‹ NapoléonChapitre 18 sur 39 · Maire de Cinq-Cygne Aulx · texte numérisé non relu

Maire de Cinq-Cygne Aulx

— Comme mille autres que je rencontre dans Paris, répondit Talleyrand.

— Je crois, répliqua Malin, que vous n'avez point rencontré ceux-ci, car ils sont cachés, dans la forêt de Nodesme, et s'y croient chez eux.

Il se garda hien de dire au premier consul et à Fouché les paroles auxquelles il avait dû la vie ; mais, en s 'appuyant des rapports laits par Corentin1, il convainquit le conseil de la participation des quatre gentilshommes au complot de MM. de Rivière et de Polignac, en leur donnant Michu pour complice. Le préfet de police conlirma les assertions du sénateur.

— Mais comment ce régisseur aurait-il su que la conspiration était découverte, au moment où l'Empereur, son conseil et moi, nous étions les seuls qui eussent ce secret? demanda le préfet de police.

Personne ne fit attention à la remarque de Dubois.

— S'ils sont cachés dans une forêt et que vous ne les ayez pas trouvés depuis sept mois, dit l'Empereur à Fouché, ils ont bien expié leurs torts!

— Il suffit, dit Malin, effrayé de la perspicacité du préfet de police, que ce soient mes ennemis pour que j'imite la conduite de Votre Majesté : je demande

1. Le personnage de Corentin, maître policier, favori de Fouché, n'est pas sorli de toutes pièces de l'imagination de Balzac. Il paraît avoir pris pour modèle l'homme qui mena avec une duplicité géniale l'intrigue de la conspiration de Pichegru : François-Xavier-Désiré Joliclerc, né le 28 avril 1770 à Bief-du-Fourg Jura), agent secret et particulier de Napoléon, mort maire de la commune de Collias, au château de Collias, dans le Gard, le 19 mars 1836.

donc leur radiation et nie constitue leur avocat auprès d'elle.

— Ils seront moins dan» creux pour vous réintégrés qu'émigrés, car ils auront prêté serment aux constitutions de l'Empire et aux lois, dit Fouché, qui regarda fixement Malin.

— En quoi menacent-ils M. le sénateur? dit Napoléon.

Talleyrand s'entretint pendant quelque temps à voix basse avec l'Empereur. La radiation et la réintégration de MM. de Simeuse et d'Hauteserre parut alors accordée.

— Sire, dit Fouché, vous pourrez encore entendre parler de ces gens-là.

Talleyrand, sur les sollicitations du duc île Grandlieu, venait de donner, au nom de ces messieurs, leur foi de gentilhomme, mot. qui exerçait des séductions sur Napoléon, qu'ils n'entreprendraient lien contre l'Empereur, et faisaient leur soumission sans arrière-pensée.

— MM. d'Hauteserre et de Simeuse ne veulent plus porteries armes contre la France après les derniers événements. Ils ont peu de sympathie pour le gouvernement impérial, et sont des gens que Votre Majesté devra conquérir ; mais ils se contenteront de vivre sur le sol français en obéissant aux lois, dit le ministre.

Puis il mit sous les yeux de l'Empereur une lettre qu'il avait reçue, et où ces sentiments étaient exprimés.

— Ce qui est si franc doit être sincère, dit l'Empereur en regardant Lebrun et Cambacérès. Avez-vous encore des objections? demanda-t-il à Fouché.

— Dans l'intérêt de Votre Majesté, répondit le futur ministre de la police générale, je demande à être chargé de transmettre à ces messieurs leur radiation, quand elle sera définitivement accordée, dit-il à haute voix.

— Soit, dit Napoléon en trouvant une expression soucieuse dans le visage de Fouché.

Ce petit conseil fut levé sans que cette affaire parût terminée : mais il eut pour résultat de mettre dans la mémoire de Napoléon une note douteuse sur les quatre gentilshommes.

« Sire, vous pourrez encore entendre reparler de ces gens-là! » avait dit Fouché. En effet, peu de temps après, dans des circonstances assez mystérieuses, Malin, comte de Gondreville, plus tard, acquéreur du château de Gondreville, ancien bien des Simeuse, fut enlevé. Comme MM. de Simeuse étaient, en raison de l'achat par Malin de Gondreville, soupçonnés d'avoir à son égard une haine sourde, ils furent nalurellementaccusés de cet enlèvement. Ils ne tardèrent pas à être arrêtés, en compagnie de Michu, ancien régisseur de Gondreville. passé au service de Mlle de Cinq- Cygne1.

