PAR PINELLI. {BIBL. NAT
fut nommée à cet effet ; sous la présidence du cardinal Fesch, eUe comprenait le cardinal Maury, — l'ancien député du clergé aux États généraux, devenu un courtisan de Napoléon et nommé par lui en 1810 à l'archevêché de Paris, — l'éirchevêque de Tours, les évéques de Verceil, d'Évreux, de Nantes, de Trêves, le père Fontana, général des Bamabites, et l'abbé Émery, supérieur de Saint-Suîpice.
La commission ecclésiastique fut fort embarrassée sur les questions qui lui étaient proposées ; elle se borna à déclarer qu'une excommunication lancée par le Saint-Père serait un abus de pouvoir. Pour Napoléon, le Concordat n'existait plus. « Un contrat synallagmatique, disait-il, est nul quand une des parties l'a violé. Le Pape a violé le Concordat depuis quatre ans.... Lorsqu'on voit les Papes constamment s'agiter et bouleverser la chrétienté pour les intérêts temporels du petit État de Rome, c'est-à-dire d'une souveraineté qui équivaut à un duché, on déplore l'état de la société catholique , compromise pour d'aussi chétifs intérêts. ï
Le concile national s'ouvrit à Paris, le 17 juin 1811, par une grande cérémonie dans l'église Notre-Dame. Il se composait de six cardinaux, de huit archevêques et de quatre-vingt-im évêques, sans compter neuf évêques nommés par l'Empereur, mais à qui le Pape avait refusé l'institution canonique. Le concile, à cette première séance, prêta un serment d'à obédience d au pontife romain. Dès le lendemain, l'Empereur mandait à Saint-Cloud quelques-ims des évêques; ce serment l'avait mis en fureur. « Messieurs, leur cria-t-il, vous voulez me traiter comme si j'étais Louis le Débonnaire. Ne confondez pas le fils avec le père. Vous voyez en moi Charlemagne. Je suis Charlemagne, moi. Oui, je suis Charlemagne. » Dans des séances suivantes, quelques prélats osèrent réclamer la mise en liberté du Saint-Père; aussitôt, trois d'entre eux, les évêques de Gand, de Troyes et de Tournai, furent arrêtés en pleine nuit, conduits au donjon de Vincennes et mis au secret le plus rigoureux. Le 5 août, les évêques présents à Paris adoptaient à une très grande majorité, par assis et levés, les résolutions proposées par l'Empereur. La plus importante était la suivante : le Pape devait donner dans les six mois l'institution canonique aux évêques nommés par l'Empereur ; ce délai expiré, le métropolitain ou, à son défaut, le plus ancien évêque de la province ecclésiastique devait procéder à l'institution de l'évêque nommé.
1812. PIE VII A FONTAINEBLEAU. ^ Napoléon affectait de répéter que l'unanimité du clergé français était pour lui dans sa querelle avec le Saint-Siège ; il savait bien que cela n'était pas. Tant qu'il n'aurait pas obtenu l'adhésion formelle de Pie VII à ses volontés, le débat restait ouvert. Il voulut avoir le Pape sous la main. De Dresde, le 21 mai 1812, quand il allait commencer la campagne de Russie, il donna l'ordre de le faire venir à Fontainebleau ; le prétexte était le danger que le Pape coxirait à Savone d'être enlevé par des vaisseaux anglais.
Pie VII fut brusquement averti, une après-midi, qu'il eût à partir sur l'heure. On l'obUgea à ne pas garder ses habits pontificaux, pour l'empêcher d'être reconnu
en route. Il était gravement malade. Il dut partir cependant au milieu de la nuit, sous la surveillance d'un commandant de gendarmerie. La traversée du Mont-Cenis faillit lui être fatale ; on dut aller chercher im chirurgien pour une opération urgente. Le 19 juin, il arrivait au château de Fontainebleau, presque mourant; il fut logé dans les appartements de Louis XIII et de Louis XV. Il y vécut dans une solitude à peu près complète, se bornant à recevoir les grands fonctionnaires de l'Empire ou les cardinaux qm venaient lui rendre visite par ordre de l'Empereur.
