DUC DE BELLUNE
LK maréchal Victor, duc de Bellune, est le premier des huit maréchaux nommés par Napoléon, après la première promotion, dans le cours de son règne. Il est né daus les Vosges, à Lamarche, en 1764.
A dix-sept ans, il s'enrôla au régiment d'artillerie de Grenoble et y servit, comme soldat, pendant dix ans. C'est dans ce régiment que Napoléon fut classé comme lieutenant en premier, en (juittant le régiment de la Fère ; mais il n'y arriva • ju'à l'époque même où Victor quittait momentanément le service militaire. l*lus tard, comme capitaine, en rentrant délinitivement de Corse, Napoléon fut mis à la tête de la batterie des bombardiers, dans laquelle avait si longtemps servi Victor. Cette circonstance a dû faciliter leurs relations lorsqu'ils se sont rencontrés plus tard au siège de Toulon.
Vi<5tor quitta le » régiment de Grenoble en mars 1791. Six mois après, il s'enrôlait dans les Volofitaires de la DminM, était nommé à l'élec-
tion adjudant-major, puis chef de bataillon des volontaires des Bouches-du-Rhone. Il ne tarda pas à se distinguer sur le Var, dans l'armée des Alpes-Maritimes, et prit part comme colonel de volontaires au siège de Toulon.
Dans ses « Mémoires », il s'étend longuement sur ce siège, où il a rendu les meilleurs services; et il y donne des détails pleins d'intérêt sur Napoléon :
Après avoir parlé des débuts difficiles du siège, de l'incapacité du général en chef Carteaux, voulant enlever « à l'arme blanche » les forts et retranchements, et prouver au Ministre de la guerre Bouchotte « qu'il n'était pas un général de toilette, bon seulement à .faire la cour aux muscadins, mais un vrai sans-culotte » ; — après avoir montré le désarroi de l'artillerie, dont le commandant Donmartin venait d'être blessé grièvement; et fait ressortir les graves inquiétudes des représentants du peuple h l'armée de .siège, Gasparin et Salicetti, — Victor ajoute : « Leur embarras était cruel.... La Providence, à laquelle ils ne croyaient pas, leur vint en aide. »
Cet aide fut un jeune capitaine d'artillerie de vingt-quatre ans, qui avait déjà acquis la réputation d'un homme de savoir et de courage, Bonaparte. Il ne faisait que passer; mais Salicetti était
>t>ii compatriote, et le connaissait. Les représentants comprirent qu'ils auraient besoin de ses talents, de ses services, et prirent sur eux de le uMrderil l'armée de siège.
Dès son enfance, ajoute Victor, ce jeune offi- «ier s'était fait distinguer par son goût pour le travail et la retraite. Comme lieutenant d'artillerie, il avait rempli strictement les devoirs de son état; mais, au lieu de passer ses moments do liberté avec ses camarades, il se tenait presque toujours solitaire dans sa modeste demeure, se livrant à des travaux dont on ne connaissait ni l'espèce, ni le but. Très réservé d'habitude, il lui était arrivé, en 1789, au moment où la Révolution éclata, et où ses camarades discutaient sur le parti à prendre, de dire tranquillement : « Il faudra voir; les révolutions sont un bon temps pour les militaires qui ont de l'esprit et du courage. »
€ Il était petit de .stature, mais bien proportionné; maigre et chétif en apparence, mais nerveux et robuste; ses traits avaient une noblesse peu commune; la pAleur habituelle de son visage faisait ressortir l'éclat de ses yeux;... la gravité pensive empreinte sur son large front formait avec .sa jeunesse un contraste singulier, mais imposant.... »
Par les soins de Bonaparte, rartillerie fut bientôt en bonne situation : il aurait voulu, dès le début, faire emporter les positions donnant vue sur la flotte ennemie, pour la forcer à se retirer. Mais Carteaux ne comprit rien à son projet, qui ne fut adopté que lorsque Diiij^ommier vint le remplacer.
Dugommier amena avec lui un général d'artillerie, du Teil le jeune. Mah cet officier général eut l'intelligence et le dévouement de laisser faire son subordonné, et de s'effacer complètement devant lui. « Noble et rare abnégation ! — s'écrie V^ictor, — hommage magnifique, qui honore à la fois celui qui le rendit et celui qui en fut l'objet! »
Victor s'était déjà distingué plusieurs fois dans le siège; il se lia avec Napoléon, et le vit presque tous les matins. « admirant la sûreté de son coup d'œil, la hardiesse de ses plans, la promptitude de son exécution, l'énergie de son caractère ».
Napoléon tenait beaucoup à conserver les bonnes grâces des représentants du Comité du Salut public; et cependant Victor l'entendit un jour répondre à leurs observations : « Mèlez-vous de votre métier, et laissez-moi faire le mien. Cette batterie restera là ; je réponds du succès sur ma tête. »
Le succès couronna ses efforts. L'attaque, qu'il
avait proposée contre le promontoire et la redoute an^^^laise de l'Eguillette, réussit. La flotte anglaise s'éloigna, comme il l'avait annoncé. Notre armée entra dans Toulon. Napoléon et Victor, fortement blessé dans l'assaut de la redoute, furent nommés généraux de brigade, le même jour.
