DUC DE MONTE BELLO
ENCORE une mort tragique de maréchal d'empire! mais une mort au champ d'honneur, une mort glorieuse pour les descendants, pour le pays tout entier de celui qui en a été la victime; tandis que l'assassinat du maréchal Brune restera à tout jamais une honte pour notre nation et pour la ville qui a laissé perpétrer ce crime!
Après une carrière merveilleuse, qui s'était déroulée dans la gloire comme une éblouissante, héroïque féerie, le Maréchal Lannes, duc de Montebello, est tombé sur le champ de bataille dans les dernières heures des sanglantes journées, que nous appelons Essling, et (jue nos ennemis ont célébrées sous le nom de victoire d'Aspern. l/armée, la nation furent profondément, doulounîuscmcnl affectées par la perte de l'illustre soldat. L'Empereur en témoigna la plus grande douleur : c II perdait, dans Lannes, le général le plus distingué de ses armées, son compagnon d'armes depuis seize ans, celui qu'il considérait comme son meilleur ami... ». Et il resta plus d'une
heure, pleurant, auprès du corps du Maréchal.
Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon a déclaré que « Lannes était supérieur à tous les généraux sur le champ de bataille; que sa bravoure était extraordinaire; qu'il ^tait calme au milieu du feu, et possédait un coup d'œil sûr et pénétrant; que ce qu'il fallait faire, il le voyait immédiatement et l'exécutait sans retard. »
C'est une des plus grandes, des plus belles figures de l'épopée napoléonienne.
Le maréchal Lannes est né à Lectoure (Gers), en 1769. En 1792, il s'enrôla dans les volontaires de son département, et servit à l'armée des Pyrénées-Orientales. 11 aimait à raconter son baptême du feu à ses intimes : « Dans son premier combat, il marchait à l'ennemi, parfaitement insouciant, lorsqu'éclatèrent des coups de feu; les balles sifflèrent nombreuses autour de lui; ce fut la débandade, tous ses camarades s'enfuirent, pris de panique. Tout en les suivant, Lannes réfléchissait : bientôt il s'arrêta, et jurant comme un postillon cria : « Halte, tas de j....f.. ! demi-tour! A moi! vite à moi! en avant! » et il entraîna ses camarades sur les Espagnols aux cris de : « Vive la liberté! Vive la Patrie! »
Il fut promu sous-lieutenant, et continua à se distinguer à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée
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Perrin- (Mutée de Veriailles.)
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(l'Italie. Il étiiit chef de brigade dans cette armée, quand Napoléon vint en prendre le commandement. Le jeune général sut apprécier immédiar- ♦ement les qualités militaires extraordinaires de Lannes; et, après les premiers combats, il lui confia le plus beau commandement de l'armée, celui des grenadiers d'avant-garde.
A partir de cette époque, pendant cette campairne, la plus belle de l'histoire, ce furent de la part de Lannes des hauts faits ininterrompus, des prouesses de tous les jours ; une émulation sans pareille pour la gloire entre le commandant des grenadiers, et le brillant, le fougueux commandant de la cavalerie d'avant-garde, 3Iurat.
Nous avons déjà vu comment, le jour d'xVrcole, Lannes encore à l'ambulance pour soigner ses blessures sauta à bas de son lit, attiré par le fracas de la baU'iilIe, et vint sauver son général en chef sur le [)ont d'Arcole. Trois nouvelles blessures .s'ajoutèrent à celles qu'il avait déjà....
Kn Egypte, au début de la campagne, l'armée éliiil mécontente, parlait dr déportalion, « grognait » contre les .soullrances et les fatigues de l'expédition. Lannes sut prendre lo dessus, et il s'attira Taiïection de Napoléon jiar sa bonne humeur, autant que par .son éclatante bravoure.
\h\n*< rrx[M''rlitinri r|f Svrir*. il rommanda une
division, à la tête de laquelle il emporta la place de Jaffa. A Saint-Jean-d'Acre, il prit une part brillante dans le siège, et commanda plusieurs assauts : dans l'un d'eux, il tomba dans le fossé de la place, frappé d'une balle au cou; et il allait rester entre les mains des Turcs lorsqu'il fut sauvé par un capitaine de grenadiers, qui réussit à l'emporter.
Il n'oublia pas son sauveur. Plus tard, quand celui-ci se retira du service, le Maréchal l'aida à se marier, le dota, et lui fit cadeau d'une maison de poste, avec les chevaux et le matériel nécessaires.
A peine remis de sa blessure, Lannes prit part, en Egypte, à la victoire d'Aboukir, rivalisant là encore de bravoure et d'audace avec Murât. Ils furent grièvement blessés tous les deux, et accompagnèrent Napoléon, quand il partit pour la France ; Lannes marchait avec des béquilles.
