‹ NapoléonChapitre 45 sur 132 · TAR CAKBONEL. (COLL. BERNARD FRANCK · texte numérisé non relu

TAR CAKBONEL. (COLL. BERNARD FRANCK

ADAME MERE. — Avec un voile à la mode corse, (coll. blrnakd franlk.)

ALAIS RINUCCINI, aujourd'hui

X palais Bonaparte, à Rome, à l'angle du Corso et de la place de Venise, habité par Madame Mère depuis 1818; elle y mourut en 1836. cl. mocciosi.

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MADAME MÈRE, d'après un dessin de sa petite-fille, la princesse Charlotte Gabrielli (née du premier mariage de Lucien), fait en Vannée 1835. La mère de Napoléon, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil, avait alors 85 ans. lith. de ballacny. (coll. du comte primoli.)

MADAME MÈRE

d'argent : c'était M. le préfet allant en soirée. Il ne fait pas attention à deux dames, parlant à voix basse, assises dans un coin mal éclairé. Très tranquillement, il se chauffe le dos à la cheminée. L'une des deux dames, étonnée de ce sans-gêne, finit par se lever : c'était la baronne de Fleurieu, une des dames pour accompagner, e Savez-vous, monsieur, chez qui vous êtes ? — Ne suis-je pas chez le prince archichancelier? — Non, monsieur, vous êtes chez Madame. — Chez Madame qui? — Chez Madame Mère ! — Et de qui donc ? mère de qui ? — Vous êtes chez son Atlesse Impériale et Royale Madame Mère de Sa Majesté l'Empereur et Roi ! >

« POURVOU QUE ÇA DOURE !» v^ Ce qui préoccupait avant tout la mère de Napoléon, c'était de ne pas revivre dans sa vieillesse, ni pour elle ni pour les siens, les jours si difficiles des premières années de son veuvage. Son bon sens lui disait que l'échafaudage prestigieux, élevé en quelques années par le magicien qu'elle avait mis au monde, n'était qu'un château de cartes. On lui apprenait les victoires qui s'ajoutaient aux victoires, les traités qui s'ajoutaient aux traités, les fondations qui s'ajoutaient aux fondations, les couronnes aux couronnes. Elle hochait la tête et n'avait qu'un mot : « Povirvou que ça doure ! Pourvou que ça doure ! >

Alors eUe songea à mettre de l'argent de côté. Ses fils et ses filles s'adressaient à elle pour faire de bons placements, vendre leurs bijoux à bon compte. Elle excellait dans toutes ces opérations et elle plaçait de l'argent en réserve ; elle « coumoulait », suivant son expression. Elle se mettait parfois en colère contre Pauline, qu'elle aimait bien pourtant ; mais celle-ci, le panier percé de la famille, n'était qu'une gaspilleuse. « Taisez- vous, dépensière que vous êtes ! t

LES PLAINTES DE MADAME MERE. v.# Donc « coumouler ». Puis maintenir la concorde dans cette terrible famille, où l'exemple de Napoléon et ses volontés impérieuses les avaient tous comme frappés de folie. Comment faire marcher sous la discipline du chef de famille im Joseph, roi d'Espagne, un Louis, roi de Hollande, un Jérôme, roi de Westphalie, et surtout une Caroline, reine de Naples? Sa correspondance la montre qui intervient sans cesse dans les querelles de ses fils, de ses filles, de ses gendres. C'était un rocher de Sisyphe qu'elle repoussait toujours devant elle et qui était toujours près de l'écraser, elle qui ne rêvait qu'une chose : Tunion de tous les Bonaparte grands et petits ; car elle était certainement moins « napoléonienne » que « bonapartiste i> .

Elle en avait trop sur le cœur, la vaillante femme. Un jour, elle déversa son tropplein avec sa volubilité de femme corse qui, vivant à Paris depuis longtemps, continuait à baragouiner un français bizarre, tout farci d'Italianismes et prononcé à l'italienne avec des r roulantes, force gestes et des yeux prêts à sortir de la tête.

« Monsieur de Girardin, dit-elle, après un dîner à Mortefontaine, au général Stanislas de Girardin, je vous trouve triste. — Madame, il n'y a pas beaucoup de motifs d'être