Victor servit ensuite à l'armée des Pyrénées- Orientales et prit part à divers combats et au siège de la place de Roses. Puis il retourna à l'armée des Alpes-Maritimes, et fut énergiquement engagé à Loano, sous Schérer.
Quand Napoléon vint prendre le commandement de cette armée et fit son immortelle campagne de 1796, son ancien camarade du siège de Toulon fut de tous les combats et batailles jusqu'à la rencontre de Saint-Oeorges. Il fut grièvement blessé ce jour-là, et ne pu.t reprendre son service qu'au commencement de 1797; alors, comme général de division, il se distingua dans la prise dé possession de l'Italie , et dans la répression de Venise.
Kn 1799, on le retrouve à l'armée d'Italie, blessé à la Trébie, faisant preuve de vigueur dans tous les combats.
En 1800, il fit partie de l'armée du Premier Consul comme commandant d'une aile, ayant deux divisions sous ses ordres. Ses « Mémoires » donnent des renseignements bien intéressants sur la traversée des Alpes, le débouché dans les plaines du Piémont, la bataille de Montebello dans laquelle il vint énergiquement à l'aide de Lannes; sur la grande journée de Marengo, dans laquelle il joua un rôle considérable, et où il paraît avoir bien vu se dérouler l'ensemble de l'action :
Il était, dit-il, en tête de l'armée avec ses deux divisions, au moment où, vers huit heures du matin, les Autrichiens de Mêlas commencèrent leur attaque. Victor leur disputa le terrain avec acharnement, et fut vaillamment soutenu par le corps de Lannes, qui accourut à son secours.
Vers deux heures, nos troupes tenaient avec fermeté ; mais toutes leurs réserves étaient engagées. L'artillerie était presque entièrement démontée; les munitions épuisées, Les attaques des Autrichiens recommencèrent de plus belle.
Lannes et Victor se consultèrent, et estimèrent qu'il fallait profiter de ce qui restait de force de résistance à leurs troupes pour se replier en bon ordre. Ils se retiraient par échelons, vivement poussés par l'ennemi, lorsqu'arriva le Premier
Consul, avec la division de réserve et la garde consulaire.
Napoléon parcourut les rangs sous la mitraille et le feu de l'ennemi; il ranima les courages, et envoya la division de réserve reprendre Castel- Ceriolo, sur notre droite. Le village fut pris, mais bientôt violemment attaqué par les Autrichiens, il retomba entre leurs mains. La garde consulaire, formée en carré dans la plaine, essaya de résister au ilôt des assaillants. Elle fut débordée, refoulée. La bataille paraissait perdue, lorsqu'on annonça l'arrivée, sur nos derrières, à San Giuliano, de la tête de colonne de Desaix.
Napoléon y courut, après avoir donné l'ordre de continuer lentement le mouvement de retraite vers San Ciiuliano. Il rencontra Desaix en avant du village, et « mit pied à terre pour tenir conseil. 11 exposa la situation, les deux partis à prendre : ou s'arrêter, et maintenir l'ennemi l>r.iii r «'prendre la bataille le lendemain; «mi HMommenrer la lutte pour repousser dès le jour même Mêlas dans Alexandrie. 11 parlait avec lucidité, précision, tout en fouettant légèrement le sol avec sa cravache, et demanda l'avis de Desaix. Celui-ci répondit avec son calme habituel qu'on avait encore le temps de gagner une bataille. »
Les généraux rejoignirent l<'iir< po^l.w: et
bientôt des officiers d'état-major partirent dans toutes les direction, portant les ordres.
De cinq heures à cinq heures et demie, les troupes prirent leurs dispositions de combat, (iachée dans les vignes, la division Boudet du général Desaix formait la gauche de l'armée, à cheval sur la route; elle avait auprès d'elle Kellermann et sa petite troupe de cavalerie. Desaix se mit à la tête de la brigade de gauche, après avoir dit à Boudet : « Rendez-vous à votre deuxième brigade, je me charge de celle-ci ».
Les Autrichiens s'avançaient sur là route, précédés par une forte avant-garde en colonne épaisse. Ils furent assaillis à coups de fusil par les troupes de Desaix, et canonnés vigoureusement par nos douze canons. Ils veulent attaquer; Desaix les devance et se jette sur eux. Il est tué, mais l'impulsion qu'il a donnée se poursuit et ébranle l'ennemi. Kellermann saisit le moment avec un coup d'œil admirable; il porte sa ligne en avant, fait faire « pelotons à gauche », et tombe sur le flanc des Autrichiens qui perdent la tête, et se rendent à merci ; leur chef Zach avec eux.