En 1800, il commanda l'aile d'avant-garde de l'armée du Premier Consul; força les Alpes, envahit le Piémont, et s'empara de l'importante position de Stradella. Le 9 juin, à Montebello, il attaqua les Autrichiens, malgré leur supériorité numérique écrasante; et, renforcé à temps, les culbuta avec une énergie, une valeur qui lui valut l'estime et l'admiration de toute l'armée.
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IMiis tard Napolôoii sanctionnera cette gloire en ilonuant à Lannes le titre de duc de Montebello, qui sera porté à tout jamais par les descendants de l'illustre homme de guerre.
Pendant le Consulat, il est à la tête de la garde consulaire. En 1802, il est envoyé comme ambassadeur en Espagne. Il venait de se marier avec la Glle du sénateur, administrateur des eaux et forêts, Mlle de Guéhéneuc, « adorablement belle, dont la charmante figure rappelait celle des vierges du Corrège », et dont il eut quatre fils et une fille.
Nommé maréchal d'Empire à la première promotion, Lannes commanda un des corps d'armée du camp de Boulogne, intervint brillamment dans la campagne de 1805 à Wertingen, à Ulm; à Austerlitz, où il opéra à la gauche de la « Grande armée ».
En 1800, dans la fameuse « marche en carré » pour traverser les défilés de la Franconie, Lannes est à la léle de la colonne de gauche; il se heurte le premier aux Prussiens, à Saalfeld, et y défait le prince Louis de Prusse qui est tué. Il arrive aussi le premier en contact avec le gros des
forces ennemies, vers léna, et donne à l'Empereur les premiers renseignements précis, qui « déchirent enfin le voile », et permettent d'activer les mouvements pour la grande bataille du 14 octobre. Puis il joue le rôle le plus utile, le plus brillant, dans cette belle journée d'Iéna, comme dans la poursuite, dans l'utilisation de la victoire, et dans la dure et sanglante journée de Pultusk.
En 1807, c'est encore lui ([ui l'ouriiil à .Napoléon les renseignements qui lui permettent de livrer et de gagner la bataille de Friedland. Dans la matinée du 14 juin, il signale à l'Empereur la pré-sence des Russes sur la rive gauche de l'Aile; et il ne se contente pas d'envoyer ce précieux avis, il prend immédiatement avec un coup d'œil et une énergie admirables les mesures nécessaires pour occuper et contenir l'ennemi jusqu'à l'arrivée de Napoléon. Il a joué ainsi le rôle prépondérant dans la préparation de cette mémorable bataille, qui termina cette longue et dure campagne. Pendant la bataille même, dont l'acte décisif eut lieu du côté de Ney, Lannes eut à maintenir le gros de l'ennemi, puis à le pousser énergiquement sur l'Aile, au moment de l'attaque générale.
En 1808, il entra en Espagne avec l'Empereur, et fut opposé à Castanos le vainqueur de Baylen;
il le mit en déroute à Tudela; puis il fut mis à la tête de l'armée chargée de prendre Saragosse. L'habileté des ingénieurs ennemis qui dirigèrent la défense de cette place formidable, le fanatisme de la garnison qui comprenait plus de 30 000 hommes, l'énergie des habitants surexcités jusqu'à l'héroïsme par les moines et par les femmes espagnoles, firent de ce grand siège une des opérations de guerre les plus difficiles, les plus meurtrières, les plus glorieuses de part et d'autre: L'action de Lannes se fît sentir, constamment, énergique, régulatrice, réconfortante. Installé au milieu de ses troupes dans une mauvaise auberge, il donna chaque jour l'exemple (h* l'artivité et du dévouement sans limites.
Sur son ordre, un assaut général réussit à mettre entre nos mains quelques coins de la ville; mais alors il fallut faire le siège de chaque rue, et dans les maisons de chaque étage, de la cave au fip'enier barricadés; de s'avancer pied ;'i pied PU luttant c( m In*, les habitants cjui se défendaient à coups de grenades, de balles, de pierres, les femmes elles-mêmes prenant part au combat un acharnement héroïque, f^es couvents, le.> (glises .servaient de citadelles; quand l'une était prise û l'aide de la mine et Vlu canon, on élail obligé de recommencer un peu plus loin;
nos soldats étaient harassés, écœurés de cette guerre sans trêve et sans merci. Lannes se prodiguait, bravant les dangers et les fatigues, voulant à tout prix soutenir, remonter le moral de ses troupes.
Enfin, l'un des faubourgs fut pris après avoir été écrasé par l'artillerie. Aussitôt le feu de nos canons fut dirigé sur la ville elle-même.