Napoléon s'engageait à ce moment dans les forêts de la Russie ; mais il ne perdait pas de vue ce qui se passait à Fontainebleau et U rêvait de faire de Paris la capitale de la chrétienté, a Le Saint-Père, disait-il, était à Fontainebleau ; le Sacré Collège, la Daterie, les Archives, la Propagande, tous les papiers des missions étaient à Paris ; plusieurs millions avaient été dépensés au palais archiépiscopal (de Paris) ; le quartier de Notre-Dame et l'île Saint-Louis devaient être le chef-lieu de la chrétienté. Le grand Empire comprenait les cinq sixièmes de l'Europe chrétienne : la France, l'Italie, l'Espagne, la Confédération du Rhin, la Pologne : il était donc convenable que le Pape, pour l'intérêt de la religion, établît sa demexire à Paris et réunît le siège de Notre- Dame à celui de Saint-Jean-de-Latran. d
LE CONCORDAT DE FONTAINEBLEAU, v^ Les désastres de la campagne de Russie n'enlevèrent rien à Napoléon de son orgueil et ne changèrent rien à ses desseins. Il avait préparé pour le Pape depuis plusieurs mois un projet de traité que l'évêque de Nantes, Duvoisin, fut chargé de négocier. Le 19 janvier 1813, pendant une chasse à courre dans les bois de Melim, il se fit conduire à Fontainebleau ; il y arriva à la nuit. La porte du salon de Pie VII s'ouvrit tout à coup : Napoléon était en face de son prisonnier. Courant vers le Pape, dit le cardinal Pacca, il le serra dans ses bras, lui donna un baiser et le combla de marques d'amitié ; l'entretien dura deux heures. Le 25 janvier, après plusieurs conférences en tête à tête avec Napoléon, Pie VII consentit à mettre sa signature au bas d'un ensemble de conventions qui devinrent le Concordai de Fontainebleau : c'était, en un mot, la confiscation de la papauté au profit de l'Empereur. Mais deux mois plus tard, le Pape, qui était cruellement torturé depuis cette signature fatale, adressait à Napoléon ime lettre de rétractation :
a Sire, quelque pénible que soit à notre cœur l'aveu que nous allons faire à Votre Majesté, quelque peine que cet aveu puisse lui causer à elle-même, la crainte des jugements de Dieu, dont notre grand âge et le dépérissement de notre santé nous rapprochent tous les jours davantage, doit nous rendre supérieur à toute considération humaine et nous faire mépriser les terribles angoisses auxquelles nous sommes en proie en ce moment.... Nous déclarons, dans toute la sincérité apostolique, que notre conscience s'oppose invinciblement à l'exécution de divers articles contenus dans l'écrit du 25 janvier. i>
RETOUR DE PIE VII A ROME, v^ L'Empereur était occupé à cette époque des préparatifs de la campagne de Saxe. Il menaça d'abord de a faire sauter la tête de dessus les épaules de quelques-uns des prêtres de Fontainebleau, » puis il feignit de ne pas s'occuper de la protestation du Pape. L'année 1813 se passa ainsi. Quand les désastres de la campagne d'Allemagne eurent amené l'invasion de la France, il prit le parti de renvoyer le Pape de Fontainebleau à Savone. Pie VII, toujours sous la surveillance d'un commandant de gendarmerie, quitta Fontainebleau le 22 janvier 1814; quarante-huit heures plus tard, Napoléon quittait Paris pour aller prendre à Châlons le commandement de sa dernière armée. Le 10 mars, le joiir de la bataille de Laon, im décret impérial rétablissait le Pape dans la possession de ses Etats. La popiilation de Rome faisait à Pie VII, le 24 mai, la réception la plus émouvante; elle l'accompagnait jusqu'à l'entrée de la basilique de Saint-Piene. Il y avait alors vingt jours que Napoléon avait débarqué à l'île d'Elbe.
Le cardinal Fesch et la mère de Napoléon étaient venus s'établir à Rome. i Soyez les bienvenus, dit Pie VII ; de tout temps, Rome a été la patrie des grands exilés. » Plus tard, quand il apprit les tortures du prisonnier de Sainte- Hélène, son émotion lui dicta, le 6 octobre 1817, cette lettre au cardinal Consalvi, secrétaire d'État :
a La famille de Napoléon nous a fait connaître, par le cardinal Fesch, que le rocher de Sainte-Hélène est mortel, et que le pauvre exilé se voit dépérir à chaque minute. Nous avons appris cette nouvelle avec une peine infinie, car nous devons nous souvenir qu'après Dieu, c'est à lui principalement qu'est dû le rétablissement de la religion dans ce grand royaimie de France. Savone et Fontainebleau ne sont que des erreurs de l'esprit sous des égarements de l'ambition humaine. Le Concordat fut un acte chrétiennement et héroïquement sauveur. La mère et la famille de Napoléon font appel à notre miséricorde et à notre générosité ; nous pensons qu'il est juste d'y répondre. Nous sommes certain d'entrer dans vos intentions en vous chargeant d'écrire de notre part aux souverains alliés et notamment au prince régent. Ce serait pour notre cœur une joie sans pareille que d'avoir contribué à diminuer les tortures de Napoléon. Il ne peut plus être un danger pour quelqu'un; nous désirerions qu'il ne fût un remords pour personne. y>
Pie VII devait survivre deux ans au prisonnier de Sainte-Hélène ; il mourut le 22 août 1823, dans la quatre-vingt-deuxième année de son âge et la vingt-troisième de son pontificat.