‹ Napoleon et sa familleChapitre 85 sur 168 · LUCIEN. - NÉGOCIATION AVEC NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LUCIEN. - NÉGOCIATION AVEC NAPOLÉON

une fausse voie prenait comme un plaisir à s'y enfoncer davantage, s'il y trouvait une occasion de braver et un prétexte pour se mettre en avant, c'eût été non seulement dangereux, mais maladroit. Napoléon donc, après avoir, au premier coup, sous l'influence de sa colère, j)ensé aux violences, se modéra et adopta une tactique toute dififérente. Il estima que, après un temps passé où il aurait satisfait son esprit de taquinerie, Lucien mettrait en balance ce qu'il perdrait en s'obstinant et ce qu'il gagnerait en cédant, et que, ramené adroitement, il consentirait à des concessions suffisantes pour permettre un semblant d'accord.

Un seul homme pouvait — dans une mesure — exercer quelque influence sur lui : c'était Joseph en sa qualité de chef de famille. A la vérité l'on peut se demander si Lucien, en se plaisant à lui reconnaître cette supériorité en quelque sorte physique, ne se donnait point un moyen de faire céder son frère à sa supériorité intellectuelle et de quel côté dès lors se tournait l'influence ; mais, puisque la mère n'avait aucune action sur lui, que, depuis les jours lointains d'Ajaccio, elle était disposée à trouver bien tout ce qu'il faisait, à le regarder en toute occasion comme le sacrifié, à prendre parti pour lui envers et contre tous ; puisque l'autorité de Napoléon était nulle et que, plus il tenterait de l'exercer, moins Lucien serait disposé à céder, il n'y avait qu'à essayer de Joseph. Joseph était convaincu de la sottise qu'avait faite Lucien et des conséquences graves qu'elle pouvait

avoir pour la famille et pour lui-même. C'était tout le système d'hérédité compromis. « Car, disait-il, comment prétendre assurer des droits sur la France, présenter à ses respects, y faire régner peut-être un jour le fruit d'une union qu'un mariage tardif a seul légitimé ! » « Il semble, s'écriait-il encore, que le destin nous aveugle et veuille, par nos propres fautes, rendre la France à ses anciens maîtres ! »

Nul intermédiaire ne pouvait donc être mieux choisi. Il reçut mandat « de déterminer Lucien à écrire au Consul une lettre dans laquelle il s'engagerait à ne pas laisser porter son nom à sa femme, à ne pas la présenter dans sa famille et à attendre que le temps et les événements lui permissent, à l'égard de son mariage, une publicité légale qu'il promettrait d'ailleurs de ne jamais lui donner qu'avec l'autorisation du Premier Consul. De son côté, Napoléon consentirait à recevoir son frère Lucien comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé, l'inviterait après cette entrevue à un spectacle à Saint-Cloud et trouverait bon que la femme de Lucien vécût chez son mari.

« Les instructions ainsi données, Joseph entama la négociation et réussit à obtenir la lettre que le Premier Consul avait exigée. » Mais, d'une part, « cette lettre ne répondit point à ce que Napoléon en attendait »; d'autre part, dès le jour même qu'il l'avait écrite, Lucien eut une façon d'en tenir les engagements qui ne laissa au Consul aucun doute sur ses intentions. Voici d'ailleurs comment lui-même les expose dans une lettre qu'il écrit à

Page 1