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UNE ÉVASION SOUS LE CONSULAT

Ce fut à une soirée au château d'Anzy, chez Mme de La Baudraye, dont il allait faire sa maîtresse, que le journaliste Lousteau conta cet épisode de la guerre livrée par Bonaparte aux chouans. Lousteau avoua qu'il tenait cette histoire de Charles Nodier, « le plus grand musicien littéraire que nous ayons, » appréciation peu flatteuse pour les autres artistes du temps de Louis-Philippe.

— Peu de temps après le 18 brumaire, ditLousteau, vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations avec les

1. Fragment tiré de La Muse du département {Scènes de la vie de province).

principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie italienne, il mit enjeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette époque, un jeune homme, appartenant à la famille de Maillé, fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour mémo de. son débarquement, car il vint en bateau, so:js un déguisement de maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes les chances de son entreprise : son passe-port, ses papiers étaient si bien en règle, que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom, avait bien médité son rôle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyanc aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le ministre paraissait attacher une si grande importance .Dans ces temps de

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liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné., jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très étroitement le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices : on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit, qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un gentilhomme mais c'était aussi, par malheur, un fort joli garçon. Il a vai tune figure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à sa

table, et n'eut d'abord qu'à se Jouer du Vendéen. Ce commandant était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils! En prison, l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est. presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours est- il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodigués aux captifs. La cellule, située sous la plate-forme, était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires : il compta les heures et les jours, il fit, l'apprentissage du triste état de prisonnier, se replia sur lui-même, et apprécia la valeur de Fair et du soleil ; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces sublimes entreprises dont les

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prodigieux résultats nous semblent inexplicables, quoique réels, et que mon ami le docteur (il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit un signe nég'atif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés et le regarda singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi Je chevalier fut-il très étonné lorsque cet homme lui dit :

— Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien g-ardées. Cependant, je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes M. Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de Mme la duchesse de Maillé.... Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe, après un moment de silence, en regardant son prisonnier.

Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût empirer par l'aveu de son véritable nom.

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— Eh bien ! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.

— Oh ! tout est gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Ecoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant! Si j'étais soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon argent. Tenez, Monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche une petite lime; avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dame, ce ne sera pas commode! reprit-il en montrant l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans le cachot.

C'était une espèce de baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les supports des créneaux.

— Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour que vous puissiez passer.

— Oh! sois tranquille! j'y passerai, dit le prisonnier.

— Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.

— Où est-elle"? demanda de Beauvoir.

— La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge, aiin de faire supposer que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissezvous couler tout doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une

voiture tout attelée et des ainis qui vous attendent. Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au dret de la tour. Vous saurez bien choisir une nuit noire et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil, mais...

— C'est bon! c'est bon! je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier.

— Ah! ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête.

Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux, qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde et se mit h épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie i\vt prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scieries barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie; puis il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est, vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des fae-

tions, l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, môme involontairement. 11 guetta le moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une raison frivole l'en empêcha : son chapeau venait de tomber ; heureusement, il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien! Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position ; il se demanda si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piège ; mais dans quel intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à une aulre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peutêtre pas tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter sa corde,

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une petite distance de cent pieds entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.

— Merci, commandant ! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait.

Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plutôt qu'à l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne un si furieux coup de barre, que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri : la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada.

l'accouchement espagnol '

Ce récit de Lousteau fut suivi d'une histoire racontée par le receveur des contributions qui assistait à cette soirée.

1. Fragment lire de La Muse du département {Scènes delà vie de province).

Balzac transporte, cette fois, la scène de l'épisode en Espagne pendant l'invasion française. Son conte a l'atmosphère violente et furieuse de la redoutable campagne et, avec l'épisode précédent et La Vendetta, il forme le tryptique de la haine et de la vengeance.

— Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le receveur des contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y furent pas très rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La lete était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée de l'Empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse fête.

