CHAPITRE XIII
LA JEUMESSE DE JOSEPH. 0 SA CARRIKRE. 0 PLAINTES DE JOSEPH A L'ÉGARD DU PREMIER CONSUL, a JOSEPH, GRAND ÉLECTEUR. 0 EXPLICATIONS ENTRE NAPOLÉON ET JOSEPH. 0 1806. JOSEPH I" NAPOLÉON, ROI DES DEUX-SICILES. 0 1808. JOSEPH I" NAPOLÉON, ROI DES ESPAGNES. 0 JOSEPH APRÈS L'EMPIRE. 0 LES DÉBUTS DE LUCIEN, a LUCIEN APRÈS LE 18 BRUMAIRE, a SES MARIAGES. a LA JEUNESSE DE LOUIS. 0 SON MARIAGE AVEC HORTENSK DE BEAUHARNAIS. 0 LA QUESTION DE L'ADO PTION. .* 1806. LOUIS I»' NAPOLÉON. ROI DE HOLLANDE. 0 SES DERNIÈRES ANNÉES. 0 JÉRÔME I»' NAPOLEON, ROI DE WESTPHALIE.
'^•••JA JEUNESSE DE JOSEPH, v^ On se rappelle qu'au mois de ^%i 2 décembre 1778, Charles Bonaparte s'était embarqué à Ajaccio avec ^* ses deux fils aînés, Joseph et Napoléon, qui avaient alors dix ans et ^^jm-- <> neuf ans, et qu'il les avait conduits en France. Grâce à la protection du »•»■»•»■■ comte de Marbeni, commandant militaire de la Q>rse, il avait pu obtenir pour eux la faveur de deux bourses d'éducation. Le cadet, Napoléon, était entré quelques mois plus tard à l'Ecole Royale militaire de Brienne. Quant à l'aîné, il avait été mis au petit séminaire d'Autun ; l'évêque de cette ville, Alexandre de Marbeuf , était le parent du gouverneur de la Corse.
Lorsque son père mourut, en 1785, Joseph, alors âgé de dix-sept ans, avait à peu près fini son éducation. Il revint en Corse ; il fit à l'Université de Pise des études de droit et il fut reçu avocat. Il aurait végété au barreau d' Ajaccio ou de Bastia, si la Révolution et la fortune étonnante de son cadet ne lui avaient pas ouvert des voies inattendues. Réfugié en 1793 à Marseille avec toute sa famille, il devint commissaire provisoire des guerres; il épousa une jeune fille de cette ville, Julie Clary, au mois d'août 1794.
Joseph avait demandé d'abord la main de Désirée Clary, sœur de Julie, et il avait été agréé. Mais Napoléon avait connu la fiancée de son frère, il l'avait trouvée charmante avec ses beaux yeux et ses cheveux noirs. Très amoureux d'elle, il avait pris le parti de l'épouser. Il avait dit à Joseph que Julie Clary lui conviendrait beaucoup mieux comme femme ; elle n'avait peut-être pas la beauté de sa sœur, mais son caractère calme, son esprit posé iraient très bien à la nature de Joseph. Tout le monde
accepta ce chassé-croisë; Julie fut mariée à Joseph, et Désirée fiancée à Napoléon. Fiançailles sans lendemain. Napoléon oublia vite la jolie Marseillaise, qui, après avoir failli épouser le général Duphot, assassiné à Rome sous ses yeux, finit par épouser Bernadotte. Les Clary, ces honnêtes commerçants en soie de Marseille, ne se doutaient guère que leur fille Julie dût s'asseoir un jour sur le trône de Naples, puis sur le trône d'Espagne, ni que leur fille Désirée fût destinée à faire souche des rois actuels de Suède.
