‹ NapoléonChapitre 87 sur 132 · COLL. PRINCE ROLAND BONAPARTE · texte numérisé non relu

COLL. PRINCE ROLAND BONAPARTE

SAN-MARTINO, dans un vallon retiré de l'intérieur, fut comme le Saint-Cloud de l'île d'Elbe. Une « Salle des Pyramides " y fut décorée à l'égyptienne, avec des peintures en trompe-l'œil; minarets, palmiers, charges de mameluks. Au centre, un bassin avec jet d'eau. Sur une colonne, on lit cette inscription : Ubicumque felix Napoleo. ' l. gruyer.

LES CENT JOURS

à Gap ; le 6, il franchit le col Bayard et il couche à Corps; le 7, il passe à la Mure.

Les paysîins commencent à accourir en foule auprès de lui ; ils lui font un cortège triomphal; mais au delà de la Mure, la route est barrée. Le général Marchand, qui' commande à Grenoble, a envoyé une compagnie du génie et un bataillon du 5^ de ligne. Ces troupes sont établies à Laffray, petit village où passe la route de la Mure à Grenoble. Napoléon, qui était arrivé à la Mure dans la matinée, se remit en marche vers onze heures ; il avait appris que le bataillon était en travers de la route et qu'il était prêt à se servir de ses armes.

1 L'Empereur, dit l'auteur de 1815, ordonna au colonel Mallet de faire mettre à ses hommes l'arme sous le bras gauche. Le colonel ayant objecté qu'il y axirait danger à aborder pour ainsi dire désarmé une troupe dont les dispositions étaient suspectes et dont la première décharge serait meurtrière, l'Empereur reprit : « Mallet, faites ce que je vous dis. » Et seul, à la tête de ses vieux chasseurs portant l'arme basse, il marcha vers le 5^ de ligne. « Le voilà ! Feu ! b s'écria hors de lui le capitaine Randon. Les malheureux soldats étaient livides. Leurs jambes vacillaient, les fusils tremblaient dans leurs mains crispées. A portée de pistolet, Napoléon s'arrêta : « Soldats du 5^, dit-il d'une voix forte et calme, reconnaissez- mol. » Puis, avançant encore de deux ou trois pas et cntr' ouvrant sa redingote : <i S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur, il peut le faire. Me voilà ! » L'épreuve est trop dure pour des soldats. Un grand cri de : 4 Vive l'Empereur! » si longtemps comprimé jaillit de toutes les poitrines. Les rangs sont rompus, les cocardes blanches jonchent la route, les shakos sont agités à la pointe des baïonnettes, les soldats se précipitent vers leur Ejnpereur, l'entoiirent, l'acclament, s'agenouillent à ses pieds, et touchent en idolâtres ses bottes, son épée et les pans de sa redingote. >

DE GRENOBLE A PARIS, v* Un peu plus loin, au bas de la côte de Laffray, à Vizille, le colonel La Bédoyère amenait à Napoléon le 7® de ligne. Le soir même, l'Empereur arrivait devant Grenoble. Les portes de la ville étaient fermées. Le général Marchand avait voulu résister, mais les habitants avaient enfoncé les bîirrières. € A défaut des clefs de ta bonne ville de Grenoble, nous t'en offrons les portes. »

Dès lors, la poussée est irrésistible. Parti de Grenoble le 9 mars, dans l'après-midi. Napoléon entrait le lendemain soir à Lyon. Il y passait la revue des troupes de la division. Il entendait retentir les mêmes acclamations enthousiastes qui l'avaient déjà salué dans cette ville seize ans plus tôt, au retour de l'Egypte ; c'était la conquête de la France qui recommençait. A Lyon, € l'usurpateur > fit acte de souverain : il signa onze décrets, il convoqua les collèges électoraux de tous les départements. Et il reprit sa course.

Parti de Lyon dans la nuit du 12 au 13 mars, Napoléon passa par Mâcon, Chalonsur-Saône, Autun, Auxerre ; il était dans cette dernière ville le 18 mars. C'est là qu'il accueillit à bras ouverts le maréchal Ney, qtii avait promis à Louis XVIII de ramener l'usurpateur « dans une cage de fer ; i> il avait suffi à l'Empereiu: d'écrire au Brave des

braves : « Je vous recevrai comme au lendemain de la Moskowa, » et il l'avait vu accourir à lui. Le 20 mars, à dix heures du matin, il arrivait à Fontainebleau, dans la cour du Cheval-Blanc, d'où il avait pris, il y avait juste onze mois, la route de l'exil. Le soir même il rentrait en triomphe aux Tuileries.

