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Fragment lire de Adieu (Eludes philosophiques

toute la journée du 28 novembre 1812, le maréchal Victor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment celui des deux ponts construits sur la Bérésina qui subsistait encore. Cette arrière-garde s'était dévouée pour tâcher de sauver une effroyable multitude de traînards engourdis par le froid qui refusaient obstinément de quitter les équipages de l'armée. L'héroïsme de cette généreuse troupe devait être inutile. Les soldats qui affluaient par masses sur les bords de la Bérésina y trouvaient, par malheur, l'immense quantité de voitures, de caissons et de meubles de toute espèce que l'armée avait été obligée d'abandonner en effectuant son passage pendant les journées des 27 et 28 novembre. Héritiers de richesses inespérées, ces malheureux, abrutis par le froid, se logeaient dans les bivacs vides, brisaient le matériel de l'armée pour se construire des cabanes, faisaient du feu avec tout ce qui leur tombait sous la main, dépeçaient les chevaux pour se nourrir, arrachaient le drap ou les toiles des voitures pour se couvrir, et dormaient au lieu de continuer leur route et de franchir paisiblement pendant la nuit cette Bérésina qu'une incroyable fatalité avait déjà rendue si funeste à l'armée. L'apathie de ces pauvres soldats ne peut être comprise que par ceux qui se souviennent d'avoir traversé ces vastes déserts déneige, sans autre boisson que la neige, sans autre lit que la neige, sans autre perspective qu'un horizon de neige, sans autre aliment que la neige ou quelques betteraves gelées, quelques poignées de fa-

rine ou de la chair de cheval. Mourants de faim, de soif, de fatigue et de sommeil, ces infortunés arrivaient sur une plage où ils apercevaient du bois, des feux, des vivres, d'innombrables équipages abandonnés, des bivacs, enfin toute une ville improvisée. Le village de Studzianka avait été entièrement dépecé, partagé, transporté des hauteurs dans la plaine. Quelque dolente et périlleuse que fût cette cité, ses misères et ses dangers souriaient à des gens qui ne voyaient devant eux que les épouvantables déserts de la Russie. Enfin, c'était un vaste hôpital qui n'eut pas vingt heures d'existence. La lassitude de la vie ou le sentiment d'un bien-être inattendu rendaient cette masse d'hommes inaccessible à toute pensée autre que celle du repos. Quoique l'artillerie de l'aile gauche des Russes tirât sans relâche sur cette masse qui se dessinait comme une grande tache, tantùtnoire, tantôt flamboyante, au milieu de la neige, ces infatigables boulets ne semblaient à la foule engourdie qu'une incommodité de plus. C'était comme un orage dont la foudre était dédaignée par tout le monde, parce qu'elle devait n'atteindre, çà et là, que des mourants, des malades ou des morts peut-être. A chaque instant, Jes traînards arrivaient par groupes. Ces espèces de cadavres ambulants se divisaient aussitôt et allaient mendier une place de foyer en foyer; puis, repoussés le plus souvent, ils se réunissaient de nouveau pour obtenir de force l'hospitalité qui leur était refusée. Sourds à la voix de quelques officiers qui leur prédisaient la mort pour le lendemain, ils

dépensaient la somme de courage nécessaire pour passer le fleuve à se construire un asile d'une nuit, à faire un repas souvent funeste ; cette mort qui les attendait ne leur paraissait plus un mal, puisqu'elle leur laissait une heure de sommeil. Ils ne donnaient le nom de mal qu'à la faim, à la soif, au froid. Quand il ne se trouva plus ni bois, ni feu, ni toile, ni abris, d'horribles luttes s'établirent entre ceux qui survenaient dénués de tout et les riches qui possédaient une demeure. Les plus faibles succombèrent. Enfin, il arriva un moment où quelques hommes, chassés par les Russes, n'eurent plus que la neige pour bivac, et s'y couchèrent pour ne plus se relever. Insensiblement, cette masse d'êtres presque anéantis devint si compacte, si sourde, si stupide, ou si heureuse peutêtre, que le maréchal Victor, qui en avait été l'héroïque défenseur, en résistant à vingt mille Russes commandés par Wittgenstein, fut obligé de s'ouvrir un passage, de vive force, à travers cette forêt d'hommes, afin de faire franchir la Bérésina aux cinq mille braves qu'il amenait à l'Empereur. Ces infortunés se laissaient écraser plutôt quede bouger, et périssaient en silence, en souriant à leurs feux éteints, et sans penser à la

France

A dix heures du soir seulement, le duc de Bellune se trouva de l'autre côté du fleuve. Avant de s'engager sur les ponts qui menaient à Zembin,il confia le sort de l'arrière-garde de Studzianka à Éblé, ce sauveur de tous ceux qui survécurent aux calamités de la Bérésina. Ce fut environ vers minuit que ce grand

général, suivi d'un officier de courage, quitta la petite cabane qu'il occupait auprès du pont, et se mit à contempler le spectacle que présentait le camp situé entre la rive de la Bérésina et le chemin de Borizof à Studzianka. Le canon des Russes avait cessé de tonner; des feux innombrables, qui, au milieu de cet amas de neige, pâlissaient et semblaient ne pas jeter de lueur, éclairaient çà et là des figures qui n'avaient rien d'humain. Des malheureux, au nombre de trente mille environ, appartenant à toutes les nations que Napoléon avait jetées sur la Russie, étaient là, jouant leur vie avec une brutale insouciance.

— Sauvons tout cela, dit le général à l'officier. Demain matin, les Russes seront maîtres de Studzianka. Il faudra donc brûler le pont au moment où ils paraîtront; ainsi, mon ami, du courage! Fais-toi jour jusqu'à la hauteur. Dis au général Fournier qu'à peine a-t-il le temps d'évacuer sa position, de percer tout, ce monde, et de passer le pont. Quand tu l'auras vu se mettre en marche tu le suivras. Aidé par quelques hommes valides, tu brûleras sans pitié les bivacs, les équipages, les caissons, les voitures, tout! Chasse ce monde-là sur le pont! Contrains tout ce qui a deux jambes à se réfugier sur l'autre rive. L'incendie est maintenant notre dernière ressource. Si Berthier m'avait laissé détruire ces damnés équipages, ce fleuve n'aurait englouti personne que mes pauvres pontonniers, ces cinquante héros qui ont sauvé l'armée et qu'on oubliera !

Le général porta la main à son front et resta silencieux. Il sentait que la Pologne serait son tombeau, et qu'aucune voix ne s'élèverait en faveur de ces hommes sublimes qui se tinrent dans l'eau, l'eau de la Bérésina! pour y enfoncer les chevalets des ponts. Un seul d'entre eux vit encore, ou. pour être exact, souffre dans un village, ignoré1! L'aide de camp partit. A peine ce généreux officier avait-il fait cent pas vers Studzianka, que le général Eblé réveilla plusieurs de ses pontonniers souffrants, et commença son œuvre charitable en brûlant les bivacs établis autour du pont, et obligeant ainsi les dormeurs qui l'entouraient à passer la Bérésina. Cependant, le jeune aide de camp était arrivé, non sans peine, à la seule maison de bois qui fût restée debout à Studzianka.