Les denz frères étaient liés à cette époque de la plus étroite intimité. Joseph s'était établi à Gênes, où il s'occupait de fournitures militaires ; Napoléon lui adressait dans cette ville des lettres pleines d'affection. Ainsi, le 25 juin 1795 :
« Je vais me presser d'envoyer à ta femme les commissions qu'elle désire — Dans quelques événements que la fortune te place, tu sais bien, mon ami, que tu ne peux pas avoir de meilleur ami qui te soit plus cher et qui désire plus sincèrement ton bonheur.... Si tu pars et que tu penses que ce puisse être pour quelque temps, envoie-moi ton portrait ; nous avons vécu tant d'années ensemble, si étroitement amis, que nos cœurs se sont confondus, et tu sais mieux que personne combien le mien est entièrement à toi. Je sens, en traçant ces lignes, une émotion dont j'ai eu peu d'exemples dans ma vie; je sens bien que nous tarderons à nous voir et je ne puis plus continuer ma lettre, n
SA CARRIÈRE. Ki0 Le crédit du vainqueur de Lodi valut à Joseph de gravir très vite les plus hauts échelons de la carrière administrative et diplomatique : administi ateur de la Corse, résident à Parme, ambassadeur à Rome auprès du pape Pie VL Ce poste était très difficile à occuper. Le gouvernement du Saint-Siège ne pouvait pas avoir grande confiance dans le représentant du Directoire, d'autant moins que les « patriotes » romains étaient disposés à chercher leur mot d'ordre à l'ambassade de France. Des attroupements se formaient sous les fenêtres de l'ambassadeur. La police papale voulut les disperser. Au cours de l'une de ces bagarres, Joseph Bonaparte, accompagné du général Duphot , qui était alors fiancé à Désirée Clary, sortit dans la rue pour s'interposer entre les soldats du pape et le peuple ; mais Duphot fut tué à ses côtés, le 29 décembre 1797. Ce meurtre amena la rupture des relations entre la France et le Saint-Siège et la proclamation de la République Romaine.
Rentré en France, Joseph fit un court passage au Conseil des Cinq-Cents, comme député du département corse du Liamone. Il avait acheté la terre de Mortefon taine, auprès de Survilliers, à une trentaine de kilomètres au nord de Paris ; par son étendue même, par la beauté de son parc, elle devint comme une demeure princière. Sons ses magnifiques ombrages se prépara en partie la conspiration du 18 Brumaire ; Sieyès, Moreau, d'autres encore, étaient des amis de Joseph, qui en fit des amis ou des complices de Napoléon. Après l'établissement du Consulat, Joseph devint, en sa qualité d'aîné, comme le personnage d'apparat de la famille : il mit son nom au bas d'actes officiels; mais il n'avait qu'à signer des arrangements qui avaient été arrêtés il l'avance par le Premier Consul. C est ainsi qu'il signa, le 30 septembre 1800, à Paris,
un traité d'alliance et de commerce avec les États-Unis ; le 9 féTrier 1801, à Lanéville, le traité de paix avec l'Autriche ; le 15 juillet 1801, à Paris, le Concordat ; le 25 mars 1802, à Amiens, le traité de paix avec l'Angleterre.
PLAINTES DE JOSEPH A L'ÉGARD DU PREMIER CX>NSUL. v^ Joseph trouvait que ce ministère de la signature c'était peu et qu'il méritait mieux. Sa jalousie envers son cadet, qui était l'artisan de leur fortune à tous, à lui comme aux autres, éclatait dans de curieuses confidences qu'a recueillies son ami Miot de Melito. Ce serait une erreur, disait-il, d'attribuer son peu de crédit et l'obscurité de son rôle à son indolence naturelle. Il sentait parfaitement tout ce qu'il y aurait d'avantageux pour lui dans un changement de position ; mais il fallait compter avec le caractère de son frère. <i L'idée de partager le pouvoir l'effarouche tellement que mon ambition lui est aussi suspecte que celle de tout autre, peut-être même davantage, parce qu'elle est la plus plausible de toutes celles qui peuvent se manifester et parce qu'elle serait plus aisément justifiée dans l'opinion générale. > Napoléon ne se croirait plus en sûreté, car il ne serait plus nécessaire au pays, si l'on savait qu'après sa mort il n'y aurait ai troubles ni nouveautés à craindre. Joseph faisait par là allusion à cette question de l'hérédité, qui devait provoquer tant d'orages dans la famille du Premier Consul et de l'Empereur. Cette place de successeur désigné était, à ses yeux, la seule qui pût lui convenir. Du moment où il lui était impossible d'y prétendre, il aimait mieux ne jouer aucun rôle que d'en jouer im subalterne. Les distinctions, les honneurs qui lui étaient offerts par le Premier Consul ne l'étaient pas de bonne foi. C'était comme un piège que Itxi tendait son frère. Il semblait qu'il voulût ainsi l'offrir à l'envie, à la jalousie des antres Consuls, des ministres, des conseillers d'Etat, tout en affectant de s'acquitter envers lui. Il y avait eu ime occasion où le Premier Constil aiu-ait pu assurer la fortune personnelle de son frère aîné, s'il en avait eu sincèrement l'intention ; c'était au moment où il avait pris le titre de Président de la République Italienne.
