‹ NapoléonChapitre 44 sur 132 · PAR CHARLES MEV.VIER. (MI'SLE DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

PAR CHARLES MEV.VIER. (MI'SLE DE VERSAILLES

CHAMBRE A COUCHER DE LETIZIA BONAPARTE, dans la maison d'Ajaccio, où naquit Napoléon, le 15 août 1769. — La chambre, remise en état au XIX'' siècle, renferme le bois de lit qui servait à Mme Bonaparte et le canapé sur lequel elle mit au monde Napoléon. cl. léw.

BRIENNE-LE-CHATEAU, chef-lieu de canton du département de l'Aube, appartient à l'histoire de Napoléon par le double souvenir de l'École militaire, aujourd'hui détruite, où il fut élevé de 1779 à 1784, et de la bataille livrée à Bliicher le 29 janvier 1814. cl. monclair, a troves.

SALON DE RÉCEPTION de la maison natale de Napoléon I'^^ à Ajaccio. — La pièce, restaurée après le pillage de l'époque révolutionnaire, renferme un vieux clavecin. Napoléon vif sa maison natale en 1798 pour la dernière fois, à son retour d'Egypte. cl. lévy.

MADAME MÈRE

« De tous mes ealaats, Napoléon, dès ses premières années, était le plus intrépide. Je me souviens que, pour donner un foyer à leur ardeur extraordinaire, j'avais dû démeubler une grande chambre où, dans les heures de récréation et de mauvais temps, il leur était permis de s'amuser à leur gré. Jérôme et les trois autres s'occupaient à sauter ou à dessiner des pantins sur le mur. Napoléon, à qui j'avais acheté un tambour et im sabre de bois, ne peignait que des soldats toujours rangés en ordre de bataille. »

SÉVÉRITÉ DE MADAME BONAPARTE, v.^ Mme Bonaparte éleva ses enfants sévèrement, à la corse ; elle ne leur ménageait pas les corrections manuelles. Napoléon, comme les autres, peut-être plus que les autres, sentit à plus d'une reprise la vigueur de la main maternelle. « Sévère dans sa tendresse, dit l'Empereur, elle punissait, récompensait indistinctement ; le bien, le mal, elle nous comptait tout. »

Napoléon ne voulait pas, le dimanche, aller à la grand'messe. Une paire de soufflets lui apprenait le chemin de l'église.

Napoléon avait un jour suivi sa mère sans sa permission, quand elle était allée chez ■une amie. Elle courut sur le petit, en colère, et lui donna une gifle si forte que l'enfant tomba ; elle le laissa à terre, tout pleurant et se frottant les yeux avec les deux poings. Napoléon avait emporté et mangé les plus belles figues d'un figuier que sa mère lui avait interdit d'approcher. Quand Mme Bonaparte vint pour cueillir ses figues, elle constata le vol ; vite, son enquête fut faite, et Napoléon reçut le fouet.

Napoléon s'était moqué de sa grand'mère, en marchant comme elle sur une canne et en la traitant de vieille fée. Mme Bonaparte lui fait les gros yeux. L'enfant, qui se sent en faute, veut l'embrasser; elle le repousse. Quelques instants après, quand il était dans sa chambre, elle apparaît, le saisit d'une main vigoiireuse et lui administre une bonne correction.

A Sainte-Hélène, l'Emperevir a fait plus d'ime allusion à ces souvenirs d'enfance. n a parlé de « maman Letizia » qui réprimait son humeur belliqueuse, qui ne souffrait pas ses « algarades » , dont la tendresse était a sévère » . Mais cette sévérité était celle d'tine mère, c'est-à-dire de l'être bon entre tous, qui a fait chacun de nous ce qu'il est ; car c'est sur les genoux de nos mères que tous nous avons grandi, que tous nous nous sommes formés. Napoléon le savait bien ; aussi n'a-t-il pas manqué de le dire et de le proclamer hautement : « C'est à ma mère, c'est à ses bons p>rincipes que je dois ma fortune et tout ce que j'ai fait de bien.... Ma mère, elle est digne de tous les genres de vénération. * Il disait encore à son médecin Antommarchi, que sa mère lui avait envoyé à Sainte-Hélène : « Vous m'êtes bien attaché, rien ne vous coûte dès qu'il s'agit de me soulager; mais tout cela n'est pas la sollicitude maternelle. Ah ! maman Letizia ! maman Letizia! >

