‹ Napoleon et sa familleChapitre 94 sur 168 · JEROME. — AUX ANTILLES 30J · texte numérisé non relu

JEROME. — AUX ANTILLES 30J

retour, je commanderai une belle frégate, et si la guerre, que je ne désire nullement, se déclare, je serai en position de pouvoir en deux ans commander une belle escadre ou me faire tuer avec honneur. Si, comme je le crois, le bonheur de la famille ne me quitte point, je réussirai et vous aurez le plaisir de voir votre plus jeune frère digne du nom qu'il porte. » Le Premier Consul n'avait nullement autorise cette fugue aux Etats-Unis ; il avait, au contraire, prescrit le retour direct en France, et la reprise imminente des hostilités avec l'Angleterre pouvant rendre le voyage dangereux, le rendait urgent. Villaret-Joyeuse, qui, comme capitaine général de la Martinique, avait nominalement autorité sur Jérôme et qui, depuis le commencement de germinal (fin mars), le suppliait en vain de partir, se détermina enfin à lui en donner l'ordre formel. Jérôme fit semblant d'obéir. Le 11 prairial (31 mai), il met à la voile; mais, le lendemain, il rentre à Saint-Pierre. Dans le canal de la Dominique, il a rencontré un gros navire. « Sa position et sa roule me faisant préjuger, écrit-il, que c'était un de nos bâtiments de commerce, je mis en panne en assurant mon pavillon et ma flamme. Ce vaisseau couvert de voiles me passant en poupe sans en diminuer, je lui ordonnai de mettre en travers et de m'envoyer son canot; mais, continuant sa route sans avoir égard à ma manœuvre et à mon invitation, je pris ses eaux en lui faisant tirer un coup de fusil dans ses voiles pour lui annoncer le désir que j'avais de lui parler. Il se mit dès lors en panne et, dès que je fus à portée

de la voix, il m'annonça qu'il était anglais et bâtiment du Roi. Il m'a assuré que les affaires allaient au mieux et que tout était à la paix. Je me suis décidé, citoyen général, à rentrer à la Martinique pour vous annoncer cette bonne nouvelle. »

C'était un cas de guerre ; le bâtiment anglais portait flamme ; Jérôme l'avait vu, comme tout l'équipage, et il ne pouvait ignorer que faire mettre en panne un navire de guerre est l'insulte la plus grave qu'on puisse faire à un pavillon. Villaret, affolé, lui écrit pour le siij>j)lier de partir : « Vous avez fait un coup de tèle, lui dit-il,... il faut que vous ne soyez plus à la Martinique lorsque les réclamations me parviendront. Ainsi, appareillez aussitôt ma lettre reçue, pour vous rendre auprès du Premier Consul, à qui il est indispensable que vous rendiez compte de cette affaire. Mettez à la voile, je vous en supplie, aussitôt ma lettre reçue, et si l'invitation ne suffisait pas, je vous enverrai demain l'ordre formel, » Et le malheureux amiral, s'efforçant de justifier devant son subordonné cet ordre qu'il a l'audace de lui adresser, énumère tous les motifs qui rendent son départ nécessaire, toutes les conséquences qu'aurait un retard si la guerre venait à éclater et que le passage se trouvât, sinon impossible, au moins assez difficile pour qu'on n'y risquât point sans crainte une personne aussi précieuse. « Votre séjour aux Antilles, sans gloire et sans utilité quelconques aurait, lui dit-il, le très grand inconvénient de tromper les vues du Premier Consul à votre égard, de vous arrêter dans votre

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