II
bien tel qu'il se disait ; néanmoins, il prit les engagements qu'on lui demandait ; mais déjà Jérôme avait changé d'avis : il ne voulait plus du Clothier. Ayant appris que le gouvernement américain armait des frégates pour la Méditerranée, il prétendait que le chargé d'affaires demandât qu'on lui en prêtât une ou, au pis, qu'on le reçut comme passager sur la première qu'on expédierait en Europe. Pichon, quoiqu'il estimât l'une des demandes aussi indiscrète et aussi inutile que l'autre, ne crut pourtant pas, vu l'insistance de Jérôme, devoir se refuser à présenter la seconde, et, comme il l'avait prévu, il éprouva, de la part du ministre des Affaires étrangères, un refus formel et motivé dont Jérôme se montra fort mécontent et qu'il lui imputa.
Tout cela n'avait pris que trois jours. Le quatrième, Jérôme partit pour Philadelphie, puis pour Baltimore oij Joshua Barney, qui y avait son principal établissement, proposait de l'introduire dans la société.
Pichon était sur les épines : chaque jour perdu ajoutait des dangers nouveaux à la traversée de Jérôme et rendait plus difficile la situation du chargé d'affaires ; mais les observations qu'il essaya de présenter furent reçues de telle façon que le mieux qu'il eut à faire fut de garder le silence. S'étonnait-il que Jérôme se fût permis d'ouvrir les paquets adressés à la Légation et s'en plaignait-il, Jérôme lui répondait que ces paquets contenant une lettre à son adresse « il lui avait paru tout naturel de la prendre ». Exposait-il la nécessité d'un départ et indiquait-il les
JEROME. — AUX ËTATS-UiNIS 307
moyens créchapper à la croisière anglaise : « Mon opinion diffère absolument de la vôtre sur les événements de mon départ, répondait Jérôme ; je me décide à attendre les ordres du Premier Consul... et j'expédie vers lui mon lieutenant qui me rapportera ses ordres et ceux du ministre de la Marine. » Enfin Pichon croyait-il de son devoir d'avertir Jérôme que M. Barney avec qui il s'était si intimement lié qu'il avait accepté son hospitalité à Baltimore, « était également mal vu par tous les partis, non point pour des raisons politiques, mais pour des raisons qui sont faites partout pour produire le même effet, » il s'attirait cette réponse : « Je vous remercie bien, citoyen, de l'intérêt particulier que vous voulez bien prendre à tout ce qui me concerne, surtout dans le choix de ma société ; mais j'ai un principe dont je ne m'écar- Icrai jamais, c'est de ne juger les hommes que d'après leur conduite, et tant que le citoyen Barney sera à mon égard ce qu'il a été jusqu'ici, je ne changerai pas d'opinion sur son compte. J'ai assez de discernement, je crois, pour choisir la société qui me convient et quoique je sois peu instruit dans la langue de ce pays-ci, j'en connais parfaitement les mœurs et les usages, je saurai par moi-même comme je l'ai toujours fait, diriger ma conduite. »
Il ne restait plus à Pichon qu'à se taire et, pour éviter d'être obligé de se mêler désormais de Jérôme, il prétexta la santé de sa femme et alla voyager dans l'Ouest. Le Clothier^ cependant, avait, conformément au contrat arrêté par Meyronnet, mis à la voile su»^
Icsl, quoique nul passager n'y fût embarqué. Coût : d 0.000 dollars, dont les traites couraient sur France avec engagement personnel de la part de Pichon de les acquitter au retour, si elles revenaient impayées.
Gela se passait le 23 thermidor (10 août) et, jusqu'au 30 vendémiaire an XII (23 octobre), Pichon reste sans nouvelles directes de Jérôme. Les journaux lui apprennent que, à Baltimore, il a dépouillé entièrement l'incognito, qu'il y mène la vie la plus fastueuse et la plus dépensière ; ce ne sont que récits des fêtes auxquelles il prend part et des amusements auxquels il se livre. Nul indice de départ.
Mais voici peut-être une occasion : la Poursuivante^ frégate française, commandée par le chef de division Willaumez vient, en traversant la croisière anglaise,
de mouiller devant Baltimore. Jérôme ne voudra-t-il pas en profiter pour retourner en France? Pour l'attirer, Pichon lui remontre la nécessité qu'il soit présenté au président des Etats-Unis en même temps que l'état-major de la frégate, il lui écrit qu'une plus longue abstention peut inspirer des doutes sur sa personnalité, qu'il y a là une question de convenances d'autant plus nécessaire à remplir qu'il s'est ouvertement laissé traiter partout comme le frère du Premier Consul.
Jérôme se décide donc à venir à Washington : il y arrive en compagnie du capitaine Barney et aussitôt « fait appeler » Pichon à son auberge. Pichon s'y rend, reçoit ses ordres, et, le lendemain, le présente au président. Jérôme se montre plein d'autorité et de