LUCIEN. — MARIAGE DE CONSCIENCE
la municipalité du dixième arrondissement sous les noms de Jules-Laurence-Lucien. Le même jour, Lucien fit venir un prêtre nommé Périer qui, paraît-il, lui avait été procuré par le curé du Plessis-Ghamaut. Lucien lui fît baptiser l'enfant et tira de lui ce certificat :
« Je soussigné, ministre du culte catholique, apostolique et romain, certifie que ce jour, à neuf heures du matin, a été baptisé par moi un enfant du sexe masculin, lequel a été nommé Jules-Laurent (sic)-Lucien, né le jour d'hier à dix heures du soir, place du Corps-Législatif, n° HT, provenant du légitime mariage béni par moi suivant les rites du culte catholique entre le sénateur Lucien Bonaparte et dame Marie- Alexandrine- Charlotte -Louise -Laurence de Bleschamp, veuve de François-Jean-Hippolypte Jouberthou de Vambertie lesquels époux m'ont fait serment de ne pouvoir déclarer de suite leur mariage devant la partie civile à cause d'une nécessité politique absolue, en promettant de le faire si tôt qu'ils le pourraient sans danger. En foi de quoi j'ai délivré sur papier mort le présent certificat.
Signe : « François Périer. »
Paris, le 5 prairial an XI de la République fran(;aise. {ïz> mai 1803.)
Outre la nécessité politique absolue qu'alléguait Lucien, il avait une raison majeure pour ne pouvoir valablement contracter mariage, c'était l'absence de pièces établissant le décès de M. Jouberthou. L'on se
procura à la vérité, par la suite, un certificat d'après lequel il serait décédé à Port-au-Prince le 20 prairial an X (15 juin 1802), mais, à ce moment, même celte pièce manquait; si le délai d'ailleurs était suiTisant pour qu'on procédât à de secondes noces, il pouvait sembler court pour une légitimation, bien que le cas ne se trouvât point prévu par le titre V du Code civil, promulgué le 6 germinal an Xî (27 mars).
Mais rien n'avertit, rien n'arrête Lucien : à la domination que la femme exerce sur ses sens, sur son cœur et sur son esprit se joint à présent l'empire absolu que prend sur un homme tel que lui l'enfant, et plus encore le premier enfant mâle.
A deux jours près, ce mariage clandestin coïnciile avec la mort du roi d'Etrurie, décédé à Florence le 7 prairial (27 mai). Louis l" laissait une veuve, infante d'Espagne que Lucien avait connue durant son ambassade et qui, peu intelligente, assez mal entourée, fort accessible aux intrigants, allait se trouver régente durant la longue minorité de son fils, âgé de deux ans et demi. Il importait à la politique générale du Premier Consul, surtout au moment du renouvellement de la guerre avec l'Angleterre, que la Toscane — où était Livourne — suivît exactement son système. Une annexion immédiate à la République Italienne des territoires composant le royaume d'Elruriequ'il venait lui-même defonder, l'eûtbrouillé avec l'Espagne de laquelle il avait besoin. Un ministre accrédité à Florence serait impuissant contre certaines influences de cour, la reine d'Etrurie étant trop la
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fille de sa mère pour se passer d'un amant ou d'un mari. Ce serait donc l'amant qui serait le maîUe ; Napoléon prélendit que ce fût le mari et que ce mari fût Lucien. A son compte, c'était double bénéfice : il écartait Lucien de la France et le icndait utile au dehors. Une telle union d'ailleurs n'était-elle pas pour satisfaire toutes les ambitions que Lucien pouvait former? Le rendre l'allié des Bourbons avec qui il s'était compromis en Espagne au point qu'il avait semblé prêt à tout leur sacrifier; l'approcher d'un trône de façon qu'il n'eût plus, pour ainsi dire, qu'à s'y asseoir; le faire, dans la patrie des arts, le successeur (les ]\Iédicis, et dans la ville d'où son dix-huitième ancêtre, Guillaume Bonaparte, avait été chassé et proscrit, renouer ainsi la chaîne interrompue de la prédo-' minance familiale, n'était-ce pas de quoi lui plaire? Sans doute la femme était laide, contrefaite, bossue et boiteuse, presque naine, d'une figure qui prêtait à rire et d'un corps qui eût fait pleurer; mais n'est-ce [)oint assez de beauté à une femme si elle apporte une couronne, et Napoléon — qui n'épousait pas — avaitil à entrer dans ce détail? Certes, il savait que Lucien avait une liaison, mais il n'avait pas la moindre idée qu'il eût contracté un mariage de conscience, et quant à la naissance de Jules-Laurence-Lucien, elle avait passé inaperçue,
11 fit donc la proposition à son frère sans soupçonner en rien qu'il pût le blesser : une telle offre lui paraissait, au contraire, pour flatter son amour-propre et exciter son ambition. Lucien, sans rien avouer du
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lien qu'il avait formé, se retrancha derrière les questions de convenance personnelle et d'agréments physiques, déclinant l'invite, la prenant en plaisanterie; goguenardant, d'ailleurs ne rompant point en visière, ne refusant point formellement, laissant penser que quelque jour il céderait.
Le Premier Consul parut s'en contenter : s'il y eut de la part de Lucien une négation plus accentuée, Napoléon ne lui en garda pas plus rancune que de son opposition réelle ou prétendue à la cession de la Louisiane; car, au mois de messidor (juillet), lorsqu'il s'agit de déterminer l'étendue et l'importance des sénatoreries créées par le sénatus-consulte du 14 nivôse (4 janvier), Lucien fut désigné pour reconnaître celles auxquelles on devait s'attacher davantage, puisqu'elles comprenaient les pays nouvellement réunis.
Il part le 21 messidor (10 juillet) pour les bords du Rhin ; il marche accompagné d'une cour oii ne ligure point encore Alexandrine, mais où les peintres sont en nombre, car il se propose aussi dans ce voyage de compléter sa galerie par des achats de tableaux flamands : il a donc avec lui Ghatillon, Thibault et Lethière, puis l'indispensable chirurgien Paroisse et, enfin, le législateur Sapey, l'homme qui avec Campi est le plus avant dans son intimité, son associé dès l'an VII pour des armements en course, son secrétaire particulier au ministère de l'Intérieur et à l'ambassade de Madrid, personnage énigmatique, qui, dès l'an IX, élait en intimité d'affaires avec Jouberthou et qui, en tout ceci, a eu sans doute un rôle principal.