— Cette baraque est donc bien pleine, mon camarade? dit-il à un homme qu'il aperçut en dehors.

— Si vous y entrez, vous serez un habile troupier, répondit l'officier sans se détourner et sans cesser de démolir avec son sabre le bois de la maison.

— Est-ce vous, Philippe? dit l'aide de camp en reconnaissant au son de la voix l'un de ses amis.

— Oui... Ah! ah! c'est toi, mon vieux, répliqua M. de Sucy en regardant l'aide de camp qui n'avait, comme lui. que vingt-trois ans. Je te croyais de

1. Balzac fait allusion ici au pontonnier Gondriu, du Médecin de village. Le fragment XI, qui suit, lui est consacré.

l'autre côté de cette sacrée rivière. Viens-tu nous apporter des gâteaux et des confitures pour notre dessert? Tu seras bien reçu, ajoula-il en achevant de détacher i'écorce du bois qu'il donnait, en guise de provende, à son cheval.

— Je cherche votre commandant pour le prévenir, de la part du général Eblé, de filer sur Zembin. Vous avez à peine le temps de percer cette masse de cadavres que je vais incendier tout à l'heure afin de les faire marcher...

— Tu me réchauffes presque ! ta nouvelle me fait suer. J'ai deux amis à sauver! Ah! sans ces deux marmottes, mon vieux, je serais déjà mort ! C'est pour eux que je soigne mon cheval, et que je ne le mange pas. Par grâce, as-tu quelque croûte? Voilà trentre heures que je n'ai rien mis dans mon coffre, et je me suis battu comme un enragé, afin de conserver le peu de chaleur et de courage qui me restent.

— Pauvre Philippe, rien!... rien!... Mais votre général est là?...

— N'essaye pas d'entrer! Cette grange contient nos blessés. Monte encore plus haut! tu rencontreras, sur ta droite, une espèce de toit à porc, le général est ià ! Adieu, mon brave. Si jamais nous dansons la trénis sur un parquet de Paris....

Il n'acheva pas. la bise souffla dans ce moment avec une telle perfidie, que l'aide de camp marcha pour ne pas se geler et que les lèvres du major Philippe se glacèrent. Le silence régna bientôt. Il

n'était interrompu que par les gémissements qui partaient de la maison, et par le bruit sourd que faisait le cheval de M. de Sucy en broyant, de faim et de rage, l'écorce glacée des arbres avec lesquels la maison était construite. Le major remit son sabre dans le fourreau, prit brusquement la bride du précieux animal qu'il avait su conserver, et l'arracha, malgré sa résistance, à la déplorable pâture dont il paraissait friand.

— En route, Bichette! en route! Il n'y a que toi, ma belle, qui puisse sauver Stéphanie. Va, plus tard, il nous sera permis de nous reposer, de mourir, sans doute.

Philippe, enveloppé d'une pelisse à laquelle il devait sa conservation et son énergie, se mit à courir en frappant de ses pieds la neige durcie pour entretenir la chaleur. A peine le major eut-il fait cinq cents pas, qu'il aperçut un feu considérable à la place où, depuis Je matin, il avait laissé sa voiture sous la garde d'un vieux soldat. Une inquiétude horrible s'empara de lui. Comme tous ceux qui, pendant cette déroute, furent dominés par un sentiment puissant, il trouva, pour secourir ses amis, des forces qu'il n'aurait pas eues pour se sauver lui-même. Il arriva bientôt à quelques pas d'un pli formé par le terrain, et au fond duquel il avait mis à l'abri des boulets une jeune femme, sa compagne d'enfance et son bien le plus cher!

A quelques pas de la voiture, une trentaine de traînards étaient réunis devant un immense foyer qu'ils

entretenaient en y jetant des planches, des dessus de caissons, des roues et des panneaux de voitures. Ces soldats étaient, sans doute, les derniers venus de tous ceux qui, depuis le large sillon décrit par le terrain au bas de Studzianka jusqu'à la fatale rivière, formaient comme un océan de têtes, de feux, de baraques, une mer vivante agitée par des mouvements presque insensibles, et d'où il s'échappait un sourd bruissement, parfois mêlé d'éclats terribles. Poussés par la faim et par le désespoir, ces malheureux avaient probablement visité de force la voiture. Le vieux général et la jeune femme qu'ils y trouvèrent couchés sur des hardes, enveloppés de manteaux et de pelisses, gisaient en ce moment accroupis devant le feu. L'une des portières de la voiture était brisée. Aussitôt que les hommes placés autour du feu entendirent les pas du cheval du major, il s'éleva parmi eux un cri de rage inspiré par la faim.

— Un cheval! un cheval!....

Les voix ne formèrent qu'une seule voix.

— Retirez-vous ! gare à vous! s'écrièrent deux ou trois soldats en ajustant le cheval.

Philippe se mit devant sa jument en disant :

— Gredins ! je vais vous culbuter tous dans votre feu. Il y ades chevaux morts là-haut: allez les chercher!

— Est-il farceur, cet officier-là !... Une fois, deux fois, te déranges-tu? répliqua un grenadier colossal. Non? Eh bien ! comme tu voudras alors.

Un cri de femme domina la détonation. Philippe ne fut heureusement pas atteint; mais Bichette, qui avait succorfïbé, se débattait contée la mort; trois hommes s'élancèrent et l'achevèrent à coups de baïonnette.

— Cannibales! laissez-moi prendre la couverture et mes pistolets, dit Philippe au désespoir.

— Va pour les pistolets, répliqua le grenadier. Quanta la couverture, voilà un fantassin qui, depuis deux jours, n'a rien dans le fanal, et qui grelotte avec son méchant habit de vinaigre. C'est notre général....

Philippe garda le silence en voyant un homme dont la chaussure était usée, le pantalon troué en dix endroits et qui n'avait sur la tète qu'un mauvais bonnet de police chargé de givre. Il s'empressa de prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le foyer, et se, mirent à la dépecer avec autant d'adresse qu'auraient pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient miraculeusement enlevés et jetés sur des charbons. Le major alla se placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d'épouvante en le reconnaissant; il la trouva immobile, assise sur un coussin delà voiture et se chauffant; elle le regarda silencieusement, sans lui sourire. Philippe aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait confié la défense de la voiture; le pauvre homme était blessé. Accablé parle nombre, il venait de céder aux traînards qui l'avaient attaqué; mais, comme le chien qui a défendu jusqu'au

