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CHAPITRE XII

MADAME MÈRE

« MÈRE DE ROIS. » ^ LA FAMILLE DE LETIZIA. 0 SES PREMIÈRES ANNÉES. 10 SON MARIAGR. 0 MADAME BONAPARTE, MÈRE DE FA-MILLE. 0 SÉVÉRITÉ DE MADAME BONAPARTE. 0 MADAME BONAPARTE VEUVE. 0 SON ESPRIT DÉCONO- MIE. 0 LA RÉVOLUTION EN CORSE. 0 LA FUITE DE MADAME BONAPARTE ET DE SES ENFANTS. 0 MADAME BONAPARTE A MARSEILLE. 0 MADAME BONAPARTE A MûMBELLO. 0 MADAME BONAPARTE AU RETOUR D'EGYPTE. 0 MADAME BONA- PARTE LE SOIR DE BRUM.'URE. 0 LA REVUE DES TUILERIES. 0 LES FÊTES DE 1802 ET DE 1804. 0 MADAME MÈRE. 0 SA SIMPLICITÉ DE VDE. 0 « POURVOU QUE ÇA DOUREI .^LES PLAINTES DE viADA viE MÈRE. 0 MADAME MÈRE EN 1814 ET 1815. 0 MADAME MÈRE A ROME.

^'APOLÉON avait atteint après la paix de "Hlsit une situation sans ' précédent dans l'histoire de l'Europe. A l'époque où son nom était ? si glorieux, qu'étaient devenus sa mère, ses frères, ses sœurs, avec (j qui il s'était réfugié en Provence en 1793? Qu'était devenue la femme qu'il avait épousée à la veille de la campagne d'Italie ? Esquisser la biographie de ces personnages qui ont touché de si près à l'Empereur, dire leurs relations avec celui qui était leur fils, leur frère, leur époux : ce sont là des chapitres d'histoire domestique qui permettent de compléter la physionomie de Napoléon maître de la France et arbitre de l'Europe.

« MÈRE DE ROIS. > — < Mère de Napoléon, Mère de rois », Napoleonis mater, Mater regam : ces titres, qui se lisent au-dessous d'anciennes gravures, caractérisent très exactement, dans leur concision, la mère du grand homme des temps modernes. La mère de Napoléon fut aussi la mère de Joseph I^' Napoléon, roi de Naples, puis roi d'Espagne ; la mère de Lucien, prince de Canino ; la mère de Louis I®' Napoléon, roi de Hollande; la mère de Jérôme I®' Napoléon, roi de "Westphalie ; la mère d'Elisa Bacciochi, princesse de Lucques et de Piombino, grande-duchesse de Toscane ; la mère de Paiiline Borghèse, princesse de Guastalla ; la mère de Caroline Murât, grande- duchesse de Berg, reine de Naples.

Cette femme se maria à moins de quatorze ans; elle fut veuve à trente-cinq

nns , elle moorut, pleine de jours, la malhetireuse et forte femme, à l'âge de Quatre-vingt-cinq ans sonnés. Y eut-il jamais, dans l'histoire, destinée de femme plus extraordinaire ? Sortie d'une famille obscure, qui vivait dans une petite ville d'une île presque inconnue; femme d'un petit gentilhomme corse, qui la laissa sans un sou de fortune, avec huit enfants, petits et grands, à élever ; portée tout à coup au premier rang de l'histmre du monde; illuminée par l'éclat unique que projeta sur le nom des Bonaparte le second de ses fils, devenu le maître de la France ; prenant sa part de cette fortune extraordinaire, invraisemblable, digne des Mille et une Nuits, mais sans se laisser éblouir par elle ; se raidissant contre les tragédies les plus affreuses ; toujours maîtresse d'elle-même aux jours des pires catastrophes comme aux jours de bonheur et de triomphe ; ayant vu ses fils et ses filles jetés à bas de leurs trônes, et son gendre fusillé ; survivant qtiinze ans à ce fils de ses entrailles, que la barbarie de ses geôliers lui avait interdit d'accompagner sur son calvaire ; portant le deuil de son Napoléon avec la plus légitime fierté ; ayant vu mourir son petit-fils, son autre Napoléon qu'on lui avait défendu aussi de voir; mourant elle-même, impotente et aveugle, dans un palais solitaire de la Rome pontificale : il semble qu'à personne mieux qu'à cette femme à la Plutaxque ou à la Shakespeare ne puisse convenir le mot célèbre de La Bruyère : « On ne rêve pas comme eUe a vécu. >

