‹ Napoleon et sa familleChapitre 9 sur 168 · PAULETTE. — SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

PAULETTE. — SAINT-DOMINGUE

préliminaires de paix signés avec l'Angleterre (11 vendémiaire an X — 3 octobre 1801) il met tout en action. Peut-il tolérer que, quoique dépendant encore nominalement de la métropole, Saint-Domingue ne soit plus d'aucun secours ni pour les anciens propriétaires, ni pour le commerce français, ni pour le trésor national ; qu'un nègre, un esclave, l'y parodie luimême, le traite à égalité, proclame comme lui des constitutions, conclue des traités, se décerne de son chef une puissance dictatoriale et viagère? Peut-il admettre, lui, gardien de l'honneur national, que la France, sans lutter, même sans protester, reconnaisse et proclame l'autonomie de son plus riche domaine? Peut-il consacrer la spoliation des créoles, tarir celte source inépuisable et légitime de richesses, accepter comme un fait acquis la supériorité sur les blancs de ces nègres assassins et incendiaires ? L'Egypte conservée, Saint-Domingue était utile ; l'Egypte perdue, Saint-Domingue est indispensable; y rentrer, ce n'est pas seulement exercer un droit incontestable, c'est remplir un devoir impérieux : c'est rendre son activité au commerce national, donner une impulsion énergique à l'industrie, rétablir la marine marchande ; c'est tirer de la pire misère une classe entière de citoyens intéressants, fournir à l'émigration un dobouché nécessaire, assurer enfin à ceux qui seront employés pour reconquérir la colonie les éléments d'une richesse telle que les concessions de terre l'ont jadis procurée aux gouverneurs, aux intendants et, par eux, à quiconque s'est porté à coloniser.

C'est bien ainsi qu'on le considéra dans l'armée : loin d'être regardé comme une disgrâce, ce fut une haute faveur de faire partie de l'expédition. « Il y eut, pour en être, une émulation extraordinaire, et le liombre des généraux et des officiers comparé à celui des soldats surpassa de beaucoup les proportions ordinaires. » On accorda cette grâce comme une sorte de compensation à beaucoup d'officiers qui n'avaient pu faire leur fortune en Italie ou en Egypte ou qui l'avaient défaite. Les sollicitations furent aussi vives de la part de l'élément civil que de la part de l'élément militaire, et, pour former les cadres administratifs de la colonie, aussi bien que pour constituer les cadres de l'armée, on n'eut qu'à choisir. Sans aspirer à des fonctions, quantité de gens demandaient encore à suivre l'expédition : créoles désirant rentrer dans leurs habitations, chercheurs d'aventures, commerçants de tous ordres, ouvriers de tous métiers : Il y eut là un grand mouvement qu'il faut d'autant plus affirmer que le souvenir en a été plus vite perdu et que Ton se plut par la suite à découvrir d'autres mobiles à une décision que l'honneur commandait, que l'intérêt justifiait, que toutes les classes de la nation avaient désirée, et dont personne n'avait mis en doute le succès.

Mais quel serait le chef? Pour mener une telle entreprise, pour résoudre de son initiative les problèmes qui allaient forcément se poser et sur lesquels la distance ne permettrait point de demander et de recevoir à mesure des instructions ; pour remplir

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des intentions dont certaines ne pouvaient encore être exprimées en France et dont, même à Saint- Domingue, l'exécution dépendait des circonstances ; pour substituer l'autorité du capitaine général nommé par la métropole à la dictature de Toussaint à qui une fausse politique avait attribué des honneurs exceptionnels, le grade de général de division, la commission de général en chef, et jusqu'à la reconnaissance du pouvoir qu'il s'était attribué ; pour constituer, en face de l'Angleterre toujours hostile et des Etats-Unis déjà attentifs, tant avec l'ancienne partie française qu'avec la partie espagnole cédée par la paix de Bàle, une colonie florissante ; pour y réveiller l'agriculture et y rappeler le commerce, il fallait à Bonaparte un homme qui eût pénétré sa pensée et qui eût reçu la confidence de ses desseins les plus secrets ; qui lui fût attaché par des liens si étroits qu'il crût travailler pour lui-même en s'efforçant pour la France et que son ambition se confondît en quelque sorte avec celle du Consul; qui joignît à une belle réputation militaire des talents d'administrateur et de diplomate, dont enfin l'esprit fût large, le cœur haut elles mains pures. Le nombre n'est jamais grand de tels hommes. Napoléon n'en trouva qu'un : Leclerc.

