‹ NapoléonChapitre 10 sur 39 · Léon Gozlan, Balzac chez lui...; p · texte numérisé non relu

Léon Gozlan, Balzac chez lui...; p

28 NAPOLÉON DANS l/(EUVRE DE BALZAC

avoir retenu longtemps Balzac. Le 2 juillet 1832, il écrit à un ami : « Je prépare un grand ouvrage intitulé La Bataille1. » Cette bataille est celle de Dresde, et, de 1832 à 1843, on en verra revenir plusieurs fois le sujet dans la correspondance du romancier. Dresde! La furieuse et horrifique journée, le champ couvert de moissons foulées, de vingt mille cadavres prussiens, soixante pièces d'artillerie capturées, mille caissons saisis. Schwarzenberg en fuite et Moreau éventré d'un boulet français ! Dresde, avec la Moskowa et Waterloo, condense tout l'horrible, et sauvagement magnifique, tableau de la guerre. Son chant était digne de Balzac. « Songe donc, disait-il à sa mère, que j'ai trois cents pages de manuscrit à faire, à penser, à écrire pour La Bataille- ! » Et quel labeur! « Je travaille à La Bataille de huit heures à quatre heures du matin3, » car, « avant tout il faut que La Bataille paraisse4. » Les jours passent, l'œuvre avance. « J'espère, mande-t-il à Mme Balzac, t'envoyer tout le manuscrit de La Bataille et Les Chouans corrigés, pour Marne, par une occasion, le 1er octobre5. »

1. A Mme Zulma Carraud, à Angoulême; Sache, 2 juillet 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 119.

2. A Mme de Balzac, à Paris; Sache, juillet 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 119.

3. A Mme de Balzac, à Paris; Angoulême, 19 juillet 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 122.

4. A Mme de Balzac, à Paris; Angoulême, 21 août 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 130.

5. A Mme de Balzac, à Paris; Angoulême, 22 août 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 132.

NAPOLÉON DANS l'œUVRE DE BALZAC 29

Et cinq jours plus tard : « Il est probable que je ferai le tour de la Suisse à pied, après toutefois avoir publié La, Bataille1. » Cependant, voici qui prouve, que de juillet à septembre, l'œuvre a été à peine ébauchée. C'est toujours à sa mère que Balzac écrit : « J'ai commencé La Bataille et je vais continuer sans arrêt, de manière à pouvoir t'envoyer le manuscrit du 25 au 30 de ce mois.... La Bataille finie j'irai à Genève et à la Grande-Cliartreuse2. » Voilà qui va bien : u La Bataille est commencée3. » Balzac établit que le manuscrit lui rapporta 2.000 francs4 ou J .800 francs5. « Dans les premiers jours d'octobre La Bataille sera finie6. » Elle est destinée à un M. Dieulouard, lequel, toutefois, n'aura point le manuscrit s'il « n'en paye intégralement le prix7. » Mais ses amis s'inquiètent du manuscrit. Il les rassure : « Soyez tranquilles, La Bataille va paraître8. »

1. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 27 avril 1832. — H. de Balzac, Correspondance...', p. 135.

2. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 1er septembre 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 138.

3. A Mme Zulma Carraud, à Angoulême; Aix, septembre 1832. — II. de Balzac, Correspondance...; p. 1 il.

4. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 1er septembre 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 13!J.

5. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 30 septembre 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 132.

6. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 22 septembre 1832. — H. de Balzac, Correspondance...; p. M !.

7. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 22 septembre 1832. — H. de Balzac, Correspondance... ; p. 143.

