LUCIEN. — NÉCESSITÉ DE SON DÉPART
Joseph : « Je reçois votre billet d'invitation pour aller dîner chez (vous) à Paris. Je ne conçois pas que vous puissiez désirer que je m'avilisse au point de supporter une fête de famille dont ma femme et mon fils sont exclus. Le mariage de votre frère a fait un tel éclat, grâce au scandale du Consul, que j'ai cru devoir en avertir Elisa, Caroline et Louis. Voici les réponses des deux dernier-s. Bacciochi vient de me dire de la part de la première qu'elle attendait voire exemple... Si vous aviez été à ma place et moi à la vôtre, croyez-vous que j'aurais voulu servir de prétexte à l'humiliante indifférence de la famille envers vous? Dans la position forcée où je suis, rejeté par une famille que j'ai servie et honorée, je n'aime point les fêles et je vous prie de croire à mon regret de ne pouvoir répondre à votre invitation ; au reste, je ne regrette que la lâcheté que j'ai eue d'écrire au Consul que ma femme ne porterait pas son nom de famille ; tout le monde s'empresse de l'appeler de ce nom et ma promesse est illusoire ; puissent toutes les femmes qui s'appellent ainsi l'honorer autant que (Christine) et Alexandra ! Mais ma femme, mon fils, mes filles et moi, nous ne sommes qu'un et je crois que le public qui nous observe nous juge tous dans cette occasion. » L'aveu est formel : non seulement Lucien faisait porter à sa femme le nom de Bonaparte mais il réclamait pour elle, et avec quelle hauteur, sa place dans la famille. Ce n'était donc point Napoléon qui avait rompu le pacte, mais Lucien. Néanmoins, l'on peut penser qu'en agissant sur l'amour-propre et sur
la faiblesse fie Joseph, Lucien parvint à lui démontrer que c'était Napoléon qui avait failli aux promesses dont lui, Joseph, avait été le dépositaire; qu'il l'amena à recevoir sa belle-sœur, à la faire recevoir par Julie, et qu'une partie de la famille suivit cet exemple. Bernadotte et sa femme s'y empressèrent. Une telle discorde dans la maison consulaire était en effet pleine de promesses pour eux.
Tel qu'était le Consul, il devait se lasser fort promptement d'une opposition directe qui, de familiale, devenait politique et, soit qu'il Teût fait signifier à Lucien, soit que celui-ci eût compris de lui-même que les choses ne pouvaient durer sur ce pied, un mois au plus après son mariage, son départ fut décidé. Avant de s'éloigner, il fit des dispositions qu'on peut appeler matrimoniales et qui devaient suppléer au contrat de mariage : Par une donation en date du 6 frimaire (28 novembre), il assura à Alexandrine de Bleschamp, son épouse, une rente viagère de 50.000 francs, payable du jour de son propre décès jusqu'au jour du décès de ladite dame, et par une autre donation du même jour il constitua à AnnelIipj)olyte- Alexandrine Jouberthou, fille de sa femme, une dot de 150.000 francs, payable à son mariage ou à sa majorité. Il partit six jours après (le 12 frimaire, 4 décembre). « Je vais à Florence, Rome et Naples, écrivit-il à Joseph. J'ai écrit à Méchin (alors préfet de la Roër qui était de sa sénatorerie) de faire présenter Bernadotte comme candidat au Sénat. Ne faites rien pendant mon absence pour me rapprocher