PAULETTE. — PROJETS DE MARIAGE
moment, c'est encore tout de philosophie et rien de pratique. A défaut d'autres, de plus jolie espèce, elle a afTolé le gros Decrès, au point qu'il faillit en maigrir : mais comme avec ses brutalités afTectées, son langage médiocrement châtié et ses déclarations à l'abordage, ce marin est en môme tempe plein d'esprit, de combinaisons et de calculs, Paulette peut se demander si c'est à la sœur du Premier Consul ou réellement à la jeune femme qu'elle est que s'adressent ces hommages. D'ailleurs, que ferait-elle de Decrès, surtout pour le bon motif? Veuve d'un général en chef, presque reine à Saint-Domingue, ayant Napoléon pour frère, que lui servirait d'épouser un contreamiral, ministre de la Marine il est vrai, mais par ses goûts, ses habitudes et sa portée d'esprit, destiné à rester toujours subalterne?
Le Premier Consul suit pourtant avec quelque inquiétude cette sorte d'intrigue, et, persuadé que, à force de s'ennuyer, Paulette finira par des sottises, il songe dès lors à lui trouver un grand parti hors de France et il imagine son mariage avec Melzi d'Eril. Melzi, du droit de sa naissance, est comte à Milan, marquis à Turin, prince à Naples, grand de première classe à Madrid ; du fait de Napoléon, il est vice-président de la République italienne, et de son chef, l'homme le plus éminent et le plus considéré de la Péninsule. Napoléon lui fait écrire par son aide de camp italien, Fontanelli : mais Melzi, célibataire avec délices, a passé la cinquantaine, il a pris des habitudes, soulTre de rhumatisme et se soucie peu d'une " If.
femme, surtout aussi jeune et aussi jolie ; il décline donc formellement l'invitation.
Tout cela a été fort pressé et l'on est encore
en ce même mois de germinal (avril 1803) lorsque arrive à Paris un voyageur de marque : il signor principe don Camillo Borghèse.
C'est l'héritier et, à présent, le chef de cette maison Borghèse qui sans être une des plus nobles, ni une des plus anciennes de Rome — car son entrée dans l'aristocratie ne date que du xvn® siècle — passe pour une des plus illustres et est à coup sûr entre les plus riches. Le pape Paul V, le fils de l'avocat consistorial de Sienne, en appelant près de lui ses frères et ses neveux, les a comblés de palais, de villas, d'objets d'art, de terres et de possessions : la j)rincipauté de Sulmona dans le royaume de Naples, trois terres et neuf châteaux en Sabine, trente et un dans les autres diocèses suburbicaires, onze maisons à Rome, le palais qui est grand comme une ville, la villa hors Porta Pinciana qui a 6 kilomètres de tour, dix domaines encore dans la banlieue... et cette fortune, accrue à chaque génération : par la dot de 150.000 écus de Camilla Orsini qui épousa Marc-Antoine; par l'hérédité entière des Aldobrandini-Rossano échue à Olympe Aldobrandini, femme de Paul; par les aUiances de Jean-Baptiste avec une Boncompagni, de Marc-Antoine III avec une Spinola, de Camille avec une Colonna, surtout de Marc-Antoine IV avec une Salviati, seule héritière de sa maison, la plus illustre de Toscane...