Leclerc avait été son compagnon à Toulon aux premières heures de sa fortune ; il avait été, en Italie, entre ses affidés les plus intimes ; il s'était fait au 19 brumaire l'auxiliaire le plus utile de son coup d'Etat; il n'était point de ceux qui cherchaient la

richesse par tous les moyens et dont on dût appréhender les dilapidations et les extorsions ; enfin, il était l'époux de la sœur que Napoléon préférait et déjà un royaume n'eût point été trop pour elle. A Saint-Domingue, elle trouverait, avec les éléments assurés d'une fortune immense, toutes les satisfactions d'orgueil et de vanité ; elle y entraînerait sa cour, elle y donnerait des fêtes, elle y appellerait le luxe et le plaisir : car c'était bien plus à la colonisation qu'à la conquête que tous, et lui le premier, se plaisaient à penser, tous les anciens administrateurs coloniaux, tous les créoles s'accordant à dire que, pour faire rentrer les nègres dans l'obéissance, il suffirait de faire claquer un peu fort le fouet du commandeur.

Depuis Brumaire, Leclerc, comme soldat, n'avait pas eu de chance. En lui confiant une division à l'armée du Rhin, le Premier Consul avait compté le sortir de pair et le mettre en ligne pour un commandement d'armée ; mais Leclerc n'avait pu se trouver qu'à une seule affaire, celle de Landshut, où ses dispositions avaient été bien prises et où ses trois brigadiers avaient obtenu un joli succès, mais ce n'était point une bataille d'où sortît une illustration, c'était tout justement une attaque de poste. Durant la campagne, Leclerc ne put ensuite trouver sa belle, sa santé étant tout à fait atteinte et l'ayant forcé à se retirer Gur les derrières de l'armée pour y faire des remèdes; le Premier Consul avait été assez inquiet de lui pour que, à chaque courrier qu'il envoyait à

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Moreau, il demandât : « Leclercse porte-t-ilbien? »... a Donnez-moi des nouvelles de Leclerc. »

Revenu à Paris à l'armistice, il ne s'était point, à la reprise des hostilités, trouvé encore en état de faire une campagne active; il avait dû être employé à Lyon avec sa division désignée pour faire partie de la nouvelle Armée d'observation en formation à Dijon. Après Hohenlinden et les préliminaires, le Premier Consul, rassuré, avait contremandé cette armée et chargé Leclerc d'organiser et de faire filer sur Bordeaux les brigades qui devaient composer le Corps d'observation de la Gironde (ventôse an IX, mars 1801) ; au bout de trois mois, le 19 prairial (8 juin) il lui avait confié le commandement effectif de ce corps d'armée. Leclerc avait donc pu espérer qu'il allait enfin faire une campagne ; mais, d'une part, dès le 27 prairial (16 juin), il était prévenu que, pour des motifs politiques, aussitôt que les troupes hispanofrançaises se trouveraient réunies, Gouvion Saint-Cyr en prendrail le commandement en chef; d'autre part, l'intervention si active de Lucien aux négociations de Badajoz avait précipité la paix avant même qu'il y eût eu rencontre avec les Portugais.

Leclerc n'avait donc pu développer de talents militaires, mais il s'était montré organisateur et diplomate et il avait fait preuve d'une parfaite honnêteté. Incapable de se garnir les mains lui-même, comme tant d'autres avaient fait, il écrivait à Lucien : « Si tu trouves occasion de faire augmenter ma fortune à Madrid, ie t'en aurai obligation. Le prince de Beau- II. 3

vaii, en 1762, a été bien traité de la Cour. Elle ne me fera pas de peine en me traitant de même ; je suis aussi pauvre en sortant d'Espagne qu'en y entrant. >» Et par le courrier suivant : « N'oublie pas, lui disaitil, que tu prends mes camées et que tu fais un cadeau à Paulette si tu fais la paix, non compris celui que tu me feras avoir et dont j'ai grand besoin, » Les généraux en chef qui, même en pays ami, attendaient qu'on leur donnât et ne prenaient point d'avance, étaient alors une rareté et l'on n'en aurait guère cité de tels.

Sa conduite ne lui eût donc mérité que des éloges, s'il ne s'était avisé, durant une absence, de confier à l'un de ses sous-ordres le soin d'ouvrir les lettres qui lui étaient adressées, même par le Premier Consul : cela lui valut une algarade dont il put se souvenir, mais qui ne traça point d'ailleurs, car, lorsqu'il s'agit de désigner un chef à l'expédition projetée, Napoléon n'hésita point.

Leclerc ayant eu vent de quelque chose et redoutant que le choix ne tombât sur lui, écrivait, dès le 20 thermidor (8 août), à Lucien : « Je crains l'embarquement, rassure-moi à cet égard, car je suis décidé à ne pas m'embarquer; » mais d'autres avis l'avaient rassuré et lorsque, par une lettre du 46 vendémiaire an X (8 octobre), il fut appelé à Paris par le Consul, il croyait encore, en quittant son quartier général de Prao, près de Valladolid, qu'on allait lui donner le portefeuille de la Guerre.

Néanmoins sa résistance fut courte : arrivé à

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