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CHAPITRE XX

LA CAMPAGNE DE RUSSIE

LES ANCIENS AMIS DE TILSIT ET D'ERFURT. a . SUPPOSEZ MOSCOU PRIS . a LA QUESTION DE POLOGNE, a LES RELATIONS FRANCO-RUSSES DE 1809 A 1812. 0 NAPOLÉON A DRESDE, a t COMBIEN Y A-T-IL DE CADIX A DANTZIG7 » >*EN AVANTI it L'ARMEE FRANÇAISE EN 1812. 0 t QUEL EST LE MEILLEUR CHEMIN POUR ARRIVER A MOSCOU ? » a KOUTOUSOV GÉNÉRALISSIME, a 1812. BORODINO OU LA MOSKOWA, a A MOSCOU, a LE DÉPART DE MOSCOU, a LA BÉKÉ2INA. j LA CONSPIRATION MALET. 0 « LA SANTÉ DE SA MAJESTÉ N'A JAMAIS ÉTÉ

14EILLEURE. .

'^Tï Tilsit en 1807, à Erfurt en 1808, Napoléon et Alexandre avaient <• échangé les plus grandes protestations d'amitié ; Napoléon en particulier \k avait mis tout en œuvre pour séduire son hôte. Quelques années plus ;? tard, les sentiments réciproques de l'Empereur et du tsar étaient Â-»'o»a-s>4«%».â bien changés.

LES ANCIENS AMIS DE TILSIT ET D'ERFURT. ^^ Lorsque Alexandre arrivait à Paris, le 31 mars 1814, il faisait cette déclaration à la municipalité parisienne, que lui présentait le préfet de police Pasquier :

« Je n'ai qu'un ennemi en France, et cet ennemi, c'est l'homme qui m'a trompé de la manière la plus indigne, qui a abusé de ma confiance, qui a trahi avec moi tous les serments, qui a porté dans mes États la guerre la plus inique, la plus odieuse. Toute réconciliation entre lui et moi est désormais impossible; mais, je le répète, je n'ai en

France que cet ennemi Dites aux Parisiens que je n'entre pas dans leurs murs en

ennemi, et qu'il ne tient qu'à eux de m'avoir pour ami; mais dites aussi que j'ai un unique ennemi en France, et qu'avec celui-là je suis irrécondliable. »

Napoléon, de son côté, parlait en ces termes de l'empereur de Russie, quand il était à Sainte-Hélène : « C'est un homme infiniment supérieur (à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse) : il a de l'esprit, de la grâce, de l'instruction ; il est facilement séduisant ; mais on doit s'en défier : il est sans franchise, c'est un vrai Grec du Bas-Empire.... Il est fin, faux, adroit ; il peut aller loin, d

a SUPPOSEZ MOSCOU PRIS, d v^ Comment ces sentiments réciproques avaient-ils changé du tout au tout et pourquoi la rupture s'était-elle produite entre les deux maîtres de l'Europe ? Les causes certes sont nombreuses ; mais il en est une qui les domine toutes : le caractère même de Napoléon, qui ne lui permettait pas de s'arrêter et de jouir. Il y a beaucoup de vrai dans les mots qu'AUred de Vigny met sur ses lèvres : a Sitôt que je m'assieds, je crève d'ennui. Moi, il faut que j'aille et que je fasse aller.... Toute la vie à cheval ! » Quelques mois avant de partir pour l'ancienne capitale de la Russie, l'Empereur disait au comte de Narbonne, l'un de ses aides de camp :

« Après tout, mon cher, cette longue route est la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi loin que Moscou pour atteindre le Gange ; je me le suis dit depuis Saint-Jean d'Acre, Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il me faut reprendre l'Asie à revers pour atteindre l'Angleterre. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le tsar réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un autre trône nouveau et dépendant ; et dites-moi s'il n'y a pas d'accès nouveau jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expédition gigantesque, j'en conviens, mais exécutable du xix« siècle. Par là, du même coup, la France aurait conquis l'indépendance de l'Océan et la liberté des mers. »

Dans la file*des équipages qui servaient à son service personnel au cours de la campagne de Russie, un fourgon était l'objet d'une surveillance exceptionnelle ; il renfermait les insignes impériaux, l'épée du sacre, le diadème, le manteau de pourpre. On disait que c'était à Delhi même, au bord du Gange, que le maître de l'Europe et de l'Asie voulait revêtir ce décor triomphal.

LA QUESTION DE POLOGNE, v^ Le caractère de Napoléon fut une cause essentielle de la rupture ; mais bien des causes accidentelles eurent aussi leur influence.