Tout le personnel de l'ancienne cour avait déjà repris possession du palais dans la journée; en proie à la plus fiévreuse impatience, il attendait. Vers dix heures du soir, on entend une voiture ; un immense cri de a Vive l'Empereur ! j sort de toutes les poitrines. On se précipite à la portière. < Napoléon, dit Henry Houssaye, enlevé, arraché de sa voiture, est porté de bras en bras jusque dans le vestibule, où d'autres bras le soulèvent et l'entraînent sur les marches de l'escalier. Un délire furieux possède ces hommes.... Lui semble ne rien voir, ni ne rien entendre. Il se laisse porter, les bras en avant, les yeux fermés, un sourire fixe aux lèvres, comme en état de somnambulisme. On amène l'Ejnpereur dans son cabinet, dont on referme les portes sur la foule. Peu à peu ce grand tumulte s'apaise, le silence se fait. Les cavaliers attachent les chevaux aux grilles du Carrousel et se couchent par terre, enveloppés dans leurs manteaux. La cour des Tuileries a l'aspect d'un bivac dans une ville prise d'assaut, b Ce soir-là, 20 mars 1815, jour anniversaire de la naissance du roi de Rome, l'aventure des Cent Jours commençait

L'ACTE ADDITIONNEL, v^ Une manifestation de libéralisme était comme la première chose à faire pour se concilier l'opinion publique. Napoléon le comprit. S'il voulait, en effet, prévenir le retour de Louis XVIII, il était bien obligé de se montrer aussi libéral que l'auteur de la Charte. Ce fut l'idée qui inspira l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire.

Benjamin Constant, le célèbre ami de M™® de Staël, avait publié dans le Journal des Débats un article virulent contre Napoléon : « Bonaparte s'est évadé de l'île d'Elbe, où l'imprudente magnanimité des souverains alliés lui avait donné une souveraineté pour prix de la désolation qu'il avait portée dans leurs États. Cet homme qui, en abdiquant le pouvoir, n'a jamais abdiqué son ambition et ses fureurs, cet homme tout couvert du sang des générations vient, au bout d'un an, essayer de disputer, au nom de l'usurpation, la légitime autorité de la France. A la tête de quelques centaines d'Italiens et de Polonais, il ose mettre le pied sur une terre qui le repousse pour jamais, d

Lui aussi, le journaliste intransigeant de la légitimité, il ne sut pas résister à la fascination que le héros d'AusterUtz exerçait sur la France. Le général Sébastiani le mit en rapports avec l'Empereur, a La situation est neuve, lui avait dit Napoléon. Je ne demande pétô mieux que d'être éclairé. Je vieillis. L'on n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir; U conviendra plus sûrement encore à mon fils, s

Benjamin Constant avait accepté de rédiger l'Acte additionnel.

LES CENT JOURS

LA FÊTE DU !«' JUIN, v^ La constitution nouvelle fut baptisée « la Benjamine. » Elle fut présentée au peuple dans une cérémonie théâtrale, mais morne et froide, qui eut lieu le 1^' juin à Paris au Champ de Mars; Napoléon l'avait baptisée du vieux nom franc de Champ de Mai. Ce fut une grande parade. Napoléon j parut avec une tunique et un manteau nacarat ; une messe solennelle fut célébrée, comme au 14 juillet 1790, à la fête de la Fédération; l'Empereur jura sur l'Évangile de maintenir les Constitutions impériales. Mais l'assistance n'était point à l'unisson. On rapporte que ce placard avait été affiché : « Aujourd'hui, grande représentation au théâtre de l'Ambition, place du Carrousel, au bénéfice d'une famille indigente de Corse. On donnera l'Empereur malgré tout le monde, farce tragi-comique ; les Princes et les Princesses sans le savoir, folie burlesque, et le ballet des Esclaves. On terminera par une Entrée de Cosaques, d L'enthousiasme n'était sincère que de la part des troupes, à qui Napoléon fit distribuer les aigles; c'était l'enthousiasme farouche de braves qui sentent qu'ils vont mourir et qu'ils figurent à la revue suprême, à la veillée des armes. Dans leurs cris de « Vive l'Empereur I t on croirait entendre un écho du cri du gladiateur romain dans l'amphithéâtre : 4 Salut, César I ceux qui vont mourir te saluent! »