8. A Mme Zulma Carraud, à Angoulême; Aix, 23 septembre 1832. — II. de Balzac, Correspondance...; p. 1 17.

Pour en adresser le manuscrit il attend « la réponse de M. Dieulouard1. » Cependant, le travail n'est point activé encore : « La Bataille sera bientôt prête.... Sauf un cas imprévu je retournerai en Touraine par un joli chemin, pour la fin d'octobre. C'est là que je corrigerai La Bataille*. » A la vérité, Balzac n'a pas encore écrit, en ce moment, la première ligne de son livre, et l'aveu c'est lui-même qui le fait à Mme Hanska, à la fin de janvier 1833. Dans cette lettre il donne de longs détails sur l'œuvre :

La Bataille viendra après Le Médecin de campagne, ce livre dont je vous parle, et n'y a-t-il pas 'de quoi frémir si je vous dis que La Bataille est un livre impossible? Là, j'entreprends de vous initier à toutes les horreurs, à toutes les beautés d'un champ de bataille, c'est Essling, Essling avec toutes ses conséquences. Il faut que, dans son fauteuil, un homme froid voie la campagne, les accidents de terrain, les masses d'hommes, les événements stratégiques, ie Danube, les ponts, admire les détails et l'ensemble de cette lutte, entende l'artillerie, s'intéresse à ces mouvements d'échiquier, voie tout, sente, dans chaque articulation de ce grand corps, Napoléon, que je ne montrerai pas, ou que je laisserai voir, le soir, traversant, dans une barque, le Danube! Pas une tète de femme, des canons, des chevaux, deux armées, des uniformes. A la première page le canon gronde, il se tait à la dernière. Vous lirez à travers la fumée, et, le livre fermé, vous devez avoir tout vu, intuitivement, et vous rappeler la bataille comme si vous y aviez assisté.

1. A Mme du Balzac, à Paris; Annecy, !) octobre 1832. — II. de Balzac, Correspondance...; \>. 157.

2. A Mme de Balzac, à Paris; Genève, Ki octobre 1X32. — II. de Bakac, Correspondance...; p. 158.

NAPOLÉON DANS l'œUVRE DE BALZAC 31

Voici trois mois que je me mesure avec cette œuvre, cette ode en deux volumes, et que, de toutes parts, on me crie impossible ' !

Il n'est plus question pour lui, on le voit, de Dresde. Désormais sa bataille sera celle d'Essling et celle de Wagram, et, comme par-devant, il continuera à s'illusionner sur cet énorme sujet. Il projette d'aller en Autriche : « A Vienne je ferai mes reconnaissances sur le Danube pour pouvoir mieux peindre la bataille de Wagram et le combat d'Essling, qui sont mon ouvrage de l'hiver prochain — Mais il faut que j'aille voir les pays parcourus par le prince Eugène dans sa marche d'Italie et à travers le Tyrol2. » L'été de 1834 venu, il espère encore : « J'ai bien besoin de voir Vienne. Il faut que j'aie exploré les champs de Wagram et d'Essling avant le mois de juin prochain. J'ai surtout bien besoin de gravures qui représentent les uniformes de l'armée allemande, et j'irai les chercher5. » Ce détail indique bien le souci documentaire de Balzac. Ce n'est point à tort qu'il pourra se flatter, plus tard, dans une note de son roman Les Paysans :

L'auteur prend ici la liberté de faire observer qu'il a dans son cabinet les uniformes de la République, de l'Empire,

1. A Mme Hanska; Paris, fin de janvier 1833. — II. de Balzac, Lettres à l'Etrangère,..; tome Ier, p. 7.

2. A Mme Hanska, à Florence; Paris, 10 mai 1834. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome Ier, p. 159.

3. A Mme Hanska, à Vienne; Paris, 25 avril 1831. — II. de Balzac, Lettres à. l'Etrangère... ; lome Ier, p. INli.

32 NAPOLÉON DANS l'œUVRE DE BALZAC

de la Restauration, la collection de tous les costumes militaires des pays que la France a eus pour alliés ou pour adversaires, et plus d'ouvrages sur les guerres de 1792 à 1815 que n'en possède tel maréchal de France.