1. Sous le nom de Malin, Balzac a, en réalité, peint l'enlèvement du sénateur Clément de Ris, en 1800. Sur cette affaire, voyez J.-X. Carré de Busserolle, La vérité et curieuses révélations sur V enlèvement du sénateur Clément de Bis et sur les procès des accusés à Tours et à Angers; Niort. 1900, in-18, et Charles P.inn. Un mystérieux enlèvement ; L'affaire Clément de Ris; 1800-1801; Pari-. 1910, in-18.

Un pareil attentat contre un membre de son Sénat excita la colère de l'Empereur, à qui l'on apprit l'arrestation des délinquants presque en même temps que la perpétration du délit et le résultat négatif des recherches. La forêt fouillée dans ses profondeurs, l'Aube et les départements environnants parcourus dans toute leur étendue, n'offrirent pas le moindre indice du passage ou de la séquestration du comte de Gondre ville. Le grand juge, mandé par Napoléon, vint, après avoir pris des renseignements auprès du ministre de la police, et lui expliqua la position de Malin vis-à-vis des Simeuse. L'Empereur, alors occupé de choses graves, trouva la solution de l'affaire dans les faits antérk-urs.

— Ces jeunes gens sont fous, dit-il. Un jurisconsulte comme Malin doit revenir sur des actes arrachés par la violence. Surveillez ces nobles pour savoir comment ils s'y prendront pour relâcher le comte de Gondreville.

Il enjoignit de déployer la plus grande célérité dans une affaire où il vit un attentat contre ses institutions, un fatal exemple de résistance aux effets de la Révolution, une atteinte à la grande question des biens nationaux, et un obstacle à cette fusion des partis qui fut la constante préoccupation de sa politique intérieure. Enfin, il se trouvait joué par ces jeunes gens qui lui avaient promis de vivre tranquillement

— La prédiction de Fouchô s'est réalisée ! sYcria-t-il en se rappelant la phrase échappée deux ans auparavant à son ministre actuel de la police.

On ne peut pas se figurer, sous un gouvernement constitutionnel où personne ne s'intéresse à une chose publique aveugle et muette, ingrate et froide, le zèle qu'un mot de l'Empereur imprimait à sa machine politique ou administrative. Cette puissante volonté semblait se communiquer aux choses aussi bien qu'aux hommes. Une fois son mot dit, l'Empereur, surpris par la coalition de 1806, oublia l'affaire. Il pensait à de nouvelles batailles à livrer et s'occupait de masser ses régiments pour frapper un grand coup au cœur de la monarchie prussienne; mais son désir de voir faire prompte justice trouva un puissant véhicule dans l'incertitude qui affectait la position de tous les magistrats de l'Empire. En ce moment, Cambacérès, en sa qualité d'archichancelier, et le grand juge Régnier préparaient l'institution des tribunaux de première instance, des cours impériales et de la cour de cassation ; ils agitaient la question des costumes, auxquels Napoléon tenait tant et avec tant de raison; ils revisaient le personnel et recherchaient les restes des parlements abolis. Naturellement, les magistrats du département de l'Aube pensèrent que donner des preuves de zèle dans l'affaire de l'enlèvement du comte de Gondreville serait une excellente recommandation. Les suppositions de Napoléon devinrent alors des certitudes pour les courtisans et pour les masses.

La paix régnait encore sur le confinent, et l'admiration pour TEmpereur était unanime en France : il cajolait les intérêts, les vanités, les personnes, les

choses, enfin tout, jusqu'aux souvenirs. Cette entreprise parut donc à tout le monde une atteinte au bonheur public. Ainsi, les pauvres gentilshommes innocents furent couverts d'un opprobre général.

Les débats du procès n'apportèi'ent pas la lumière sur cette obscure intrigue. Quoique innocents de l'enlèvement de Malin, Michu et MM. de Simeuse furent condamnés, le premier à mort, les deux autres à vingt-quatre années de travaux forcés.

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