Sans doute, depuis cinq ans, les guerres et les révolutions ont coûté cher aux Borghèse. Pour les armements, en une fois, Pie YI leur a demandé 60.000 écus, et les Français en ont exigé 36.000 pour emprunt forcé : ils ont, sous la République, été taxés à des contributions dont une seule a été de 100.000 sequins, si bien que, par besoin réel, ou pour donner le change, le prince Marc-Antoine a mis publiquement en vente son magnifique service de vermeil et a fait courir que, de la main à la main, il a dû se défaire de son immense et célèbre argenterie,
A sa mort pourtant, Camille, l'aîné de ses fils a encore trouvé la plus grande fortune de Rome et vraisemblablement d'Italie. C'est, lui, un fort jol^ garçon de vingt-huit ans, de taille un peu courte, mais pour le moment fort élégante et bien prise, avec des traits d'une régularité parfaite, de grands yeux charbonnés, très vifs, très brillants, des cheveux noirs comme du jais, l'air et l'apparence d'un homme à tempérament. D'instruction, aucune. Il est incapable d'écrire correctement sa propre langue et, quant au français, il en sait à peine quelques mots. 11 a pourtant « les idées françaises », et à la Révolution, il s'est signalé. A la fête nationale du 17 juillet 1798, on l'a vu jeter son propre écusson au bûcher, où, sur la place d'Espagne, on brûlait le Livre d'or, les chapeaux cardinalices et les procédures du Saint-Office, puis, avec le jeune prince Santa Croce, mener autour du bûcher une farandole joyeuse. Il s'est mieux distingué dans la garde nationale où il est entré des premiers
avec son frère et, lorsque Chanipionnet a été momentanément obligé d'évacuer Rome devant les troupes napolitaines ; Camille qui l'a suivi, s'est ballu bravement : le Moniteur a môme annoncé qu'il avait été blessé. Après le départ des Français et la chute de la République, il est rentré en grâce d'autant plus facilement que son oncle, Jean-Baptiste Borghèse- Aldobrandini, chargé d'une partie du gouvernement durant l'occupation napolitaine, était plus signalé par ses opinions réactionnaires : d'ailleurs, à ce moment son père, le prince Marc-Antoine, est venu à mourir, Camille s'est trouvé le chef de sa maison et elle est trop puissante et trop bien alliée pour qu'on lui tienne rigueur.
Toutefois, malgré l'officielle réconciliation qui lui a fait restituer ses biens napolitains confisqués, peut-être se sent-il médiocrement apprécié à Rome ; peut-être a-t-il eu des difficultés avec la princesse douairière; aussi réside-t-il de préférence en Toscane oij, des Salviati, il possède un beau palais, d'incomparables villas et des biens immenses. C'est de Florence qu'il est parti le 20 vendémiaire an XI (12 octobre 1802) avec un passeport du nonce, monsignor Morosini, pour faire son tour d'Italie. Escorté de son secrétaire, il signor Posi, d'un courrier et de deux domestiques, il est venu d'abord à Bologne, puis à "Venise oii il s'est arrêté tout un mois. De Venise, il est allé à Milan oii il a séjourné deux mois et demi. Puis, pour compléter son voyage, peut-être pour saluer le Président de la République italienne, surtout sans
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doute en vue de se diverlir, il a pris par Turin et Lyon SI route sur Paris. Parti de Lyon le 2 germinal (23 mars 1803), il ne fut point à Paris avant le 7(27). Il ne perdit point un instant pour faire ses visites au Cardinal légat, remettre les lettres de Cacault dont il était porteur, se faire introduire chez le ministre des Relations extérieures, se faire inscrire par le préfet du palais sur la liste des présentations : il fut en eflet présenté au Premier Consul par le cardinal Caprara, à l'audience diplomatique du 13 g'erminal (3 avril), la première qui suivit son arrivée.
Plus tard, on s'amusa à raconter que, lors de ce premier séjour à Paris, Camille n'avait trouvé à fréquenter que le concierge de Thôtel meublé oii il était descendu rue delà Grange-Batelière. On prétendit que Ini-mème se plaisait à dire que ce qui l'avait le plus surpris à Paris, c'avait été l'éducation et Tamabilité de cette famille. Qui sait quel était, en l'an XI, le concierge de la maison garnie tenue par le citoyen Billon dans l'ancien et magnifique hôtel Pinon, quel état et quelle fortune il avait douze ans auparavant ? Sans doute il parlait italien et était capable d'instruire Borghèse de toutes choses. Peut-être, comme tant d'autres, avait-il pris ce métier après la Révolution pour gagner son pain. Aussi bien, à quoi bon des romans ? N'est-ce pas avec un pareil étonnement que tout voyageur note cette politesse et ces façons gracieuses des petites gens de Paris ? Ceux-ci trouvent sans peine les mots qui conviennent, savent les attentions qui plaisent, s'arrêtent dans la familiarité juste au point
qu'il faut et fournissent à chaque instant des preuves de lact, d'intelligence et de naturelle éducation qui surprennent les étrangers et dont seuls les Parisiens ne s'aperçoivent qu'aux jours où un péril commun, un désastre public ou une fête nationale les met en conlact.