La question de Pologne fut l'une des plus importantes. Dès la campagne d'Egypte

Napoléon avait parlé de restaurer la Pologne, qui venait d'être dépecée depuis environ

trois ans; il voulait, disait-il, a consoler la mémoire de Sulkowski, » l'un de ses aides de

camp qui fut tué dans la révolte du Caire. Depuis, ses sentiments à l'égard de la Pologne

avaient maintes fois varié. Il avait créé, en 1807, avec les provinces polonaises de la

Prusse, le duché de Varsovie ; il avait augmenté, en 1809, le nouvel Etat des

provinces polonaises de l'Autriche ; mais, en donnant aux Polonais le roi de Saxe

pour duc de Varsovie, il avait fait du duché comme une dépendance de la Saxe.

Il avait levé les admirables légions de la Vistide, qui s'étaient couvertes de gloire en

Espagne, Le prince Poniatowski allait, dans la campagne de Russie, commander le

V^ corps de la Grande Armée, composé de trois divisions polonaises. Les relations

intimes de Napoléon avec la comtesse Walewska avaient été vues à Varsovie avec une

grande faveur ; les Polonais espéraient que Napoléon s'attacherait ainsi tout à fait

à la cause nationale.

LA CAMPAGNE DE RUSSIE

Pour Alexandre, le rôle de plus en plus important que jouaient les Polonais, l'extension territoriale du duché de Varsovie, lui causaient les plus vives inquiétudes ; un seul lot de provinces manquait, en effet, au duché — les provinces polonaises de la Russie — pour que les dernières traces du partage de 1795 fussent complètement effacées. L'Empereiu" de Russie se plaignait que Napoléon agitât sur les frontières occidentales de ses États a le spectre de la Pologne. »

LES RELATIONS FRANCO-RUSSES DE 1809 A 1812. v^ Napoléon avait été justement mécontent de l'attitude des Russes dans la campagne de 1809. Alexandre n'avait en effet à peu près rien fait pour s'opposer à l'invasion du duché de Varsovie par les troupes autrichiennes.

L'année suivante, ce fut l'affaire du mariage de Napoléon. La solution inattendue qu'elle reçut, au moment même où Napoléon avait fait faire des ouvertures à Saint-Pétersbourg pour épouser la grande-duchesse Anna Pavlovna, avait provoqué à la cour de Russie un dépit légitime.

La question turque était encore un brandon de discorde. Napoléon, lors de l'entrevue d'Erfurt, avait bien laissé à peu près carte blanche à Alexandre du côté de la Turquie. Mais Constantinople avait à ses yeux trop de valeur pour qu'il permît aux Russes de s'en approcher. « C'est ime clé trop précieuse, disait-il; elle vaut à elle seule un empire ; celui qui la possédera peut gouverner le monde. » Cependant Alexandre s'avançait vers cette terre promise : au mois de mai 1812, il imposait à la Turquie le traité de Bucarest, qui lui donnait la Bessarabie et le bas Danube, c'est-à-dire une partie du pays roumain.

De son côté. Napoléon, au nom du Blocus continental, faisait annexion sur annexion. La Hollande, les trois villes hanséatiques de Brème, de Lûbeck, de Hambovirg, rOldenboiirg devenaient terres françaises en 1810. Le grand-duc d'Oldenbourg avait épousé Catherine Pavlovna, l'une des sœiirs d'Alexandre. Quelques égards, semblait-il, étaient dus au beau-frère de l'ami et allié de l'Empereur des Français. Ce fut cependant par un simple décret inséré au Moniteur que le grand-duc et le tsar apprirent cette annexion. Sur les représentations de l'ambassadeur Kourakine, on voulut bien promettre au grand-duc ime indemnité, et ce fut tout.

L'application du décret de Berlin fut la cause déterminante de la rupture. La Russie souffrait cruellement de l'obligation de fermer ses ports aux bâtiments anglais; car elle ne pouvait plus exporter par mer les chanvres, les blés, les goudrons, qui représentaient à peu près tout son commerce extérieur. Pour compenser cette perte économique, le tsar établit des droits très élevés à l'entrée des objets de luxe et des vins. C'était le commerce français siirtout qui était atteint. Napoléon fut exaspéré. « J'aimerais mieux, dit-il, recevoir un soufflet sur la joue. »

De tout cela il résulta des griefs réciproques, que Napoléon agitait soit avec le prince Kourakine, ambassadeur de Russie, soit avec Tchernichef, envoyé extraor-

dinaire. Le 15 août 1811, à la réception du corps diplomatique aux Tuileries, l'Empereur avait adressé à Kourakine de vifs reproches sur la conduite du gouvernement russe. « Il fait bien chaud chez Sa Majesté, » avait dit Kourakine, qui sentait gronder l'orage. Une campagne de presse fut organisée par le gouvernement français. Le publiciste Lesur publiait, en 1811, un livre de circonstance, Des Progrès de la puissance russe; c'est là que se trouve le document apocryphe qui a fait fortune sous le nom de « Testament de Pierre le Grand, » et qtii est le programme détaiUé des ambitions de la Russie.

