Cf. plus linni, le fragmenl XIII
aux Tuileries, la dernière qu'y fit Napoléon et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce temps-là, la splendeur militaire, l'aspect des uniformes, l'autorité des épaulettes, exerçaient d'irrésistibles séductions sur certains jeunes gens. Philippe se crut pour le service les dispositions que son frère manifestait pour les arts. A Tinsu de sa mère, il écrivit à l'Empereur une pétition ainsi conçue :
Sire, je suis fils de votre Bridau ; j'ai dix-huit ans, cinq pieds six pouces, de bonnes jambes, une bonne constitution et le désir d'être un de vos soldats. Je réclame votre protection pour entrer dans l'armée, etc.
L'Empereur envoya Philippe du lycée impérial à Saint-Cyr dans les vingt-quatre heures, et six mois après, en novembre 1813, il le fit sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta pendant une partie de l'hiver au dépôt; mais, dès qu'il sut monter à cheval, il partit plein d'ardeur. Durant la campagne de France, il devint lieutenant à une affaire d'avant-garde où son impétuosité sauva son colonel. L'Empereur nomma Philippe capitaine à la bataille de la Fère-Champenoise, où il le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Montereau. Témoin des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé parce spectacle, le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quand il revint chez sa mère, en juillet 1814, il la trouva ruinée. On supprima la bourse de Joseph aux vacalnces et Mme Bridau, dont la pension était servie par la cassette de l'Empe-
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reur, sollicita vainement pour la faire inscrire au ministère de l'intérieur.
Capitaine à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d'aide de camp à l'Empereur sur deux champs de bataille, fïaUait énormément l'amourpropre de sa mère ; aussi, quoique grossier, tapageur, et en réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur, fut-il pour elle l'homme de génie; tandis que Joseph, petit, maigre, souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant la gloire de l'artiste, ne devait lui donner, selon elle, que des tourments et des inquiétudes. L'hiver de 1814 a 1815 fut favorable à Joseph, qui alla travailler dans le célèbre atelier [de Gros], d'où sortirent tant de talents différents. Le 20 mars éclata, le capitaine Bridau, qui rejoignit l'Empereur à Lyon et l'accompagna aux Tuileries, fut nommé chef d'escadron aux dragons de la garde. Après la bataille de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais légèrement, et où il gagna la croix d'officier de la Légion d'honneur, il se trouva près du maréchal Davout à Saint-Denis et ne fit point partie de l'armée de la Loire ; aussi, par la protection du maréchal Davout, sa croix d'officier et son grade furent-ils maintenus ; mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia durant cette période avec une ardeur qui, plusieurs fois, le rendit malade au milieu de cet ouragan d'événements.
— C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à Mme Descoings; il devrait bien quitter un état si contraire à sa santé.
310 NAPOLÉCW PAR BALZAC
Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son .'ils le lieutenant-colonel; elle le revit en 1818, tombé, de neuf mille francs environ d'appointements que recevait un commandant des dragons de la garde impériale, à une demi-solde de trois cents francs par mois; elle lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et v employa quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle; il y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde: et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra, voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point; il refusa même les occasions qui se présentèrent d'être employé dans la ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère, Philippe parut déplo)er un grand caractère.
— Le père n'eut pas mieux fait, disait-elle.
La demi-solde suffisait à Philippe, il ne coûtait rien à la maison tandis que Joseph était entièrement à la charge des deux veuves. Dès ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là, cette préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un fidèle soldat de l'Empereur, le souvenir de la blessure reçue par ce fils chéri, son courage dans l'adversité, qui, bien que volontaire, était pour elle une noble adversité, firent éclater la tendresse d'Agathe. Ce mot : « 11 est malheureux! » justifiait tout. Joseph, dont le caractère avait cette simplcsse qui surabonde au début de la vie dans l'âme des
artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les ordres de Napoléon dans deux batailles, pour un blessé de Waterloo. Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait vu dans le bel uniforme vert et or des dragons de la garde, commandant son escadron au champ de mai!
Cette existence, cependant, ne pouvait pas s'éterniser. Philippe, un peu naïf, bouillant, bavard, pouvait être quelque jour compromis dans ces conspirations que la police de la Restauration excellait à mettre sur pied pour se débarrasser des demi-soldes dangereux. On décida donc Philippe à s'expatrier momentanément.