dernier moment Je dîner de son maître, il avait pris sa part du butin, et s'était fait une espèce de manteau avec un drap blanc. En ce moment, il s'occupait à retourner un morceau de jument, et le major vit sur sa figure la joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières, tombé depuis trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près de sa femme, et regardait d'un œil fixe ces flammes dont la chaleur commençait à dissiper son engourdissement. Il n'avait pas été plus ému du danger et de l'arrivée de Philippe que du combat par suite duquel sa voiture venait d'être pillée. D'abord Sucy saisit la main de la jeune comtesse, comme pour lui donner un témoignage d'affection et lui exprimer la douleur qu'il éprouvait de la voir ainsi réduite à la dernière misère; mais il resta silencieux près d'elle, assis sur un tas de neige qui ruisselait en fondant, et céda lui-même au bonheur de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure contracta malgré lui une expression de joie presque stupide, et il attendit avec impatience que le lambeau de jument donné à son soldat fut rôti. L'odeur de cette chair charbonnée irritait sa faim, et sa faim faisait taire son cœur, son courace et son amour. Il contempla sans colère les résultats du pillage de sa voiture. Tous les hommes qui entouraient le foyer s'étaient partagé les couvertures, les coussins, les pelisses, les robes, les vêlements d'homme et de femme appartenant au comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour voir si l'on pou-

vait encore tirer parti de la caisse. Il aperçut à la lueur des flammes l'or, les diamants, l'argenterie, éparpillés, sans que personne songeât à s'en approprier la moindre parcelle. Chacun des individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui avait quelque chose d'horrible, et ne faisait que ce qu'il jugeait nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures, décomposées par le froid, étaient enduites d'une couche de boue sur laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu'au bas des joues, un sillon qui attestait l'épaisseur de ce masque. La malpropreté de leur longue barbe rendait ces soldats encore plus hideux. Les uns étaient enveloppés dans des châles de femme ; les autres portaient des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons empreints de givre qui fondait; quelques-uns avaient un pied dans une botte et l'autre dans un soulier; enfin, il n'y avait personne dont le costume n'offrit une singularité risible. En présence de choses si plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n'était interrompu que par le craquement du bois, par les pétillements de la flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et, si l'un d'eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait. Ces logiciens sévères pensaient que, s'il n'était pas mort, la brûlure devait l'avertir de se mettre en un lieu

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plus commode. Si le malheureux se réveillait dans Le feu cl périssait, personne ne le plaignait. Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre insouciance par l'indifférence «les autres. La jeune comtesse eut deux l'ois ce spectacle et resta muet le. Quand les différents morceaux que Ton avait mis sur des charbons furenl eu ils. chacun satisfit sa faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble dégoûtante.

— Voilà la première fois qu'on aura vu trente fantassins sur un cheval! s'écria le grenadier qui avait abattu la jument.

Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l'esprit national.

Bientôt, la plupart de ces pauvres soldats se roulèrent dans leurs habits, se placèrent sur des planches, sur tout ce qui pouvait les préserver du contact de la neige, et dormirent, insoucieux du lendemain. Quand le major fut, réchauffé et qu'il eut apaisé sa faim, un invincible besoin de dormir lui appesantit les paupières. Pendant le temps assez court que dura son débat contre le sommeil, il contempla cette jeune femme qui, s'étant tourné la figure vers le feu pour dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front; elle était enveloppée dans une pelisse fourrée et clans un gros manteau de dragon; sa tète portait sur un oreiller taché de sang; son bonnet d'astracan, maintenu par un mouchoir noué sous le menton, lui préservait le visage du froid autant que cela était possible ; elle s'était cachée les pieds dans

le manteau. Ainsi roulée sur elle-rnème, elle ne ressemblait réellement à rien. Etait-ce la dernière des vivandières ? était-ce cette charmante femme, la gloire d'un amant, la reine des bals parisiens? Hélas! l'œil même de son ami le plus dévoué n'apercevait plus rien de féminin dans cet amas de linges et de haillons. L'amour avait succombé sous le froid -dans le cœur d'une femme. A travers les voiles épais que le plus irrésistible de tous les sommeils étendait sur les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux points. Les flammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible qui rugissait à trois pas d'une chaleur fugitive, tout était rêve. Une pensée importune effrayait Philippe :

— Nous allons tous mourir, si je dors! je neveux pas dormir, se disait-il.

Il dormait. Une clameur terrible et une explosion réveillèrent M. de Sucy après une heure de sommeil. Le sentiment de son devoir, le péril de son amie retombèrent sur son cœur. Il jeta un cri semblable à un rugissement. Lui et son soldat étaient seuls debout. Ils virent une mer de feu qui découpait devant eux, dans l'ombre de la nuit, une foule d'hommes, en dévorant les bivouacs et les cabanes ; ils entendirent des cris de désespoir, des hurlements ; ils aperçurent des milliers défigures désolées et de faces furieuses. Au milieu de cet enfer, une colonne de soldats se frayaient un chemin vers le pont, entre deux haies de cadavres.

— C'est la retraite de notre arrière-garde, s'écria le major. Plus d'espoir!

— J'ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie.

En se retournant, Sucy reconnut le jeune aide de camp à la lueur des flammes.

— Ah î tout est perdu, répondit le major. Ils ont mangé mon cheval.... D'ailleurs, comment pourraisje faire marcher ce stupide général et sa femme?

— Prenez un tison, et menacez-les !

— Menacer la comtesse ?...

— Adieu ! s'écria l'aide de camp. Je n'ai que le temps de passer celte fatale rivière, et il le faut : j'ai une mère en France!... Quelle nuit! Cette foule aime mieux rester sur la neige, et la plupart de ces malheureux se laissent brûler plutôt que de se le ver.... Il est quatre heures, Philippe ! Dans deux heures, les Russes commenceront à se remuer. Je vous assure que vous verrez la Bérésina encore une fois chargée de cadavres. Philippe, songez à vous! Vous n'avez pas de chevaux, vous ne pouvez pas porter la comtesse; ainsi, allons, venez avec moi, dit-il en le prenant par le bras.

— Mon ami, abandonner Stéphanie....

Le major saisit la comtesse, la mit debout, la secoua avec la rudesse d'un homme au désespoir, et la contraignit de se réveiller; elle le regarda d'un œil fixe et mort.

— Il faut marcher, Stéphanie, ou nous mourons ici !

Pour toute réponse, la comtesse essayait de se laisser aller à terre pour dormir. L'aide de camp saisit un tison et l'agita devant la figure de Stéphanie.

— Sauvons-la malgré elle! s'écria Philippe en soulevant la comtesse, qu'il porta dans la voiture.

Il revint implorer l'aide de son ami. Tous deux prirent le vieux général, sans savoir s'il était mort ou vivant, et le mirent auprès de sa femme. Le major lit rouler avec le pied chacun des hommes qui gisaient à terre, leur reprit ce qu'ils avaient pillé, entassa toutes les hardes sur les deux époux, et jeta dans un coin de la voiture quelques lambeaux rôtis de sa jument.

— Que voulez-vous donc faire ? lui dit l'aide de camp.

— La traîner ! répondit le major.

— Vous êtes fou !

— C'est vrai! s'écria Philippe en se croisant les bras sur la poitrine,

Il parut tout à coup saisi par une pensée de désespoir.

— Toi, dit-il en saisissant le bras valide de son soldat, je te la confie pour une heure ! Songe que tu dois plutôt mourir que de laisser approcher qui que ce soit de cette voiture.

Le major s'empara des diamants de la comtesse, les tint d'une main, tira de l'autre son sabre, se mit à frapper rageusement ceux des dormeurs qu'il jugeait devoir être les plus intrépides, et réussit à réveiller le grenadier colossal et deux autres hommes dont il était impossible de connaître le grade.