S'il fréquenta le concierge de son hôtel, Borghèse eut pourtant, dès son arrivée, des liaisons plus illustres. Il était familier à l'hôtel Montmorin qu'habitait le Cardinal légat et les monsignors de la mission lui faisaient leur cour. Il avait retrouvé ses amis Santa Croce établis depuis longtemps à Paris, où même Ton venait de voler les diamants de la princesse. Il avait à ses ordres tous les Italiens diplomates — et ils étaient en nombre — qui se seraient fait scrupule de le négliger : Marescalchi, de la République Italienne; Serra, de la Ligurienne; Serristori, d'Etrurie ; Azara, ambassadeur d'Espagne, qui si longtemps avait résidé à Rome, et surtout Angiolini di Serravera, celui-ci plus intime que tous autres, à ce moment représentant officieux du ci-devant grandduc de Toscane que le traité de Lunéville avait transféré à Saltzbourg en atlendant qu'un autre traité le transpoilàt à Wurlzbourg. Angiolini avait été de longues années dans l'intimité subalterne du palais Borghèse et il se retrouvait à Paris juste à propos pour V piloter le plus renommé des princes romains.
D'ailleurs, peu de gens : la société des hommes de sport et des hommes de plaisir : le prince de Fuentés Pi<^natelli, M. Demidoff, M. de l'Aigle et avec eux des
parties, mais obscures ; surtout le monde diplomatique et le monde officiel où sa présentation au Premier Consul lui a ouvert toutes les portes. Angiolini, en liaison intime avec tous les Bonaparte et surtout avec Joseph chez qui il passe sa vie, lui est partout un guide précieux et sûr.
C'est Angiolini qui, le premier, a l'idée qu'un tel parti pourrait convenir à Paulette * et qu'il serait intéressant à divers égards que Borghèse épousât la sœur du Premier Consul. Il fait à M™® Bonaparte la mère et à Joseph des insinuations qui sont si bien accueillies que; le 17 prairial (6 juin}, Borghèse est invité à venir passer une journée àMortefontaine. Il s'y trouve avec une partie des Bonaparte, le marquis et la marquise de Gallo et quelques-uns des habitués. Caprara qui est dans la confidence et qui, probablement même, a mis en mouvement Angiolini, est venu la veille.
Camille ne déplut point à Paulette : depuis cinq mois qu'elle était en France, elle était blasée sur les agréments que le noir prêtait à sa beauté ; sa douleur, très sincère au premier moment, s'était d'autant plus rapidement atténuée qu'elle s'était produite sous
* On a affirmé que Mural avait, lui aussi, pensé à ce mariage et si l'on s'est trompé en disant que ce fut à Rome, en 1801, logé au palais Borglièse et ébloui par les splendeurs qu'il avait été admis à y contempler — puisque ce fut non au palais liorghèse, mais au palais Sciarra qu'il fut, à ses deux voyages, logé aux dépens de la Chambre apostolique — il ne serait pas impossible (jue l'idée lui en fût venue au gran(l dîner qui lui fut offert par Borghèse à la Villa et que, à Milan, il en eût mûri le projet. Pourtant il n'est pas vraisemblable que Caroline eût désiré pour sa sœur aînée une telle alliance, et en tout cas, il semble bien que Borghèse n'en sut rien et qu'il arriva à Paris n'ayant jamais supposé que ce fût pour s'y marier.
