PAULETÏE. — VOYAGE DE RETOUR
était atteinte d'un mal, en ce temps incurable, qui l'obligea, par la suite, à vivre presque toujours étendue, qui lui rendit la marche et les voyages en voiture extrêmement pénibles et qui, à ce moment, était plus aigu qu'il ne fut jamais. Enfin, elle souffrait du mal de mer au point que, par la suite, pour éviter un embarquement de quelques heures, elle faisait d'étranges tours. Voilà de belles conditions pour une amoureuse !
Durant la traversée, elle sortit si peu de ses cabines pour se mêler au monde étrange qui encombrait le vaisseau — officiers mulâtres et nègres, veuves d'officiers blancs, créoles, prisonniers, soldats rapatriés, employés démissionnaires — qu'une des passagères, sollicitant, un an plus tard, sa protection, disait ne l'avoir aperçue qu'au Cap et à Toulon. La seule personne que par obligation elle dut fréquenter était le commandant du Swiftsure : le capitaine de vaisseau liiiber. N'est-ce pas de cette quasi-homonymie que les pamphlétaires ont tiré leur anecdote sur Humbert ?
Dès que Paulette eut débarqué, elle écrivit à son frère : « J'arrive à Toulon après une traversée affreuse et une santé abîmée, et c'est encore le moindre de mes chagrins. J'ai ramené avec moi les restes de mon pauvre Leclerc ; plaignez la pauvre Paulette qui est bien malheureuse. »
Le Premier Consul savait déjà la mort de Leclerc, qu'il avait apprise par un brick entré à Brest avec des dépêches : « J'ai perdu mon bras droit, » s'était-il
écrié. Dès que le Swiftsiire fut signalé, il expédia son aide de camp Lauriston à Toulon pour y chercher Paulelte, et, après qu'elle aurait purgé sa quarantaine, la ramener à Paris. En même temps, il donna des ordres précis pour que des honneurs inusités fussent rendus au général en chef mort à son poste. Le 19 nivôse (9 janvier), le Moniteur annonça que « le Premier Consul prendrait le deuil le lendemain et le porterait pendant dix jours », et, le jour suivant, en effet, les grands corps de l'État et le corps diplomatique furent admis à lui présenter leurs condoléances, tandis que les femmes des principaux fonctionnaires venaient, en deuil, faire leurs compliments à M™® Bonaparte.
Si c'était de son beau-frère ou du capitaine général qu'on portait ainsi le deuil, Napoléon le laissa dans le doute ; peut-être pensait-il que l'espèce de deuil de cour qu'il avait commandé, allait, par une impulsion soudaine du cœur du peuple, se transformer en un deuil national, qu'il provoquerait un courant d'opinion, qu'il éveillerait dans la nation et l'armée une indignation contre ces misérables nègres...
N'est-ce pas pour cela qu'il ordonne la pompe la plus imposante lorsque, le 7 pluviôse (27 janvier), le cercueil de Leclerc est, en rade de Toulon, transporté du Swiftsiire sur la Cornélie, qui doit le conduire à Marseille; que, à Marseille, où Leclerc a commandé jadis, les funérailles sont telles qu'on les croirait décernées à un souverain ; que, par toute la France, les évêques sont invités à célébrer dans leurs cathé-