En attendant, Essling continue à le préoccuper. « Je vous verrai sans doute à Vienne, écrit-il à Mme Hanska. J'ai bien solidement arrêté avec moimême d'y aller en mars, afin de pouvoir faire une reconnaissance des champs de batailles d'Essling et de Wagram1. » Impatient de partir, enfin, il avance la date de son voyage, le 26 janvier 1835, il espère que, dans quarante jours, il sera « dans la malle de Strasbourg. Je verrai Vienne, le Danube, les champs de Wagram, l'île Lobau2. » Mais il lui faut finir Séraphita. Dès qu'il en aura terminé : « Je cours à Vienne, voir le champ de bataille d'Essling0. » Puis, de nouveaux contretemps et « je retarderai mon voyage à Essling et Wagram jusqu'à la fin de Fêté4. » Voyage nécessaire d'ailleurs, car il sera « forcé d'aller prendre les mesures de La Bataille quand je serai à Wagram B. » Puis l'été se passa et les années.

1. A Mme Hanska, à Vienne; Paris, lu décembre 1834. — H. de Balzac, Lettres à V Etrangère...; tome 1er, p. 217.

2. A Mme Hanska, à Vienne ; Paris, 26 janvier 1835. — H. de Balzac, Lettres à V Etrangère...', tome Ier, p. 230.

3. A Mme Hanska, à Vienne; Paris, 10 février 1835. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome Ier, p. 232.

•1. A Mme Hanska. à Vienne; Paris, 1er mars 1835. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome Ier, p. 233.

5. A Mme Hanska, à Vienne; Paris, 11 mars 1835. — H. de Balzac, Lettres à V Etrangère...; tome Ier, p. 23G.

Bqnapakte au imnt d'Akcole.

Il ne va pas à Wagram; il ne pousse point jusqu'à Essling et c'est le silence dans ses correspondances sur La Bataille. Il paraît avoir abandonné l'œuvre rêvée avec un si fervent et si durable enthousiasme. Mais, en 1839, Stendhal publie la fausse et admirable description de Waterloo de La Chartreuse de Parme, « le plus beau livre qui ait paru depuis cinquante ans, » dit Balzac1. A le lire, le regret le prend de cette bataille laissée là par lui. Il écrit à Stendhal :

J'ai déjà lu dans Le Constitutionnel un article tiré de La Chartreuse qui m'a fait commettre le péché d'envie. Oui, j'ai été saisi d'un accès de jalousie à cette superbe et vraie description de bataille que je rêvais pour les Scènes de la vie militaire, la plus difficile portion de mon œuvre; et ce morceau m'a ravi, chagriné, enchanté, désespéré. Je vous le dis naïvement. C'est fait comme Borgognone et Wouwermans, Salvator Rosa et Walter Scott2.

Enfin, en 1843, il a l'occasion de passer à Dresde. Cependant, il remet son pèlerinage à Wagram à l'année prochaine. D'ici là « le théâtre de la bataille et les défilés de Kulm ne changeront pas3. » Oui, oui, mais lui?... Et l'année prochaine?... C'en est donc fait. Il n'ira point évoquer les morts de la revue

1. A Mme Hanska, à Wierzcbownia (Ukraine); Aux Jardies, Sèvres, 11 avril 1839. — ■ II. de Balzac, Lettres à V Etrangère...; tome Ier, p. 509.

2. A M. Beyle, à Paris ; Ville-d'Avray, 20 mars 1839. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 328.

3. A Mme Hanska, à Saint-Pétersbourg; Berlin, 11 octobre 1843. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome II, p. 190.

n jiiiumMWE— tmmam m

nocturne aux moissons mûres sous lesquelles ils gisent et, à la gloire de l'art français, il dérobera le chef-d'œuvre qu'on pouvait attendre de lui.

On conçoit que, conscient de sa valeur, Balzac ait songé quelquefois à faire un involontaire parallèle entre l'Empereur et lui. La chose était trop tentante, et surtout au regard de Mme Hanska, pour qu'il se dérobât à ce plaisir répété. ?dais sa correspondance et ses œuvres montrent que pour lui Napoléon était autre chose encore qu'un facile motif à comparaisons. A chaque instant le nom lui revient sous la plume, pour une pensée, pour un argument, pour un exemple. Il est pour lui l'étalon de la grandeur, de la sagesse, de l'ordre. Par lui il clôt toute discussion possible. Alpha. Oméga. De ces maximes, semées à travers ses lettres et ses papiers d'affaires, on pourrait faire un recueil, si lui-même ne s'était chargé de le faire. Il en est, cependant, qu'il n'a point recueilli. On en citera quelques-unes. « A latitude égale, l'insulaire l'emporte sur le continental. Que Napoléon ait été élevé en France, cela ne détruit pas son esprit insulaire1. » Dans ses lettres à Mme Hanska, — pour laquelle, à l'occasion, il cherchera un autographe de l'Empereur2, —