d'autres cieux, dans un monde différent et que la distance éloigne les impressions comme le temps. Hormis ce cercueil, maintenant déposé à Montgobert, aucun des êtres et rien des objets qui l'entouraient n'était pour la lui rappeler. Tout cela, les incendies, les massacres, les batailles, la fièvre jaune, lui étaient comme un mauvais rêve, et la réalité de ce passage à travers l'enfer — cet enfer dont seule, pour ainsi dire, elle était sortie saine et sauve, — s'était estompée d'autant plus vite en sa mémoire que les angoisses avaient été plus accumulées, plus violentes et plus brèves. Elle n'était point femme d'ailleurs à se plaire longtemps dans la même idée, surtout si l'idée était triste. Le propre de son esprit, hormis en ce qui touchait le sentiment de famille et l'admiration d'ellemême, était la mobilité et, plus elle était vive en ses désirs, ses tendresses, ses passions, moins elle y portait de constance. Susceptible, en face d'événements majeurs, des plus beaux et des plus généreux mouvements, trouvant alors dans son âme frivole une énergie qui galvanisait son corps débile et montrait qu'elle avait eu sa part d'un sang de héros, dans le cours ordinaire de la vie, elle retombait à un enfantillage qui bondissait constamment d'un caprice à l'autre. Elle s'éprenait d'amitié, comme d'amour ou d'estime, à l'improviste et par éclair, et se déprenait de même : aussi mobile et fugitive pour les choses que pour les êtres, s'engouant et se dégoûtant tour à tour avec une sincérité pareille, aussi instable en ses demeures qu'en ses pensées, elle était d'autant plus
la femme que chez elle les défauts communs aux femmes touchaient au superlatif, de même que sa baauté atteignait une perfection qu'on peut bien dire sans exemple.
Le souvenir de Leclerc était loin de son esprit et de son cœur — aussi loin que Saint-Domingue — et, à présent, n'était-il pas joli d'être princesse, une vraie princesse, une princesse par la grâce du Pape, sinon par la grâce de Dieu ; de faire enrager d'une piincipauté les bonnes sœurs, M""" Bacciochi et ]\I'"^ Murât, et les excellentes belles-sœurs, Joséphine et Hortense ; de promener, seule de son espèce, de vraies armoiries sur ses voitures et de sommer d'une couronne fermée le dragon ailé et l'aigle Borghèse ? L'inconnu de Rome, la grande vie à mener là-bas dans un palais royal, dans des villas enchantées ; une société nouvelle à étonner de sa beauté et de ses toilettes; un changement total d'horizon ; la joie devoir, de sentir, d'éprouver une existence nouvelle, n'étaitce pas de quoi la tenter ? — et, par surcroît, l'homme était tout à son goût et semblait fait exprès pour lui plaire : guère plus grand qu'elle-même, joli à peindre et tout vif de ce feu du midi qui brille parfois d'autant plus qu'il est moins ardent et moins durable.
Tout était donc au gré de Paulette et quelques jours après l'entrevue de Mortefontaine, Angiolini reçut de Joseph mission de voir le prince et de lui faire une ouverture en règle. Caprara avait préalablement dit un mot au Premier Consul, mais sans
désigner expressément son candidat. Napoléon avait répondu « qu'il préférerait voir sa sœur remariée à Rome plutôt qu'ailleurs pourvu que son époux eût une position sociale tant soit peu digne de lui ». L'autorisation était donc implicite : mais d'ailleurs Napoléon ne paraissait point; quoiqu'il fût au courant de tout et qu'il eût tout approuvé, il laissait Joseph agir en sa qualité de chef de famille.