Alors, le cri « en avant! » s'élève de toute la ligne française. Infanterie, cavalerie, s'élancent à l'envisur les Autrichiens.... La bataille est regagnée comme l'avait annoncé Desaix....
Ajtn's avoir écrit cette bien intéressante version de la journée de Marengo, qui confirme entièrement celle qui a été donnée, d'après la section d'histoire, dans la première partie de notre ouvrage, Victor s'étend dans ses « Mémoires » sur les hautes qualités de Desaix :
« Et quel Français, s'écrie-t-il, pour peu qu'il ait dans l'ame une étincelle de patriotisme et de vertu, pourrait se rappeler Desaix sans un sentiment de fierté nationale, sans une profonde émotion d'attendrissement et de respect! »
La bataille de Marengo se termina à neuf heures du soir. Victor avait été aux prises avec l'ennemi depuis huit heures du matin. Le Premier Consul reconnut ses éclatants services, en le mettant en tête de la liste des récompenses données à l'occasion de la campagne. Cette liste existe aux archives de la guerre; <*lle porte que « les généraux Victor, Lannes et Murât ont acquis de nouveaux droits à l'estime et à la reconnaissance du peuple franrais ». Ils reçurent des sabres d'honneur.
Pendant la campagne de 1803, Victor était ministre plénipotentiaire en Danemark. Kn 18{)(), il fit la campagne comme chef d'état-major du maréchal Lannes; en 1807, il se couvrit de gloire à Kriedland, comme commandant du premier corps en aidant Ney à enfoncer la gauche russe.
avec une vigueur sans pareille. Immédiatement après, l'Empereur le nomma maréchal de France; et l'année suivante duc de Bellune.
De 1808 à 1812, Victor sert en Espagne, comme commandant en chef du 1" corps, et intervient dans les batailles et combats qui assurent l'entrée de l'Empereur à Madrid; puis, soit dans son gouvernement de Tolède, soit en Andalousie, il livre à l'ennemi de nombreux combats, presque toujours heureux, où il fait preuve de la plus grande énergie.
En 1812, il fut appelé à la a. Tirande Armée » pour la campagne de Russie; et joua un beau rôle dans cette guerre néfaste, non pas au début où il servit en deuxième ligne, entre l'Oder et la Vistule, puis à Smolensk, mais pendant l'horrible et désastreuse retraite.
Quand, dans son mouvement rétrograde, l'armée se rapprocha de Smolensk, Napoléon espérait s'y arrêter, s'y ravitailler, s'y renforcer avec le corps de Victor, et y tenir pendant quelque temps, aidé à gauche par Saint-Gyr, à droite par Schwartzemberg. Mais tout lui manqua. Saint-Cyr et Schwartzemberg avaient été repoussés; Victor avait quitté Smolensk pour rétablir la situation, et guerroyait avec la plus grande vigueur. Napoléon le rappela à lui, en lui
♦'irivant : « Le temps de jouer à la manœuvre est passé; votre armée est notre unique ressource : maintenant, elle doit fournir au plus pressé, à l'avant-garde comme à F arrière-garde, devant nous pour nous ouvrir le chemin, derrière nous pour nous le fermer ».
Le Maréchal- répondit énergiquement à cet appel. Pendant le passage de la Bérésina, il tint tète avec ses 6 000 hommes aux 40 000 Russes de Wiltgenstein, et fit faire à ses troupes des prodiges «le valeur. Vers le soir, il allait néanmoins être «léhordé par le nombre de ses adversaires, sur son flanc gauche, lorsque les cavaleries de Fournier-Sarlovèze et de Latour-Maubourg arrêtèrent les masses russes par des charges vigoureuses renouvelées par trois fois. A la nuit, les troupes de Victor résistaient encore sur leurs positions, pendant que la foule des traînards et des bagages s'écrasait sur hîs ponts. Enfin, à neuf luMires du soir, il commença .sa retraite; et fut forcé de se frayer un passage au milieu de la cohue des malheureux qu'il avait défendus jusque-là.
Fuis, il couvrit la retraite dv l'armée, livrant de nombreux rc»nil»nt*< Mv»*f \p\' cl Aî;ii^«>!i. jus f|u'â Smorgoni.
\\n 1813, il était à la tète d'un corps d'armée, à Dresde, à Leipzig; en 181i, à Saint-Dizier,
Brienne, la Rothière.... Après Montereau, il se vit retirer son commandement, et n'en servit pas moins valeureusement en sous-ordre. Il fut blessé à Craonne.
Après l'abdication de Napoléon, il se rallia franchement aux Bourbons, et fut comblé d'honneurs par la Restauration. Il fut ministre de la guerre, major général de l'armée d'Espagne, l'un des majors généraux de la garde royale, pair de France, président de la Commission chargée d'examiner la conduite des officiers qui avaient servi pour l'usurpateur.... Il mourut à Paris le 1" mars 1841, éloigné de toute fonction publique depuis