La prise de possession de ce nouveau titre avait eu lieu à Lyon, au mois de janvier 1802, dans des circonstances à la vérité assez cmieuses. Le Premier Consul avait fait connaître son intention, après la paix de Lunéville, de donner à la République Cisalpine un statut définitif; il avait conservé une prédilection pour ce morceau d'Italie qui lui rappelait sa campagne de 1796. Des notables cisalpins, au nombre de 454, avaient formé une consulte à Lyon, en novembre 1801, et ils avaient voté une constitution dont les grandes lignes leur avaient été indiquées à l'avance. 11 restait à désigner le Président de la République. Le Premier Consul avait fait offrir à Joseph ce poste brillant ; mais celui-ci avait dû refuser, parce qu'il avait toujoiu-s préféré, suivant son expression, « une obscure existence à celle d'un mannequin politique ». Il avait indiqué ses conditions : réunion du Piémont à la République Cisalpine, rétablissement des principales forteresses, départ des troupes d'occupation françaises. Le Premier Consul ne l'avait pas écouté davantage. Il s'était fait décerner à lui-même le
titre de Président ; mais il avait accordé aux Milanais deux satisfactions : il avait donné à un de leurs compatriotes, Melzi, le titre de vice-président, et il avait restauré pour le nouvel État le vieux mot d'Italie, en l'appelant la République Italienne. C'était pour les patriotes tout un avenir aux perspectives illimitées qui s'ouvrait de l'autre côté des Alpes.
Joseph avait mal pris sa déception de n'avoir pas eu la présidence de ce bel Etat; il boudait à sa manière, en dénonçant à son confident l'ambition de son frère. « Vous ne le connaissez pas, disait-il ; c'est un homme prodigieux; la profondeur, l'étendue, l'audace de ses vues m'étonnent chaque jour. Croyez qu'il n'est pas encore au terme qu'il se propose d'atteindre, d
JOSEPH, GRAND ÉLECTEUR, v^ Dans cette curieuse confidence, Joseph avait parlé pour lui-même de « mannequin politique ». Que devait être, en effet, toute la vie publique de l'aîné des Bonaparte, sinon la vie d'ime manière de mannequin?
L'Empire avait été proclamé. Joseph était à présent Altesse Impériale, Grand Électeur, c'est-à-dire président de tous les collèges électoraux. En cette qualité, il ouvrait la liste des titulaires des grandes dignités de l'Empire. La « maison du prince et de la princesse Joseph » comprenait un évêque pour aumônier, deux chapelains une dame d'honneur, quatre dames pour accompagner, un premier chambellan, un chambellan, un premier écuyer, un écuyer cavalcadour, un écuyer cavalcadour de la princesse, un secrétaire des commandements, un intendant. Ces titres et ces dignités eurent le don de mettre Joseph en fureur. « Je ne vous conçois pas, écrivait-il à un ami, ou vous ne me concevez pas avec vos Monseigneur; je ne veux l'être pour personne, ce titre et celui d'Altesse sont très inconvenants. » Plus que jamais, il affectait une grande simplicité ; il ne souffrait pas qu'on lui donnât d'autre titre que le titre de colonel, car il commandait le 4® régiment d'infanterie de ligne. En réalité, sa prétendue modération provenait du vif dépit où l'article de l'adoption l'avait jeté. Du moment où Napoléon avait la liberté d'adopter les enfants de ses frères, les droits héréditaires que le sénatus-consulte lui conférait à lui-même devenaient comme illusoires. Sa mauvaise humeur allait jusqu'à éclater en menaces ridicules. « Je suis las de sa tyrannie, de ses vaines promesses, je veux tout ou rien. Qu'il me laisse simple particulier ou qu'il m'offre un poste qui m'assure sa puissance après lui. >
