JOSEPH. — SA SOCIÉTÉ
Comme liUcien, enfin, Joseph a ses gens de lettres pensionnés et complaisants , mais cela est moins vif et fait moins de bruit. Les liaisons qu'a M"° de Staël sont exclusives; elle ne tolère près d'elle que sa société et elle vient en habituée à Mortefontaine où, malgré son exclusion du Tribunat, Benjamin Constant est toujours accueilli. Bernadotte y est des intimes et sa femme n'en sort pas. Au commencement de d803 (pluviôse an XI), le Premier Consul a prétendu éloigner Bernadotte en le nommant minisire plénipotentiaire aux Etats-Unis; mais, malgré les sommations de Talleyrand, Bernadotte n'a point encore, le 11 germinal [V avril), gagné le port d'embarquement. Contraint, il part pour La Rochelle, mais manœuvre si bien que deux frégates mettent à la voile sans qu'il y prenne passage : une sera prête le 20 prairial (9juin); mais voici la rupture du traité d'Amiens et, sans autorisation ni congé, Bernadotte revient à Paris d'où le 24 prairial (13 juin) il renvoie à Talleyrand ses lettres de créance et ses instructions.
Le milieu donc est peu sympathique à Napoléon, mais il n'a point l'air de s'en soucier et à partir du moment où les rapports se tendent avec l'Angleterre, il a plusieurs fois recours à son frère et l'emploie dans les plus importantes négociations.
Seulement, à en croire Lucien, les conférences entre les deux frères sont parfois singulièrement mouvementées : ainsi, consulté au sujet du projet de cession de la Louisiane aux Etats-Unis, Joseph aurait opposé à son frère une résistance invincible; une
querelle se serait élevée entre eux; Joseph, maltraité de paroles par Napoléon, aurait commencé par lui répondre des injures et fini en lui lançant un encrier à la tète; Napoléon, effrayé, se serait enfui chez Joséphine, et Joseph, laissé seul dans le cabinet du Consul, y aurait renversé et brisé les tables , les chaises et tous les objets qui s'y trouvaient.
Peut-on admettre ce récit de Lucien?
Est-il vraisemblable que Joseph , partisan décidé de la paix entre la France et l'Angleterre, mais instruit des ressources de la France et des menaces de l'Angleterre, se soit refusé à reconnaître la nécessité où l'on se trouvait d'abandonner ou de céder une colonie dont la France n'avait pu encore prendre officiellement possession, oia elle n'avait pas un soldat, pas même un milicien, et qui, menacée par l'Angleterre, l'était bien plus encore par une expédition imminente de flibustiers américains?
D'autre part, c'est le 20 germinal (10 avril) que le Premier Consul fait à deux conseillers d'intime confiance la première ouverture au sujet de la cession de la Louisiane, et le 28 (18 avril) on retrouve Joseph dans le cabinet du Consul, admis aux conseils les plus secrets et désigné pour une mission d'une gravité extrême. En si peu de temps. Napoléon a-t-il pu perdre le souvenir d'outrages et de A'oies de fait qui lui ont été infligées — à huis clos, il est vrai — par son frère, — sans doute, — mais qui, avec le caractère qu'on lui prête, sembleraient ne devoir jamais être pardonnées ?