ainsi, au grand cercle diplomatique du 28 germinal (18 avril), le soir de la fête du rétablissement du culte, Hortense a son jeu, en face de sa mère, comme sa mère et seule avec elle.

Outre le sentiment d'affection tendre qu'il a voué à cette enfant, d'abord pour Joséphine, ensuite pour elle-même, pour sa grâce, sa jeunesse, sa fraîcheur, le bon sens de son esprit et la droiture de son caractère, Napoléon éprouve vis-à-vis d'elle un double sentiment, fait d'une grande pitié et peut-être d'un peu de remords : pitié, car, quelle position, celle d'une jeune femme abandonnée ainsi, au lendemain du mariage, sans qu'elle ait commis une faute ou en quoi que ce soit donné prise sur elle ! — remords ; car Napoléon devait savoir comme était son frère, quelle tête et quel caractère il avait, et pourtant, non seulement il avait consenti à ce mariage, mais il y avait donné les mains. Il se sent donc responsable vis-à-vis de sa belle-fille et il l'a accueillie et recueillie avec d'autant plus d'empressement.

GROSSESSE D'IIORTENSE 155

Mais ce n'était point assez encore qu'elle fût, entre Joséphine et lui, un tiers agréable, utile même et presque nécessaire; que, par sa jeunesse, qui malgré toutes les douleurs avait, à des moments, ses saillies et gardait son agrément, elle égayât la monotonie des soirs, qu'elle apportât un entrain dans les parties de Malmaison, qu'elle mît dans les salons et dans le parc la séduction de sa démarche, la légèreté de son pas, l'envolement de sa robe blanche, il y avait bien mieux et bien plus : Hortense était enceinte, et cet enfant qu'elle portait, cet enfant sans père, n'étaitce pas pour Napoléon l'héritier attendu?

Un orphelin, ce petit être! La grossesse était déclarée quand Louis a quitté Paris en ventôse; car, à ce moment juste, M™° Campan écrit à Hortense : « Prenez bien garde aux imprudences : le premier enfant bien venu, vous pourrez en faire une douzaine si cela vous convient, sans avoir les mêmes craintes ; mais prenez bien garde au premier. » Cela n'a point arrêté cet étrange mari, ne lui a point donné une inquiétude, ne lui a pas causé une préoccupation. Pas une fois, dans ses lettres quotidiennes à ses amis, il n'a parlé de sa paternité future. Pas une fois, il n'a exprimé le regret que sa santé l'empêchât de revenir. Il semble entièrement désintéressé et paraît absolument insensible.

Napoléon est donc fondé à penser que, ce petit être, — si c'est un garçon, — on le laissera le former, l'élever à sa mode et que, n'ayant point d'enfant à lui, il aura au moins Tillusion qu'il est père. Tout

Tété, tout l'automne, Hortense le passe à Malmaison avec son beau-père. C'est elle seule qui, durant que Joséphine prend les eaux à Plombières, du 26 prairial (15 juin) au 20 messidor (9 juillet), est chargée de faire les honneurs et de recevoir les gens. C'est elle qui préside aux jolis concerts où chantent Lazzerini, Martinelli, Palamagni, M™'^ Bolla et Strinasacchi ; elle qui arrête la grande représentation oii les Bouffons italiens inaugurent la nouvelle salle de Malmaison ; elle qui met en mouvement la troupe de comédie, la recrute et la style; elle (jui, pour les débuts, choisit le Barbier de Séville^ qui paraît en Rosine, une Rosine que ne gâtent point ses cinq mois de grossesse et qui, sous cet agréable costume, retrouve la svellesse de sa taille comme elle a gardé l'ingénuité maligne de son sourire.

Et dans les lettres que Napoléon écrit à Joséphine absente, comme on voit la place que « l'aimable fille » prend dans sa vie, comme la société qu'elle lui tient lui est agréable et douce. Ce qu'elle imagine pour le distraire, ce qu'elle fait, ce qu'elle dit, tout lui plaît d'elle. Hortense, d'ailleurs, sait au mieux ce qui convient et, par le tact, les façons, la politesse, il n'est personne qu'elle ne satisfasse.