L'Empereur connaissait cette sotte jalousie. « Mais que me veut donc Joseph? disaitil, que prétend-il? Il se met en opposition avec moi, il réunit tous mes ennemis. Qui est-ce donc qui lui monte la tête? Il ne veut pas être prince. Est-ce qu'il prétend que l'Etat lui donne deux millions pour se promener dans les rues de Paris en frac brun et en chapeau rond? Ses filles ne savent pas encore qu'on m'appelle Empereur, elles m'appellent Consul. Il est bien facile à M. Joseph de me faire des scènes comme il m'a fait celle de l'autre jour. Il n'a eu ensmte qu'à s'en aller à Mortefontaine chasser et s'amuser,, et moi, en le quittant, j'ai devant moi toute l'Europe pour ennemie. *
MAISON DU BOIS. — Construite au XVII- siècle, dans le magnifique bois de La Haye, aux portes de cette ville, cette -< maison ^^ fut la résidence de I,ouis I'', roi de Hollande, de 1804 à 1810. A l'intérieur, salle à coupole, richement décorée, dite - salle d'Orange ». "^'- jasses's autrecht.
PALAIS DE WILHELMSHŒHE, auprès de Cassel, province de Hesse-Nassau. — Résidence de Jérôme I", roi de Westphalie, de 1807 à 1813. Napoléon III y fut interné (1870-71). cl. giraudon
LES PRINCESSES ZE- NAIDE ET CHAR- LOTTE BONAPARTE. — Joseph Bonaparte eut de son mariage avec Julie Clary deux filles :
Zénaïde-Charlotte-Jiilie, née en 1801, morte en 1854, qui épousa en 1822 son cousin germain Charles- Lucien- Jules- Laurent Bonaparte, prince de Canino, fils aîné du second mariage de Lucien, à qui elle donna douze enfants, dont l'un devint en 1868 le cardinal Bonaparte ;
Charlotte-Napoléone, née en 1802, morte en 1839, qui épousa en 1825 son cousin germain Napoléon-Louis, deuxième fils de l'ancien roi de Hollande, frère du futur Napoléon III.
Elle resta veuve, sans enfants, en 1831.
JOSEPH BONAPARTE signe à Mortefontaine, en octobre 1800, an traité avec les États-Unis, à la suite de quelques faits de guerre maritimes qui s'étaient produits entre les deux républiques, à l'époque du Directoire et pendant la présidence de John Adams. m ^slN hadam. (huit., xm., kstampes)
EXPLICATIONS ENTRE NAPOLÉON ET JOSEPH, v.^ Les préparatifs de la cérémonie du sacre fournirent à Joseph l'occasion de faire connaître en plein Conseil, à propos de la question des costumes, les sentiments de jalousie qui, derrière Napoléon, visaient Joséphine et sa famille. Il avait affecté d'appeler simplement du nom de premier magistrat son frère qui était présent et qui l'interrompit par ces mots : a Ditesdonc souverain. » Après le Conseil, il y eut encore dans l'intimité des paroles très vives : Joseph alla jusqu'à offrir sa démission ; il parlait de se retirer en Allemagne. Un peu plus tard, à Fontainebleau, le 24 novembre, huit jours avant le sacre, Napoléon faisait à Joseph une déclciration de principes, qui était un véritable ultimatum. Il avait beaucoup réfléchi au différend qui s'était élevé entre son frère et lui ; depuis six jours que durait cette querelle, il n'avait pas eu un instant de repos ; il en avait perdu jusqu'au sommeil. Il n'y avait que Joseph qui pût exercer sur lui un tel empire : « Cette influence tient à mon ancienne affection pour vous, au souvenir que je garde de celle que vous m'avez témoignée depuis mon enfance, et je suis beaucoup plus dépendant que vous ne le croyez de ce genre de sentiments. i> Mais entre son frère et lui la situation devait être nette, sans équivoque ; voici à quoi il s'était arrêté, d'une manière définitive.
