‹ Napoléon et ses maréchauxChapitre 65 sur 69 · DUC D'ALBUFÉRA · texte numérisé non relu

DUC D'ALBUFÉRA

SOUVENT, sur la fin de sa carrière, en songeant aux difficultés inextricables de la guerre d'Espagne, aux rivalités de ses maréchaux, au manque de coordination des glorieux efforts de ses troupes, au besoin qu'il aurait eu de se faire remplacer dans la Péninsule par un lieutenant ayant assez de talents et d'autorité pour en imposer aux autres maréchaux, l'Empereur s'est plaint de ne plus trouver d'homme complet. « Desaix, Kléber, disait-il avec regret en pensant à l'Espagne où ses forces s'usaient, voilà deux hommes complets! » Il en avait un troisième sous la main, en Espagne même. Mais malheureusement il était bien tard lorsque les circonstance ont mis complètement en relief les qualités, les vertus, la valeur exceptionnelles du maréchal Suchet, duc d'Albuféra.

Le maréchal Suchet est né à Lyon en 1770. Il s'engagea dans le 4" bataillon des volontaires de l'Ardèche en 1792. Chef de bataillon, dès l'année suivante, il se distingua ensuite au siège

de Toulon, à l'armée d'Italie, sous Schérer, notamment à Loano ; puis sous Bonaparte, dans la vaillante division Masséna, àDego, Castiglione, Lonato, Bassano, Arcole, Rivoli.... Après s'être conduit valeureusement , brillamment à la tête de ses troupes — les bulletins de l'armée en font foi, — Suchet, devenu colonel, remplit avec compétence et autorité les fonctions de chef d'état-major auprès des généraux en chef Brune, Joubert, Afasséna. Tous se plurent à reconnaître qu'il avait des qualités exceptionnelles pour ces fonctions, comme pour le commandement des troupes.

En 1800, quand Masséna prit le commandement de l'armée d'Italie, pour opérer vers Gênes et attirer à lui l'armée autrichienne de Mêlas, pendant que le Premier Consul préparait en secret aux pieds des Alpes son irruption dans le haul Piémont, Suchet fut désigné pour commander plusieurs divisions, formant iiiif des ailes de I armée de Masséna.

Bientôt, Masséna a sur les bras toute l'armée '!♦' Mêlas, et est rejeté dans Gênes, avec une partie

• le ses troupes. L'autre partie, vaillammant commandée par Suchet, se replie en combattant [)our

• ouvrir notre frontière des Alpes Maritimes. Vivement poussé par des forces autrichiennes très

supérieures en nombre, Sucliet prend le parti énergique d'évacuer Nice, sauf les forts; afin de pouvoir s'arrêter derrière le Var, en bonne posture pour défendre coûte que coûte l'entrée de la France.

Ses troupes sont bien aguerries, bien encadrées; elles ont foi dans leur chef; mais elles ne sont pas assez nombreuses pour remplir à coup sûr leur grand rôle. Suchet envoie un de ses officiers porter une lettre au Premier Consul, qui est encore sur le versant français des Alpes, afin de lui demander du renfort; et de lui faire remarquer qu'il a sur les bras tout le gros de l'armée autrichienne, et le général en chef Mêlas luimême. Rien ne pouvait être plus agréable à Napoléon que cette circonstance, qu'il avait provoquée, et qui était si favorable à ses projets. Il montra sa joie à son entourage, en mettant la dépêche de Suchet dans sa poche, et en disant gaiement : « Allons, je tiens Mêlas dans ma poche ».

Suchet n'en obtint pas d'autre réponse ; il n'en électrisa pas moins ses troupes, sut leur communiquer son ardeur, et résista victorieusement à toutes les attaques des Autrichiens. Bientôt l'influence de l'irruption de l'armée du Premier Consul, sur le derrière des Autrichiens^ se fit

sentir. Mêlas se retira, puis fît replier les dernières troupes laissées devant les défenseurs du Var. Prévenu à temps, Suchet se mit immédiatement, énergiquement, à la suite de l'ennemi, le battit dans plusieurs rencontres, lui prit des drapeaux, des canons, de nombreux prisonniers, et le poussa jusqu'à Acqui. Il aurait pu être sur les derrières de l'armée de Mêlas le jour de Marengo, et mettre les Autrichiens entre deux feux; mais à ce moment-là il fut rappelé impérieusement par Masséna vers le littoral.

Bientôt après, il entra triomphalement dans Gènes; accueilli avec acclamation par la population, qui dépêcha au-devant des Français — a dit Napoléon à Sainte-Hélène — quatre cents jeunes filles, vêtues aux couleurs françaises et liguriennes.

