‹ Napoleon et sa familleChapitre 83 sur 168 · LUCIEN. — LA SÉNATORERIE DE TRÊVES · texte numérisé non relu

LUCIEN. — LA SÉNATORERIE DE TRÊVES

Ce voyage donne lieu à quantité de bruits ; tantôt c'est Bruxelles qui va devenir le siège de la sénatorerie dévolue au frère du Consul; il aura sa résidence dans le superbe hôtel de la Préfecture oii il remplacera les archiducs, gouverneurs des Pays- Bas ; mais Lucien ne fait que traverser la Belgique : il passe le 23 (14) à Gand, oîi il a une conférence avec Napoléon et poursuit presque aussitôt sa route sur Aix-la-Chapelle ; le voici visitant les chefs-lieux du Mont-Tonnerre, du Rhin-et-Moselle, de la Sarre, cherchant un palais digne de lui : il n'en manque point en ce pays de fastueux électeurs que n'arrêtait point la crainte d'endetter pour leurs successeurs leur souveraineté viagère : rien qu'autour de Cologne, les châteaux de PoppelsdoriT, d'Enterfang, d'Hergogsfreude, d'Augustusburg, de Falkenlust; autant de châteaux autour de Munster ; autant autour de Mayence, de Trêves et de Coblentz. Lucien n'a qu'à choisir : mais ce n'est pas assez qu'il parcoure les palais des princes dépossédés, il pousse ses découvertes à ceux des princes régnants, du seul prince d'église qui, en Allemagne, ait échappé à la sécularisation, qui y ait gagné, avec le titre d'archichancelier de l'Empire, un singulier accroissement de territoire : il vient, à Dusseldorfl", inspecter la célèbre galerie de l'Electeur, mais incognito « pour éviter toute cérémonie ». Enfin il s'arrête à la sénatorerie de Trêves, qui, avec la bagatelle d'un revenu annuel de 25.044 francs, donne pour résidence le château de PoppelsdorfF, — une des plus belles habitations d'Al-

lemagne, avec, au-devant, des avenues d'arbres séculaires, autour, des jardins qui ne sont point encore tous mis au goût du jour et qui gardent quelque souvenir de leur créateur, ce Joseph-Clément, étrange personnage, qui, mieux encore que M. de Brunoy, jouait aux belles cérémonies; salons d'audience et de cérémonie, bibliothèque, cabinet d'histoire naturelle, théâtre, maisons de chasse avec la suite des massacres des cerfs pris par l'Electeur, tout le luxe et l'agrément que ces sortes de princes mettaient en leurs demeures, mais point de meubles : ils ont été enlevés en 1792 à l'approche des Français, et c'est à peine si l'on en a rapporté quelques-uns lorsque l'Electeur a prêté le château à sa sœur, l'archiduchesse Marie-Christine, chassée de la résidence de Bruxelles : un plaisir de plus pour Lucien qui se plaît au mobilier et qui, non content des magnificences qu'il possède, fait constamment travailler, au dire des journaux, « les artistes les plus distingués de l'Ecole française, la seule qui existe aujourd'hui ». Le don de la sénatorerie de Trêves ne peut certes passer pour une marque de défaveur, mais Napoléon fait plus : à peine son frère est-il revenu des bords du Rhin qu'il pense à lui conférer la charge de trésorier du Sénat en même temps qu'à Joseph celle de chancelier. Ce sont des plus grandes de l'État et des mieux reniées; mais, à l'exemple de Joseph, pour les mêmes motifs, parce qu'il ne veut point compromettre en quoi que ce puisse être ses droits à l'hérédité, Lucien refuse. Le Premier Consul insiste ; ses frères

LUCIEN. — MARIAGR CIVIL 277

s'obstinent et il en résulte entre lui et eux a une extrême froideur ». Joseph à son ordinaire se retire à Alortefontaine pour y bouder ; Lucien fait la navette entre le Plessis, Mortefontaine, Paris et une campagne en Normandie près de Thiberville oîi il paraît faire avec Alexandrine un voyage d'amoureux.

Un refroidissement s'est produit, nul doute ; mais, de là à une brouille, comme Lucien a voulu le faire croire, il y a loin; de là à une hostilité remontant à l'époque de la rétrocession de la Louisiane et inspirée au Premier Consul par les opinions républicaines de son frère, il y a plus loin encore : Lucien a été le principal artisan du Consulat à vie et des institutions établies par le Sénatus-consulle de thermidor. Il a été récompensé de son intervention dans les discussions du Concordat et de la Légion d'honneur, par la dignité de membre du Grand conseil et par celle de sénateur. Depuis la rétrocession de la Louisiane, il a accepté la sénatorerie de Trêves, et, s'il a refusé la charge de trésorier du Sénat, c'est qu'il la trouvait médiocre et qu'il visait à mieux. Il n'est question là ni de scrupules républicains, ni de scrupules patriotiques; et si la politique a refroidi Napoléon pour un moment, le passé démontre combien peu durent ses rancunes.