— Ma foi, dit le chirurgien en chef du corps d'armée où j'étais payeur général, hier, j'ai formellement demandé mon rappel au prince Murât. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule,

je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands ; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards castillans. Puis la crainte de l'Espagne est, cbez moi, comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays qui m'ont vivement prévenu contre ses mœurs. Eh bien! depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes pressentiments, et, dès demain, je détale. Murât ne me refusera certes pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons des protections toujours efficaces.

— Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain, qui du beau langage et des courtisaneries impériales ne se souciait guère.

Le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et sur qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage, il dit :

— Nous ne sommes ici que des Français; volontiers, colonel Hulot1.

1. Le colonel, plus tard maréchal llulot, figure dans Les Chouans, La Muse du département cl La Cousine Bette. Il avait fait la guerre de Vendée et les campagnes de; la République et de l'Empire. Quoiqu'il fut demeuré démocrate sous l'Empire, Napoléon le lit colonel des grenadiers do sa Garde, comte de

Il y a six jours, je revenais tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Montcornet, dont l'hôtel se trouve à quelques pas du mien. Nous sortions tous les deux de chez l'ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau. Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté: mais le drap étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus rapide dextérité.

Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de femme en mauvais français :

— Si vous criez, ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant, je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instruments de chirurgie, que nous avons envoyé chercher chez vous de votre part; ils vous seront nécessaires; nous vous

Forzhciii et maréchal d'Empire. Il mourut en 1841. C'est une des plus nobles figures guerrières imaginées par Balzac. Sur ses frères et sa famille, cf. Anatole Cerfberr et Jules Christophe, Répertoire de la Comédie Humaine de II. de Balzac...; pp. 263, 204.

emmenons dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari le sache. Quoique Monsieur quitte peu Madame, de laquelle il est passionnément épris, et qu'il la surveille avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la croit malade. Vous allez donc faire raccouchement. Les dangers de l'entreprise ne vous concernent pas: seulement obéissez-nous; autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre imprudence.

— Et qui ètes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit d'uniforme.

— Je suis la camériste de Madame, sa confidente, et toute prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment aux exigences de notre situation.

— Volontiers, dis-je, en me voyant embarqué de force dans une aventure dangereuse.

A la faveur de Pombre, je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées. Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes dans Madrid, qu'elle reçut et me rendit un baiser

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satisfaisant. L'amant que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques eoups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais, comme il n'entendait pas le français, je présume qu'il n'y lit pas attention.

— Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule condition, nie dit la eamériste en réponse aux bêtises (jue je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle.

— Et laquelle?

— Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens. Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumière.

— Bon, lui dis-je.

Notre conversation en était là quand la voiture arriva près d'un mur de jardin.

— Laissez-moi vous bander les yeux, me dit la femme dé chambre: vous vous appuierez sur mon bras, et je vous conduirai moi-même.

Elle me serra sur les yeux un mouchoir qu'elle noua fortement derrière ma tète. J'entendis le bruit •l'une clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de ebambre, au corps cambré, et qui avait du meneho dans son allure...

C'est, dit le receveur en prenant un petit ton de supériorité, un mot de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les lorsions que les femmes savent imprimer à une certaine partie de leur robe que vous devinez....

La femme de chambre (je reprends le récit du chirurgien en chef) me conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à un certain endroit où elle s'arrêta. Parle bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.

— Silence, maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même ! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrais plus vous parler sans danger pour nous deux et il s'agit maintenant de vous sauver la vie.

Puis elle ajouta, mais à haute voix :

— Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari ; ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de heurter quelque meuble ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé.

Ici, l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre haute d'étage, et mal éclairée par une lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de gros barreaux <le fer par le jaloux mari.