(>ette campagne menée avec tant de vigueur et d'à-propos, cette belle défense des défilés du Var, qui sauva notre pays de l'invasion, qui facilita la belle manœuvre deNa|)oléon, etfjne le ministre de la guerre d'alors, (larnot, comjKira dans ses félicitations à la « défense des Thermopyles », valurent à Suchet la réputation d'un des meilleurs généraux de l'époque.

Il avait, dans ces mémorables circonstances, commandé en chef plusieurs divisions devant

l'ennemi; et aurait pu, par suite, être compris dans la première promotion des Maréchaux, faite immédiatement après la proclamation de l'Empire. Mais Napoléon avait à répartir ses choix sur toutes les grandes armées de la République. Dans l'armée de Masséna, il y avait déjà deux choix qui s'imposaient : celui de Masséna luimême, et celui de Soult, plus ancien que Suchet, qui était très en vue lui aussi, et venait d'être grièvement blessé.

Suchet resta donc général de division, et prit part dans ce grade — avec quelle vaillance, quelle entente de la guerre ! — aux premières campagnes de l'Empire. En 1805, en 1806, sa division tint la tête du corps d'armée, si brillamment commandé par le maréchal Lannes; il se conduisit valeureusement à Ulm, à Austerlitz, puis à Saalfeld. A léna, il occupait le plateau sur lequel l'Empereur passa la nuit qui précéda l'immortelle bataille. Après avoir lutté tout le jour, Suchet suivit la cavalerie de Murât, pour contribuer à la poursuite de l'ennemi. Ce fut alors qu'en traversant le champ de bataille, il fut accosté par un officier supérieur prussien fait prisonnier, qui la figure ensanglantée par des coups de sabre lui demanda : « Mon général, je vous prie, une seule question. Nous sommes-

nous battus aussi bien que les Autrichiens à Austerlitz? »

A Pultusk, à Ostrolenka, Suchet continua à rendre les plus éclatants services. . . . Puis, dès 1808, il fut appelé en Espagne; et là, dans cette guerre si pénible, si difficile, au milieu des efforts énergiques, parfois mal coordonnés de ses collègues, en face des populations les plus fières, les plus espagnoles de la péninsule, il sut prendre une situation hors de pair. Plus on approfondit l'histoire de cette guerre funeste, plus on voit se dresser, bien haut, la grande figure, calme, droite, intelligente, énergique de Suchet, qui a été incontestablement un des hommes les plus complets, les plus distingués de l'épopée napoléoniennne.

A son arrivée en Espagne, Suchet avait servi d'abord sous les ordres de son chef éminent des campagnes précédentes, le maréchal Lannes. 11 prit une part des plus utiles au terrible siège de Saragosse. Avant de rentrer en France, après ce siège, pour se remettre de ses glorieuses fatigues, le maréclial Lannes rendit, à l'Empereur et au pays, le grand service de demander à Napoléon de confier à Suchet, encore général de division,

le commandement en chef de l'armée d'Aragon.

Dès qu'il eut ce commandement si difficile, si périlleux, Suchet alla de succès en succès. Il réussit brillamment, vaillamment dans toutes ses opérations ; s'empara des places fortes les mieux défendues; rejeta à la mer les armées angloespagnoles de secours ; dégagea tout l'Est de l'Espagne; tout en perfectionnant l'instruction, la discipline, le bien-être de ses troupes; tout en calmant les haines des vaincus, en pacifiant de vastes contrées; en inspirant même, à force d'équité, de droiture, de modération, le respect et l'affection aux populations de l'Aragon et du royaume de Valence, que son énergie avait soumises, à notre domination.

L'Empereur sut apprécier bien haut les talents, les vertus de ce chef, illustre entre tous, dont la supériorité s'affirmait si nettement. Il le nomma maréchal de France, duc d'Albuféra; et plus tard, à la mort de Bessières, tué à l'ennemi, colonel-général de la garde impériale. Aussitôt après la prise de la grande place de Valence, le <( Journal de l'Empire » insista, en vertu d'un ordre de Napoléon, sur les services exceptionnels rendus par le Maréchal ;

c( Les victoires de M. le maréchal Suchet, écrivit-il, avaient sans doute fait prévoir la prise de

Valence. Mais la durée du siège de Saragosse et la défense opiniâtre de Tarragone pouvaient faire craindre que la marche triomphante de l'armée d'Aragon ne fut un moment ralentie, et qu'une place fortifiée par tant de travaux, asile de tant de soldats, ne dut être achetée par des sacrifices proportionnés à son importance. Aussi la nouvelle de cet événement a-t-elle causé une grande sensation dans Paris.

a La capitulation de Valence a été en môme temps la prise d'une armée. C'était la seule qu'eussent les insurgés dans les provinces orientales ; elle était composée de leurs meilleurs généraux et de toutes les troupes régulières qui restaient à l'Espagne.