Napoléon trouvait que son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Caulaincourt, avait des sentiments trop russes; 11 le remplaça par le général de Lauriston, qui était un de ses anciens camarades de Brieime. De son côté, Alexandre donnait asile à Stein, le ministre de Frédéric-Guillaimie III, que Napoléon avait obUgé à qtxitter la Prusse. Depuis plusieurs mois. Napoléon et Alexandre faisaient des préparatifs militaires : l'armée russe était massée à la frontière du duché de Varsovie ; Napoléon mettait l'armée du duché sur le pied de guerre ; il avait rappelé d'Espagne les légions de la Vistule. On peut dire que la rupture était déjà consommée, quand l'Empereur quitta la France, au mois de mai 1812, pour se rendre à Dresde au centre de son armée. Quelques jours après, Kourakine et Lauriston recevaient leurs passeports.

NAPOLÉON A DRESDE, vi^ Napoléon était parti de Saint-Cloud le 9 mai 1812, avec Marie-Louise. Il passa par Châlons, Metz, Mayence, Francfort, Aschaffenbourg, Wurtzbourg, Bamberg, Bayreuth, Plauen, et il arriva à Dresde le 16, à onze heures du soir. Il séjourna dans la capitale de son allié le roi de Saxe, du 16 au 29 mai. Ce fut la dernière grande parade de l'Empereur. Il y parut comme « le roi des rois, » avec l'empereur d'Autriche, son beau-père, l'impératrice d'Autriche, la troisième femme de François V, le roi de Prusse, le roi de Saxe, qui était l'hôte de celui qui le recevait, et la foule des princes allemands. Napoléon fut plein de prévenances pour son beau-père et pour l'impératrice d'Autriche, qu'il appelait une « jolie petite religieuse. >

Au milieu de cette affluence extraordinaire et de cette vie de représentation, Napoléon examina avec un soin particulier les affaires de Pologne. Il nomma ambassadeiir à Varsovie l'abbé de Pradt, qui se disait lui-même « l'aumônier du dieu Mars » et que l'Empereur avait déjà élevé à l'archevêché de Malines.

4 O vous, a dit plus tard l'abbé de Pradt, qui voulez vous faire une juste idée de la prépondérance qu'a exercée en Europe l'Empereur Napoléon, qui désirez mesurer les degrés de frayeur au fond de laquelle étaient tombés presque tous les souverains, transportez-vous en esprit à Dresde, et venez y contempler ce prince superbe, au plus haut période de sa gloire, si voisin de sa dégradation, L'Empereur occupait les grands appartements du château ; il y avait mené une partie nombreuse de sa maison, il y tenait table, et. à l'exception du premier dimanche où

LA CAMPAGNE DE RUSSIE

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BATAILLE DE SMOLENSK. — Le 13 août 1S12, Napoléon parlait de Vîtebsk; se couvrant par la forêt de Bieski, il franchit le Dniepr et arriva devant Smolensk, par le Sud, le 16.11 y entra le 18. Le 19, aux portes de Smolensk, combat de Valoutina. lith. d'adam. (bibl. xat., estampes.)

BATAILLE DE LA MOSKOWA OU DE BORODINO, 7 septembre 1812. —Le 5 septembre, les Français débouchaient dans la plaine de Borodino. Le 6, Napoléon reconnaissait la position des Russes. Le 7, la bataille fut livrée, sensiblement à l'Ouest de la Moskowa. par naudot. (b. s., est.)

RAPP {JEAN, COMTE), né à Colmar en 1772. Engagé à seize ans, lieutenant au 10" chasseurs à cheval en 1795, il fit, comme aide de camp de Desaix, les campagnes d'Egypte et de Marengo. Général de division en 1805 pour son rôle brillant à Austerlitz, il fut l'un des douze aides de camp de l'Empereur. (En 1808, les aides de camp de l'Empereur étaient les généraux Junot, Lemarois, Caffarelli, Rapp, Savary, Lauriston, Bertrand, Mouton, Reille, Gardanne, Le Brun et le colonel Lacoste.) Il fut gouverneur de Dantzig de 1807 à 1809.