MADAME BONAPARTE VEUVE, v* Un grand malheur s'abattit sur Mme Bonaparte et ses enfants. En l'année 1785, à moins de trente-neuf ans, le chef de la

famille, Charles Bonaparte, mourut. Sa veuve devait assurer l'existence et faire l'éducation de huit enfants. Joseph, âgé de près de dix-sept ans, était au collège d'Autun; Napoléon, âgé de quinze ans, était à l'Ecole militaire de Paris; Élisa, qui avait neuf ans, était depuis quelques mois à Ih maison royale deSaint-Cyr. Pour ces trois enfants, tous trois boursiers du roi, l'avenir, sans être assuré, laissait concevoir quelques espérances; dans le moment même leur situation était à l'abri de l'inquiétude. Mais comment élever les cinq autres : Lucien, qui avait dix ans, Louis, qui en avait sept, Patiline, qtii en avait cinq, Caroline, qui en avait trois, et Jérôme, qui avait à peine trois mois et demi?

Huit enfants à diriger et à élever, dont cinq restaient entièrement à sa charge, quand tout l'avoir de la famille se composait d'un peu de bétail, de quelques vignes, de quelques fermes, le tout d'un rapport bien modeste et précaire : il fallait toute l'énergie virUe de cette jeune veuve de trente-cinq ans pour oser envisager une situation pareille. «Ma mère, disait Joseph lors de son retour à Ajaccio, modéra l'expression de sa douleur pour ne pas trop exciter la mienne. Femme forte et bonne, modèle des mères, combien tes enfants te sont encore redevables des exemples que tu leur as donnés ! »

Trois femmes aidaient Mme Bonaparte aux soins du ménage : une vieille servante, mammuccia Caterina, qui avait assisté à la naissance de Napoléon et qui n'était plus d'un grand secours ; Camilla Ilari, qui avait nourri Napoléon et ne devait pas manquer de venir à Paris au moment du sacre, « pour être témoin, comme ledit la prose officielle du ministre Portalis, des prodiges de son auguste nourrisson n ; une femme de charge, Saveria, qui est peut-être cette Toscane que Mme Bonaparte demandait à Joseph de lui trouver à Pise, quand il faisait ses études à l'Université de cette ville. Elle lui avait écrit de ramener d'Italie une servante de quarante ans pour faire la cuisine, coudre et repasser : les gages pourraient s'élever jusqu'à trois ou même quatre francs par mois.

SON E:SPRIT D'ÉCONOMIE, ^ja» Mme Bonaparte était, en effet, uneménagère économe, très économe, sinon avare, épluchant ses comptes et sachant la valeur de la moindre chose. La prodigalité familière à son mari lui avait encore fait aimer davantage l'économie ; elle excellait à « coumouler », comme elle le disait dans son mauvais français. Vertu précieuse, qui sauva deux fois la famille : dans les années de détresse qui suivirent la mort du père, et dans les années de gêne qui suivirent l'effondrement de 1814 et de 1815.

Elle s'étaitappuyée pendant quelque temps pour la direction des affaires de la famille sur son fils aîné Joseph et sur l'oncle de son mari, l'archidiacre Lucien. L'archidiacre était mort; en mourant il avait deviné les destinées du second de ses petits-neveux; U avait dit à Napoléon qu'U serait un grand homme, un'omone. Il l'avait sacré ainsi comme le chef de la famille. En sa qualité de femme corse, Mme Bonaparte ne pouvait pas ne pas reconnaître la suprématie des hommes de sa famille, même si ces hommes étaient ses eioiants. Avec son instinct de l'autorité, elle sentit son estime s'ac<;roître pour ce jeune chef de famille à la poigne un peu rude.