Ce qui devient sans remède, le voici : c'est en fructidor an XI (septembre 1803) que Lucien a refusé la trésorerie du Sénat; c'est tout de suite après qu'il est intervenu avec Joseph dans le mariage clandestin de Paulette et il s'en est mêlé surtout pour affirmer son

indépendance, pour susciter dans la famille une révolte de plus contre l'autorité du Consul, pour préparer les voies à la manifestation qu'il va faire. Vendémiaire (an XII) passe ainsi et, après deux publications faites à bas bruit, le 3 brumaire (26 octobre), Lucien épouse à Ghamant, par-devant l'adjoint Bloquet, Marie-Laurence-Gharlotte-Louise-Alexandrine de Bleschamp, veuve Jouberton [sic). Les témoins sont Jean Noiret, sous-inspecteur des forêts nationales à Senlis; Sambuc, agriculteur, demeurant à Ghamant; Colonieux, se disant cultivateur, domicilié rue de l'Université, n° 299, et un médecin, le citoye» Thibaut, habitant rue Mazarine.

Il n'est énoncé dans l'acte, ni que les publications aient été faites à Paris où, aux termes de l'article 107 du Code civil, est fixé le domicile de Lucien sénateic?' ; ni que les ascendants des époux majeurs aient donné leur consentement, ou qu'ils aient été consultés par acte respectueux aux termes de l'article 151, décrété le 26 ventôse an XI (47 mars 1803), promulgué le 6 germinal (27 mars).

Cet acte n'est point seulement acte de mariage, il est acte de légitimation : « Lesdits époux, y est-il dit, ont à l'instant déclaré reconnaître pour leur légitime fils Jules-Laurence-Lucien Bonaparte, né à Paris le 4 prairial an XI, inscrit sous la date du 5 du même mois dans les registres de l'état-civil du dixième arrondissement*. »

• Il esta remarquer que cet enfant a été constamment désigné parla suite sous les prénoms de Charles-Lucien-Jules-Laurent.

LUCIEN. — MAUIAGE CIVIL 279

Ce sont là les faits, tout le reste est légende : à moins d'admettre, de la part de l'officier de l'état civil de diamant, des faux en écriture publique qui l'eussent conduit aux galères, il est acquis, par le texte de l'acte, que les publications légales ont été faites à diamant les 23 et 30 vendémiaire ; donc, Lucien avait bien l'attention de se marier à diamant et non à Paris ; il n'a pu penser à « ordonner » au maire du dixième arrondissement de Paris de se transporter à son hôtel avec les registres de l'état civil afin de l'y marier : car ce maire, le citoyen Duquesnoy, bien qu'il eût été un des collaborateurs de Lucien au ministère de l'Intérieur, ne pouvait, si dévoué qu'il fût, célébrer un mariage, hors de la maison commune sans que les publications légales eussent été faites, sans que les parties eussent justifié du consentement des ascendants. A Ghamant, Lucien put obtenir qu'un adjoint d'une commune rurale de deux cent soixantequatre habitants passât, dans son ignorance, sur les formes prescrites : il ne l'aurait pu à Paris. Il n'est point davantage exact que Napoléon ait fait intimer au maire de ne point déplacer ses registres, de ne point recevoir un acte hors de la maison commune et sans que les formalités légales aient été remplies. L'eût-il fait, il eût simplement épargné à ce maire, par cet avertissement, les mois de prison et les grosses amendes qu'il eût encourus ; — mais il ne l'a point fait, car il a conservé ce maire en fonctions, lui a accordé des distinctions et des faveurs.

De même, l'anecdote que Lucien a rapportée et

qu'il a fait répandre au sujet du maire-curé de Chamant, célébrant d'abord comme maire le mariage civil et donnant ensuite comme desservant la bénédiction nuptiale, est certainement controuvée, car ce n'est point le maire, mais l'adjoint qui a formé l'union civile — l'acte le prouve ; — et si, d'autre part, le certificat délivré le 5 prairial an XI par le prêtre Périer relate des faits véritables, Lucien et Alexandrine ont déjà reçu alors le sacrement de mariage ; ils n'ont donc pu, à peine de sacrilège, le recevoir une seconde fois le 3 brumaire an Xll.

Au reste, l'inexactitude volontaire des souvenirs de Lucien se trouve démontrée par ce seul fait que, à dix reprises différentes, il affirme que son mariage religieux a précédé de plus d'une année son mariage civil, tandis que cinq mois seulement séparent l'un de l'autre. Il n'est point difficile de voir que c'est à dessein, avec un propos formel et dans un but certain, qu'il embrouille ainsi la chronologie. C'est le seul moyen de donner un semblant de base à son apologie, de passer sur ses actes un vernis républicain, d'attribuer à des dissentiments politiques une brouille qui est essentiellement d'ordre intime et familial, d'en dissimuler enfin le motif unique, mais capital et définitif et, par là, c'est rejeter la responsabilité sur son frère alors qu'elle lui incombe tout entière.

Napoléon ne put manquer d'avoir presque aussitôt connaissance du fait accompli ; mais les détails que donné Lucien sur la manière dont son frère en prit la

Page 1