— Nous sommes flambés! leur dit-il.

— Je le sais bien, répondit le grenadier, mais ça m'est égal.

— Eh bien! mort pour mort, ne vaut-il pas mieux vendre sa vie pour une jolie femme, et risquer de revoir encore la France ?

— J'aime mieux dormir, dit un homme en se rou- Janl sur la neige, et si l,u me tracasses encore, major, je le fiche mon briquet dans le ventre!

— De quoi s'agit-il. mon officier? reprit le grenadier. Cet homme est ivre! C'est un Parisien, ça aime ses aises.

— Ceci sera pour toi, brave grenadier! s'écria le major en lui présentant une rivière de diamants, si tu veux me suivre et te battre comme un enragé. Les Russes sont à dix minutes d'ici ; ils ont des chevaux; nous allons marcher sur leur première batterie et ramener deux lapins.

— Mais \\>> sentinelles, major?

— L'un de nous trois..., dit-il au soldat. Il s'interrompit, regarda l'aide de camp :

— Vous venez, Hippolyte, n'est-ce pas?

Hippolvte consentit par un signe de tète.

— L'un de nous, reprit le major, se chargera de la sentinelle. D'ailleurs, ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes...

— Va. major, tu es un brave! Mais tu me mettras dans ton berlingot? dit le grenadier.

— Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut. — Si je succombais, Hippolyte, et toi grenadier, dit le

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major en s'adressant à ses deux compagnons, promettez-moi de vous dévouer au salut de la comtesse ?

— Convenu, s'écria le grenadier.

Us se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient si cruellement foudroyé la masse des malheureux gisant sur le bord de la rivière. Quelques moments après leur départ, le galop de deux chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait des volées qui passaient suf la tête des dormeurs; le pas des chevaux était si précipité, qu'on eût dit des maréchaux battant un fer. Le généreux aide de camp avait succombé.... Le grenadier athlétique était sain et sauf. Philippe, en défendant son ami, avait reçu un coup de baïonnette dans l'épaule; néanmoins, il se cramponnait aux crins du cheval, et le serrait si bien avec ses jambes, que l'animal se trouvait pris comme dans un étau.

— Dieu soit loué! s'écria le major en retrouvant son soldat immobile et la voiture à sa place.

— Si vous êtes juste, mon officier, vous me ferez avoir la croix. Nous avons joliment joué de la clarinette et du bancal, hein?

— Nous n'avons encore rien fait! Attelons les chevaux. Prenez ces cordes.

— Il n'y en a pas assez.

— Eh bien ! grenadier, mettez-moi la main sur ces dormeurs, et servez-vous de leurs chàlcs, de leur linge....

— Tiens, il est mort ce farceur-là! s'écria le

grenadier en dépouillant le premier auquel il s'adressa... Ah! c'te farce, ils sont morts !

— Tous?

— Oui tous! Il paraît que le cheval est indigeste quand on le mange à la neige.

Ces paroles firent trembler Philippe. Le froid avait redoublé.

— Dieu, perdre une femme que j'ai déjà sauvée vingt fois !

Le major secoua la comtesse en criant :

— Stéphanie! Stéphanie!

La jeune femme ouvrit les yeux.

— Madame, nous sommes sauvés!

— Sauvés, répéta-t-elle en retombant.

Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major, tenant son sabre de sa meilleure main, gardanl les guides de l'autre, armé de ses pistolets, monta sur un des chevaux, et le grenadier sur le second. Le vieux soldat, dont les pieds étaient gelés, avait été jeté en travers de la voiture, sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de sabre, les chevaux emportèrent l'équipage avec une sorte de furie dans la plaine, où d'innombrables difficultés attendaient le major. Bientôt il fut impossible d'avancer sans risquer d'écraser des hommes, des femmes et jusqu'à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger quand le grenadier les éveillait. En vain M. de Sucy chercha- t-il la route que l'arrière - garde s'était frayée naguère au milieu de cette masse d'hommes, elle s'était

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effacée comme s'efface le sillage du vaisseau sur la mer ; il n'allait qu'au pas, le plus souvent arrêté par des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.

— Voulez-vous arriver? lui dit le grenadier.

— Au prix de tout mon sang! au prix du monde entier ! répondit le major.

— Marche!... On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.

Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes, ensanglanta les roues, renversa les bivacs, en se traçant un double sillon de morts à travers ce champ de tètes. Mais rendons-lui la justice de dire qu'il ne se fit jamais faute de crier d'une voix tonnante :

— Gare donc, charognes!

— Les malheureux ! s'écria le major.

— Bah! ça ou le froid, ça ou le canon! dit le grenadier en animant les chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet.

Une catastrophe qui aurait dû leur arriver bien plus tôt, et dont un hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à coup les arrêter dans leur marche. La voiture versa.

— Je m'y attendais, s'écria l'imperturbable grenadier. Oh ! oh ! le camarade est mort.

— Pauvre Laurent! dit le major.

— Laurent! N'est-il pas du .')n chasseurs?

— Oui.

— C'est mon cousin.... Bah! la chienne de vie

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n'est pas assez heureuse pour qu'on la regrette, par le temps qu'il fait.

La voiture ne l'ut pas relevée, les chevaux ne furent pas dégagés sans une perte de temps immense, irréparable. Le choc avait été si violent, que la jeune comtesse, réveillée et tirée de son engourdissement par la commotion, se débarrassa de ses couvertures et se leva.

— Philippe, où sommes-nous? s'écria-t-elle d'une voix douce, en regardant autour d'elle.

— A cinq cents pas du pont. Nous allons pas.-er laBérésina. De l'autre côté de la rivière, Stéphanie, je ne vous tourmenterai plus, je vous laisserai dormir; nous serons en sûreté; nous gagnerons tranquillement. Vilna. Dieu veuille que vous ne sachiez jamais ce que votre vie aura coûté!

— Tu es blessé ?

— Ce n'est rien.

L'heure de la catastrophe était venue. Le canon des Russes annonça le jour. Maîtres de Studzianka, ils foudroyèrent la plaine; et, aux premières lueurs du matin, le major aperçut leurs colonnes se mouvoir et se former sur les hauteurs. Un cri d'alarme va du sein de la multitude, qui fut debout en un moment. Chacun comprit instinctivement son péril, et tous se dirigèrent vers le pont par un mouvement de vague. Les Russes descendaient avec la rapidité de l'incendie. Hommes, femmes, enfants, chevaux, tout marcha vers le pont. Heureusement, le major el la comtesse se trouvaienl encore éloignés de la