MADAME MÈRE

LA RÉVOLUTION EN CORSE v^ La Révolution avait éclaté. En Corse, comme autre part, plus qu'autre part, elle arma les citoyens les uns contre les autres. Un parti, par haine des violences révolutioanaires, voulait détacher la Corse de la France ; mais ces Corses exaltés, qui se groupaient autour de Paoli, l'ancien héros de l'indépendance nationale, étaient les agents inconscients des Anglais, alors les pires ennemis de la France. Mme Bonaparte n'hésita pas. Son mari avait fait jadis le coup de feu, aux côtés de Paoli, pour la liberté de l'île ; elle-même avait été d'un patriotisme ardent. Mais les Bonaparte, depois la fin de la conquête, s'étaient donnés à la France sans réserve. A la France le devoir exigeait de rester fidèles, même à la France de la Révolution, et même si cette fidélité devait coûter aux individus leur fortune, leur liberté, leur vie. C'est ce que sentait an fond de son être cette femme d'Ajaccio devenue toute Française

Les biens de Mme Bonaparte, à peine suffisants pour faire vivre la mère et les enfants, avaient été confisqués par les paolistes, qui étaient sur le point d'être maîtres de l'île entière. Un envoyé de Paoli lui fit comprendre à quelle condition elle pourrait les recouvrer tout de suite. « AUez dire à Paoli, répondit la pauvre veuve, que je pensais lui être un peu mieux connue. Il saura que j'ai conseillé moi-même à mes fils la conduite tenue par eux aujourd'hui et que, s'il fallait, je recommencerais. Je me suis faite Française et je resterai Française. » La décision prise par Mme Bonaparte et suivie par ses enfants — toute la famille se trouvait alors réunie à Ajaccio — faillit leur coûter la vie. Paoli avait donné l'ordre de les lui amener, morts ou vivants. Les trois plus grands, Joseph, Napoléon et Lucien, prirent la fuite en se déguisant ; Napoléon parvint à gagner la côte et à se sauver sur une petite embarcation de pêcheur. Qu'étaient devenus sa mère, ses plus jeunes frères, ses trois soeurs, qu'il avait laissés derrière lui ?

LA FUITE DE MADAME BONAPARTE ET DE SES ENFANTS, v.* Une nuit — c'était au mois de mai 1793 — Mme Bonaparte est prévenue que les paolistes allaient arriver. Vite elle fait lever et habille les petits ; elle ramasse dans un sac les quelques hardes de la famille, un peu de pain, quelques provisions frugales, et ils partent, fugitifs dans leur propre patrie. La petite Pauline ne quittait pas la main de sa mamgp ; l'oncle Fesch avait d'un côté Louis et de l'autre Élisa. La pauvre troupe gagne la montagne. Elle se retourne et voit xm spectacle d'horreur. De lourds tourbillons de fumée s'élèvent d'Ajaccio. « Voilà notre maison qui brûle ! j s'écria l'un des fugitifs. « Eh ! qu'importe ! répondit Mme Bonaparte, nous la rebâtirons plus belle. Vive la France! b

L'odyssée de cette bande de fagitifs, conduits par une femme de trente-cinq ans, est le plus poignant des drames. On arrive stir les bords d'im torrent gonflé par les pluies ; il faut le passer à tout prix. On découvre un cheval dans une ferme voisine ; la mère y monte avec ses deux plus jeunes filles ; elle franchit le torrent. En plusieurs passages, tout le monde fut transporté sur l'autre rive, et l'on reprit la marche à travers les chemins rocailleux. Élisa — c'était la future Sémiramis de Lucques — n'avait plus de