1. A Mme Zulma Carraud, à Angoulême; Paris, 1833. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 166.

2. A Mme Hanska, à Kiew; Paris, 1er mai 1836. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome Ier, p. 325.

la citation du nom est fréquente. Pour réussir en affaires, il faut être purement et simplement ou financier, ou homme du monde, ou homme d'affaires, non les deux à la fois, car « quand Napoléon était à Essling il n'était pas en Espagne1. » Il vante le Gode : « Vous vous plaignez des divorces en Pologne, tandis que nous faisons ici tous nos efforts pour faire réintégrer l'admirable titre du divorce dans le Gode civil, tel que Napoléon l'avait fait combiner, qui satisfaisait à tous les malheurs sociaux sans laisser prise au libertinage, au changement, au vice ou à la passion. C'est la seule institution qui puisse rendre les mariages heureux2. » Il va à Arcis-sur-Aube contempler « ces lieux mémorables où l'Empereur a combattu et la maison où Danton est né3. » Il pousse même en Corse, pour des affaires financières singulièrement curieuses, et en rapporte un croquis pittoresque, documenté, et j'ajoute, faux :

Je suis allé voir la maison où est né Napoléon, et c'est une pauvre baraque. D'ailleurs j'y ai rectifié plusieurs erreurs. Son père était uu propriétaire énormément riche,

1. A MmeHanska, à Wierzchownia (Ukraine); Chaillot, 20- 22 janvier 1838. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome Ier, p. 453.

2. A Mme Hanska, à Wierzchownia (Ukraine) ; Aux Jardies, Sèvres, 15 novembre 1838. — II. de Balzac, Lettres à VEtrangère...; tome I"r, p. 502, 503.

3. A Mme Hanska à Wierzchownia (Ukraine) ; Passy, 12 juillet 1812. — II. de Balzac, Lettres à l'Etrangère... ; tome II, p. 54.

et non un huissier, comme le disent plusieurs biographies menteuses. Puis, quand il est arrivé à Ajaccio. à son retour d'Egypte, au lieu d'avoir été reçu par ces acclamations dont parlent les historiens, et d'y avoir obtenu ce triomphe général, il a été canonné, sa tète mise à prix et on m'a montré la petite plage où il a débarqué. Il a dû la vie au courage et au dévouement d'un paysan qui l'a emmené dans les montagnes, dans une retraite inaccessible. C'est le neveu du maire d'Ajaccio qui l'a mis au ban, qui m'a raconté ces détails. Une fois Premier Consul, le paysan est venu le voir. Napoléon lui a demandé ce qu'il voulait. Le paysan lui a demandé un des biens de son père, nommé Le Pantano, et ce bien valait un million. Napoléon le lui a donné. Les fils de ce paysan sont aujourd'hui tous des plus riches. Napoléon avait donné les biens de son père aux Ramolino, sa famille maternelle; il n'en avait pas le droit. Les Bonaparte n'ont rien dit; pendant sa puissance, ils ont tout accepté de lui. Depuis sa mort, et dernièrement, ils ont intenté un procès pour répéter' ces biens aux Ramolino2.

J'ouvre une parenthèse pour souligner l'invraisemblance matérielle du conte fait à Balzac par le facétieux neveu du maire d'Ajaccio. Tous les témoignages des contemporains sont là pour le contredire. Pour ce qui est delà richesse de la famille Bonaparte, elle est extrêmement contestable, et malgré l'absence de chiffres précis, on peut assurer que Balzac l'exagère ici manifestement. De même pour la relâche de Bonaparte en Corse en l'an VIII.

Page 1