‹ Napoléon et ses maréchauxChapitre 64 sur 69 · I.a bataille sous Paris eut lieu le 30 mars; elle · texte numérisé non relu

I.a bataille sous Paris eut lieu le 30 mars; elle

fut menée énerj^^iquement par les maréchaux. Vers quatre heures du soir, Marmont, autorisé par le régent Joseph, consentit à une suspension d'armes; puis, pendant la nuit, outrepassant ses droits, il signala capitulation de Paris, et se retira avec les autres maréchaux vers Fontainebleau, où l'Empereur cherchait à réorganiser ses forces. Incomplètement renseigné. Napoléon maintint sa confiance à Marmont, et lui assigna un poste d'honneur à Essonnes, en le chargeant de couvrir l'armée impériale. C'est alors qu'eurent lieu les événements qui ternirent cette carrière si belle, si brillante jusque-là.

Sous la protection des alliés qui occupaient Paris, la réaction contre l'Empire n'avait pas tardé à battre son plein. Le 1" avril, elle réussit à installer un gouvernement provisoire, présidé par Talleyrand; à faire déclarer la déchéance ; à lancer une adresse au peuple et à l'armée ; à faire paraître un décret engageant les soldats à quitter les drapeaux de l'Empereur.

Dès son arrivée à Essonnes, lé duc de Raguse reçut la-visite de plusieurs délégués du parti hostile à Napoléon, qui vinrent insister pour le

détacher détinitivement de l'Empereur. Ces démarches avaient déjà commencé pendant le séjour du Afaréchal à Paris : Bourrienne, Talleyrand lui-même lui avaient fait de longues visites. Marmont se laissa séduire ; dans la nuit du 3 au 4 avril, il conclut avec l'ennemi un arrangement pour quitter l'armée de Napoléon, et se retirer avec ses troupes en Normandie. Dans la matinée du 4, il prévint ses généraux, confidentiellement, que le mouvement se ferait dans la soirée.

Ce fut, d'après M. Henri ïloussaye, un de ses anciens officiers d'ordonnance, Charles de Mon- 'tfessuy, qui rompit les dernières hésitations du Maréchal. « Grisé par l'accueil triomphal qu'il avait reçu à Paris, par la visite de Talleyrand; par Montessuy qui lui parla de sauver la France, de rétablir une dynastie dix fois séculaire, de se couvrir de gloire en joignant à ses titres de grand capitaine ceux de grand citoyen, Marmont céda ^'» trahit. j>

Ce jour-là. Napoléon abdiqua et chargea trois plénipotentiaires Ney, Macdonald et Caulaincourt, de se rendre à Paris pour annoncer ce grand acte aux souverains alliés, et obtenir la reconnaissance des droits de l'Impératrice et de son fils. Marmont accueillit les plénipotentiaires à Es.4onnes, et les accompagna jus(ju'à Paris.

Les trois plénipotentiaires furent reçus par le tsar Alexandre, à l'hôtel Talleyrand, dans la nuit du 4 au 5 avril. « Le roi de Prusse était là, écrit le comte de Ségur. Il reprocha durement aux maréchaux d'avoir fait le malheur de l'Europe et de la France, leur tourna le dos et se retira. »

Le Tsar, au contraire, écouta les plénipotentiaires avec une grande bienveillance. Il paraissait prêt à céder à leurs instances patriotiques, lorsqu'on vint lui annoncer une nouvelle. « Messieurs, dit-il, vous prétendez vous appuyer, pour demander la régence de l'Impératrice, sur les sentiments unanimes d'attachement, de fidélité de l'armée française au gouvernement impérial. Apprenez que l'avant-garde de Napoléon vient de passer dans nos lignes. » Et il interrompit la réception.

Ce n'était que trop vrai. Le corps de Marmont avait été mis eu route de nuit, pour Versailles, par l'un de ses généraux. Les troupes crurent qu'on les dirigeait sur Fontainebleau. A l'aube, elles virent des régiments ennemis, rangés sur leur passage et leur présentant les armes. Elles comprirent, laissèrent éclater leur fureur dès leur arrivée à Versailles; chassèrent leurs généraux; et se remirent en marche sur Rambouillet, pour

rejoindre Napoléon, sous les ordres du plus ancien de leurs colonels, Ordener.

Prévenu aussitôt, Marmont quitta Paris pour suivre ses troupes. Il les atteignit sur la route, les harangua; fut habile, pathétique; jura qu'il n'avait agi que pour le bieii de ses soldats, pour le bien de tous, qu'il s'agissait d'une combinaison secrète qui serait divulguée plus tard; parla de ses blessures, du devoir, de l'honneur; et finit par verser des larmes.... Ses soldats pleurèrent avec lui, et se laissèrent emmener vers Mantes. La défection était consommée.

Le duc de Uaguse rentra à Paris dans la soirée, portant beau, heureux, fier de ce succès personnel. Il y avait réception chezTalleyrand. Il s'y rendit, fut complimenté, fêté, devint le héros de la soirée. Lo public ne s'y trompa pas : pour lui, Marmont fut, dès ce jour, le héros de la trahison.

L'historieii de cette journée néfaste, Rapetti,

♦ st particulièrement dur pour Marmont. Il attribue nettement sa conduite à la vanité, à l'ambition, au manque de .sens u^oraL II déclare qu'il restera df Marmont « un de ces personnages comme il y

• Il .1 tant dans nos annales contemporaines, (jui joignent k de i)rillantes (pialités, à des aptitudes même éminent(;s, l'imbécillité de l'intelligiMice, du caractère et du sens moral ».

» cr

Le comte de Ségur, tout en }3lamant la défection, est moins sévère pour l'homme, qu'il a connu personnellement : « Déplorable fin d'un uerrier justement illustre! — dit- il dans ses Mémoires, — car Marmont avait tout pour lui : complexion martiale, noblesse d'àme, de manières, de figure ; instruction variée que faisaient valoir un esprit piquant et une imagination ardente. Constamment épris de la gloire,... mais plus glorieux que sa gloire, l'orgueil le perdit. » De son coté, notre grand historien de 1814, Henri Houssaye, a résumé, en quelques lignes cinglantes, l'impression douloureure causée par l'acte du duc de Raguse : « Sous la première Restauration, on disait « ragusade » pour trahison ; et l'on appelait la compagnie des gardes du corps que commandait 3Iarmont : la compagnie de Judas. En 1815, Napoléon flétrit comme traître son ancien compagnon d'armes, et le raya de la liste des maréchaux. En 1830, le duc d'Angoulême dit du malheureux commandant de l'armée de Paris : c( Il nous a trahis, comme il a trahi l'autre ». La clameur de la conscience publique poursuivit Marmont jusque dans l'exil. A Venise, quand le vieux maréchal, songeant à la France, où il aurait voulu mourir, passait tristement sur la (c riva dei Schiavoni », les enfants du peuple

le montraient du doigt et criaient : « Ecco coin ga tradi Napoleone » (Voici celui qui a trahi Napoléon).

Le nom du duc de Raguse fut elîacé de la liste des Maréchaux de France par le roi Louis- Philippe.

Bien accueilli en Autriche, Marmont fut pendant quelque temps chargé de l'instruction du fils de Napoléon, du duc de Reichstadt. Il est mort à Vienne en 1852.

Il a publié un livre bien apprécié : VEsprit des institutions militaires \ et des « Mémoires » intéressants, où il a le tort de se glorifier par trop, au détriment de ses collègues, et de l'Empereur à qui il devait tout, qui l'avait traité comme son enfant.

SUCHEÏ

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