NAPOLEON ET HORTENSE
D'abortl, il ne juge point convenable que Ilortense, au cas même où Louis ne reviendrait point vivre avec elle, habile les Tuileries ; d'autre part, elle ne peut continuer à occuper le petit hôtel qu'il lui a prêté, trop médiocre pour le train qu'il lui faut, incommode en ses distributions et plein de souvenirs pénibles ; mais, tout près, dans la même rue, une maison est enviable, — maison d'impure, il est vrai, comme était la maison de Julie Carraud, mais autrement somptueuse et logeable. C'est, au numéro 16, le petit palais que fît construire à la gloire de ses charmes, par une société de ses adorateurs, Anne- Victoire Dervieux, la Dervieux de l'Opéra ; une maison entre cour et jardin avec un jardin de plus d'un arpent (55 ares), qui va jusqu'à la rue Saint-Lazare, et qui, décoré de treilles, de statues, de temples, d'un petit étang-, d'un pont chinois surmonté de rochers, d'un kiosque, d'une grotte et d'une serre chaude, a des aspects ombreux de parc lointain. Et c'est la merveille, le pavillon élevé d'un étage sur rezde-chaussée, qui, sur la cour, montre en façade ses quatre colonnes engagées, qui, sur le jardin, s'arrondit pour un de ces précieux salons en rotonde qui restent la trouvaille suprême des architectes du dernier siècle. Trois pièces, pour la réception, sur la g-rande façade, puis, le jardin s'étendant encore à droite derrière les écuries, une salle à manger ajoutée, ouvrant sur un parterre qui semble en continuer la perspective.
Rien à reprendre aux petits bâtiments en ailes sur
la cour, venant rejoindre la porte d'entrée ; aux écuries rejetées dans une seconde cour encochant largement la propriété voisine, mais c'est la décoration de l'hôtel même qu'il faut voir Bellanger, l'architecte, l'ancien amant de Sophie Arnould, Ta exécutée en ce joli style antique qui est vraiment, qui est seul le style Louis XVI, et qui, sauf une touche plus spirituelle et plus moderne aux figures semblerait un décor de la Renaissance, car il s'inspire des mêmes modèles et procède des mêmes études. Sur les murs nus, de stuc d'un seul ton, s'engagent des colonnes minces, chargées de blanches arabesques, interrompues à places réglées par des médaillons de couleur ; au-dessus des portes, bas-reliefs blancs sur fonds soutenus; aux plafonds, plus chargés, compartiments à décors de stuc encadrant des tableaux. Très peu de meubles, presque pas : plus un décor est important et rare, moins on doit en cacher. C'est ici le chef-d'œuvre de Bellanger, qui s'employa si bien à décorer la maison qu'il devint parfaitement amoureux de celle qui en était la maîtresse, et, la Révolution survenant, comme il n'avait point de préjugés, il l'épousa. Avant cette fin, le 21 mai 1793, la Dervieux avait vendu sa maison à M. Vilain XIIII, lequel la garda tout le temps des troubles et la revendit seulement le 14 fructidor an VIII (1" septembre 1800) au citoyen Jean Simons, le carrossier de Bruxelles, et à sa femme, Anne-Françoise- Élisabeth Lange, la Lange qui fut moins célèbre encore comme sociétaire des Français que comme grande impure. Ceux-ci augmentèrent considérable-
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menl le jardin et, un peu contraints, dit-on, cédèrent l'ensemble, moyennant 184.000 francs, le 8 thermidor an X (27 juillet 1802). L'acte fut passé au nom de Louis et d'IIortense ; les fonds furent faits par Napoléon. Louis, toujours à Barèges, ne s'en émut point, sauf pour recommander une fois de plus à Mésangère de ramasser chez lui tous ses papiers — déjà déménagés trois fois en six mois — et, sur la vie, de ne les remettre à personne.
Cela était fort bien pour les convenances à venir, mais, dans le présent, chacun restait convaincu que M""^ Louis était accouchée et que Ton tenait la chose secrète pour laisser accomplir le temps légal de la grossesse. Napoléon, assez peu friand de divertissements à l'ordinaire, encourage vivement que, à l'occasion de sa fête, l'on donne la comédie à Malmaison. Hortense avec sa troupe, y représentera une petite pièce d'Alexandre Duval. Par hasard, le nombre des invitations se trouve doublé ; il y a presque foule. Et, après le spectacle, on danse. Hortense sait que son beaupère n'aime point voir danser les femmes enceintes ; elle reste donc à sa place, refuse les invitations ; mais le Consul vient à elle, insiste, ne se tient point pour battu, revient, prie, ordonne presque : elle danse enfin... Et le lendemain, cette note au Journal des Débats : « 11 a été représenté à la Malmaison pour la fête du Premier Consul une petite pièce du citoyen Duval. M""* Louis Bonaparte y a joué, quoique grosse de sept mois, et a dansé plusieurs contredanses après la pièce ; » et au Journal de Pans des vers gentiment II 11
tournes, et vers et noie reproduits par toutes les gazettes de la République.
Mais le mari ! Que dira-t-on s'il n'assiste pas à l'accouchement ? Or, Louis n'a ^uère envie d'avancer son retour. D'après ses lettres, il compte rester à Barèges jusqu'au 1^' vendémiaire an XI (23 septembre) et revenir ensuite à toutes petites journées. N'a-t-il point à ménager sa précieuse santé et veut-on qu'il perde le bénéfice de sa cure? Courrier sur courrier, un ordre enfin ; Louis se décide. Au début de vendémiaire, il est à Paris et le 18 (lO), à 9 heures du soir, dans la maison Dorvieux oii elle est installée, Ilortense accouche d'un garçon. C'est Louis qui, îe 23 (15 octobre), fait, sur sa réquisition, dresser l'acte de naissance de Napoléon-Charles auquel signent comme témoins le Premier Consul et Joséphine, et, en tète de la rubrique Paris, à la date du 21 vendémiaire (13 octobre) le Moniteur publie cette note : a Madame Louis Bonapaute est accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire, à 9 heures du soir. » C'est la première fois que le Monileur fait les honneurs des petites capitales à quelqu'un de la famille.
La venue de cet enfant parut détendre un peu pour le moment les rapports entre Hortense et son mari. Louis aima son fils de la façon dont il était capable d'aimer, mais autant qu'il pouvait le faire. Il l'a dit, écrit, déclaré, prouvé. Or, s'il avait eu le plus léger doute sur sa paternité, croit-on, étant donné son caractère, qu'il n'eût point fait un éclat? Avec quelle minutie il a dû rapprocher les dates, calculer les