Et pourtant, cette absence prolongée de l'époux, après un si court temps de mariage, cette habitation sous le même toit, dans une intimité de toute heure, d'un beau-père de trente ans et d'une belle-fille de dix-neuf, n'est-ce point pour fournir beau thème à la calomnie? D'où partie premier trait? N'est-ce point

CALOMNIES CONTRE HORTENSE l&l

de la famille même du Consul ? La haine d'Elisa et de Lucien contre Joséphine, la rivalité de pension entre Caroline et Hortense, la prise en gré des Beauharnais par le Consul, dont enragent les Bonaparte, nest-ce point assez ?

Aussi bien, pour la médisance, les émigrés rentrés à qui Napoléon vient de rendre leur patrie et leurs biens, n'ont pas besoin de professeurs et bientôt, dans les salons nouvellement rouverts du faubourg Saint-Germain, c'est un article de foi que le Premier Consul est l'amant de sa belle-fiUe, l'a rendue enceinte. Ta fait épouser à son frère et continue à vivre avec elle. Nul ne s'avise de calculer l'époque des noces et le temps de la grossesse. Qu'importe ! Ce qu'il faut, ce n'est pas que la chose soit vraie, c'est qu'elle soit crue : déshonorer une jeune femme, atteindre en quelque chose de son prestige un bienfaiteur gênant, se libérer en quelque sorte vis-à-vis de lui en le déclarant indigne de reconnaissance et en le montrant comme un criminel, n'est-ce pas un noble but?

De ce faubourg Saint-Germain, dont les fenêtres sont ouvertes sur la Tamise, la nouvelle tombe à Londres. Ce que chuchotaient les beaux messieurs et les belles dames, les gazetiers l'impriment et cela fait le tour de l'Europe. Les caquets des salons avaient laissé Bonaparte assez calme. Peut-être même ne lui déplaisaient-ils pas absolument. A sept mois, Hortense avait craint une fausse couche, Joséphine s'en lamentait à cause de ces bruits qu'on faisait courir : a Ces bruits, dit Napoléon, n'ont été accueilHs dans

le public que parce que la nation voudrait que j'eusse un enfant » ; mais l'imprimé a cet effet sur lui de lui montrer la calomnie réalisée, définitive, presque historique, ou, du moins, de nature à s'imposer à l'histoire ; ainsi, elle ne lui devient pas seulement odieuse, mais insoutenable. Dans cette guerre d'injures que mènent contre lui les journalistes d'outre-Manche, — Anglais et Français, Français surtout, — cette attaque le surprend, si blasé qu'il puisse être et le touche au vif. Il s'agit ici d'une jeune femme, d'une femme qui lui tient de près, qui est presque sa fille, qui porte son nom, dont il est l'unique protecteur, qu'il affectionne et qu'il respecte. Le sentiment qu'il éprouve n'est point celui du chef d'État insulté par un pamphlétaire, c'est celui de l'homme d'honneur, du gentilhomme, du soldatqui voit couvrir d'ordures la femme à laquelle il donne le bras, et qui ne peut la défendre ni la venger. C'est, chez lui, un enragement, l'occasion d'une colère sourde et persistante, d'autant plus cruelle que, sans répandre encore et accréditer la calomnie, il ne peut en avouer le motif et qu'il ne peut la soulager, ni en dictant des phrases de combat, ni en mobilisant des armées. Il veut à la fois qu'Hortense ignore ces calomnies — et, en effet, elle les ignorera jusqu'en 1809, et ce sera lui qui les lui révélera — et que l'innocence entière de sa belle-fille apparaisse et soit démontrée. Pour cela, avec quelle suite, avec quelle persistance et quelle rouerie, peut-on dire, il s'ingénie à trouver de petits moyens !

Page 1