Le 7 juin eut lieu en grande pompe l'ouverture des Chambres impériales. « Aujourd'hui, dit l'Empereur, s'accomplit le vœu le plus puissant de mon cœur : Je viens commencer la monarchie constitutionnelle.... J'ambitiomie de voir la France jouir de toutes les libertés possibles. » Napoléon disait encore à Sainte- Hélène, à propos de son rôle constitutionnel de 1815 : n J'aurais été franchement le monarque de la constitution et de la paix. t> Mais le souvenir de la dictature et de la conquête à outrance était encore trop récent pour que l'opinion pût croire, même en France, une fois la chaleur du premier enthousiasme tombée, que cette conversion était sincère. Pauvre Napoléon, victime à présent de son passé, enfermé dans sa tunique de Nessus ! La France ne le croyait pas beaucoup quand il parlait de liberté ; l'Europe ne le croyait pas du tout quand il parlait de paix.

Le 11 juin, l'Empereur entendait encore la messe aux Tuileries et donnait des audiences. Il ne savait pas que c'était pour la dernière fois. Le 12, à quatre heures du matin, il partait de Paris pour aller prendre le commandement de l'armée à la frontière du Nord.

LETTRE DE NAPOLÉON AUX SOUVERAINS DE L'EUROPE, v* Peu après son arrivée à Paris, Napoléon avait écrit aux souverains de l'Europe une lettre pour protester de ses intentions pacifiques.

« Je suis venu, disait-il, et du point où j'ai touché le rivage, l'amour de mes sujets m'a porté jusque dans ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d'affection par une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial étant nécessaire au bonheur des Français, ma plus douce pensée

est de le rendre en même temps utile à l'affermissement du repos de l'Europe- Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations ; ^ les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès ; une plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus dovix de ne connaître désormais d'autre rivalité que celle des ava& tages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. » Cette lettre resta sans réponse.

LA GUERRE DÉCLARÉE A NAPOLÉON, v^ Le 5 mars, une soirée se donnait à la cour de Vienne en l'honneur des membres du Congrès. C'est là que la nouvelle arriva tout à coup que Napoléon venait de s'échapper de l'île d'Elbe. Où allait-il? On ne le savait pas encore. C'était assez de savoir qu'il était parti. A l'instant même, à neuf heures du soir, l'empereur d'Autriche chargeait Mettemich de prévenir ses alliés qu'il donnait à son armée l'ordre de reprendre le chemin de la France, Mettemich courut chez le tsar et chez le roi de Prusse ; tous les deux répondirent de même. A dix heures, des aides de camp partaient dans toutes les directions pour faire faire halte aux corps d'armée. La guerre fut ainsi déclarée à Napoléon en moins d'xme heure. Dès le 13 mars, une déclaration solennelle du Congrès de Vienne avait mis Napoléon hors la loi ; les gouvernements se refusaient à voir en lui autre chose qu'un « perturbateur du repos du monde. » C'était surtout un perturbateur des convoitises cyniques qui étaient en train de se satisfaire avec les dépouilles de la France.

L'Europe avait juré la mort de la France. « Le monde ne peut rester en paix, écrivait le Mercure Rhénan, tant qu'il existera un peuple français. » La coalition était sous les armes, elle pouvait disposer de plus d'un million d'hommes, Anglais, Prussiens, Autrichiens, Russes ; c'était l'Europe tout entière qui se ruait à l'assaut de la France, pour la curée suprême.

Deux armées de première ligne étaient prêtes à pénétrer en France par la frontière de la Belgique. Quatre-vingt-treize mille Anglo-Hollandais arrivaient par Anvers ; ils avaient Namur pour objectif. Cent seize mille Prussiens arrivaient par Aix-la-Chapelle ; ils devaient remonter la Meuse et gagner aussi Namur. Wellington commandait la première armée, Blûcher la seconde. Celui-ci avait déjà justifié en 1814 son surnom de Vorw'àrts, « En avant ; » celui-là allait mériter son surnom de Iron Duke, de « duc de Fer. » Ces deux armées constituaient simplement les armées de première ligne, celles qui avaient été prêtes tout de suite; derrière elles l'Europe en armes était en train de mobiliser toutes ses réserves.

• LE PLAN DE NAPOLÉON, v^ Napoléon avait décidé de frapper un coup de tonnerre. C'était dans la nature même de son génie, et il est certain que

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