Jetais jeté là comme au fond d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers

lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement, que ses dents y entraient ; jamais je n'ai vu un si beau corps, mais ce corps se tordait sous la douleur comme une corde de harpe jetée au l'eu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuvant sur une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse et replia en double sur la figure le voile de mousseline. Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus à certains symptômes, jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers laiillepour l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre qui lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger

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frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair; il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir. La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la mourante, qui devenait violette, et me montra sur une table des verres de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me desséchait le gosier. L'amant eut soif, il prit un verre vide, l'emplit de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage, et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux. L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonneren comprenant que je venais de sauver sa maîtresse Degrosseslarmes roulaicntpar instantssurson manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari : le mari venait de se retourner; de nous quatre, elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit. ou des rideaux. Nous nous arrêtâmes et, à travers les trous de leurs masques, la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu, comme pour se dire : Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour prendre le -erre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol crut que j'allais boire un des verres pleins, il bondit comme un chat, posa son long poignard sur

les deux verres empoisonnés, et me laissa le sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées, tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de craintes, la carriériste et moi, nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris en prévision d'une fuite, des diamants sur papier :.il les mita mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse ; il le serra fortement, le cacha sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de lus fermer, et sortit le premier en m'invitantpar un geste à tenir le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde. Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si Ton m'eul ôté un poids énorme de dessus

la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivé à la petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient ; nous montâmes chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents les guides de ma monture, car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit jour, je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit en se dirigeant ^ers la porte d'Atocha.

— Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez affaire? dit le colonel au chirurgien.

— Une seule chose, répondit-il. Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée de poils bruns.

En ce moment, l'indiscret chirurgien pâlit; tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction : nous vîmes alors un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec

une légèreté de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite.

— Sarpejeu. mes amis! s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux, vous m'enterrerez ici !

— Es-tu hète ? dit le colonel Hulot. Falcon s'est mis à la piste de l'Espagnol qui nous écoulait, il saura bien en avoir raison.

— Eh bien? s'écrièrent les officiers en voyant revenir le capitaine tout essoufflé.

— Au diable ! répondit Falcon, il a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison ! il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement échappé.

— Je suis perdu ! dit le chirurgien d'une voix sombre.

— Allons, tiens-toi calme, Béga (il s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir, nous t'accompagnerons.

En effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit à rester chez lui. Le surlendemain, Béga avait obtenu son renvoi en France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murât donnait une forte escorte; il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son domestiqne vint le prévenir qu'une

jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt, en craignant quelque piège. L'inconnue ne put que dire à son amant : « Prenez garde! » et tomba morte. Cette femme était la camériste qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.

— Diable! diablo ! s'écria le capitaine Falcon, voilà ce qui s'appelle aimer! Une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal.

Béga resta singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses compagnons. Tous, à moitiés ivres, se couchèrent de bonne heure. Au milieu de ia nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant, en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le môme regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria :

— Au secours! A moi, mes amis !

A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par un rire amer.

— L'opium croît pour tout le monde, murmurat-il.

Cette espèce de sentence dite, l'inconnu montra

les trois amis profondément endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, le présenta vivement à Béga en lui faisant. voir un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit :

— Est-ce bien le même? demanda-t-il.

A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur —

— Il faut raconter cela, dit le journaliste Lousteau, à des charbonniers, car il faut leur foi robuste pour y croire. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, a causé?

— Monsieur, répondit le receveur des contributions, j'ai soigné ce pauvre Béga qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances. Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fît alors espérer la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais h un bal chez M. de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un grand d'Espagne, un afrancesado en exil, arrivé depuis quinze jours en Touraine. 11 était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné de sa femme, dont le liras droit était absolument immobile. Nous nous

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séparâmes en silence pour laisser passer ce couple que nous ne vîmes pas sans émotion. Imaginez un vivant, tableau de Murillo! Sous des orbites creusées et noircies, 1 nomme montrait des yeux de feu qui restaient fixes; sa face était desséchée," son crâne sans cheveux offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il était maigre. La femme! imaginez-la!... non, vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de meneho dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore ; son teint, par un privilège inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur; mais son regard, plein du soleil d'Espagne, tombait sur vous comme un jet de plomb fondu.

— ■ Madame, lui demandai-je vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?

— Dans la guerre de l'indépendance, me répondit-elle.

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