chaxissores ; ses pieds étaient ensanglantés. « Ne pleure pas, petite, Itii dit sa mère , nous ae sommes pas les plus à plaindre. Fais comme moi : je souffre et je me tais. Il nous reste des amis qui veillent sur nous, et puis les Français ne nous abandonneront pas. » Au bout de quelques jours, par des sentiers de chèvres, les fugitifs arrivent au bord de la mer. Une barque est en vue. C'était Napoléon. Vite, vite, à bord et au large. Un bon vent les mène à Calvi. Ils étaient tous réunis sur quelques mètres carrés de planches, entre le ciel et l'eau, ceux qui devaient être empereur, rois, reine, duchesses, et dont les noms, alors obscurs et méprisés, allaient bientôt retentir aux quatre coins de l'Europe, Dieu sait avec quel fracas ! Tout était là, sur cette barque de pêcheur corse : César, sa famille et sa fortune.

A Calvi, dans une maison amie, on put goûter quelques jours de repos. Mais on ne pouvait songer à y rester. Il n'y avait plus d'autre refuge possible que la France même. Ils s'embarquèrent sur un navire marchand. Le danger maintenant était de tomber au milieu des croisières anglaises qui surveillaient les côtes de la Provence. L'obscur capitaine d'artillerie ne se doutait pas que dans cette escadre ennemie il y avait un capitaine de vaisseau qui portait le nom, ignoré encore, de Nelson. Enfin, l'on passa, et toute la famille put arriver à Toulon.

MADAME BONAPARTE A MARSEILLE, yj^ Mme Bonaparte habita d'abord avec ses enfants dans diverses maisons de campagne de la région de Toulon ; puis elle se fixa bientôt à Marseille. Elle n'avait guère pour vivre que les assignats que le capitaine d'artillerie détachait chaque mois sur sa pauvre solde. Mais voici que le capitaine a enlevé Toulon aux Anglais ; pour prix de ce succès éclatant, qui sauve la République et la France, il est porté au grade de général de brigade. C'est la gloire, la gloire dont les premières caresses sont si enivrantes, et c'est peut-être aussi, à défaut de la fortune, peu nécessaire en somme au bonheur de la vie, la fin de la gêne besogneuse.

Les enfants commencent à s'établir. Joseph se marie avec Julie Clary, la fille d'un commerçant de Marseille. Louis stiit en Italie la fortune de Napoléon, Pour Lucien, il était entré dans l'administration des subsistances militaires. Élisa venait de promettre sa main au capitaine Bacciochi. L'avenir de Pauline ne pouvait donner lieu à de l'inquiétude : elle avait à peine quatorze ans que les soupirants s'empressaient autour d'elle. Restaient les deux petits, Caroline et Jérôme. Mais on avait le vent en poupe ; eux aussi, on leur trouverait bien im jour quelque gagne-pain sous la forme d'un mari ou d'une bonne place. Quant à Napoléon, c'est à pas de géant qu'il marchait sur le chemin de la gloire et du pouvoir. « Napoléon, lui avait dit sa mère, la Corse n'est qu'un rocher stérile, un petit coin de terre imperceptible et misérable ; la France, au contraire, est grande, riche, bien peuplée ; elle est en feu. Voilà, mon fUs, un noble embrasement; il mérite de risquer de s'y griller. » Chaque jour presque faisait de ces paroles une réalité de pins.

MADAME MÈRE

ARRIVÉE à Toulon, le 13 juin 1793, de Napoléon et ds sa J a mille, chassés de la Corse par le succès des paolistes ; ils s'étaient embarqués le 11 à Calvi. hth. de vilajn. (bibl. nat., estampes.)

NAPOLÉON et les personnages illustres de son règne, en 1809. — Dans cette composition de fantaisie, Joséphine et Pauline sont à la gauche de l'Empereur; à sa droite. Madame Mère, Caroline, Hortense. Debout devant lui, Cuvier. par v;ciûr adam. (coll. di prisce rolasd bosaparte.)