LA FAMILLE DE LETIZIA. «s^ Maria Letizia Ramolino naquit à Ajacdo, en Corse, le 24 août 1750. Sa famille paternelle tenait une place honorable dans la noblesse de l'île ; son père avait été au service de Gênes, dont la Corse dépendait alors. Sa mère était tmc demoiselle de Pietra-Santa, d'une famille originaire de Sartène. Restée veuve de boime heure, la mère de Letizia se remaria à un capitaine de la marine génoise, François Fesch, d'origine bâloise.

De ce second mariage naquit an fils, Joseph Fesch. Letizia eut toujours beaucoup d'affection pour ce demi-frère, qui était plus jeune qu'elle-même de treize ans ; elle devait passer avec lui la majeure partie de son existence à Paris ou à Rome. Lui aussi, le fils de l'obscur capitaine marchand, eut sa part dans la fortune prodigieuse de la famille de sa sœur. La faveur de son tout-puissant neveu — faveur qui ne lui demeura pas toujours fidèle — lui valut de devenir archevêque de Lyon, c'est-à-dire primat des Gaules, cardinal, ambassadeur de Sa Majesté Impériale auprès du Saint-Siège, grand aumônier, comte, sénateur, coadjuteur de l'archevêque de Ratisbonne.

SES PREMIÈRES ANNÉES. k0 Que sait-on de la première enfance et de l'éducation de Letizia Ramolino ? Rien, ou à peu près. Son instruction ne put être que rudimentaire, et parce qu'elle était femme, et parce qu'elle était Corse. Dans cette île qui avait conservé encore un fond vivace de sauvagerie, où les mœurs étaient rudes, l'éducation des garçons n'existait pas. Que dire de l'éducation

MADAME MÈRE

des tilles? Letizia apprit à lire, à écrire, à compter, et ce fut tout D'édacaticii littéraire, elle n'eut aucune teinture.

La jeune ignorante se maria à treize ans et quelques mois, e Je me mariai, dit-elle elle-même, à l'âge de treize ans. > Ce mariage prématuré était-il la conséquence des charmes physiques de la signorina Letizia ? C'est possible ; mais la vraie raison était que les Corses s'empressaient de se débarrasser de leurs fiUes, dès qu'ils en trouvaient l'occasion ; la précocité des mariages était dans les mœurs du pays. Cependant on croira volontiers que cette j^me fille de treize à quatorze ans avait ce genre de beauté forte, an peu virile, que l'on retrouve souvent chez ses compatriotes. « Ma mère à trente ans, dira Napoléon, était encore belle comme les .amours. > D'après ses portraits, on peut se la représenter ainsi : petite, cheveux châtains, jeux noirs et profonds, avec ces grands cils et ces sourcils arqués qui donnent tant de charme aux filles de la Corse, les traits réguliers, le nez droit, la bouche petite, les oreilles bien faites, le menton avec une légère saillie, annonçant cette force de volonté que révèlent aussi son écriture et son paraphe. On a le c sigaalement » de Madame Mère sur le passeport qui lui fut délivré à Orléans, le 9 avril 1814, quand elle prit j>onr la première fois le chemin de l'exil. Voici cette prose officielle que contresigna l'adjoint à la mairie d'Orléans et pour laquelle la mère des rois dut payer la somme de deux francs :

ï Age : soixante-quatre ans ; taille : un mètre cinquante ; cheveux gris mêlé, front bombé, sourcils châtains, yeux bruns, nez bien fait, bouche petite, menton rond, visage ovale, teint clair ; signes particuliers : pK)int. >

SON MARIAGE, v^ < Je me mariai, dit Madame Mère, avec Charles Bonaparte, qui était un bel homme, grand comme Murât »