rive. Le général Eblé venait de mettre Je feu aux clievalets de l'autre bord. Malgré les avertissements donnés à ceux qui envahissaient cette planche de salut, personne ne voulut reculer. Non seulement le pont s'abîma chargé de monde, mais l'impétuosité du flot d'hommes lancés vers cette fatale berge était si furieuse, qu'une masse humaine fut précipitée clans les eaux comme une avalanche. On n'entendit pas un cri. mais comme le bruit sourd d'une énorme pierre qui tombe à l'eau ; puis la Bérésina fut couverte de cadavres. Le mouvement rétrograde de ceux qui se reculèrent dans la plaine pour échapper à cette mort fut si violent, et leur choc contre ceux qui marchaient en avant fut si terrible, qu'un grand nombre de gens moururent étouffés. Le comte et la comtesse de Vandières durent la vie à leur voiture. Les chevaux, après avoir écrasé, pétri une masse de mourants, périrent écrasés, foulés aux pieds par une trombe humaine qui se porta sur la rive. Le major et. le grenadier trouvèrent leur salut dans leur force. Ils tuaient pour n'être pas tués. Cet ouragan de faces humaines, ce flux et reflux de corps animés par un même mouvement eut pour résultat de laisser pendant . quelques moments la rive de la Bérésina déserte. La multitude s'était rejetée dans la plaine. Si quelques hommes se lancèrentà la rivière du haut de la berge, ce fut moins dans l'espoir d'atteindre l'autre rive, qui pour eux était la Francfij que pour éviter les déserts de la Sibérie. Le désespoir devint une éiride pour quelques gens hardis, lin officier

sauta de glaçon en glaçon jusqu'à l'autre bord; un soldat rampa miraculeusement sur un amas de cadavres et de glaçons. Cette immense population finit par comprendre que les Russes ne tueraient pas vingt mille hommes sans armes, engourdis, stupides. qui ne se défendaient pas, et chacun attendit son sort avec une horrible résignation. Alors, le major, son grenadier, le vieux général et sa femme restèrent seuls, à quelques pas de l'endroit où était le pont. Ils étaient là tous quatre debout, les yeux secs, silencieux, entourés d'une masse de morts. Quelques soldats valides, quelques officiers auxquels la circonstance rendait toute leur énergie, se trouvaient avec eux. Ce groupe assez nombreux comptait environ cinquante hommes. Le major aperçut à deux cents pas de là les ruines du pont fait pour les voitures, et qui s'était brisé l'ayant-veille.

— Construisons un radeau! s'écria-t-il.

A peine avait-il laissé tomber cette parole, que le groupe entier courut vers ces débris. Une foule d'hommes se mirent à ramasser des crampons de fer. à chercher des pièces de bois, des cordes, enfin tous les matériaux nécessaires à la construction du radeau. Une vingtaine de soldats et d'officiers armés formèrent une garde commandée par le major pour protéger les travailleurs contre les attaques désespérées que pourrait tenter la foule en devinant leur dessein. Le sentiment de la liberté qui anime les prisonniers et leur inspire des miracles ne peut pas se compa-

lii ikaiti: ni: lïussiiî.

rer à celui qui faisait agir en ce moment ces malheureux Français.

— Voilà les Russes ! voilà les Russes! criaient aux travailleurs ceux qui les défendaient.

Et les bois criaient, le plancher croissait de largeur, de hauteur, de profondeur. Généraux, soldats, colonels, tous pliaient sous le poids des roues, des fers, des cordes, des planches : c'était une image réelle de la construction de l'arche de Noé. La jeune comtesse, assise auprès de son mari, contemplait ce spectacle avec le regret de ne pouvoir contribuer en rien à ce travail ; cependant, elle aidait à faire des nœuds pour consolider les cordages. Enfin le radeau fut achevé. Quarante hommes le lancèrent dans les eaux de la rivière, tandis qu'une dizaine de soldats tenaient les cordes qui devaient servir à l'amarrer près de la berge. Aussitôt que les constructeurs virent leur embarcation flottant sur la Bérésina, ils s'y jetèrent du haut de la rive avec un horrible égoïsme. Le major, craignant la fureur de ce premier mouvement, tenait Stéphanie et le général par la main ; mais il frissonna quand il vit l'embarcation noire de monde et les hommes pressés dessus comme des spectateurs au parterre d'un théâtre.

— Sauvages! sécria-t-il, c'est moi qui vous ai donné l'idée de faire le radeau; je suis votre sauveur, et vous me refusez une place!

Une rumeur confuse servit de réponse. Les hommes, placés au bord du radeau, et armés de bâtons qu'ils appuyaient sur la berge, poussaient avec violence le

194 NAPOLÉON t'AM liALZAC

train de bois, pour le lancer vers l'autre boni et lui faire fendre les glaçons et les cadavres.

— Tonnerre de Dieu ! je vous fiche à l'eau si vous ne recevez pas le major et ses deux compagnons, s'écria le grenadier, qui leva son sabre, empêcha le départ, et fit serrer les rangs, malgré des cris horribles,

— Je vais tomber!... Je tombe! criaient ses compagnons. Partons! en avant!

Le major regardait d'un œil sec sa maîtresse, qui levait les yeux au ciel par un sentiment de résignation sublime.

— Mourir avec loi ! dit-elle.

Il y avait quelque chose de comique dans la situation des gens installés sur le radeau. (Quoiqu'ils fissent entendre des rugissements affreux, aucun deux n'osait résister au grenadier ; car ils étaient si pressés, qu'il suffisait de pousser une seule personne pour tout renverser. Dans ee danger, un capitaine essaya de se débarrasser du soldat, qui aperçut le mouvement hostile de l'officier, le saisit et le précipita dans l'eau en lui disant :

— Ali! ah! canard tu veux boire!... Va! — Voilà deux places! s'écria-t-il. Allons, major, jetez-nous votre petite femme, et venez! Laissez ce vieux roquentin, qui crèvera demain.

— Dépèchez-vous ! cria une voix composée de cent voix.

— Allons, major! Ils grognent, les autres, et ils ont raison.

LE PASSAGE Ui! LA BÉRÉSINA 195

Le comte de Vandières se débarrassa de ses haillons et se montra debout dans son uniforme dégénérai.

— Sauvons le comte, dit Philippe.

Stéphanie séria la main de son ami, se jeta sur lui et l'embrassa par une horrible étreinte.

— Adieu! dit-elle.

Ils s'étaient compris. Le comte de Vandières retrouva ses forces et sa présence d'esprit pour sauter dans l'embarcation où Stéphanie le suivit après avoir donné un dernier regard à Philippe.

— Major, voulez-vous ma place? Je me moque de la vie, s'écria le grenadier; je n'ai ni femme, ni enfant, ni mère...

— Je te les confie, cria le major en désignant le comte et sa femme.

— Soyez tranquille, j'en aurai soin comme de mon œil.

Le radeau fut lancé avec tant de violence vers la Hve opposé»- à celle où Philippe restait immobile, qu'en touchant terre la secousse ébranla tout. L.comte, qui était au bord, roula dans la rivière. Au moment où il tombait, un glaçon lui coupa la tète el la lança au loin, comme un boulet.

— Hein! major! cria le grenadier.

— Adieu! cria une voix de IVunne.

Philippe de Sucy tomba glacé d'horreur, accablé par le froid, par le regrel el pat la fatigue.