BONAPARTE (CHARLES-MARIE), mari de Letizia Ramolino, père de Napoléon. — Né à Ajaccio le 29 mars 1746, assesseur de la juridiction d'Ajaccio après l'annexion de la Corse à la France, député de la noblesse de Corse à la Cour, mort à Montpellier le 24 février 1785. — (Ce portrait fut fait vingt ans après sa mort, en 1805.)

PAR CIRODET-TRIOSON. (mUSÊE DE VERSAILLES)

MADAME MÈRE

RAMOLINO (MARIE-LETIZIA), femme de Charles-Marie Bonaparte, mère de Napoléon. Née à Afaccio le 24 août 1750, mariée en 1764, veuve en 1785, morte à Rome le 2 février 1836 Sous l'Empire, elle porta le nom de ^< Madame Mère de l'Empereur et Roi ». — Elle eut treize enfants, dont huit qui vécurent et qui appartiennent à l'histoire, par robeet lefé\t!e. (mlsée de Versailles )

NAPOLEONIS MATER.

— Canova, qui a représenté en Vénus la princesse Pauline Borghèse, a représenté en Agrippine la mère de Napoléon. Même attitude, même draperie que dans la statue antique de la femme de Germanicus au musée du Capitale, à Rome. La mère du César des temps modernes méritait bien d'être traitée ^s à la romaine ^^.(COLL, DU DUCDE DEVONSHItB.) CL. HANFSTAEXGL.

COUR DE L'HOTEL DE BRIENNE, à Paris.

— Aujourd'hui cour d'honneur du Ministère de la Guerre, rue Saint-Dowinique. Cet hôtel, construit au faubourg Saint-Germain en 1714, fut habité par Loménie deBrienne, le ministre de Louis XVI.

Après avoir été l'hôtel de Lucien Bonaparte, il fut l'hôtel de Madame Mère. cl. hachette.

MADAME MÈRE

MADAME BONAPARTE A MOMBELLO. v# Le jeune vainqueur avait à ses pieds l'Italie et l'Autriche ; du château de Mombello, auprès de Milan, devenu son quartier général, il voyait la gloire de son nom et de son pays qui illuminait l'Eiirope. Fils reconnaissant, il n'oublia pas sa mère; il lui demanda de venir le voir, à Mombello même. Elle vint avec ses filles. Dans la simplicité de son vêtement corse, habillée de noir, cette femme de petite taille paraissait une déesse. N'était-ce pas elle qui avait enfanté, élevé, inspiré le dieu du jour?

<r Ma mère, dit l'Empereur, m'aborda avec joie, avec contentement et un orgueil bien légitime : « Oh ! Napoleone, dit-elle, en me pressant sur son cœur, je suis la plus heureuse des mères, aujourd'hui. » Ce mot fut une des plus douces récompenses que je reçus de mes travairx ; puis elle m'examina, me trouva maigri, et en fut affligée : « Tu te tues, me dit-elle encore. — Il me semble, au contraire, que je vis, répartis-je en riant. — Dis, reprit-elle, que tu vivras dans la postérité; mais à présent.... — Eh bien! signora, est-ce mourir? >

MADAME BONAPARTE AU RETOUR D'EGYPTE, v^ Napoléon était parti pour l'Egypte. Reviendrait-il jamais, depuis la jourmée terrible où Nelson, en détruisant l'escadre de Brueys, l'avait enfermé dans la terre des Pharaons comme dans une prison? La mère ne doutait pas qu'il revînt. Elle était alors à Pîiris, vivant auprès de sa belle-fille Joséphine, qu'elle n'aimciit peut-être pas beaucoup; elle était à Paris, pour que le nom de son fils ne fût pas oublié de la France légère et mobile. La mère de Napoléon veillait à la fidélité de la mémoire de la France, Tout à coup la nouvelle se répand : a Le général Bonaparte a débarqué à Fréjus. î Ce fut une traînée de poudre. Le 16 octobre au matin, trois jours après l'annonce de son débarquement, il accourt à Paris, il vole dans sa maison de la rue de la Victoire. Sa femme n'y était pas, elle était allée audevant de lui sans le rencontrer; ses frères et ses sœurs étaient dispersés. De sa famille, il n'y avait qu'une personne qui était là, qui l'attendait et qui ne s'étonnait pas de ces choses épiques. C'était sa mère. Comme quelques mois plus tôt elle avait serré dans ses bras Napoléon l'Italique, elle serra dans ses bras Napoléon l'Égyptiaque.

