DUC DE DANTZIG
1E duc de Dantzig doit son titre de maréchal J au commandement des troupes de Paris; à la complaisance qu'il mit à se ranger sous les ordres de Napoléon, au moment du coup d'Etat du 18 Brumaire, quand il aurait dû s'y opposer; au grand service qu'il rendit, à ce moment, à Napoléon, en donnant à son intervention dans la politique les apparences de la légalité.
Dans son admirable livre sur « l'avènement de Bonaparte », M. Albert Vandal, de l'Académie française, montre que « Lefebvre était l'Alsacien patriote, de naturel sensible sous une rude écorce, plus Français de cœur que de langage. Il avait l'âme prompte aux généreuses colères, l'attendrissement immédiat et ne résistait pas à une effusion.... »
Le général Foy a eu de son coté l'occasion de parler du maréchal Lefebvre dans ses lettres : il avait été envoyé à Paris, en 1811, pendant la campagne du Portugal, par Masséna, pour rendre compte à l'Empereur des difficultés des opéra-
lions. Accueilli affectueusement par Napoléon, il devint l'homme du jour de Paris. C'était à qui le choierait; Lefebvre le reçut à dîner. « Hier, écrit Foy, je dînais chez le maréchal duc de l)antzi*r, qui avec son patois de soldat moitié allemand, moitié français, n'est pas un homme ordinaire, et surtout n'est pas un homme maladroit »
II doit y avoir beaucoup de vrai dans cette appréciation. Sous ses allures de vieux sousofficier, Lefebvre cachait un homme très fin, parfaitement capable de deviner rapidement, même dans des circonstances troublées, où était son propre intérêt, et d'y marcher sans hésiter.
Dans ses « Souvenirs » le maréchal Macdonald donne de curieux renseignements sur les manières soldatesques de Lefebvre en 1797 : « Le général Augereau venait d'arriver à Cologne pour prendre le commandement de l'armée d'Allemagne. Après avoir passé en revue la divisioii de .Macdonald, il demanda à la ville, pour le soir, un«* n»pré.sentation théAtrale. Il se rendit au spectacle avec .son [»riiirip,il lif-titcnant, le général Lefebvre, dan*> la \Mitiiir du commandant d'arme» de Cologne, Trigny. Au moment où la voilure allait (>arlir, Tri^'-ny vint d(îmand<;r respeclueusem«'nf mu.- ..I.kw. imiir s?i f^Mimie.
Lefebvre installé à côté d'Augereau mit la tête à la portière et lui dit : « Que veux-tu? » Trigny répéta sa demande. « Va te faire f..., dit Lefebvre, « nous ne sommes pas ici pour accompagner « des femmes, et surtout la tienne qui a les t... « mous. »
« Au théâtre, on jouait sur la demande d'Augereau « une pièce bien révolutionnaire » ; c'était une tragédie de Voltaire; Lefebvre applaudissait de tout cœur, de ses grosses mains ; il croyait que la pièce avait été faite le matin, et donnait des coups de coude à son voisin Macdonald, en lui disant: « Dis donc! dis donc! . « quel est le b... qui a fait cela? Est-il ici?... »
Au beisoin, Lefebvre savait être courtisan. Immédiatement après le 18 Brumaire, il se fit faire du papier à lettres, portant comme en-tête imprimé : « Lefebvre, premier lieutenant général du général }3onaparte », à l'imitation de ses prédécesseurs dans le commandement des troupes de Paris, qui dix ans auparavant écrivaient : « Lieutenant général du Roi ».
A l'âge de vingt-huit ans — il était sous-oflicier depuis plusieurs années, — il s'était marié; et avait épousé sa payse, Catherine Hubschner, née dans la vallée alsacienne de Saint-Amarin, et exerçant à Paris le métier de blanchisseuse.
Elle avait trente ans. Dix ans après, elle était la duchesse de Dantzig, étonnant, amusant le monde impérial par ses allures excentriques, j)ar des réparties comme celles-ci qui se colportaient de salon en salon : « C'est nous qui sont maintenant les princesses »; ou bien : « Ça te la coupe »; ou à un imissier lui demandant qui il fallait annoncer : « Dis-leur que je suis la femme à Lefebvre, comme celle àLannes.... » Au général Foy, qui lui est présenté à son arrivée du Portugal, elle demande : « Y a-t-il beaucoup de maladies honteuses dans l'armée du Portugal? » et le duc de Dantzig d'intervenir et de lui dire : « Tu es une imbécile; il n'y a pas de femmes!... » Un peu oubliée depuis le premier Empire, la maréchale Lefebvre a reconquis de la notoriété par la jolie pièce de Victorien Sardou, Madame Sans-Gène. Elle y est rajeunie ; on en a fait une Parisienne; mais les grands traits de cette physionomie originale ont été conservés dans la pièce; et surtout son trait principal, la bonté de celle femme, en réalité pleine de coinr et «h; sentiments élevés. L'histoire du maréchal Lefebvre par Joseph Wirth en cite de nombreuses preuves. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Las-(^.ases déclare « qu'il avait ce.ssé d'en rire, le jour où il
î,v:iîf .•)j^pri^ ;*| rrjfinnîtfv» réjév.ifioFi des Sf'llli-
152 NAPOLEON ET SES MxVRECHAUX.
ments et la bonté du cœur de la Maréchale : Le ménage Lefebvre avait autrefois donné des soins domestiques au capitaine de Valady. A sa rentrée d'émigration, la veuve de cet officier fut l'objet d'attentions touchantes de la part du Maréchal et de sa femme. Un jour la Maréchale accourut pour lui apprendre qu'un ancien officier de leur régiment mourait de faim. « Nous l'ofîenserions, « dit-elle à Mme de Valady, si nous venions à « son secours; mais vous, c'est autre chose — (( Portez-lui cela de votre part. » Et elle lui remit un rouleau de cent louis. »
Né à Rouffach dans le Haut-Rhin, en 1755, Lefebvre était en 1789 sergent, depuis plusieurs années, aux gardes françaises. Il fut nommé lieutenant à la formation des gardes nationales; en 1792, il était capitaine; et un an après, grâce à ses bons services de guerre, et à l'affection de son ancien camarade le général en chef Hoche, il était nommé général de division. Il se distingua, en entraînant vaillamment sa division, parfois une aile d'armée, contre l'ennemi, dans les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin; on trouve son nom dans les récits de presque toutes les batailles