, 4 Vous avez, lai dit-il, à choisir entre trois partis : celui de me donner votre démission et de vous retirer de bonne foi des affaires publiques, de renoncer à tout ; celui de continuer à jouir du rang de prince et de rester cependant, comme vous l'avez été jusqu'ici, en opposition avec le système que j'embrasse ; enfin, celui de vous unir franchement à moi et d'être, tranchons le mot, mon premier sujet, s
Le premier parti n'était pas le meilleur; mais l'Empereur vous dit bien s'en contenter. Joseph n'avait qu'à donner sa démission, sans esclandre, sous prétexte de santé ; il se retirerait à Mortefontaine, il y passerait l'hiver, il y soignerait ses rhumatismes. Au printemps il voyagerait en Allemagne, en Russie. Il recevrait \m million, deux millions même, pour acheter une terre en Italie, aux environs de Turin. Il n'avait rien à craindre pour sa sécurité personnelle. L'Empereur n'était pas le tyran de sa famille; jamais il ne commettrait de crime. Quoi qu'il en soit, la démission de Joseph n'est pas le parti idéal. Si Joseph s'en va. Napoléon comprend qu'il se livre entièrement à sa femme et à la famille de sa femme ; qui sait s'il ne sera pas amené un jour à appeler au trône un homme d'un autre nom que le sien? Du moins, a cette résolution est un système complet, et ce qui est complet est toujours bon. k
Pour le second parti, Joseph jouissant du rang de prince et étant en opposition avec le chef de la dynastie, il était impossible de le tolérer. Être mon ennemi ? lui disait l'Empereur. Mais « où sont vos moyens d'attaque? où est l'armée que vous avez à faire marcher contre moi ? avec quel secours, avec quelles forces me disputerezvous l'Empire? Tout vous manque et alors je vous anéantirai. Car, enfin, vous serez obligé dé paraître aux Tuileries ; je vous verrai et je vous dirai : a Bonjour, prince Égalité ! i et ce mot vous tuera. > Le jeu de Joseph pourrait durer deux ans au plus et
risquerait de lui coûter cher. Il savait ce qui était arrivé pour Moreau, et cela avait été facile à prévoir. L'Empereur était résolu à dissiper dès sa naissance le plus petit nuage qui se montrerait à l'horizon. Qu'on se rappelât l'exemple de Chénier : il avait approuvé l'acte de Brumaire et il avait été en faveur ; mais il s'était attaché aux « idéologues B, et dès lors il avait été tenu à l'écart. Carnot avait été pendant quelque temps ministre de la Guerre; puis il avait dû donner sa démission. Bref, l'Empereur connaissait le danger des nouveautés, et il était décidé à ne pas les souffrir.
Restait le troisième parti, a C'est le plus simple, disait Napoléon, celui qui vous convient le mieux et auquel vous devez enfin vous arrêter : placez-vous dans une monarchie héréditaire et soyez mon premier sujet. C'est un assez beau rôle à jouer que d'être le second homme de la France, peut-être de l'Europe. !> A cette condition, il se déclarait prêt à vivre en bons termes avec lui.
1806. JOSEPH I" NAPOLEON, ROI DES DEUX-SICILES. k& Cette fois Joseph avait entendu et compris. Il semblait avoir accepté sans arrière-pensée des situations décoratives et bien rentées. Colonel du 4^ de ligne, qui était alors au camp de Boulogne, il prenait au sérieux ses fonctions ; il se rendait à Boulogne, et, en attendant mieux, il traitait avec faste les officiers généraux.