Les journaux publiaient le lendemain ce communiqué : « Le général est descendu chez lui, rue de la Victoire, où il a trouvé sa mère, qui n'a que quarante-neuf ans. j>

MADAME BONAPARTE LE SOIR DE BRUMAIRE, v.^ Un mois plus tard, Bnmiaire se fait. Si elle n'est pas dans tous les secrets du coup d'Etat, elle en devine les machinations. Où est-elle, le jour où Napoléon, à Saint-Cloud, va brusquement abattre toutes les cartes de son jeu de dictateur? EUe est au théâtre Feydeau, dans une loge d'avant-scène, bien en vue, en compagnie de la belle Pauline, qui était alors Mme Leclerc, de la jeune Mme Junot, im jour duchesse d'Abrantès,

et de la mère de celle-ci. Ces daines devisaient entre elles, en atiendant la représentation ; c'étaient elles qui, pour le moment, servaient de spectacle à la salle. Laissons Mme Jnnot raconter cette scène. « Mme Bonaparte ne disait rien, mais eUe regardait souvent la porte de la loge et nous voyions, ma mère et moi, qu'elle s'attendait à voir arriver quelqu'un. Le rideau se lève, la petite pièce commence paisiblement, lorsque tout à coup le régisseur s'avance sur la scène, fait le salut d'usage et prononce ces paroles à haute voix : « Citoyens, le général Bonaparte a manqué d'être assassiné, à Saint-Qoud, par les traîtres à la patrie ! > A ces mots Mme Leclerc jette un cri perçant et s'agite avec violence, tandis que sa mère, aussi douloureusement atteinte, n'est occupée que de la calmer. Mme Letizia Bonaparte était pâle comme une statue de marbre ; mais, quels que fussent les déchirements de son cœur, on n'en voyait d'autre trace sur son visage, encore si beau à cette époque, qu'une légère contraction autour des lèvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les serra fortement et lui dit d'une voix sévère : < Pauiette, pourquoi cet éclat? Tais-toi. N'as-tu pas entendu qu'il n'est rien arrivé à ton frère?... Silence donc... et lève-toi. Il faut aller chercher des nouvelles. !> La voix de sa mère frappa plus Mme Leclerc que tontes nos consolations. Enfin nous pûmes partir. On sortait en foule du théâtre pour aller aux nouvelles. Plusieurs personnes disaient : « C'est la mère et la sœur du général Bonaparte. » Elles se firent conduire rue de la Victoire. Quelques heures plus tard le général Bonaparte arrivait à son tour de Saint-Cloud : il était consul provisoire de la République Française-

LA REVUE DES TUILERIES v^ Au mois de février suivant, le Premier Consul fixait sa résidence au palais des rois, aux Tuileries. Sur la place du Carrousel, il y eut la revue des troupes. De partout éclataient les cris : « Vive le Premier Consiil ! » La revue finie, vint le défilé. En voyant passer devant lui les drapeaux en loques, noirs de poudre, troués par les balles, le jeune général de trente ans ôtait son chapeau et s'inclinait en signe de respect. Derrière le petit homme maigre, au teint olivâtre, aux yeux gris, aux cheveux plats, les spectateurs se montraient une femme, jeune encore, qui, aux côtés de la femme du triomphateur, aux côtés de ses sœurs belles de leurs toilettes à la grecque, belles surtout de leur jeunesse, attirait cependant à elle tous les regards : c'était l'ancienne demoiselle Ramolino d'Ajaccio, la petite-fille des Pietra-Santa de Sartène, la veuve du petit avocat d'Ajaccio, c'était la mère de Bonaparte.