— Ma pauvre nièce était devenue folle, ajouta le médecin après un moment de silence. Ah! Monsieur, reprit-il en saisissant la main de M. d'Albon, combien la vie a été affreuse pour cette petite femme, si jeune, si délicate ! Après avoir été, par un malheur inouï, séparée de ce grenadier de la garde, nommé Fleuriot, elle fut traînée, pendant deux ans, à ta suite de l'armée, le jouet d'un tas de misérables. Elle allait, m'a-t-cn dit, pieds nus, mal vêtue, restait des mois entiers sans soins, sans nourriture; tantôt gardée dans les hôpitaux, tantôt chassée comme un animal. Dieu seul connaît les malheurs auxquels cette infortunée a pourtant survécu. Elle était dans une petite ville d'Allemagne, enfermée avec des fous, pendant que ses parents, qui la croyait morte, partageaient ici sa succession. En 1816, le grenadier Fleuriot la reconnut dans une auberge de Strasbourg où elle venait d'arriver après s'être évadée de sa prison. Quelques paysans racontèrent au grenadier que la comtesse avait vécu un mois entier dans une foret, et qu'ils l'avaient traquée pour s'emparer d'elle, sans pouvoir y parvenir. J'étais alors à quelques lieues de Strasbourg. En entendant parler d'une fille sauvage, j'eus le désir de vérifier les faits extraordinaires qui donnaient matière à des contes ridicules. Que devins-je en reconnaissant la comtesse? Fleuriot. m'apprit tout ce qu'il savait de cette déplo-

rable histoire. J'emmenai ce pauvre homme avec ma nièce en Auvergne, où j'eus le malheur de le perdre. Il avait un peu d'empire sur Mme de Vandières. Lui seul a pu obtenir d'elle qu'elle s'habillât. Adieu! ce mot qui, pour elle, est toute la langue, elle le disait jadis rarement. Fleuriot avait entrepris de réveiller en elle quelques idées; mais il a échoué, et n'a gagné que de lui faire prononcer un peu plus souvent cette triste parole. Le grenadier savait la distraire et l'occuper en jouant avec elle, et, par lui, j'espérais; mais

Le baron de Sucy entreprit de sauver Mme de Vandières. Dans une de ses propriétés, à Saint-Germain, il fit reconstituer, par une rivière factice, des chevalets de pont brûlés, des débris d'équipages, le paysage de la terrible scène de 1812. Des paysans armés de fusils figurèrent les Russes et les fuyards de la Grande Armée. Mme de Vandières emmenée endormie de l'Isle-Adam fut transportée à Saint-Germain dans un carrosse pareil à celui où, naguère, elle avait failli mourir. Et la tragique comédie fut jouée pour faire éclater une lueur d'intelligence dans ce pauvre cerveau en désordre.

Ainsi que ie colonel lavait calculé, Stéphanie traversa la plaine fictive de la Bérésina sur les neuf heures du matin, elle fut réveillé par une boîte qui partit à cent pas de l'endroit où la scène avait lieu. C'était un signal. Mille paysans poussèrent une effroyable clameur, semblable au hourra de désespoir qui allait épouvanter les Russes quand vingt mille traînards se virent livrés par leur faute à la

198 NAPOLÉON PAR 11ALZAC

mort ou à l'esclavage. A ce cri, à pe coup de canon, la comtesse sauta hors de sa voiture, courut avec une délirante angoisse sur la place neigeuse, vit les bivacs brûlés et le fatal radeau que l'on jetait dans une Bérésina glacée. Le major Philippe était là, faisant tournoyer son sabre sur la multitude. Mme de Vaudières laissa échapper un cri qui glaça tous les cœurs, et se plaça devant le colonel qui palpitait. Elle se recueillit, regarda d'abord vaguement cet étrange tableau. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, ses yeux eurent la lucidité dépourvue d'intelligence que nous admirons dans l'œil éclatant des oiseaux; puis elle passa la main sur son front avec l'expression dune personne qui médite, elle contempla ce souvenir vivant, cette vie passée traduite devant elle, tourna vivement la tète vers Philippe, et le vit! Un affreux silence régnait au milieu de la foule. Le colonel haletait et n'osait parler, le docteur pleurait. Le beau visage de Stéphanie se colora faiblement; puis, de teinte en teinte, elle finit par reprendre l'éclat d'une jeune tille étincelante de fraîcheur. Son visage devint d'un beau pourpre. La vie et le bonheur, animés par une intelligence flamboyante, gagnaient, de proche en proche comme un incendie. Un tremblement convulsif se communiqua des pieds au cœur. Puis ces phénomènes, qui éclatèrent en un moment, eurent comme un lien commun quand les yeux de Stéphanie lancèrent un rayon céleste, une flamme animée. Elle vivait, elle pensait! Elle frissonna,, de terreur peut-

être? Dieu déliait lui-même une seconde fois cette langue morte, et jetait de nouveau son feu dans cette âme éteinte. La volonté humaine vint avec ses torrents électriques et vivifia ce corps d'où elle avait été si longtemps absente.

— Stéphanie! cria le colonel.

— Oh ! c'est Philippe ! dit la pauvre comtesse. Elle se précipita dans les bras tremblants que le

colonel lui tendait, et l'étreinte des deux amants effraya les spectateurs. Stéphanie fondait en larmes. Tout à coup, ses pleurs se séchèrent, elle se cadavérisa comme si la foudre l'eût touchée, et dit d'un son de voix faible :

— Adieu, Philippe!... Je t'aime.... Adieu !

— Oh! elle est morte ! s'écria le colonel en ouvrant les bras.

Le vieux médecin reçut le corps inanimé de sa nièce, l'embrassa comme eut fait un jeune homme, l'emporta et s'assit avec elle sur un tas de bois. Il regarda la comtesse en lui posant sur le cœur une main débile et convulsivement agitée. Le cœur ne battait plus.

— C'est donc vrai? dit-il en contemplant tour à tour le colonel immobile et la figure de Stéphanie, sur laquelle la mort répandait cette beauté resplendissante, fugitive auréole, le gage peut-être d'un brillant avenir Oui, elle est morte.

— Ah! ce sourire! s'écria Philippe; voyez donc ce sourire! Est-ce possible?

— Elle est déjà froide!... répondit M. Fanjat.

M- de Sucy fit quelques pas pour s'arracher à ce spectacle, mais il s'arrêta, siffla l'air qu'entendait la folle, et, ne voyant pas sa maîtresse accourir, il s'éloigna d'un pas chancelant, comme un homme ivre, sifflant toujours, mais ne se retournant plus....

M. de Sucy ne put résister à ce dernier coup. A quelque temps, toutes ses espérances écroulées, il se brûla la cervelle.

Les sentinelles « le » voyaient toujours aller et venir.

(Vignette par A. Louent/, pour une édition romantique de l'Histoire de l'Empereur racontée dans une grange par un vieux soldat.)

\, -*tf +

Après l'effroyable tragédie de la Bérésina, voici un de ses héroïques et obscurs acteurs. Balzac a placé cette noble figure dans Le Médecin de campagne où abondent ces personnages de sublime et tranquille simplicité. Le docteur Benassis, en faisant les honneurs de son village au commandant Genestas, le lui présente au hasard d'une promenade.

