‹ Napoleon et sa familleChapitre 5 sur 168 · JOSEPH · texte numérisé non relu

JOSEPH

de secrétaire du Roi, ont tant d'argent qu'ils marient l'une de leurs filles au duc de Lévis, cousin de la Sainte Vierge, et la seconde au marquis de Marbeuf, le neveu de l'ancien commandant en Corse. Celle-ci eut en succession l'hôtel à qui elle donna son nom de dame, mais son titre lui coûta cher : elle fut guillotinée en l'an II. C'étaient ses héritiers qui vendaient et le morceau était de prix, car l'hôtel ouvrant par une grande et belle cour sur le faubourg Saint-Honoré poussait son jardin jusqu'aux Champs-Elysées ; il était entre les plus réputés de Paris pour le luxe de son ameublement et l'agrément de son site, mais, pour qu'il plût à Joseph, ne suffisait-il pas qu'il fût l'hôtel Marbeuf? Entrer ainsi dans la maison et dans les meubles de ces Marbeuf qui, à Joseph enfant, avaient représenté ce qu'il y avait de plus grand en France parce que c'était ce qui était le plus grand en Corse, n'était-ce point réaliser son élévation, se la rendre tangible, se prouver à luimême qu'elle était achevée ? Au retour de ses voyages, quels récits Charles Bonaparte ne faisait-il point de ce palais et qui sait si Joseph lui-même, seize années auparavant, n'avait point passé en solliciteur le seuil qu'à présent il franchissait en maître ? Combien pourrait-on citer d'hommes qui aient jamais éprouvé une telle satisfaction d'amourpropre et de vanité, et ne semble-t-il pas que celle-ci a dû être plus sensible à Joseph que toutes celles qu'il avait reçues, et toutes celles même qu'il recevra par la suite ?

Si la fortune de Joseph pouvait passer pour faite, celle de Lucien, au début de l'an IX restait à faire. Certes, il avait trouvé l'argent pour acheter sa maison de la rue Verte et sa campagne du Plessis, mais qu'était cela pour lui? Or, en lui retirant le portefeuille de l'Intérieur, Napoléon avait eu sans doute pour objet principal de se séparer d'un collaborateur devenu dangereux ; mais, en même temps, et par manière de compensation, il avait prétendu ménager à son frère les moyens de s'enrichir et de conquérir en peu de temps toutes les satisfactions de l'opulence. De cette façon, Lucien assagi, adouci et calmé, redeviendrait quelque jour l'allié qu'il trouvait sans prix et sur lequel il faisait le plus de fonds pour les grandes entreprises. L'occasion offerte, Lucien était certes disposé à en profiter, mais dans une vue toute différente de celle qu'imaginait Napoléon.

L'échec qu'il avait reçu en brumaire an IX, avaiv été le plus douloureux qu'il eût encore subi. Il était tombé du pouvoir alors qu'il s'y croyait à jamais établi et qu'il n'avait de doutes que sur les moyens qu'il emploierait pour en franchir le dernier échelon.

11 en était tombé par la volonté de son frère, à l'anniversaire de cette journée — la Saint-Cloud, comme il disait — où lui seul avait sauvé la partie compromise, où lui seul avait rempli labesoigne dont proûtait surtout ce frère ingrat et envieux qui le chassait. Pour Lucien, tout ce qui avait suivi Brumaire, tout ce qui avait fait de cette journée du coup d'Etat l'ouverture d'une ère nouvelle — constitution antiparlc-

mentaire, institutions démocratiques, gouvernement représentatif, administration centralisée, — tout cela, où il n'était entré à peu près pour rien, n'avait qu'une importance à peine appréciable. Le 18 brumaire était assez : c'était l'Alpha et l'Oméga. Tout avait été accompli par là, et, de là, le reste découlant n'était qu'un travail médiocre, où les inférieurs suffisaient. Puisqu'il avait fait le 18 brumaire, c'était lui l'auteur du reste et, loin de reconnaître qu'il eût commis des fautes et qu'il eût soulevé l'opinion, il attribuait sa disgrâce uniquement aux hostilités qu'il avait éveillées, à la jalousie du Consul, à l'inimitié de José phine. Quant à l'occasion, c'était par une ingratitude de plus qu'on avait choisi la publication du Parallèle. Quoi! par une pensée de haute politique à laquelle applaudissait tout son entourage, et que sans doute Napoléon partageait lui-même, il avait voulu forcer l'opinion, déterminer, en créant en ce sens un courant national, à la fois l'hérédité et la stabilité du pouvoir consulaire, et c'était lui que, par une sorte de trahison, le Consul sacrifiait à Fouché et à Joséphine ! Puisque l'on rompait l'espèce de pacte qui lui avait attribué une part du gouvernement civil, n'étaitil pas en droit d'agir pour son compte et de chercher ses garanties? On lui avait enlevé le ministère, qui l'empêcherait d'affecter le Consulat? Mais, pour politiquer, pour conspirer, pour vivre même hors de la sphère de son frère, il fallait qu'il se rendît indépendant, qu'il fit tout de suite une fortune et une grande fortune. Il ne comptait point son traitement : un

misérable traitement de cent quarante mille francs, à peine de quoi nourrir ses gens. D'ailleurs, il faut du temps pour faire une fortune par l'économie et, devant témoins, d'une façon formelle, il a annoncé son retour à date fixe, l'année écoulée. Donc, quel moyen ? Durant que sa voiture roule de Paris à Orléans, à Beaugency, à Tours, à Bordeaux, croit-on qu'il y songe? Fi ! il écrit des lettres humoristiques à sa sœur Elisa et il prodigue ses soins à la petite Egypta — plus communément appelée Lili, — aux deux ans de laquelle il a la singulière fantaisie de montrer les Espagnes. Il roule, sans s'inquiotor des difficultés qu'il rencontrera, ni des avantages qu'il tirera de sa place, tant il est convaincu de réussir en diplomatie comme il fît en administration. Néanmoins, il lit Wicquefort et y puise des maximes. Dès cette époque, on enseignait, il est vrai, aux Relations extérieures que « le livre de Wicquefort {l'Ambassadeur et ses fonctions) était très mal fait et qu'il était rempli de maximes hasardées et de principes douteux », mais Lucien n'en était point à cela près et le célèbre diplomate Vicford lui inspirait une admiration très sincère.

Qu'aura-t-il à faire à son arrivée, et quelles questions devra-t-il traiter? Il l'ignore entièrement puisqu'il est parti sans avoir eu le temps matériel d'ouvrir un carton ou de feuilleter un dossier ; mais, à tout, le Premier Consul et Talleyrand croient avoir pourvu en ne lui laissant qu'un rôle de pure ostentation. Dixhuit jours avant qu'il partît de Paris, alors qu'il

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