PAULETTE
vit encore : c'est le temps où, sur les instances de Fontanes mis en branle par Chateaubriand, elle s'occupe à protéger Laborie qui vient d'être pris en flagrant délit d'espionnage dans le cabinet de Talleyrand. Et, pour le sauver, que de pas elle doit faire, que de démarches et combien de lettres ! Elle a gain de cause à la fin. « J'ai reçu la lettre de M"'® Bacciochi, écrit Chateaubriand, elle est toujours adorable. » C'est le temps où elle détermine la fortune de Fontanes luimême, où elle s'efforce pour tous ses collaborateurs, où elle obtient des subventions et recrute des abonnés pour le Mei'cure, où elle s'établit la protectrice du petit monde néo-catholique et se rend, à chaque heure, la garante des bonnes volontés des émigrés rentrés — s'entend de ceux qui sont amis de M. de Fontanes.
Elisa est la seule de ses sœurs que Lucien retrouve à Paris ou qui y soit établie à demeure. Paulette, pour commencer par elle, vient en effet de partir pour le grand voyage qui va exercer une influence suprême sur sa destinée.
Depuis qu'il occupe le pouvoir, le Premier Consul s'occupe des moyens de recouvrer Saint-Domingue, de rendre à la France sa colonie la plus importante et la plus riche. En trente ans — car, cédée à la France en 1697, au traité de Ryswick, le courant ne commence à s'y porter qu'après la banque de Law et l'affaire du Mississipi, et l'elTort n'est décisif que dans les quinze années de paix qui suivent la terminaison
de la guerre de Sept an? — la partie française de Saint-Domingue était arrivée à un tel point de prospérité que, en l'année 1789, déjà mauvaise et inférieure en produits aux précédentes, la France par 577 bâtiments y avait importé pour 122 millions de livres et en avait exporté en marchandises à destination unique de France pour 163 millions. Importations de marchandises profitant aux manufactures nationales, importations et exportations réunies alimentant le commerce maritime, revenu presque total de la colonie, évalué à 280 millions de livres, dépensé en France par les créoles habitant la métropole, voilà ce que des théories humanitaires avaient fait perdre à la nation, ce que le Premier Consul entendait chaque jour regretter par sa femme, par les parents, les amis de sa femme, tous créoles, tous propriétaires d'habitations, tous exaspérés par la sauvagerie des nègres, tous déclarant que rien n'était plus aisé que de reprendre possession de cette immense puissance d'argent — l'île aux huit cents sucreries, aux trois mille indigoteries, aux huit cents cotonneries, aux trois mille cafeyères, l'île bénie dont administrateurs et colons , voyageurs et historiens s'accordaient à vanter la salubrité.
Aussi, dès le lendemain de Marengo, le projet est nettement arrêté dans l'esprit du Consul et il le marque en négociant avec l'Espagne la rétrocession de la Louisiane, destinée à fournir une base d'opération et un sanatorium s'il y a lieu et à assurer le ravitaillement en bois et en bestiaux. Aussitôt les