Le 30 prairial (19 juin), Angiolini, après avoir vainement cherché Borghèse tout le jour, le rencontre enfin le soir fort tard, et, dès le lendemain matin, il écrit à Joseph : « Borghèse a été plus effrayé qu'étonné du projet, tant il lui a paru grand. Il ne lui paraît pas possible qu'on puisse l'exécuter. J'ai voulu qu'il le croie de ma tête, mais appuyé de circonstances qui m'autorisent à espérer une issue favorable. Notre conférence à été longue, mais elle n'a pas suffi à le déterminer. Je ne quitte pas prise pour cela, car j'ai découvert qu'il y a l'objet essentiel : la personne plaît. »
L'hésitation, en effet, fut courte, car, dès le surlendemain (2 messidor, 21 juin), nouveau billet d'Angiolini : « L'affaire est faite. Le prince Borghèse se croira trop heureux si le Premier Consul veut bien lui accorder l'honneur d'avoir en épouse votre très aimable sœur, M"^ Paulette. » Borghèse demande seulement qu'on garde le secret jusqu'au moment où il aura reçu le consentement de sa mère, déférence d'autant plus nécessaire qu'il est en ce moment moins bien vu par elle, qu'il redoute qu'elle accueille
mal la nouvelle et que, pour se rassurer sur ses intentions, il a besoin des encouragements d'Angiolini et de ceux de Caprara.
La lettre d'Angiolini, visée et approuvée par le Cardinal légat « qui déclare se faire une véritable obligation d'assister le prince dans toutes les occasions », est reçue avec satisfaction par Joseph qui acquiesce naturellement à la communication préalable à la princesse douairière. Cette réponse est, le 3 messidor (22 juin), communiquée par Angiolini à Borghèse et à Y excellent cardinal. Tous trois, aussitôt, ouvrent une conférence pour discuter les termes de la lettre à la princesse, la façon de l'expédier et de la soustraire aux indiscrétions de la poste. On y met du temps, car c'est seulement le 9 (28 juin) que Posi, secrétaire de Borghèse, part à franc étrier pour Rome, porteur des lettres que Camille adresse aux siens et de la dépêche par laquelle Caprara annonce le mariage au secrétaire d'Etat et sollicite l'agrément du Saint-Père.
Presque en même temps, Paulette écrit à son frère pour lui demander son consentement. Le Premier Consul est à Lille au moment où il reçoit cette lettre qui ne lui apprend rien qu'il ne sache, mais qui apporte une nouvelle à M""® Bonaparte : « Tu sais sans doute, écrit-elle à sa fille le 20 messidor (9 juillet), que M™® Leclerc se marie. Elle épouse le prince Borghèse. Elle a écrit il y a deux jours à Bonaparte pour lui dire qu'elle le désirait pour son mari et qu'elle sentait qu'elle serait très heureuse avec lui. Elle demande a
Bonaparte la permission pour le prince Borghèse de lui écrire pour lui faire la demande de sa main. Il paraît que c'est Joseph et M. Angelini (sic) qui ont fait le mariage. Dans le cas cù la famille ne t'en aurait pas parlé, n'en dis rien. » Avec toute la réserve commandée par les circonstances, cette lettre ne Hîontre-t-elle pas l'hostilité de Joséphine, assurée de trouver une alliée chez Hortense et disposée, comme on le sait d'ailleurs, à embrasser la querelle des Davout et des Leclerc? Par le secret commandé, il semble qu'elle veuille tenter encore une contremine, mais la nouvelle ne va pas tarder à être ébruitée.