LES FÊTES DE 1802 ET DE 1804. ^ EUe avait été à la peine, elle était à l'honneur C'était justice. Elle assista encore à cette journée unique, le dimanche de Pâques, 18 avril 1802, où fut célébrée à Notre-Dame la réconciliation de la France et de l'Église, « Mme Bonaparte, disait le Journal des Débats, avait à sa droite Mme Bonaparte mère, qui, d'un regard, pouvait voir ses cinq fils réunis dans la même solennité, et se trouvait comme placée entre eux et le ciel qui les lui a donnés. »

MADAME MÈRE

Cependant les assistants l'auraient cherchée en vain à la cérémonie de Notre^ Dame, le 2 décembre 1804 : elle n'était pas à cette journée sans pareille.

De violentes querelles de famille avaient éclaté entre le Premier Consul et Lucien, à la suite du refus absolu de celui-ci de répudier la femme qu'il avait choisie et qu'il aimait. Lucien avait pris le péirti de quitter Paris avec sa femme et de se retirer à Rome. Le Premier Consul ne comprenait pas les sympathies que sa mère pouvait avoir pour Lucien, qui à ses yeux n'était qu'un rebelle. Après avoir tout fait pour prévenir une rupture entre les deux frères, Mme Bonaparte avait empêché Lucien d'avoir avec Napoléon une dernière explication, c Non, mon fils, tu ne le dois pas.... Vous êtes vifs tous les deux. Napoléon est puissant, plus que toi, mon pauvre Lucien. Décidément, j'aime mieux que tu partes sans le revoir, » Nous restâmes encore un peu de temps, rapporte Lucien, et, minuit venant à sonner, j'allai prendre ma femme par la main ; nous nous, jetâmes ensemble aux genoux de ma mère. « Au revoir, au revoir, à bientôt, à Rome ! » dit-elle. Telles furent les dernières paroles que prononça ma mère, en s'éloignant. Avant d'entrer dans la galerie, elle était montée pour embrasser nos enfants endormis.... Pauvre mère! que n'a-t-clle pas souffert à cette époque ! b Napoléon reprocha dans ces circonstances à sa mère d'avoir pour Lucien une préférence secrète. Elle lui fit cette réponse émouvante, que seul un cœur de mère pouvait trouver : « Celui de mes enfants que j'aime le plus, c'est, vous le savez, celui qui souffre le plus. » Le jour devait venir où le pauvre Napoléon se verrait lui-mê.me l'objet de cette préférence, fille directe du malheur. Elle avait donc été rejoindre Lucien à Rome, pour calmer sa colère et pour essayer de le ramener au bercail. Elle n'y avait point réussi. Elle n'était rentrée elle-même à Paris que le 20 décembre, dix-huit jours après la quasi-déification de son second fils.

Napoléon comprit que, pour l'histoire, sa mère ne pouvait pas ne pas avoir assisté à sa propre apothéose. Dans le tableau qu'il commanda à David pour immortaliser cette journée et dont il régla tous les détails, la mère du grand homme fut placée bien en vue. Dans une tribune, à droite de l'autel, au-dessus des maréchaux, Mme Charles Bonaparte assiste ou mieux préside à la cérémonie. Il ne serait pa-s toujours prudent d'écrire l'histoire en ne consultaut que des images d'apparat

MADAME MÈRE. kO» Maître de la France, organisateur de la cour impériale, Napoléon ne voulait pas que sa mère restât dans l'obscurité de sa première condition. Son imagination inventa pour celle qui avait été l'ouvrière des jours diificiles un titre nouveau : elle devint Madame Mère.