bien gai. — Vous avez bien ragione. Me croyez- voas houreuse f Je ne le sois pas, quoique mère dou quatre rois. De tant d'enfants, je n'en ai pià auprès de moi. Tantôt je suis inquiète de l'un, tantôt de l'autre. Lepovero Luigi ! Il avait été bien tranquille; à présent, son tour à être tourmenté. Il est venou me voir à Aix-la-Chapelle : j'ai été bien hoareuse pendant qnalche jours ; ma un matino, de buon hottr, il entre dans ma chambre : « Marna, vous ne savez pas ? — No, che ? — J'ai reçu trois courriers cette nuit : comme ça, comme ça. » Enfin, monsu, ces damnés d'Anglais étaient chez lui. Il fut obligé de partir subitamente. Le povero Luigi, c'est un honnête homme ; ma il a bien des chagrins ; il en a par-dessus la tête. Ah ! si vous saviez ! Ma ce qui le console, c'est qu'il est adoré ; aussi s'est-il fait Hollandais, et il n'est più Français du tout, du tout. J'aime bien mes enfants et j'en suis bien aimée. Je ne suis pas contente de Jouseph — Pourquoi donc. Madame ? — Perche ? Pourquoi il ne m'écrit mai; il ne pou avoir pour moi que des attentions, car il m'offrirait des présents que je n'en voudrais pas. Je suis pià riche que mes enfants. J'ai oun millione l'année ; je ne le mange pas à beaucoup près. Je mets plus de la meta à l'épargne. On dit que je suis vilaine, ma je laisse dire. Je n'ai pas de dettes ; an contraire, je me trouve toujours avoir cent mille francs au service d'un de mes enfants. Qui sait, peutêtre un jour seront-ils bien contents de les avoir ! Je n'oublie pas que pendant lon^ temps je les ai nourris avec des rations.

« L'Emperour, û me dit à moi que je soais une vilaine, m^a je le laisse dire. Il dit que je ne donne jamais à mangiare ; ma, s'il veut que /ou tienne auberge, qu'il me donne oune maison, comme doit l'avoir oane mère de l'Emperoar, et de trois rois, des pages, des préfets, des chambellans ; îdors il îo verra si je ne fais pas bien les honottrs avec dignité. Avec mon million, on ne me regarde pas comme la mère de YEmperour. ma comme une riche particulière. Mes enfants ne savent pas combien je vaux ; ils ne me connaîtront que lorsque je ne serai più.

c L'Emperour, avant son départ, se plaignait à moi de tous ses frères; il disait : « Je e ferai enfermer celui-ci, arrêter celui-là. > Je loui dis : s Mon fils, vous avez tort et « raison : raison, si vous les paragonez à vous, parce que vous ne pouvez être para- (T goné avec personne au monde ; vous êtes oune merveille, oun phénomène, qnalche <i chose d'extraordinaire, d'indéfinissable. Ma vous avez tort si vous les paragonez « aux autres rois. Perche ? Pourquoi ils sont soupériours à tutti. Perche ? Pourquoi les « rois ils sont si bêtes qu'on pout croire qu'Us ont oune voile sur les yeux et que le « moment de lor choute est arrivé pour qu'ils soient remplacés par mes enfants. > L'Emperour entendant cela me dit : « Signera Letizia (il riait), et vous aussi vous me « flattez. — Moi, vous flatter? Vous ne rendez pas justice à vostra madré. Oune mère « ne flatte pas son fils. Vous le savez. Sire ; en poublic, je vous traite avec tout le res- 1 pect possible, parce que jesouis votre sujette, ma en particulier, je souis votre mère c et vous êtes mon fils, et aussi quand vous dites : Je veux, moi je réponds : Je ne veux c pas. J'ai du caractère, de la fierté. A présent que je vais à Paris, c'est à l'Impératrice à

MADAME MÈRE

« venir me voir, parce que je souis sa belle-mère. Si elle ne fait pas son devoir, je « n'irai pas chez elle ; voilà comme je souis. »

MADAME MÈRE EN 1814 ET 1815. y^ Où Mme Bonaparte se trouva vraiment elle-même, ce fut dans les tragédies de la fin. Seule peut-être, dans ce désarroi affreiix, elle conserva sa clairvoyance et son énergie.

Comment ne pas admirer cette phrase, qui se trouve dans une lettre écrite le 30 décembre 1813 an cardinal Fesch, au moment où la France est envahie, où tout s'écroule ? « Mon cher frère, il n'est plus temps de tenir aux étiquettes. Les Bourbons se sont perdus pour ne pas avoir su mourir, les armes à la main. »

Comment ne pas admirer encore cette scène grandiose, folle peut-être et qui bous coûta si cher, mais qui s'égale aux conceptions les plus sublimes de Shakespeare ou de Corneille? C'était à l'île d'EHbe, où elle était venue rejoindre son fils, un soir du mois de février 1815. E31e avait fait une partie d'écarté avec Napoléon et Pauline. L'Empereur, soucieux, s'était mis à marcher à grands pas sur une terrasse qui dominait la mer. On l'entend, qui se dit à lui-même comme dans un rêve intérieur : c Et pourtant, il faudra bien que je le dise à ma mère. > Elle s'approche : < Il faut que je vous le dise, mais je vous défends de parler à qm que ce soit de ce que je vais vous confier, pas même à Pauline...; Je vous préviens que je pars cette nuit. — Pour aller où? — A Paris. Mais avant tout, je vous demande votre avis. — Laissez-moi oubber, réponditelle, que je suis votre mère.... Le Ciel ne permettra pas que vous mouriez par le poison, ni dans un repos indigne de vous, mais l'épée à la maiiL Et maintenant, partez, mon fils, et suivez votre destinée. » Hélas ! l'œil de la mère, cette fois, n'avait pas tout vu. Elle avait biea aperçu Paris, elle n'avait pas deviné Mont-Saint-Jean et Waterloo.

