JOSEPH. — SCÈNE A MORTEFONTAINE
l'heure du dîner, Joseph prévient son frère que, pour passer dans la salie à manger, il va donner la main à sa mère, qu'il la mettra à sa droite et que M""® Bonaparte n'aura que la g-auclie. Le Consul se blesse de ce cérémonial qui met sa femme à la seconde place et croit devoir ordonner à son frère de mettre leur mère en seconde ligne. Joseph résiste et rien ne peut le faire consentir à céder. Lorsqu'on vient annoncer qu'on a servi, Joseph prend la main de sa mère et Lucien conduit M"® Bonaparte. Le Consul, irrité de la résistance, prend le bras de sa femme, passe devant tout le monde, et se retournant vers une des dames de M"® Bonaparte, il l'appelle hautement et lui ordonne de s'asseoir près de lui. L'assemblée demeure interdite ; M"^ Joseph, à qui l'on devait naturellement une politesse, se trouve au bout de la table. » Irritation des frères, embarras de Joséphine; mécontentement du Consul, qui, pendant le repas, ne parle à personne des siens, froideur durant la journée qui suit, c'est le résultat de l'équipée de Joseph, s'affirmant, devant tous, en maître de maison et en chef de famille. Pour lui-même. Napoléon aurait sans doute cédé à son frère et, comme dans ses précédents voyages, il aurait peut-être accepté, bien qu'il eût droit partout à la première place, d'occuper celle qui lui aurait été désignée près de sa belle-sœur; mais, pour celle qui, officiellement, est à présent associée à ses honneurs et qui, par le fait, se trouve la première en France après lui, peut-il admettre un rang inférieur? Il ressent plus roffense que si elle
lui était personnelle, car elle s'adresse ensemble à la femme de son choix et à l'épouse du Premier Consul, et elle a été consciemment et délibérément commise par Joseph dans une fête presque officielle à laquelle la présence de la famille entière et de la cour consulaire donne une sorte de solennité. Il rétablit donc par un coup de force l'état des choses tel qu'il entend qu'il soit — et il passe. Mais à la fin, tous ces petits faits s'accumulent; toutes ces minuties portent leur enseignement. Si renfermé que soit Joseph, il se laisse deviner par ces échappées qu'il donne sur son caractère et, si Napoléon n'a pas compris encore, c est qu'il ne lui a pas plu de comprendre.
En face de Joseph et de Lucien qui, pour le moment, semblent marcher d'accord et qui rattachent encore Elisa à leur fortune, un autre membre de la famille chemine et prépare ses moyens d'action par un travail entièrement isolé. Ce travail, on ne peut le suivre si l'on ne groupe point des faits qui, séparés, sembleraient sans valeur, mais dont l'ensemble paraîtra significatif.
Après la Consulte de Lyon, Napoléon a renvoyé Murât en Italie, en qualité de commandant en chef des troupes françaises stationnées dans la République italienne. Il a pensé sans doute que, avec l'énorme traitement de 380.000 francs qu'il lui attribuait et après la fortune qu'il lui avait laissé faire, son beau- IVère ne lui créerait pas les mêmes embarras que par I3 passé.