Brusquement, quand les Bourbons de Naples eurent <( cessé de régner )>, un décret impérial du 30 mars 1806 lui donna le titre de roi des Deux-Siciles, sans lui enlever ses titres de prince français et de Grand Electeur. Joseph I^' Napoléon allait commencer à Naples l'apprentissage de cette vie de galérien qu'il devait vivre à Madrid, deux ans plus tard, dans toute son horreur. Masséna lui avait ouvert à coups de canon les frontières de son royaume napolitain et lui avait permis d'entrer dans sa capitale. Mais quelle vie pour le doux Joseph ! Il songeait à régénérer son royaume, à y abolir la féodalité, à y faire des fouilles archéologiques, à y mener une vie aimable : autant de rêves. La réalité, c'était que les Anglais étaient établis à Palerme, d'où il lui était impossible de les déloger ; maîtres de la mer, les Anglais débarquaient en Calabre, à la fin de 1806 ; ils occupaient l'île de Capri, aiix portes mêmes de Naples. Les nouvelles provinces des Etats de Joseph étaient mises à feu et à sang par des bandits qui se disaient patriotes et qui étaient, en effet, entretenus par les Bourbons de Palerme. Son propre palais, à Naples, faillit disparaître dans une explosion, résultat d'un complot Pour faire face à tant de dangers, Joseph essayait à la fois de représailles atroces et de proclamations humanitaires, tandis que Napoléon lui adressait de terribles mercuriales :
tt Vous comparez l'attachement des Français à ma personne à celui des Napolitams pour vous. Cela paraîtrait une épigramme. Quel amour voulez-vous qu'ait pour vous un peuple pour qui vous n'avez rien fait? » «r Si vous ne prenez point de mesures plus rigoureuses que celles que vous avez prises jusqu'ici, vous serez détrôné honteusement à la première guerre continentale. Vous êtes trop bon, surtout pour ie pays oîi vous êtes ; il faut désarmer, faire juger et déporter. »
Napoléon prêche à Joseph les mesures de répression : « Ce n'est pas en cajolant les peuples qu'on les gagne. > « Ne pardonnez pas. faites passer par les armes au moins six cents révoltés ; ils m'ont égorgé un plus grand nombre de soldats. Faites brûler les maisons de trente des principaux chefs du village et distribuez leurs propriétés à l'armée, k « Je désirerais bien que la canaille de Naples se révoltât. Tant que vous n'aurez pas fait un exemple, vous n'en serez pas maître, A tout peuple conquis, il faut une révolte, et je regarderai une révolte à Naples comme un père de famille voit une petite vérole à ses enfants ; pourvu qu'elle n'affaiblisse pas trop le malade, c'est une crise salutaire. i>
Joseph avait parlé de consulter les sentiments de ses sujets. Il reçut cette réponse méprisante : a Si vous vous faites roi fainéant, si vous ne tenez pas les rênes d'une main ferme et décidée, si vous écoutez l'opinion du peuple qui ne sait ce qu'il veut, vous ne ferez rien du tout. » L'Empereur ne prenait pas la peine de voiler ses menaces: a J'ai droit de commander un peu où j'ai quarante mille hommes. Attendez que vous n'ayez plus de troupes françaises dans votre royaume pour donner des ordres contradictoire aux miens, et je ne vous conseille pas de le faire souvent. *
1808. JOSEPH !«' NAPOLÉON, ROI DES ESPAGNES. k0 Deux ans après l'avoir envoyé à Naples, Napoléon imagina d'envoyer Joseph à Madrid ; il avziit à présent besoin de lui pour sa politique au delà des Pyrénées. Il le rappela donc de Naples, au mois de mai 1808. Le 4 juin, au château de Marrac, auprès de Bayonne, il lui céda par un acte officiel — car il fallait que tout se passât en règle — ses droits personnels au royaume d'Espagne, tels qu'il les tenait de ses traités avec le roi Charles IV. Quelques jours après, une junte de notables espagnols, à la dévotion de Napoléon, reconnaissait Joseph I^'' Napoléon comme Roi Catholique.