Le mari de cette jeune fille de treize ans était un jeune homme qui en avait dix-huit, n passait pour un cavalier accompli, grand, de belle mine, de tournure élégante, parlant bien, — il fut avocat — connaissant le français d'une manière très convenable, insinuant et fort habUe à ménager sa fortune et la fortune des siens. Songea-t-il jamais, lui qui avait certainement une éducation et des goûts littéraires, à orner l'esprit de sa jeune femme? Il n'en eut guère le temps, occupé qu'il fut à combattre pour la cause de l'indépendance, à se rallier ensuite au gouvernement français, à se mettre bien en cour, et à faire voyages sur voyages pour aller solliciter, pour aller obséder les bureaux ; car il fut un quémandeur infatigable. Puis l'état de santé de Letizia ne laissa jamais beaucoup de temps à la cultore intellectuelle. « En dix-nenf ans de mariage, ditelle, je fus mère de treize enfants, dont trois monnirent en bas âge et deux en naissant. >

Elle avait déjà un fils, Joseph, quand elle devint mère de l'enfant qui devait être Napoléon. La Corse était alors en pleine guerre. Le parti national, dont faisaient partie les Bonaparte, s'était groupé autour de Paoli pour résister aux Français, à qui

les Génois venaient de vendre l'île. Carte était le centre de la résistance ; à pied, à mulet, grimpant sur les rochers, gagnant le maquis, traversant les torrents, entendant les balles siffler à ses oreilles, uniquement préoccupée de suivre son mari et de défendre la liberté, la jeune femme montrait une activité et un courage qui n'étaient ni de son âge, ni de son sexe, ni de son état. « Les privations, les fatigues, elle supportait tout, bravait tout, dira un jour Napoléon : c'était une tête d'homme sur un corp» de femme, b Pour l'enfant qu'elle portait dans son sein, elle n'eut jamais une minute d'inquiétude. Ne l'avait-elle pas consacré à l'avance à la sainte Vierge, la reine et la patronne d'Ajaccio? C'est le jour même de la fête de l'Assomption, le 15 août 1769» qu'elle mit au monde son second fils ; elle était sur le point d'avoir dix-neuf ans.

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Ce aoecment denuo la date de aaissuc* àa Napoléon 1 13 «ofit 1769.

MADAME BONAPARTE, MÈRE DE FAMILLE. ^ Mme Bonaparte a raconté elle-même quel fut son rôle de mère :

4 Devenue mère de famille, je me consacrai entièrement à la bonne direction de celle-ci, et je ne sortais de chez moi que pour aller à la messe. J'entends qu'ime des obligations du vrai chrétien soit d'aller à l'église tous les jours et indispensablement les jours de fête ; mais je crois pourtant que l'église n'exige pas, dans les jours de travail, que les personnes qui se trouvent à la tête des affaires doivent perdre la plus grande partie du jour hors de chez elles.... D'ailleurs, ma présence était nécessaire pour mettre un frein à mes enfants, tant qu'ils furent petits. Ma belle-mère et mon mari étaient si indulgents à leur égard qu'au moindre cri, à la moindre réprimande, ils accouraient à leur aide, en leur faisant mille caresses. Pour moi, j'étais sévère on indulgente,, en temps voulu. Aussi étais-je obéie et aimée de mes enfants qui, même après avoir grandi, m'ont toujours témoigné, dans tous les temps, le même amour et le même respect...

MADAME MÈRE

CARDINAL JOSEPH FESCH, né à Ajaccio, le 3 janvier 1763. Son père, officier suisse au service de Gênes, avait épousé en secondes noces la mère de Letizia Ramolino. Demi-frère de celle-ci, le futur cardinal était ainsi l'oncle maternel des enfants de Charles Bonaparte et de Letizia. Elevé aa séminaire d'Aix, il était prêtre en 1789. Ruiné par la Révolution, il devint commissaire des guerres dans l'armée d'Italie, quand son neveu Napoléon en fut général. Sous le Consulat, il prit part aux négociations qui aboutirent au Concordat. Archevêque de Lyon en 1802, cardinal en 1803, ambassadeur près du Saint-Siège en 1804, il avait toute la faveur de son neveu, qui le nomma grand-aumônier, comte, sénateur, coadjuteur de l'archevêque de Ratisbonne. Il présida le concile tenu à Paris en 1811. Mais il tomba en disgrâce à cette occasion ; il se retira alors dans son diocèse de Lyon. Banni par la seconde Restauration, mais ayant refusé de se démettre de son archevêché, il se fixa à Rome auprès de sa demi-sœur, à laquelle il était très attaché. Il mourut le 13 mai 1839, à 76 ans.

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