‹ Napoleon et sa familleChapitre 57 sur 168 · LUCIEN. — SA GALERIE · texte numérisé non relu

LUCIEN. — SA GALERIE

qui, se sachant accrédités par lui, tirent sans même les prévenir, sur les ministres de France à l'étranger, des lettres de chani^e de 600, de 750 sequins. La caisse des agents des Relations extérieures semble la caisse du citoyen Lucien, ses peintres y puisent à leur fantaisie ; 12.000 fr. ne l'effrayent point lui-même pour un tableau et, dès le temps qu'il était ambassadeur à Madrid, tous les commissaires des Relations commerciales en Espagne étaient employés à guetter les objets d'art qui se rencontraient dans leurs résidences, à les marchander et à les expédier. Et comme l'argent lui coûte peu ! Pour une statue antique, dans une même lettre, son enchère fixée à 6.000 fr., il l'élève d'abord à 10.000, puis à 20.000 francs.

Qu'achète-t-il? Ce qui est le meilleur, le plus fameux et le plus rare : sur cent trente-sept tableaux de sa galerie dont on a les gravures, pas un qui ne soit d'un maître : tous les grands noms : Van Eyck, Albert Durer, Holbein, Rubens, Jordaens, Van Dyck, Rembrandt, Gérard Dow, Teniers, Van Ostade, Ruysdaël, Paul Polter, Ribera, Velasquez, Murillo, Le Titien, Paul Veronèse, Canaletti, les Carrache, le Dominiquin, le Guide, le Corrège, le Guerchin, Ghirlandâjo, Masaccio, Léonard de Vinci, Michel- Ange, André del Sarte, Le Primatice, Le Perugin, Raphaël ; — trois ou quatre morceaux de sculpture, mais c'est un trépied antique, un vase de Donatello, un groupe de Michel-Ange. Et, dans tout cela, point d'attributions fantaisistes : les vingt tableaux de la galerie du Retiro sont hors de suspicion ; pour les

Italiens, c'est Fabre, le peintre, l'ami de la comtesse d'Albany, bien plus célèbre en son temps comme collectionneur et revendeur, qui a donné les authentiques. Or, par les mains de Fabre, ont passé en ce temps la plupart des grandes trouvailles de tableaux, ce que les guerres, la révolution, la misère et la ruine ont fait sortir de plus beau des palais, des couvents et des églises. Et, en ce temps, c'était bénédiction d'acheter des tableaux : ainsi, pour quelques centaines de sequins, Lucien eut la Madone aux Candélabres de Raphaël, le Christ expirant de Michel- Ange et la Sainte Cécile du Guide. Il est vrai que, trente ans encore, les prix restèrent médiocres, car, en 1821, de ces trois tableaux, Lucien demandait seulement 69.000 fr.

Bien plus chèrement — comme il arrive à toute époque — ont été payés les tableaux modernes, médiocres pour la pluparl, de Guérin, de Bonnemaison, de Dunoi, et il a bien fallu en prendre aussi des peintres de la maison, Lethière et Salle. Un moment il a été question que Lucien achetât YAtala de Girodet, mais l'affaire ne s'est point faite. C'est à la façon dont il apprécie ses contemporains qu'on juge le goût d'un amateur : Lucien n'était point connaisseur et les tableaux qu'il achète lui-même, le prouvent.

De tous côtés, on courait à lui pour lui proposer des marchés et, à Paris, par Chatillon,le conservateur de sa galerie, il refusait la plupart. Craignait-il de renouveler l'aventure qui lui était arrivée avec

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M. (.le Luynes ? Celui-ci dîne chez Lucien pour une assemblée électorale, et, après dîner, regardant les tableaux, en reconnaît deux qui lui ont appartenu « et qu'il a été obligé de vendre à des brocanteurs dans le (",emps des séquestres, des emprisonnements et des assignats ». En rentrant, il les trouve dans son cabinet où Lucien les a fait porter.

Cela est grand seigneur, mais tout est grand seigneur che:?: Lucien. La vie telle qu'il la mène au Piessis exige un personnel immense et entraîne une dépense dont on donnerait difficilement l'idée : trente ou quarante hôtes à demeure, chasses, voitures, chevaux, feux d'artifice, orchestre, comédie, tragédie même, et, dans le parc transformé, décuplé en étendue, semé de fabriques, de kiosques, de grottes, de temples, des mouvements de terrain, des plantations, des creusements de lacs, tout ce qu'il faut pour réjouir Morel, le patriarche, et La Borde, l'apôtre du jardin anglais !

Lucien est établi en protecteur des lettres et des sciences : voici la Société galvanique qui l'élit pour un de ses membres honoraires et dont une députation vient lui exprimer le vœu de la réunion. Une société se fonde en faveur des savants et des artistes ; Lucien en est un des premiers souscripteurs, « trop heureux s'il peut contribuer à secourir le sort, trop souvent malheureux de cette classe iiitéressante ». Chateaubriand a des projets sur lui qu'il raconte à Fontanes : « J'ai vu Lyon, écrit-il d'Avignon le 15 brumaire an XI (G novembre 1802J ; quel beau et bon pays ! 11. 1-2

J'ai VU tout le cours du Rhône, Vienne, Tain, Valence, Avignon, où je suis, et je pars demain pour Marseille. Je reviens par Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes et Tours. J'aurai vu toute la France ! Mais ce n'est pas aussi rapidement que je voudrais la voir ; j'ai un dernier projet : si on ne fait rien de moi, ce qui est probable, je proposerai à votre (jrand ami de me faire faire le tour de la France en détail ; il me donnera un peintre et nous aurons un ouvrage complet sur le vaste empire dont il n'existe pas une description passable. Cet ouvrage a manqué au siècle de Louis XIV ; j'en ai tous les plans et toutes les parties dans la tête : s'il réussissait, comme il y a quelques raisons de le croire, il rembourserait Lucien de ses frais, en cas qu'il ne voulût pas me les Abandonner, et lui ferait honneur même dans l'avenir, si l'ouvrage était de nature à me survivre... Le voyage pourrait durer trois ans et ne coûterait pas 60.000 fr. » Telle est la confiance qu'il inspire aux gens de lettres et non certes aux premiers venus. et telle est la place de Mécène où ils le mettent.

Il y manque une consécration : durant son ministère, Lucien avait fort agité l'idée de rétablir l'Académie française, et quoique la mesure parût alors fort réactionnaire, elle avait été sur le point d'être adoptée, tant Lucien était convaincu que, dans r.\cadémie rétablie, on ne pourrait faire moins que lui offrir un fauteuil. A présent, l'Institut, signalé par son opposition au Consulat à vie et au Concordat, designé comme un des centres de la résistance aux

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