Le successeur de Charles-Quint et de Philippe V avait signé pour ses nouveaux sujets une constitution, de laquelle on a dit qu'elle faisait franchir les Pyrénées aux principes de 89 ; mais les Espagnols, en pleine révolte, ne voulaient à aucun prix de cette monarchie, qui se disait libérale, mais qui était imposée par l'étranger. Dès qu'il eut passé la Bidassoa, Joseph comprit toute l'horreur de sa situation. D écrivait à son frère : « Il n'y a pas un Espagnol qui se montre pour moi. J'ai pour ennemie une nation de douze millions d'hommes, braves, exaspérés au dernier point. Les honnêtes gens ne sont pas plus pour moi que les coquins. »
Joseph F' Napoléon, Roi Catholique des E^pagnes, Empereur des Indes, porta officiellement, pendant six ans, de 1808 à 1814, ces titres qui avaient été les titres des Habsbourgs et des Bourbons : ce furent six années d'une vie d'enfer. On compterait aisément les mois et les semaines qu'il passa dans sa capitale même, où il n'était maintenu que par les baïonnettes françaises. Il fut sans cesse obligé de fuir devant l'insurrection de ses soi-disant sujets et devant les victoires des Anglais. Quel rôle personnel aurait-il pu avoir? Napoléon dirigeait de loin les affaires d'Elspagne avec ses
généraux à lui, comme si Joseph n'avait point existé. Lui-même, * totalement étranger aux occupations militaires », suivant le mot de Marbot, il était tourné en dérision par les maréchaux de la Grande Armée, qui savaient fort bien qu'ils n'avaient aucune instruction à recevoir de lui et qu'ils n'avaient aucun compte à lui rendre.
A bout de patience, Joseph parla, en 1810, de quitter l'Espagne ; il songeait à acheter une terre en France pour sa retraite. Sa femme, la reine Julie, qui était alors à Paris, reçut de la bouche du duc de Cadore, ministre des Relations extérieures, une longue déclaration, qui lui était adressée au nom de l'Empereur (janvier 1811).
Sa Majesté Impériale, disait le duc de Cadore, avait appris avec beaucoup de peine que le roi eût songé à traiter de l'acquisition d'une terre en France et qu'U eût parlé du désir de s'y retirer. Le roi d'Espagne ne se rappelait donc pas que les membres de la famille impériale ne pouvaient faire aucune acquisition en France sans le consentement formel de l'Emperexir. Au surplus, il ne lui était pas permis de quitter son poste, sans en avoir obtenu l'autorisation de Sa Majesté Impériale ; car, s'il était roi d'Espagne, il était aussi commandant de l'armée du Centre, l'une des six armées qui opéraient alors dans la péninsule. Aussi, dans le cas où le roi se serait déterminé à une démarche aussi hasardée, U eût été immédiatement arrêté à Bayonne. L'Empereur entendait donc que le roi fût entièrement dans son système poUtique ; il exigeait une obéissance aveugle ; il était résolu à sacrifier à sa politique toute autre considération, toute affection, de quelque nature qu'elle fût. Il ne devait plus être question de la constitution de Bayonne ; Sa Majesté Impériale pouvait disposer de l'EIspagne à son gré et selon ce que demandait l'intérêt seul de l'Empire. Il se pouvait que ces conditions parussent intolérables au roi et qu'il fût réellement déterminé à quitter le trône ; dans ce cas, l'Empereur ne voyait inconvénient à ce que son frère vînt s'établir a Mortrfontaine ; mais il fallait que les choses se passassent en règle. Le roi devait alors faire sa déclaration à l'ambassadeur de France à Madrid ; il devait traiter avec lui de manière que cette résolution n'entraînât aucune conséquence fâcheuse pour la sûreté et la tranquillité du pays, de manière surtout qu'elle ne donnât lieu à aucun esclandre.
C'était en vain que le galérien avait essayé de rompre sa chaîne : il restait rivé à l'Espagne jusqu'à la défaite suprême. Quand Napoléon, sans se soucier de lui, eut rappelé peu à peu ses troupes de la péninsule, Joseph dut se retirer dans les provinces du Nord, avec une dernière armée que commandait Jourdan, à titre de major généraL Il fut complètement battu par Wellington à Vitoria (20 juin 1813) ; dans cette journée néfaste il avait perdu jusqu'à ses bagages. Il rentra en France dans le dénuement le plus complet ; il n'était plus rien. Cependant, quand Napoléon quitta Paris, quelques semaines plus tard, pour la campagne de 1814, il laissa à l'ancien roi d'Eispagne le titre de lieutenant général. Dans ces semaines tragiques, Joseph ne montra que de la mollesse et de l'incapacité ; il s'enfuit de la capitale le 30 mars au matin, au moment de la bataille de Paris, après avoir autorisé Marmont et Mortier à signer une capitulation.
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