‹ NapoléonChapitre 12 sur 39 · BALZAC · texte numérisé non relu

BALZAC

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Gonstant-Cyr-Melchior, baron de Canalis, est poète et chef de l'Ecole angélique. Balzac l'a fait député, ministre, pair de France, membre de l'Académie française, commandeur de la Légion d'honneur. C'est une belle intelligence, et, de même qu'en d'Arthez, on retrouve quelque chose de Balzac en lui. On peut donc croire qu'en lui faisant faire, à une soirée chez Mlle des Touches, dans Autre étude de femme, l'apologie de Napoléon, le romancier a voulu exprimer par lui son sentiment sur l'Empereur. Ce sentiment est enthousiaste et de vibrante ferveur. A ce recueil il peut servir de page liminaire, manière d'introduction éclatante aux éclatantes aventures auxquelles Balzac mêlera le nom et l'image de Napoléon.

— D'après le programme que vous venez de nous

1. Fragment tiré d A ulre élude de femme [Scènes de lu rie privée).

tracer, dit Mlle des Touches à Emile Blondet, où classeriez-vous la femme auteur? Est-ce une femme comme il faut?

— Quand elle n'a pas de génie, c'est une femme comme il n'en faut pas, répondit Emile Blondet, en accompagnant sa réponse d'un regard fin qui pouvait passer pour un éloge adressé franchement à Camille Maupin. Cette opinion n'est pas de moi, mais de Napoléon, ajouta-t-il.

— Oh! n'en voulez pas à Napoléon, dit Canalis en laissant échapper un geste emphatique, ce fut une de ses petitesses d'être jaloux du génie littéraire, car il a eu des petitesses. Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon? Un homme qu'on représente les bras croisés, et qui a tout fait! qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs; singulier génie qui a promené partout la civilisation armée sans la fixer nulle part ; un homme qui pouvait tout faire, parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté, domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des boulets; un homme qui avait dans la tète un code et une épée, la parole et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute; politique bizarre qui jouait les hommes à poignées par économie, et qui respecta trois têtes : celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé l'Empire français, et qui paraissaient

peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par un rare privilège, la nature avait laissé un cœur dans son corps de bronze; homme rieur et bon à minuit entre des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à fouetter l'eau de son bain! Hypocrite et généreux, aimant le clinquant et simple, sans goût et protégeant les arts; malgré ces antithèses, grand en tout par instinct ou par organisation; César à vingt-cinq ans, Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père- Lachaise, bon père et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des empires, des rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France? Et, après nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation, il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, tout pensée et tout action, comprenait Desaix et Fouché !

(Racontée dans une grange par un vieux soldat).

Le commandant Genestas, désireux de faire faire une cure de grand air à son fils d'adoption, est allé trouver le docteur Benassis, lequel, doué d'un zèle apostolique, a ressuscité un village mort et abandonné, non loin de Grenoble. Benassis fait au commandant les honneurs de ce coin de France inconnu, et, après lui avoir fait admirer les progrès réalisés par son industrieux génie et son exemplaire charité dans la vie matérielle du village, le mène, le soir venu, dans une grange, où, pour occuper la veillée, un vieux grognard conte aux paysans la légende de l'Empereur. Ce morceau, dont la paternité a été contestée à Balzac2, est cependant l'un de ses plus purs chefs-d'œuvre.

1. Fragment tiré du Médecin do campagne (Scènes de la vie de campagne).

2. « On connaît la très curieuse histoire de Napoléon Ier que Balzac a intercalé dans son roman Le médecin de campagne, et qui est racontée, dans une veillée de village, par un des personnages. Yoiei ce qu'on lit à ce propos dans un livre d'Elie Berthet, Histoire des uns et des autres; Paris, Dentu, 1878, p. 75 : « Parmi les scènes parlées de Henry Monnier, se trouvait une Histoire de Xapoléon racontée dans une veillée, petit chef-d'œuvre de naïveté militaire. Balzac lavait entendu, et, un beau jour, il vint prier l'artiste de la répéter pour lui seul.

Dès sa parution il eut un retentissement extraordinaire. « L'Europe littéraire a cité la vie de Napoléon racontée par un soldat de la garde impériale, dans une grange, à des paysans, écrit le romancier à Mme Hanska. Bahl voici des spéculateurs qui, depuis huit jours, me volent, l'impriment sans ma permission, et voici vingt mille exemplaires de ce fragment vendus. Je pourrais faire sévir la justice, mais c'est indigne de moi. Ils ne disent ni mon nom ni celui de mon œuvre; ils m'assassinent et se taisent, ils me volent ma gloire et mon pécule, à moi, pauvre! Vous lirez un jour ce gigantesque morceau, qui fait pleurer les plus insensibles, et que cent journaux ont reproduit. Des amis m'ont dit que, d'un bout a l'autre de la France, il y a eu un cri d'admiration. Que sera-ce donc pour l'œuvre entière1 ! » L'œuvre entière fut écrite en trois jours et trois nuits2. « Ce livre, disait encore Balzac, vaut, à mon sens, plus que des lois et des batailles gagnées3. » En 1832 et en 1842, des éditions spéciales furent faites de ce récit, avec vignettes, voire avec un autre titre, comme : Dialogue d'un vieux (/renâcliez* de la Garde Impériale surnommé Le San^-PeurK Après le Napoléon des aristocrates, salué par Canalis, voici le Napoléon du peuple, loué par un grognard. Mais, dans

Monnier s'y prêta sans défiance, cl, quelques mois plus tard, ce récit était reproduit presque mot pour mot, dans un des plus beaux romans de Balzac, Le médecin do campagne. » Il paraît même, toujours d'après Elie Berthet, que Henry Monnier ne pardonna jam>; Izac ce plagiat éhonté. » — Communication de M. Albert (Zvm.,Intermédiaire des chercheurs et curieux, n° 1322, 20 mars 1912, col. .

1. A Mme Hanska, à Neuchâtel; '.'.iris, 1"- août 1833. — II. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome Ier, p. 2!).

2. A Mme de Balzac, à Paris; Aix, 23 septembre 1832. — II.de Balzac, Correspondance...; p. 1

3. A Mme Zulma Carraud, ;'i Angoulême; Paris, 2 août 1833. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 17!).

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