Le parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde et par le parti bonapartiste, fît alors des émeutes autour de la .Chambre au nom de la Charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit plusieursconspirations. Philippe, qui s'y fourra, fut arrêté, puis relâché faute de preuves! mais le ministre de la guerre lui supprima sa demi-solde, en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par donner dans quelque piège tendu par les agents provocateurs. On parlait beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant, que Philippe jouait au billard dans les cafés suspects, v perdait son temps et s'y habituait à humer des petits verres de
différentes liqueurs, Agathe était dans des transes mortelles sur le grand homme de la famille.
Agathe, effrayée, supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y mettre au service d'une puissance quelconque, qui accueillerait toujours avec faveur un officier d'ordonnance de l'Empereur.
— Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur.
Agathe embrassa son fils avec effusion en disant :
— C'est tout son père.
— Il a raison, dit Joseph, le Français est trop fier de sa colonne pour aller s'encolonuer ailleurs, Napoléon reviendra d'ailleurs peut-être encore une fois!
Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de rejoindre le général Lallemand aux Etats-Unis, et de coopérer à la fondation du Champ-d'Asile, une des plus terribles mystifications connues sous le nom de souscriptions nationales. Agathe donna dix mille francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour aller conduire et embarquer son fils au Havre.
.Mais l'affaire du Champ-d'Asile, sur lequel Béranger a fait des couplets si sensibles a la manière du temps, fut un véritable désastre. Philippe Bridau s'y ruina et il dut bientôt songer au retour. Sa mère alla l'attendre au Havre.
Mme Bridau courut au-devant de son bien-aimé fils le colonel Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au delà de la tour ronde bâtie par François Ier, attendant le paquebot américain, et con-
cevant de jour en jour les plus cruelles inquiétudes. Les mères seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité. Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819, sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus brute, l'air de la patrie et la vue d'une mère produisent toujours un certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe se livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe : « Ah! comme il m'aime, lui! » Hélas! l'officier n'aimait plus qu'une seule personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses malheurs au Texas, son séjour à New- York, pays où la spéculation et l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des intérêts arrive au cynisme, où J 'homme, essentiellement isolé, se voit contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant juge dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les mauvais penchants du soudard : il était devenu brutal, buveur, fumeur, personnel, impoli; la misère et les souffrances physiques l'avaient dépravé. D'ailleurs, le colonel se regardait comme persécuté. L'effet de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs et intolérants. Pour Philippe, l'univers commençait à sa tète et finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le spectacle de New- York, interprété par cet homme d'action, lui avait enlevé les moindres scrupules en fait de moralité.
Chez les èites de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être : ou ils croient, ou ils ne croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête homme, ou ils s'abandonnent à toutes les exigences de la nécessité; puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque vouloir momentané de leurs passions en nécessité. Avec ce système, on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence seulement, la rondeur, la franchise; le laisser-aller du militaire. Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme un enfant; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un rusé procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin ; les paroles ne lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si, par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pas accepter les explications par lesquelles il justifiait les contradictions entre sa conduite et son langage, le colonel, qui tirait supérieurement le pistolet, qui pouvait, défier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente, était prêt à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais, en attendant, il paraissait homme à se livrer à des voies de fait après lesquelles aucun arrangement n'est possible. Sa stature imposante avait pris de la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas, il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé de se faire respecter au milieu de la population de New- York. Ainsi fait,
simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes misères, Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros; mais il était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement un chenapan. Effrayée du dénùment de son fils chéri, Mme Bridau lui lit au Havre une garde-robe complète.. En écoutant îe récit de ses malheurs; elle n'eut pas la forer de l'empêcher de boire, de manger et de s'amuser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait du Champ-tT Asile. Certes,, ce fut une belle conception que celle de la conquête du Texas par les restes de l'armée impériale; mais elle manqua moins par les choses que par les hommes, puisque, aujourd'hui, le Texas est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme, sous la Restauration, prouve énergiquement que ses intérêts étaient purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non ailleurs. Ni les hommes, ni les lieux, ni l'idée, ni le dévouement, ne firent faute, mais bien les écus et les secours de cet hypocrite parti qui disposait de sommes énormes et qui ne donna rien quand il s'agissait d'un empire à retrouver. Les ménagères du genre d'Agathe ont un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques. La pauvre mère entrevit alors la vérité d'après les récits île son fils; car, dans l'intérêt du proscrit, elle avait écoulé pendant son absence les pompeuses réclames desjournaux constitutionnels, et suivi le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent cinquante mille lianes
316 NAPOLÉON PAR I3ALZAC
lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu'ils faisaient les affaires de Louis XVIII en exportant de France les glorieux débris de nos armées, et ils abandonnèrent les plus dévoués, les plus ardents, les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais Agathe ne put expliquer à son {ils comment il était beaucoup plus une dupe qu'un homme persécuté. Dans sa croyance en son idole, elle s'accusa d'ignorance et déplora le malheur des temps qui frappait Philippe. En effet, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de la chule de l'Empereur, de la duplicité des libéraux et de l'acharnement des Bourbons contre les bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette semaine passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer de se réconcilier avec le gouvernement royal et de se présenter au ministre de la guerre : elle eut assez à faire de le tirer du Havre et de le ramener à Paris quand elle n'eut plus que l'argent du voyage.