« L'esprit d'insurrection, refroidi, est au moment de s'éteindre; et ce résultat est dû non seulement aux armes du Maréchal Suchet, mais à la sagesse qui a dirigé sa conduite, à la modération qui a dicté ses mesures, à la fermeté qui a présidé à leur exécution. Les provinces conquises |»ar lui ont été des provinces pacifiées. Son arrivée en Aragon y a ramené la tranquillité. Dans sa marche, depuis Saragossc jusqu'à Valence, la paix a constamment suivi la vie ioire. Aucune insurrection n'a fait revenu le Général sur ses pas; aucune place n'a survécu

à ses efrorts. Lérida, écueil d'un grand capitaine, l'a reçu dans son sein ; Tarragone a senti sa juste vengeance; Mequinenza, Tortose, ne semblent l'arrêter que pour lui donner le temps de s'affermir. La bataille de Sagonte comme, celle d'Almanza, lui a soumis le royaume de Valence.... Tous les obstacles ont été détournés par sa prudence, ou surmontés par son courage. Au reste, il avait prouvé depuis longtemps qu'il savait allier ces deux qualités, rarement réunies.... »

Le maréchal Suchet sut mériter jusqu'au bout cet éloge si hautement flatteur et si vrai. Non seulement il commanda remarquablement son armée ; pacifia, administra, défendit pour le mieux sa conquête ; mais il vint en aide à ses voisins, s'empressa de recueillir et de ravitailler tes armées du roi Joseph et du maréchal Soult, et contribua à leur permettre de reprendre Madrid. Puis, il évacua ses provinces, lentement, sagement, la tête haute, laissant dans ces fières contrées le souvenir respecté d'un chef aussi énergique que sage, juste et bienveillant....

Quand, en 181.5, Napoléon revit le Maréchal, après plusieurs années de séparation, il alla à lui, en lui disant : « Maréchal Suchet, vous avez beaucoup grandi, depuis que nous nous sommes vus.;. ». Et il lui confia la défense de notre fron-

tière du Sud-Est, qui avait été si mal assurée, l'année précédente, par Augereau.

Au moment de partir pour la campagne de Belgique, l'Empereur a du bien regretter de ne pas pouvoir garder auprès de lui un homme aussi distingué que le maréchal Suchet; et il a du se dire qu'il aurait trouvé en lui un admirable major général, pour remplacer Berthier, parti pour l'Allemagne. Mais il jugea cette désignation impossible; car il estimait qu'en cas d'accident son major général devait pouvoir le remplacer immédiatement, dans le commandement de l'armée. Suchet n'avait pas une ancienneté de grade suffisante pour commander aux autres maréchaux. L'Empereur désigna Soult, qui remplissait cette condition d'ancienneté et qui venait d'être ministre de la guerre. Qui sait si Tinterversion des rôles de ces deux maréchaux, Soult et Suchet, n'aurait pas amené de grands, d'heureux résultats dans la campagne de 181.")?

IMus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon a fait souvent le plus grand éloge du maréchal Suchet. Il a même déclaré que le duc d'Albuféra était le plus habile des généraux. Le Maréchal était incontfslablement un de ces hommes complets, remarquablement équilibrés — trop rares, — qui se trouvent toujours au-dessus dés situations, où

les poussent les événements, quelque élevées, quelque difficiles qu'elles soient.

Il a écrit ses Mémoires. En les lisant, en admirant la simplicité avec laquelle il rappelle ses actions d'éclat, ses batailles, ses sièges mémorables, l'impartialité bienveillante avec laquelle il signale les services rendus par ses subordonnés; en constatant avec quelle élévation de sentiments il a compris et fait ressortir la grandeur d'Ame des Espagnols, luttant, se sacrifiant pour leur patrie; en pensant à l'équité, à la droiture de son administration qui lui a valu l'estime et l'affection des fières provinces qu'il avait si vaillamment conquises; en revenant en arrière sur toute cette belle carrière si bien, si glorieusement remplie dans tous les grades, on a l'impression d'un homme tout à fait supérieur qui a rendu des services éclatants, et qui aurait pu en rendre de bien plus grands encore, si le hasard des événements lui avait permis de donner plus tôt toute sa mesure.

Le duc d'Albuféra est mort à Marseille, en 1826, au château de Saint-Joseph. Il avait épousé en 1808 la fille du baron de Saint-Joseph, maire de Marseille.

C'est une des plus bellesfiguresde notre histoire ; un des hommes qui ont le plus honoré la France.

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