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CHAPITRE XXIII

LES CENT JOURS

L'ILE D'ELBE. 0 ORGANISATION DU NOtnrEAU ROYAUME. 0 LA VISITi; DK FLEURY DE CHABOULON. ^ u LA FAUTE CAPITALE DE NAPOLÉON. » a 1815. DÉPART DE L'ILE D'ELBE, a LE VOL DE L'AIGLE, a DE GRENOBLE A PARIS. 0 L'ACTE ADDITIONNEL. 0 LA FÊTE DU l»"^ JUIN, a LETTRE DE NAPOLÉON AUX SOUVERAINS DE L'EUROPE, a LA GUERRE DÉCLARÉE A NAPOLÉON. 0 LE PLAN DE NAPOLÉON. 0 LIGNY. a NAPOLÉON A LA BELLE-ALLIANCE, a WATERLOO. 0 RETOUR DE NAPOLÉON A PARIS. 0 SON ABDICATION. 0 NAPOLÉON A LA MAL- MAISON, a NAPOLÉON A BORD DU BELLBROPHON.

E 4 mai 1814, à deiix hexires de l'après-midi, Napoléon mettait pied à «i terre à Porto-Ferrajo, le principal port de l'île d'Elbe, La frégate k anglaise qui l'avait conduit et les batteries de la côte le saluèrent de ^ salves d'artillerie. Il fut reçu par le maire, qui lui présenta les clefs S de la ville siir un plat d'argent; puis il se rendit à l'église, où l'on chanta tm Te Deum. Le nouveau maître de l'île inaugurait sa souveraineté dans les règles.

L'ILE D'EILBE. \^ n Ce sera l'île du Repos, i> avait dit Napoléon en arrivant. « Je veux désormais vivre ici comme un juge de paix — L'Empereur est mort, je ne suis plus rien.... Je ne pense à rien en dehors de ma petite île. Je n'existe plus pour le monde. Rien ne m'intéresse maintenant que ma famille, ma maisonnette, mes vaches «t mes mulets, d

Le roi de l'île d'Elbe conmiença par faire connaissance avec son royaume lilliputien. Dans un pays où les routes n'étaient que des sentiers à peu près impraticables, il avait visité à cheval tout ce qu'on pouvait visiter. Il eut vite fait le tour du propriétaire ; son domaine avait vingt et un kilomètres de l'Est à l'Ouest, neuf du Nord au Sud. La transition était un peu brusque pour le conquérant toujours en route, qui venait, en dernier lieu, de traverser deux fois l'Europe, de Madrid à Moscou et de Moscou à Paris. En découvrant du haut des rochers de Porto-Ferrajo l'horizon de mer qui, au Nord, à l'Ouest et au Sud, entourait son nouvel empire : « Diable ! dit-il, il faut l'avouer, mon île est très petite. »

ORGANISATION DU NOUVEAU ROYAUME. v*> Il fallait faire quelque chose. Napoléon commença par organiser un gouvernement. Drouot, le célèbre général d'artillerie, fut gouverneur et ministre de la Guerre ; Balbi, sous-préfet de Porto- Ferrajo (l'île était, sous l'Empire, un arrondissement du département de la Méditerranée), fut ministre de l'Intérieur ; Peyrusse, ministre des Finances ; Bertrand, grand maréchal du palais ; on avait baptisé du nom décoratii de palais la tuaisonnette des MuUni, sur le plateau supérieur de la colline de Porto-Ferrajo. Cambronne fut nommé commandant de l'armée, laquelle finit par comprendre seize cents hommes. Il y eut même un semblant d'amiral, le lieutenant Taillade : il commandait la ilottille de six voiles et de cent vingt-neuf hommes d'équipage, dont la plus forte unité était le brick l'Inconstant, de seize canons.

A peine installé, tant bien que mal, avec un mobilier qu'on prit à Piombino chez sa sœur Élisa, Napoléon donna un bal. Comme il avait reçu les rois et les reines à Erfurt, à Fontainebleau ou à Dresde, il reçut <• les boulangers et les marchands d'huile, qui dansaient dans sa grange à Porto-Ferrajo. » Puis on se mit à la besogne. Il avait un inspecteur des Ponts et Chaussées, un directeur des Domaines, un directeur des Mines : il était juste de les occuper. Une route fut construite, qui traversait l'île en diagonale, de Porto-Ferrajo à Porto-Longone. Porto-Ferrajo fut pavé et pourvu d'eau. Les défrichements, les assainissements, les plantations de mûriers et de vignes, quelques travaux de fortifications furent pour son activité des manières de distraction. Il avait eu l'idée un moment de joindre à son empire l'îlot de Pianosa. « L'Europe, disait-il en riant, va m'accuser d'avoir déjà fait une conquête. »