Angiolini n'a pas su se tenir de la garder ; mais, d'abord, c'est hors de Paris qu'il l'a répandue : « Dans peu, écrit-il, dès le 6 messidor (23 juin), au prince Rospigliosi à Vienne, je pourrai vous informer d'une chose que je ne veux pas appeler grande, mais qui pourtant n'est pas petite et que, pa?' volonté sttpejieure, je suis chargé de traiter... Quand elle sera connue, elle sera blâmée par certains, louée par d'autres... Mais, quant à moi, je suis persuadé que le bien qui peut en sortir est grand et le mal petit ou nul. » Le 11 (30 juin), dans une lettre à Giustiniani, bien plus intime : « Voici un secret, dit-il, vous êtes le premier à qui je le confie : Borghèse épouse la Paulette, vouve de Leclerc, selon moi la plus belle et l'une des plus aimables dames de Paris. C'est moi qui, d'accord avec Joseph, ai fait l'affaire, je crois à la pleine satisfaction de tous. Déjà les fiancés sont amoureux
l'un de l'autre et, par Dieu ! ils ont raison de l'être et je suis persuadé qu'ils seront heureux. »
Quel était le grand bien que Angiolini attendait de ce mariage ? Quelle volonté supérieure l'en avait chargé? Pourquoi Caprara s'y mêlait-il avec tant de zèle? Etait-ce de Borghèse seulement qu'il s'agissait, de sa réconciliation avec sa famille, de son rétahlissement à Rome ? sujet bien mince en vérité pour de tels efYorts ! Passant par-dessus Borghèse, le cardinal ne pouvait-il considérer l'alliance d'un prince romain avec la sœur préférée du Premier Consul comme devant former mie sorte de garantie pour le Saint- Père, faciliter une correspondance intime, ménager une action, créer une combinaison ? Et pourtant, Caprara se découvrait le moins possible ; il agissait par Angiolini qu'il poussait en avant : Pourquoi ? « Je vous dirai quand je vous reverrai, écrit Angiolini au prince Rospigliosi, les raisons pour lesquelles j'ai dû faire moi-même tout ce que j'ai fait et vous verrez que, à aucun titre, je ne pouvais ni ne devais m'en dispenser. » Il y avait donc là de la politique ; mais, de cette politique, le secret jusqu'ici a été bien gardé.
A Rome, l'annonce du mariage avait été accueillie avec enthousiasme. Le cardinal Fesch écrit au Premier Consul le 24 messidor (13 juillet) : « Sa Sainteté a été enchantée ; la noblesse romaine a marqué de la satisfaction et la princesse Borghèse est extrêmement contente et elle ne soupire qu'après le moment d'enibrasser votre sœur. Elle a envoyé à Paris le prince
Aldobrandini, son second fils, en signe d'approbation. C'est une bonne femme qui rendra la vie heureuse à Paulette. C'est une maison qui a un revenu de cent mille piastres. Me voilà parent de la première famille de Rome », ajoute Fesch et, vu les frais où cette parenté ne peut manquer de l'entraîner, il demande qu'on augmente son traitement.
Lorsque Posi qu'accompagne le prince Aldobrandini arrive de Piome le 28 messidor (17 juillet), Caprara est à Bruxelles à la suite du Premier Consul. Angiolini s'empresse de lui écrire a qu'il ne peut donner une idée de la consolation, du contentement et de la joie qu'expriment les réponses reçues aussi bien de la princesse Borghèse que du cardinal secrétaire d'Etat »... « Aldobrandini et le secrétaire disent que, sur la nouvelle, ils étaient tous fous de joie. » Etait-ce vraiment, comme l'a dit Napoléon, qu'ils considérassent ><. la famille Bonaparte comme une famille italienne qui, quoique tombée depuis longtemps dans l'obscurité, avait, au su de tous les Italiens, joué longtemps un grand rôle au milieu d'eux » ? Faut-il croire, sur son dire, qu'il n'y eut alors « qu'une voix, à Rome et en Toscane, dans cette famille et tous ses alliés : C'est bien! C'est entre nous, c'est une de nos familles! » En vérité, si Paulette n'avait pas été la sœur du Premier Consul, qu'auraient pesé les Bonaparte pour les Borghèse ! Mais cette façon d'envisager les choses flattait en Napoléon la vanité familiale. On lui avait dit et il paraissait croire que la mère du pape Paul V était une Bonaparte, et, un