An moment de la crise suprême, elle était là encore. Après Waterloo, elle avait rejoint Napoléon à la Malmaison. Ce dernier asile allait être violé par les Prussiens. Il fallait partir sur ITieure. Talœa assistait à la dernière entrevue de la mère et du fils. « L'émotion de Madame, dit-il, se fit jour par deux grosses larmes, qui sillonnèrent ce beau visage à l'aotiqite; et sa bouche ne prononça que ces trois mots en lui tendant la main, au départ : « Adieu, mon fils. » La réponse de l'Empereur fut aussi laconique : « Ma mère, adieu. » I*uis ils s'embrassèrent Ainsi s'accomplissait la séparation qui devait être étemelle. >

MADAME MÈRE A ROME, v*' A partir de ce jour ce fut pour la pauvre femme comme une agonie morale de vingt et un ans. Retirée dans im palais de Rome, avec son frère et quelques-uns de ses enfants, elle menait la vie la plus silencieuse et la plus sévère : « On ne rit pas, disait-elle, chez la mère de l'Empereur. > Elle avait choisi Rome pour terre d'exil, parce que c'était la terre qu'aimait son catholicisme de Corse. Elle disait, dans une lettre destinée à être mise sous les yeux de Pie VII :

c Je suis vraiment la mère de toutes les douleurs, et la seule consolation qui me soit

donnée est de savoir que le Saint-Père oubiie le passé pour se souvenir seulement des bontés témoignées par lui à tous les membres de ma famille, b

Au palazzo Rinuccini, aujourd'hui Bonaparte, au coin du Corso et de la place de Venise, elle n'eut qu'une idée : aller rejoindre son fils à Sainte- Hélène, lui faire parvenir de l'argent, lui envoyer un médecin et un prêtre de confiance. Passe pour l'argent, pour le médecin, pour le prêtre : elle, jamais. Il ne fallait pas que ces deux martyrs eussent cette consolation. Elle ne put fléchir les geôliers de son Napoléon : Sainte- Hélène lui fut interdit.

Lors du congrès d'Aix-la-Chapelle, en 1818, elle adressa à l'empereur d'Autriche, le beau-père de son fils, le grand-père du roi de Rome, à l'empereur de Russie, l'ancien ami de Tilsit et d'Erfurt, au roi de Prusse, une lettre dont la lecture aurait dû émouvoir les âmes les plus insensibles : « Sire, je suis une mère et la vie de mon fils m'est plus chère que ma propre vie.... Ne rendez point inutile la démarche d'une mère qui réclame contre la longue cmauté exercée contre son fils. » Point de réponse.

Le dernier sacrifice est consommé, le 5 ma' 1821. Son fils est mort. Alors elle écrit une longue lettre au ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne : « Je demande les restes de mon fils, personne n'y a plus de droit qu'une mère. Sous quel prétexte pourrait-on retenir ses restes immortels? Mon fils n'a plus besoin d'honneurs : son nom suffit à sa gloire ; mais j'ai besoin d'embrasser inanimés ses restes..» J'ai donné Napoléon à la France et au monde. Au nom de Dieu, au nom de toutes les mères, je viens vous supplier, milord, qu'on ne me refuse pas les restes de mon fils. » Point de réponse.

Madame Mère vécut quinze ans encore, jusqu'au 2 février 1836. Elle eut le temps de connaître la mort de son petit-fils, qui finit tristement à Schœnbrunn, en 1832, a l'âge de vingt et un ans; elle ne l'avait pas vu depuis 1814. La destinée, qui lui avait fait une vieillesse si longue et si triste, aurait pu lui faire la charité de cinq années de plus ; elle se serait trouvée aux Invalides pour recevoir les restes de son Napoléon, de ce Napoléon qu'elle avait « donné à la France et au monde. » Mais ce qu'elle aurait voulu pardessus tout, la mère martyre, c'eût été de pouvoir être là-bas, bien loin, dans l'Océan, avec lui, et d'entendre sortir de seslèvres de mourant les mots qu'a recueillis le médecin corse : < Ah! macuan Letizia! maman Leti2da! »

GERARD. - LOUIS, ROI DE ttVLiJiiioS, ET SON FILS (NAPOLÉON lii)

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