Napoléon semblait avoir accepté sans arrière-peasée ce rôle nouveau de Dioclétien retiré à Salone, qui exerçait sa souveraineté sur quelques carrés de léguâmes. Mais pouvait-il renoncer à « déchirer son suaire? » Pouvait-il oublier qu'il s'appelait Napoléon, qu'U n'avait pas quarante-cinq ans ? Comme le dit Chateaubriand, « Bonaparte était trop près de son berceau et de ses conquêtes. Pouvait-on croire qu'à la vue des Apennins, qu'en sentant la poudre des champs de Montenotte, d'Arcole et de Marengo, qu'en découvrant Venise, Rome et Naples, ses trois belles esclaves, les tentations les plus irrésistibles ne s'empareraient pas de son cœur? Son ambition était déçue, non éteinte ; l'infortune et la vengeance en ranimaient les flammes. »

Sa mère, sa sœur Pauline étaient venues le rejoindre ; il reçut aussi la visite de la comtesse Walewska ; mais qu'étaient devenus sa femme et son fils ? Depuis le mois de janvier 1814, quand il avait quitté Paris pour la campagne de France, il ne les avait plus revus, il n'avait reçu d'eux aucune nouvelle. Bientôt il sut la vérité. Le roi de Rome avait été conduit à Vienne, il était tenu sous bonne garde à Schœnbrunn, auprès de son grand-père maternel, l'empereur d'Autriche. Marie-Louise avait oublié qu'elle était Française ; Napoléon était déjà mort dans son cœur qui s'était donné à un Autrichien, le comte de Neipperg. Un jour. Napoléon confia ses douleurs au commissaire anglais Campbell, qui était établi auprès de lui : < Ma femme ne m'écrit plus. Mon fils

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m'est enlevé, comme jadis les enfants des vaincus pour orner le triomphe des vainqueurs. On ne peut citer dans les temps modernes l'exemple d'une pareille barbarie. >

LA VISITE DE FLEUR Y DE CHABOULON. v^ Le traité de Fontainebleau avait promis à l'Empereur une dotation de deux millions par an : elle n'était pas payée par le gouvernement de Louis XVIII. Des bruits sinistres étaient arrivés jusqu'à lui. On avait parlé de déporter « l'ogre de Corse » dans quelque île lointaine ; les Açores, Sainte Lucie, Sainte-Hélène, dont le nom était déjà prononcé. « Je suis soldat, dit-il un jour au cours d'une promenade. Qu'on m'assassine, j'ouvrirai ma poitrine; mais je ne veux pas être déporté. » Son parti était pris de reconquérir le pouvoir. L'idée était trop conforme à son génie poxir qu'il ne s'y fût pas arrêté presque dès le premier jour. Au mois de février 1815, Fleury de Chaboulon, ancien sous-préfet de Reims, arriva en cachette à l'île d'Elbe ; cette visite acheva de le déterminer, car elle lui fit connaître l'état de l'opinion en France.

Si Napoléon apprit alors en détail les maladresses et les fautes du gouvernement de la Restauration, il apprit aussi par des preuves touchantes les sentiments de fidélité et d'ajuour que les simples soldats et les petites gens avaient conservés pour lui. Vieilles moustaches et demi-soldes avaient toujours au cœur la même foi et la même espérance. Pour parler de celui qu'ils aimaient et qu'ils attendaient comme le messie, ils se servaient entre etix d'un langage secret. Au café, ils buvaient à la santé, à la mémoire impérissable du a petit tondu. î> Trois soldats étaient entrés dans un cabaret ; ils demandèrent quatre verres. « Mais vous n'êtes que trois. — C'est égal, apportez toujotirs. Le quatrième va venir. A sa santé, camarades. » Quand les fanatiques de Napoléon s'abordaient dans les rues, ils échangeaient entre eux des formules religieuses : « Croyez-vous en Jésus-Christ ? — Oui, et en sa résurrection, t C'était la vérification des paroles que l'Empereur avait dites un jour aux membres du conseil d'État : « Sachez que ma popularité est immense, incalculable ; car, quoi qu'on en veuille dire, partout le peuple m'aime et m'estime, son gros bon sens l'emporte sur la malveillance des salons et la métaphysique des niciis. »

