LUCIEN A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
idées nouvelles, va disparaître, tel au moins que l'avait créé la Constitution de l'an III, pour recevoir une organisation se rapprochant davantage de celles des anciennes académies. Par arrêté des Consuls du 8 pluviôse an XI (26 janvier 1803), Lucien est nommé membre de la deuxième classe, celle qui, par ses attributions, le nombre et le choix de ses membres, est appelée à faire revivre l'Académie française. On sait l'usage qu'il fit de son traitement et comment Béranger, débutant, inconnu, très pauvre, lui ayant écrit pour lui demander un secours, reçut de lui une procuration pour en toucher l'intégralité. Protéger à la fois Chateaubriand et Béranger, inspirer assez de confiance à l'un et à l'autre pour que l'un et l'autre sollicitenl un appui qui, en certains cas, aida singulièrement Chateaubriand et qui tira Béranger de l'obscurité et de la misère, cela ne marque ni une âme commune, ni une réputation ordinaire, ni des moyens et une générosité médiocres. Sans doute ces deux-là ne furent point les seuls, et les gens de lettres durent abuser, mais cet exemple suffit. Il est d'autres pages plus brillantes dans la vie de Lucien, peu qui lui fassent autant d'honneur.
Lorsque Lucien était revenu d'Espagne, bien que la marquise de Santa-Cruz lui tînt fort au cœur, et qu'elle eût chez lui les honneurs, c'était Elisa qu'il avait installée en maîtresse dans l'hôtel et le château. Elle prenait grand soin de Lili et de Lolotte, et bien qu'elle eût encore maigri, ce qui semblait impossible,
sa santé lui permettait de prendre part aux divertissements et môme de les diriger. On en prenait un au Plessis, qui n'était point ordinaire : c'était de jouer la tragédie : Lucien s'y croyait excellent, Elisa parfaite ; l'auditoire était complaisant; aussi la troupe, recrutée exclusivement dans les familiers de la maison, ne reculait devant aucune audace, ni pour le choix des pièces, ni pour celui des costumes : ceux-ci, on les voulait au dernier goût antique et on y exagérait plutôt la réforme ; celles-là, c'étaient le Cid, Philoctète, Milhridate , Alzire, Zaïre, Bajazet. Pour finir la soirée, on s'abaissait à Molière. Dugazon, qui était un comique, donnait des leçons et observait. Lucien, pour le voir jouer, conviait Talma, Lafond et Larive Il paraît que Talma sourit.
Cela va à peu près bien au début de l'an X ; mais, à l'automne, voici que peu à peu Elisa s'écarte du Plessis ; la voici qui songe à acheter Bâillon de son frère Louis ; la voici qui s'installe pour l'été, à Neuilly, dans la propriété de sa sœur Murât. Elle a maintenant son indépendance, car, sur la grande cassette du Premier Consul, elle reçoit un traitement annuel de 60.000 francs; mais ce n'est point cet argent dont slle dispose qui l'éloigné de Lucien. A Paris, elle habite encore l'hôtel de la rue Saint-Dominique, mais point pour longtemps, car, le 10 germinal an XI (31 mars 1803), elle achète des Moreton-Chabrillan qui en sont devenus propriétaires par leur mère, une du Plessis-Richelieu, le bel hôtel Maurepas, rue de la Chaise, n"!, presque en face de l'entrée de la rue
de la Planche : grande cour, grand jardin, portail distingué, tout d'un palais. Napoléon lui donne 100.000 francs pour le premier paiement.
A Neuilly comme à Paris, la même existence où Fontanes joue le premier rôle, et Fontanes, comme de juste, amène Chateaubriand, et^ en ce temps, Elisa est « l'admirable protectrice », « la meilleure des femmes », « la plus noble des protectrices ». En une fête qu'elle a donnée à Neuilly au Premier Consul, elle lui a présenté M. de Chateaubriand et elle vient de le faire nommer secrétaire à Rome.
Pour Bacciochi, Napoléon ne fait rien encore. II a quelque peine à s'habituer à l'idée qu'il doive à ses beaux-frères, quelle que soit leur nullité, une part des splendeurs officielles. De fonctions, depuis son retour d'Espagne, Bacciochi n'en a point, bien qu'il continue à compter nominalement, comme adjudant commandant à l'état-major de la place : des gloires pourtant l'attendent : celles de marguillier de l'église de l'Abbaye aux Bois, seul emploi que, peut-être, il eût été capable de remplir sans y paraître grotesque, i^
L'attitude que Lucien avait adoptée depuis son entrée au Sénat était depuis longtemps familière à Joseph ; mais Joseph y portait plus de naturel et il en avait mieux l'usag'e. Il excellait à jouer l'indifférence, à dissimuler ses ambitions ; il ne s'agitait point, n'avait point la fièvre d'écrire et de parler. Ses façons antérieures inspiraient moins de soupçons au Consul « vis-à-vis duquel il gardait l'assurance que
l'esprit de famille donne à l'aîné dans les familles corses ». Il semblait que, par grâce, il eût consenti à prêter à son cadet le concours de ses lumières, qu'il eût fait effort pour sortir de sa retraite et n'aspirât qu'à y rentrer. Napoléon devait venir l'y chercher et si Joseph consentait à donner un avis, ce n'était certes pas dans son propre intérêt, mais pour le bien de la chose.
Napoléon s'y était-il laissé prendre ? C'est probable : les voyages renouvelés à Mortefontaine, à la fin de 1 an X, ne s'expliqueraient pas autrement. Pour le moment, il pensait avoir contenté Joseph avec l'entrée au Grand conseil de la Légion, le siège de sénateur, un traitement annuel de 120.000 francs sur la Grande cassette, et divers avantages d'argent dont on a beaucoup parlé et qui, sans doute, ne laissaient point Joseph indifférent.
Pour l'hérédité, il n'en était point question : Joseph avait eu soin de ne se compromettre en rien , et si Rœderer, son confident, y avait insisté, c'était excès de zèle et cela ne le regardait point. Napoléon, de son côté se gardait d'en parler, soit qu'il attendît quelque occasion de se débarrasser des prétentions de Joseph en lui offrant quelque sinécure si brillante que son frère ne pût la refuser, soit qu'avant tout il voulût voir l'fssue d'un événement très proche et qui pouvait changer tous ses projets. Quoiqu'il eût sans nul doute attaché sa pensée sur Napoléon-Charles, et qu'en son esprit, il l'eût dès lors désigné, comme « il était avant tout un homme juste », il reconnaissait qu'un fils de