JEROME. — AUX ANTILLES
carrière et d'étouffer les espérances que vous avez déjà données. »
Jérôme ne résiste plus : il part, mais c'est pour la Guadeloupe, oii il s'arrête quinze jours. L'amiral lui écrit lettre sur lettre pour que, sans perdre une minute, il fasse voile pour France ; Jérôme ne s'y refuse point absolument, mais voici de quel ton : « Je reçois votre lettre, mon cher amiral; nos avis diffèrent, mais je soumets volontiers ma manière de voir à la vôtre. » Néanmoins, il se doit d'exposer ses raisons : la guerre va être déclarée d'un jour à l'autre ; les Anglais voudront s'emparer de lui comme d'un otage. Il ne voit qu'un moyen d'opérer son retour sans danger, c'est de faire naturaliser danois un bâtiment de commerce français et de s'y embarquer comme passager. Il ne refuse point de partir sur YEpervier, mais s'il est pris, l'amiral en supportera la responsabilité entière. « Cette lettre prouvera que je l'avais prévu. »
De fait, la détermination de Jérôme n'a point varié et malgré l'amiral, malgré le Premier Consul, malgré la guerre déclarée, il n'a point perdu de vue le projet qu'il avait exposé à Joseph deux mois auparavant. Tout à la fin de messidor (milieu de juillet), il juge le moment opportun pour le réaliser. De son chef, il expédie sur France VEpervier pour lequel il ne paraît point redouter les mêmes périls que pour lui-même et qui, parti trois mois après le moment fixé par l'amiral, cinquante-deux jours après l'ordre formel, ne manque point d'être pris par les croiseurs
anglais ; puis, débarrassé de son navire, il s'embarque en personne sur un bateau-pilote américain et vient aborder à Portsmouth, d'où il gagne Norfolk en Virginie. Sa suite se compose de l'enseigne de vaisseau Meyronnet, son lieutenant sur VEpervier qui a déserté son bord pour l'accompagner; de Rcwbell, fils de l'ancien Directeur — celui dont en l'an Yll il a été question pour épouser Hortense, qui, officier de l'armée de terre, se place aussi dans une position peu régulière; du jeune Lecamus, d'un médecin et de plusieurs domestiques.
Débarqué à Norfolk le i" thermidor (20 juillet), Jérôme arrive le 8 à Washington et, aussitôt, il dépêche Lecamus auquel il a conféré les fonctions de secrétaire intime, à la Légation de France, avec ordre au chargé d'affaires, le citoyen Pichon, devenir incontinent à son hôtel.
Pichon, quoiqu'il fût des nouvelles couches, avait près de dix ans de carrière, ayant été employé aux États-Unis de 1793 à l'an III et de l'an IX à l'an XL Il ne manqua point d'éprouver quelque surprise en recevant d'un personnage dont il ignorait l'existence une sommation aussi impérative ; néanmoins, comme il savait par expérience que « tout arrive », il s'empressa de se rendre près du personnage qui s'annonçait comme frère du Premier Consul, « lui offrit les soins qui pouvaient lui être immédiatement nécessaires dans un pays étranger, » et le conduisit dans une maison meublée meilleure que l'auberge où il était descendu. Cette maison, par malheur, était