« LA FAUTE CAPITALE DE NAPOLÉON. » vj* Il y eut donc, pour expliquer l'aventure extraordinaire du retour de l'île d'Elbe, la complicité d'une ambition inassouvie et d'une idolâtrie fanatique. On comprend ce qui s'est passé ; on comprend même que cela devait se passer. Mais au nom de la froide raison, au nom aussi des résultats qm coûtèrent si cher à la France, on est en droit de répéter ces lignes des Mémoires d'outre-tombe :

a On pourrait regarder cette entreprise comme le crime irrémissible et la faute capitale de Napoléon. Il savait que les princes encore réunis au Congrès, que l'Europe encore sous les armes, ne souffriraient pas son rétablissement ; son

jugement devait l'avertir qu'un succès, s'il l'obtenait, ne pouvait être que d'un jour. Il immolait à sa passion de reparaître sur la scène le repos d'un peuple qui lui avait prodigué son sang et ses trésors ; il exposait au démembrement la patrie dont il tenait tout ce qu'il avait été dans le passé et tout ce qu'il sera dans l'avenir. Il y eut dans cette conception fantastique un égoïsme féroce, un manque effroyable de reconnaissance et de générosité envers la France. >

1815. DÉPART DE L'ILE D'ELBE, v^ Napoléon avait mis sa mère au courant de ses intentions ; elle les avait approuvées. Elle lui avait dit de partir et de suivre sa destinée.

Le 26 février 1815, à cinq heures du soir, le lendemain d'un bal donné par Pauline Borghèse, il quittait l'île d'Elbe à bord de l'Inconstant ; le commissaire anglais était absent de l'île depuis une dizaine de jours. La traversée se fit sans incident, si ce n'est la rencontre du brick le Zéphyr. Les deux capitaines se parlèrent au porte-voix, a Comment se porte le grand homme ? dit le commandant du Zéphyr, en pensant au roi de l'île d'Elbe. — A merveille. » En cours de route, Napoléon fit copier en plusieurs exemplaires la proclamation dont il avait arrêté le texte avant son départ et où se trouvent ces paroles émouvantes :

« Soldats, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. Son existence ne se compose que de la vôtre ; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres ; son intérêt, son honneur et sa gloire ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au péis de charge. L'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices. Alors vous pourrez vous vanter de ce que vous aurez f ïiit ; vous serez les libérateurs de la patrie ! ... »

LE VOL DE L'AIGLE. k0 Le 1^' mars, à une heure après-midi, l'Inconstant mouillait au golfe Jouan, entre Cannes et Antibes ; à cinq heures, le débarquement était terminé. Napoléon, descendu à terre, bi vaque quelque temps dans une plantation d'oliviers ; puis, vers onze heures du soir, avec sa petite armée, — onze cents hommes environ, — il se rend à Cannes. En même temps, il avait détaché en arrière vingt-cinq grenadiers, avec la mission d'occuper le fort d' Antibes. Leurs cris de I Vive l'Empereur! » ne trouvent pas d'écho. Ils pénètrent dans le fort, mais les portes se referment sur eux ; ils sont pris comme dans une souricière.

Sans s'émouvoir de ce mauvais présage. Napoléon s'engage sur le sol de la France. C'est le vol de l'Aigle qui commence. Pour éviter la Provence et la vallée du Rhône, où il avait été couvert d'injures un an plus tôt et où le gouvernement de Louis XVIII venait d'envoyer des troupes, il se lance à travers les Alpes; il voulait atteindre Grenoble, où il savait que des émissaires obscurs avaient déjà préparé le terrain pour lui. Le 3 mars il est à Castellane; le 4, à Digne; le 5, à Sisteron et

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NAPOLÉON DÉBARQUE A L'ILE D'ELBE, 4 mai 1814. — Arrivé le 3 mai en rade de]Porto- Ferrajo, a bord de /TJndaunted, l'Empereur débarqua le lerxdemain a 2 heures après midi. Le maire Traditi lui présenta les clefs de Porto-Ferrajo. i«mv. nat.. estampes.)

LES -. MULINI >^. — Après avoir logé à VHôtel de Ville, Napoléon fit approprier, près de Porto- Ferrajo, les Mulini, propriété ainsi appelée à cause d'anciens moulins à vent. Au rez-de-chaussée, une grande salle servait de salle de spectacle, de salle à manger et de salle de bain. ce. gruver.

LIT, ARMOIRE ET TABLE DE NUIT de Napoléon à Vile d'Elbe. — Le mobilier, en acajou, des Mulini et de San-Martino provenait du palais de Pioinbino, sur la côte toscane, qui avait appartenu à Élisa Bonaparte. Une autre partie avait été prise sur un bâtiment qui transportait les meubles de Camille Borghèse et que le mauvais temps avait obligé de relâcher dans l'île, ^v Cela, dit l'Empereur, ne sort pas de la famille. >»

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