Il se distingua à la Moskowa. De la fin de janvier 1813 au 1'^' janvier 1814, il soutint dans Dantzig un siège mémorable contre une armée prusso-russe, assistée d'une flotte anglaise. En 1815> il commanda en chef l'armée du Rhin.

Il mourut en 1821. Une statue lui a été érigée à Colmar. (Musir de l'armée)

PORTRAIT DU ROI DE ROME ENVOYÉ A L'EMPEREUR PAR MARIE-LOUISE et exposé devant l'armée la veille de la bataille de la Moskowa. « Retirez-le, dit Napoléon ; il voit de trop bonne heure un champ de bataille. »

LIIH. DE BELLANGÉ. (BIBL. NAT., ESTAMPES.)

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le roi de Saxe donna un gala, ce fut toujours chez Napoléon que les souverains et une partie de leurs familiers se réunirent, d'après les invitations adressées par le grand maréchal de son palais. Quelques particuliers y étaient admis.... Les levers de l'Empereur se tenaient, comme aux Tuileries, à neuf heures. C'est là qu'il fallait voir en quel nombre, avec quelle soimiission craintive, une foule de princes, confondus avec les courtisans, souvent à peine aperçus par eux, attendaient le moment de comparaître devant le nouvel arbitre de leurs destinées. i>

Le soleil impérial n'avait jamais jeté des rayons aussi éclatants ; mais ces rayons devaient être les derniers.

d COMBIEN Y A-T-IL DE CADIX A DANTZIG ? » v^ Napoléon quitta Dresde le 29 mai ; Marie-Louise avait pris congé de lui et était retournée à Paris. Il traversa Glogau, Posen, Thorn ; dans cette dernière ville il passa la revue des cinq régiments d'infanterie de la Vieille Garde. Arrivé à Dantzig le 7 juin, il descendit chez le général Rapp, son ancien aide de camp, qui était alors gouverneur de la place.

Pendant son séjotu-, Napoléon recevait un soir à sa table Murât, Berthier et Rapp. A brûle-pourpoint il demanda à Rapp combien il y avait de Cadix à Dantzig. « Sire, il y a trop loin. — Monsieur le général, je vous comprends. Dans quelques mois nous en serons pourtant encore bien plus loin. — Tant pis. Sire. » Un silence, puis Napoléon reprit : a Messieurs, je vois bien que vous n'avez plus envie de faire la guerre. Le roi de Naples ne voudrait plus quitter le beau cUmat de son royaimie ; Berthier désire chasser dans sa terre de Grosbois et Rapp est impatient d'habiter son hôtel de Paris. » Il n'y avait plus guère, en effet, que Napoléon qui eût encore envie de se battre.

EN AVANT ! v^ Comment les hommes sensés n'auraient-ils pas reculé devant les terribles hasards d'une aventiire pareille ! Les Anglais étaient en train de faire la conquête de l'Espagne ; sur les traces mêmes de Napoléon, toute l'Allemagne était frémissante, Jérôme, le roi de Westphalie, avait cru devoir avertir son frère, dans ime lettre du 5 décembre 1811, des dangers prêts à fondre sur lui.

« Sire, établi dans une position qui me rend la sentinelle avancée de la France, porté par inclination et par devoir à surveiller tout ce qui peut donner atteinte aux intérêts de Votre Majesté, je pense qu'il est convenable et nécessaire que je l'informe avec franchise de tout ce que j'aperçois autour de moi. Je juge les événements avec calme, j'envisage les dangers sans les craindre ; mais je dois la vérité à Votre Majesté et je désire qu'elle ait assez de confiance en moi pour s'en rapporter à ma manière de voir,

I J'ignore, Sire, sous quels traits vos généraux et vos agents vous peignent la situation des esprits en Allemagne; s'ils parlent à Votre Majesté de soiunission,

de tranquillité et de faiblesse, ils s'abusent et la trompent. La iermentation est au plus haut degré, les plus folles espérances sont actuellement caressées avec enthousiasme, on se propose l'exemple de l'Espagne, et, si la guerre vient à éclater, toutes les contrées situées entre le Rhin et l'Oder seront le foyer d'une vaste et active insurrection. »

Peu importe, Napoléon ira devant lui sans entendre d'autre voix que celle de son ambition qui lui crie toujours : « En avant !» Il ne voit pas que la guerre qu'il itiaugure au mois de juin 1812 sur les bords du Niémen va se terminer, vingt

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