— Je vous ai promis hier, dit Benassis à Genestas, en arrivant dans une petite gorge par laquelle les deux cavaliers débouchèrent dans la grande vallée, de vous montrer un des deux soldats qui sont revenus de l'armée après la chute de Napoléon. Si je ne me trompe, nous allons lo trouver à quelques pas d'ici recreusant une espèce de réservoir naturel où s'amassent les eaux clc la montagne, et que les atterrissements ont comblé. Mais, pour vous rendre cet homme intéressant, il faut vous raconter sa vie —

1. Fragment tiré 'du Médecin de campagne (Scènes de la vie de campagne).

Il a nom Gondrin: il a été pris par la grande réquisition de 1792, à Tàge de dix-huit ans, et incorporé dans l'artillerie. Simple soldat, il a fait les campagnes d'Italie sous Napoléon, l'a suivi en Egypte, est revenu d'Orient à la paix d'Amiens; puis, enrégimenté sous l'Empire dans les pontonniers de la garde, il a constamment servi en Allemagne. En dernier lieu, le pauvre ouvrier est allé en Russie.

— Nous sommes un peu frères, dit Genestas, j'ai fait les mêmes campagnes. Il a fallu des corps

de métal pour résister aux fantaisies de tant de climats différents! Le bon Dieu a, par ma foi. donné quelque brevet d'invention pour vivre à ceux qui sont encore sur leurs quilles après avoir traversé l'Italie, l'Egypte, l'Allemagne, le Portugal et la Russie !

— Aussi allez- vous voir un bon tronçon d'homme, reprit Benassis. Vous connaissez la déroute, inutile de vous en parler. Mon homme est un des pontonniers de la Bérésina ; il a contribué à construire le pont sur lequel a passé l'armée, et, pour en assujettir les premiers chevalets, il s'est mis dans l'eau jusqu'à mi-corps. Le général Eblé, sous les ordres duquel étaient les pontonniers, n'en a pu trouver que quarante-deux assez poilus, comme dit Gondrin, pour entreprendre cet ouvrage. Encore le général s'est-il mis à l'eau lui-même, en les encourageant, les consolant, et leur promettant à chacun mille francs de pension et la croix de légionnaire. Le premier homme qui est entré dans la Bérésina a eu la

jambe emportée par un gros glaçon, et l'homme a suivi sa jambe. Mais vous comprendrez mieux les difficultés de l'entreprise par les résultats : des quarante-deux pontonniers, il ne reste aujourd'hui que Gondrin. Trente-neuf d'entre eux ont péri au passage de la Bérésina, et les deux autres ont fini misérablement dans les hôpitaux de la Pologne. Ce pauvre soldat n'est revenu de Vilna qu'en 1814, après la rentrée des Bourbons. Le général Éblé, de qui Gondrin ne parle jamais sans avoir les larmes aux yeux, était mort. Le pontonnier, devenu sourd, infirme, et qui ne savait ni lire ni écrire, n'a donc plus trouvé ni soutien ni défenseur.... Arrivé à Paris en mendiant son pain, il y a fait des démarches dans les bureaux du ministère de la guerre pour obtenir, non les mille francs de pension promis, non la croix de légionnaire, mais la simple retraite à laquelle il avait droit après vingt-deux ans de service et je ne sais combien de campagnes; mais il n'a eu ni solde arriérée, ni frais déroute, ni pension. Après un an de sollicitations inutiles, pendant lequel il a tendu la main à tous ceux qu'il avait sauvés, le pontonnier est revenu ici désolé, mais résigné. Ce héros inconnu creuse des fossés à dix sous la toise. Habitué à travailler dans les marécages, il a, comme il le dit, l'entreprise des ouvrages dont ne se soucie aucun ouvrier. En curant les mares, en faisant des tranchées dans les prés inondés, il peut gagner environ trois francs par jour. Sa surdité lui donne l'air triste; il est peu causeur de son naturel, mais il est plein d'âme. Nous sommes

bons amis. Il dîne avec moi les jours de la bataille d'Austerlitz, de la fête de l'Empereur, du désastre de Waterloo, et je lui présente au dessert un napoléon pour lui payer son vin de chaque trimestre. Le sentiment de respect que j'ai pour cet homme est d'ailleurs partagé par toute la commune qui ne demanderait pas mieux que de le nourrir. S'il travaille, c'est par fierté. Dans toutes les maisons où il entre, chacun l'honore à mon exemple et l'invite à dîner. Je n'ai pu lui faire accepter ma pièce de vingt francs que comme portrait de l'Empereur. L'injustice commise envers lui l'a profondément affligé,, mais il regrette encore plus la croix qu'il ne désire sa pension. Une seule chose le console. Quand le général Éblé présenta les pontonniers valides à l'Empereur, après la construction des ponts, Napoléon a embrassé notre pauvre Gondrin, qui sans cette accolade serait peutêtre déjà mort; il ne vit que par ce souvenir et par l'espérance du retour de Napoléon; rien ne peut le convaincre de sa mort, et, persuadé que sa captivité est due aux Anglais, je crois qu'il tuerait, sous le plus léger prétexte, le meilleur des aldermen voyageant pour son plaisir.

— Allons! allons! s'écria Genestas en se réveillant de la profonde attention avec laquelle il écoutait le médecin, allons vivement, je veux voir cet homme !

Et les deux cavaliers mirent leurs chevaux au grand trot.

— L'autre soldat, reprit Benassis, est encore un de

206 SÀÊOLÉON PAU BALZAC

ers hommes de ferqui ont roulé dans les armées. Il a vécu comme vivent tous les soldats français, de balles, de coups, de victoires; il a beaucoup souffert et n'a jamais porté que des épauletles de laine. Son caractère est jovial; il aime avec fanatisme Napoléon qui lui a donné la croix sur le champ de bataille à Yaloutina. Vrai Dauphinois, il a toujours eu soin de se mettre en règle; aussi a-t-il sa pension de retraite et son traitement de légionnaire. C'est un soldat d'infanterie, nommé Goguelat, qui a passé dans la garde en 1812. 11 est, en quelque sorte, la femme de ménage de Gondrin1 . Tous deux demeurent ensemble chez la veuve d'un colporteur à laquelle ils remettent leur argent : la bonne femme les loge, les nourrit, les habille, les soigne comme s'ils étaient ses enfants. Goguelat est ici pic f on de la poste. En cette qualité, il est le diseur de nouvelles du canton, et l'habitude de les raconter en a fait l'orateur des veillées, le conteur en titre; aussi Gondrin le regarde-t-il comme un bel esprit, comme un malin. Quand Goguelat parle de Napoléon, le pontonnier semble deviner ses paroles au seul mouvement des lèvres. S'ils vont ce soir à ia veillée qui a lieu dans une de mes granges, et que nous puissions les voir sans être vus, je vous donnerai le spectacle de cette scène. Mais nous voici près de la fosse, et je n'aperçois pas mon ami le pontonnier.

1. C'est ce Goguelat qui, dans une grange, raconte l'histoire de 1 Empereur aux paysans du village du docteur Benassis. Cel épisode a été reproduit plus haut. Cf. fragment II.