Madame Mère eut une maison à elte, puisque chacun dans la famille avait à présent la sienne. Que les temps étaient loin des deux ou trois pauvres servantes delà casa Buonaparte à Ajaccio ! L' Almanach Impérial donne la composition de cet état-major. Le titre est « Maison de Madame Mère de l'Empereur et Roi ». La liste comprend un premier aimiônier, l'évéque de Verceil, chevalier de la Légion d'honneur, deux chape-

lains, une dame d'honneur, quatre dames pour accompagner (parmi lesquelles la duchesse d'Abrantès), deux chambellans, un premier écuyer, un écuyer, un secrétaire des commandements, le futur duc Decazes.

La liste civile de Madame Mère était en harmonie avec ce train de maison. Son fils avait fait réparer pour elle le Grand Trianon, l'ancien Trianon de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il l'avait logée dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint- Germain, l'hôtel deBrienne, rue Saint-Dominique, qui est aujourd'hui l'hôtel du Ministère de la Guerre. Enfin, il lui donna une place dans l'administration impériale ; car le grand homme récompensait, dotait, décorait largement, mais il fallait travailler. Pour donner du travail à sa mère, il imagina de la mettre à la tête de tous les services d'assistance ; elle reçut ce titre nouveau : c Protectrice générale des établissements de bienfaisance et de charité de l'Empire. i>

SA SIMPLICITÉ DE VIE. v^ Madame Mère laissait faire. Son fUsle voulait ainsi, pms cela certainement faisait bien pour la grandeur des Bonaparte ; mais elle restait ce qu'elle avait été, économe, très ordonnée, très simple, surveillant les événements. De tout ce que son fils exigeait d'elle, elle fit ce qu'elle ne pouvait pas décemment refuser. Ainsi elle figura, en service commandé, dans la plupart des fêtes de la cour des Tuileries, comme le mariage de Jérôme, le mariage d'Eugène de Beauharnais, le mariage de Stéphanie de Beauharnais, le mariage de Napoléon avec la fille des Habsbourg. A ces fêtes on voyait apparaître une personne petite, simplement habillée, par rapport au luxe éblouissant des autres personnes : c'était Madame Mère, qui ne s'étonnait pas du tout d'être devenue la belle-mère de l'archiduchesse Marie- Louise. Elle prit encore sa part du ministère de charité que son fils lui avait imposé ; la correspondance de la maison de Madame Mère avec les sœurs hospitalières, avec les diverses fondations de bienfaisance, montre que rue Saint-Dominique il y eut vraiment pendant quelques années comme un office central des œuvres de bienfaisance.

Cela donc, elle voulait bien le faire ; mais rien de plus. Pour le reste, elle continua à vivre à sa gviise, c'est-à-dire très simplement, très modestement, comme aux jours d'Ajaccio, où toute sa garde-robe se composait de quelques jupes de toile et d'un fichu noir jeté sur les épaules, où la nourriture de la famille consistait en quelques poissons, des figues et du boa fromage de chèvre. Elle avait bien vécu ainsi ; pourquoi changer? Elle se souciait peu que l'hôtel de Brienne ne rivalisât pas avec les somptuosités des Tuileries ou de Fontainebleau. Chez elle, elle recevait quelques prêtres, qui gravitaient dans l'orbite de son frère inséparable, le cardinal Fesch ; elle passait ses soirées à jouer au reversi, « l'éternel reversi », qui avait le don d'impatienter Napoléon, peu fait pour les jeux de cartes des vieilles dames. Peu de lumière dans le salon et peu de bois dans la cheminée. Est-ce qu'elle s'était chauffée jadis dans la maison d'Ajaccio ?

Ce train de maison fut l'occasion d'une assez bonne méprise. 5e non è vero.... Un monsieur entre un soir dans le salon de l'hôtel de Brienne, il avait un bel habit brodé

MADAME MÈRE

CHARLES BONAPARTE, — V^^ Portrait fait à Montpellier en 1784.

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