Une armée espagnole arrivait au secours de Saragosse, mais il était trop tard : l'épidémie faisait d'atTreux ravages; notre feu aussi, et la cathédrale, qui devait protéger la ville, était criblée de nos projectiles; la population si vaillante jusque-là se démoralisa. La junte consentit à traiter et capitula.
Quand nos soldats entrèrent dans Saragosse, l'aspect était épouvantable : au milieu des incendies mal éteints^ des maisons trouées par les créneaux ou par nos projectiles, des décombres et des cadavres bouleversés par les explosions, on voyait les habitants, hommes, femmes, enfants se traîner hâves, livides, épuisés. En deux mois de siège, il était mort 55 000 personnes.
Le Maréchal eut pitié de ces misères, de cette ville qui s'était si vaillamment, si noblement défendue. Tout pillage fut interdit. Nos soldats aidèrent à déblayer, à assainir la ville. Pleine de
reconnaissance, la junte fit célébrer à Notre-Dame .1. Pilar un Te Deum solennel, auquel assista le -Maréchal avec son état-major.
Un mois après le siège, il obtint un congé pour se reposer de ses glorieuses fatigues.
En 1809, on le retrouve sur le Danube à la c Grande Armée », prenant part aux premières opérations qui se terminent par Eckmùlh, et à la prise de V^ienne. Le 21 mai, il passe le fleuve derrière Masséna et occupe Essling, pendant que Masséna défend Aspern; les deux défenses sont reliées par la cavalerie de Bessières, qui fait partie du commandement de Lannes.
Sous de pareils chefs, la résistance de nos troupes ne pcJUvait être qu'inébranlable. Elle eut raison de tous les efforts des Autrichiens, énergiquement commandés par l'archiduc Charles. Kt cependant notre ligne de retraite fut momentanément coupée par la rupture de l'unique pont de bateaux qui nous reliait à la rive droite.
Pendant la nuit, le pont fut rétabli. Dos renforts purent être envoyés aux deux maréchaux; les attaques des Autrichiens furent repoussées; et sur l'ordre de l'Empereur. Lannes entraîna notre centre à l'attaque. I/affairo allait bien, lorsqu'on pleine action le .Maréchal rociit l'ordre do s'arrotor et de reprendre sa position du nuitin. Lo pont
avait été de nouveau rompu, plus gravement que la veille.
Les attaques des Autrichiens redoublèrent d'énergie, de fureur. Les deux villages, soutiens de nos ailes, Aspern et Essling, furent pris et repris plusieurs fois; nos troupes résistèrent opiniâtrement jusqu'à la nuit.
Le maréchal Lannes contribua puissamment à cette belle défense. Pendant une accalmie, il avait mis pied à terre et s'était assis sur le bord d'un fossé, les jambes croisées. Il pensait tristement à deux de ses amis, les généraux Saint-Hilaire et Pouget, qui venaient d'être tués à côté de lui, lorsqu'un boulet autrichien de trois vint, en ricochant à la fin de sa course, lui broyer les deux jambes à l'endroit même où elles se croisaient. Les médecins l'amputèrent, puis le transportèrent sur l'autre rive du Danube, à Ebersdorf.
11 y mourut le 31 mai, de grand matin, au moment même où l'Empereur quittait son quartier général pour aller le visiter; au milieu de la consternation générale de la « Grande Armée », pleurant, avec Napoléon, son maréchal le plus vaillant, le plus entraînant, le plus aimé.
Napoléon prescrivit qu'il serait rendu au maréchal Lannes des honneurs d'une solennité exceptionnelle; son corps fut transporté et gardé mili-
tairement à Strasbourg, jusqu'au bout de Tau de la bataille d'Essling, au 22 mai 1810.
Ce jour-là, après une grande cérémonie religieuse et militaire, il fut conduit étape par étape, jusqu'à Paris, sous l'escorte d'un détachement de cavalerie, commandé par un colonel. Partout, dans les hameaux comme dans les villes, les populations témoignèrent leur tristesse et leur respectueuse admiration. C'était bien un deuil national.
A Paris, le corps fut déposé provisoirement aux Invalides; puis transporté solennellement au Panthéon, qui était alors l'église Sainte-Geneviève.
Cent ans après la mort de l'illustre maréchal, le 31 mai lOOli, sa famille s'est réunie à Saint- Etienne-du-Mont, dans la poétique église, voisine lu Panthéon, pour célébrer pieusement le centenaire de son ^'lorieux fondateur. De nombreux, • l'éminents représentants de l'armée et du pays - étaient joints à elle. Il régnait dans cette assistance une émotion réelle, profonde. On sentait 'jue bien des prières étaient adressées à Dieu (»our que, dans nos guerres à venir, la France rflrouve, parmi ses enfants, des hommes aussi omplets, aussi capables de commander et d'entraîner les autres, que le maréchal Lannes, duc de Montebello.