UN PONTONNIÉtt DE LA BLKÉSINA 207

Le médecin et le commandant regardèrent attentivement autour deux, ils ne virent que la pelle, la pioche, la brouette, la veste militaire de Gondrin auprès d'un tas de boue noire; mais nul vestige de l'homme dans les différents chemins pierreux parlésquels venaient les eaux, espèces de trous capricieux presque tous ombragés par de petits arbustes.

— Il ne peut être bien loin. — Ohé! Gondrin! cria Benassis.

Genestas aperçut alors la fumée d'une pipe entre les feuillages d'un éboulis, et la montra du doigt au médecin qui répéta son cri. Bientôt le vieux pontonnier avança la tète, reconnut le maire et descendit par un petit sentier.

— Eh bien ! mon vieux, lui cria Benassis en faisant une espèce de cornet acoustique avec la paume de sa main, voici un camarade, un Egyptien qui t'a voulu voir.

Gondrin leva promptementla Lête vers Genestas, et lui jeta ce coup d'œil profond et investigateur que les vieux soldats ont su se donner à force de mesurer promptement leurs dangers. Après avoir vu le ruban rouge du commandant, il porta silencieusement le revers de sa main à son Iront.

— Si le petit tondu vivait encore, lui cria l'officier, tu aurais la croix et une belle retraite, car tu as sauvé la vie à tous ceux qui portent les épaulettes et qui se sont trouvés de l'autre côté tie la rivière le l'r octobre 1X12; mais, mon ami, ajouta le commandant en mettant pied à terre et lui prenant la main avec une

soudaine effusion de cœur, je ne suis pas ministre de la guerre.

En entendant ces paroles, le vieux pontonnier se dressa sur ses jambes après avoir soigneusement secoué les cendres de sa pipe et l'avoir serrée, puis il dit en penchant la tête :

— Je n'ai fait que mon devoir, mon officier, mais les autres n'ont pas fait le leur à mon égard. Ils m'ont demandé mes papiers! « Mes papiers?... leur ai-je dit, mais c'est le vingt-neuvième bulletin ! »

— Il faut réclamer de nouveau, mon camarade. Avec des protections, il est impossible aujourd'hui que tu n'obtiennes pas justice.

— Justice ! cria le vieux pontonnier d'un ton qui fît tressaillir le médecin et le commandant.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les deux cavaliers regardèrent ce débris des soldats de bronze que Napoléon avait triés dans trois générations. Gondrin était certes un bel échantillon de cette masse indestructible qui se brisa sans rompre. Ce vieil homme avait à peine cinq pieds, son buste et ses épaules s'étaient prodigieusement élargis; sa figure, tannée, sillonnée de rides, creusée, mais musculeuse, conservait encore quelques vestiges de martialité. Tout en lui avait un caractère de rudesse : son front semblait être un quartier de pierre; ses cheveux, rares et gris, retombaient faibles, comme si déjà la vie manquait à sa tête fatiguée; ses bras, couverts de poils aussi bien que sa poitrine, dont une partie se voyait par l'ouverture de sa chemise grossière, annonçaient une force

extraordinaire. Enfin il était campé sur ses jambes presque torses comme sur une base inébranlable.

— Justice? répéta-t-il, il n'y en aura jamais pour nous autres ! Nous n'avons point de porteurs de contraintes pour demander notre dû. Et, comme il faut se remplir le bocal, dit-il en se frappant l'estomac, nous n'avons pas le temps d'attendre. Or, vu que les paroles des gens qui passent leur vie à se chauffer dans les bureaux n'ont pas la vertu des légumes, je suis revenu prendre ma solde sur le fonds commun, dit-il en frappant la boue avec sa pelle.

— Mon vieux camarade, cela ne peut pas aller comme ça ! Je te dois la vie et je serais ingrat si je ne te donnais un coup de main! Moi, je me souviens d'avoir passé sur les ponts delaBérésina, je connais de bons lapins qui en ont aussi la mémoire toujours fraîche, et ils me seconderont pour te faire récompenser par la patrie comme tu le mérites.

— Ils vous appelleront bonapartiste ! Ne vous mêlez pas de cela, mon officier. D'ailleurs, j'ai filé sur les derrières, et j'ai fait ici mon trou comme un boulet mort. Seulement, je ne m'attendais pas, après avoir voyagé sur les chameaux du désert et avoir bu un verre de vin au coin du feu de Moscou, à mourir sous les arbres que mon père a plantés, dit-il en se remettant à l'ouvrage.

— Pauvre vieux, dit Genestas. A sa place, je ferais comme lui ; nous n'avons plus notre père. — Monsieur, dit-il à Benassis, la résignation de cet homme me cause une tristesse noire; il ne sait pas

combien il m'intéresse, et va croire que je suis un de ces gueux dorés insensibles aux misères du soldat. Il revint brusquement, saisit le pontonnier par la main et lui cria dans l'oreille :

— Par la croix que je porte, et qui signifiait autrefois honneur, je jure de faire tout ce qui sera humainement possible d'entreprendre pour t'obtenir une pension, quand je devrais avaler dix refus de ministre, solliciter le roi, le dauphin et toute la boutique!

En entendant ces paroles, le vieux Gondrin tressaillit, regarda Genestas et lui dit :

— Vous avez donc été simple soldat?

Le commandant inclina la tète. A ce signe, le pontonnier s'essuya la main, prit celle de Genestas, la lui serra par un mouvement plein d'àme, et lui dit :

— Mongénéral, quand je me suis mis à l'eau, là-bas, j'avais fait à l'armée l'aumône de ma vie; donc, il y a eu gain, puisque je suis encore sur mes ergots. Tenez, voulez-vous voir le fond du sac? Eli bien, depuis que l'autre a dégommé, je n'ai plus goût à rien. Enfin ils m'ont assigné ici, ajouta-t-il gaiement en montrant la terre, vingt mille francs à prendre, et je m'en paye en détail, comme dit c't autre !

— Allons, mon camarade, dit Genestas, ému par la sublimité de ce pardon, tu auras du moins ici la seule chose que tu ne puisses pas m'empôcher de te donner.

Le commandant se frappa le cœur, regarda le pontonnier pendant un moment, remonta sur son cheval et continua de marcher à coté de Benassis.

Des spectacles de l'Empire, le plus populaire fut, certes, toujours, celui des revues de Napoléon à Paris. Balzac a-t-il vu quelqu'une d'elles? C'est chose possible. En 1813 il avait quatorze ans. En tout cas, la description qu'il en a laissée pourrait être, par la précision des détails, la vigueur de l'ensemble, le témoignage oculaire d'un spectateur. Il a placé la revue qui ouvre La, Femme de trente ans, le dimanche 11 avril 1813, treizième dimanche de l'année. A la vérité, c'était le quinzième dimanche2. Il est une autre erreur encore dans cette précision, c'est que le 11 avril l'Empereur était à Saint- Gloud, et qu'il ne passa de revue ni ce dimanche, ni ceux qui le précédèrent ou le suivirent3. Mais ce qu'on demande au romancier c'est l'intensité de la vision, la puissance de l'évocation. Il n'y a pas à le chicaner sur des dates.

1. Fragment tiré de La Femme de /r<v//,> ans (Scènes de In vie privée).

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