Revenu à Paris, installé chez sa mère, Philippe Bridau retomba au bourbier de la paresse et de l'indélicatesse. Il devint une épave lamentahle. Balzac trace un vigoureux et sobre croquis de la vie de ce déclassé.
Voici les habitudes que ce militaire réformé contracta presque machinalement et qui s'enracinèrent : il faisait cirer ses bottes sur le Pont Neuf pour les deux sous qu'il eût donnés en prenant par le pont
des Arts1 pour gagner le Palais-Royal où il consommait deux petits verres d'eau-de-vie en lisant les journaux, occupation qui le retenait jusqu'à midi; vers cette heure il cheminait par la rue Vivienne et se rendait au café Minerve, où se brassait la politique libérale, et où il jouait au billard avec d'anciens officiers. Tout en gagnant ou perdant, Philippe avalait toujours trois ou quatre petits verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé quelques pipes le soir à l'estaminet Hollandais, il montait au jeu vers dix heures, le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle; il s'enquérait auprès de quelques joueurs émérites de l'état de la rouge et de la noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné, ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et regagnait sa mansarde ; mais il parlait alors d'assommer les ultras, les gardes du corps, et chantait dans les escaliers : Veillons au salut de VEmpire! Sa pauvre mère, en l'entendant, disait :
— Il est gai ce soir, Philippe.
Et elle montait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs fétides du punch, des petits verres et «lu labac.
— Tu dois être contente de moi, ma chère mère ? lui
1. Le droit de péage existait encore, à cette époque, sur plusieurs ponts de Paris.
dit-il vers la fin de janvier. Je mène la vie la plus régulière du monde.
Cette existence le mena à commettre des vols. Il glissa dans la boue des plus louches compromissions, dépouilla sa mère, vola sa tante, escroqua son frère et mangea l'argent de la caisse du journal dont il était le gérant. En 1822 il se trouva compromis dans un complot bonapartiste qui le fit envoyer sous la surveillance de la haute police à Issoudun. Il y tua en duel un autre demi-solde, Maxence Gillet, dont il sera parlé dans les fragments XV11I et XIX et accapara un héritage dont il frustra sa mère et son frère. A l'avènement de Charles X il demanda au ministre de la guerre sa réintégration dans l'armée en ces ternies :
« Monseigneur,
« Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le roi pensera qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celles du royaume. Le roi, qui a trouvé naturel que son aide de camp, le général Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans doute de l'indulgence pour moi : Napoléon fut mon bienfaiteur.
a Je supplie donc Votre Excellence de prendre en considération la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous dire. Monsei-
gneur, que le roi trouvera en moi le plus fidèle sujet.
Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
« De Votre Excellence, « Le très soumis et très humble serviteur,
« Philippe Bridau, »
Ancien chef d'escadron aux dragons de la garde, ollicier de la Légion d'honneur, en surveillance sous la haute police à Issoudun.
Tour à tour lieutenant-colonel au régiment du duc de Maufrigneuse, lieutenant-colonel de cavalerie dans la Garde Royale, comte de Brambourg, commandeur de la Légion d'honneur, Philippe Bridau fut tué en 1839, en Algérie, dans un combat contre les Arabes. Balzac en a fait le type du parfait soudard.
L'adversaire que Philippe Bridau rencontra à Issoudun était de taille. Celait un sieur Maxence Gillet, fils d'un sabotier d'Issoudun, et qui s'était engagé sous l'Empire. Balzac raconte sa carrière :
Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua si bien, qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu d'instruction qu'il avait reçu le servit puissamment. En 1809, en Portugal, il fui laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max, pris par les Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion d'honneur et le grade de chef de bataillon ; mais l'Empereur était alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui se faisaient sous ses yeux;
1. Fragment Viré d'Un Ménage de garçon (Scènes de la vie de province).
Balzac en costi me de travail.
il n'aimait pas ceux qui se laissaient prendre, il fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal. Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années, il s'y démoralisa complètement car les pontons étaient le bagne, moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel (on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton à la grande joie des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et à son adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans. Dans cette école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées légitimaient des pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. Il écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle fut accomplie sans preuves. Enfin, à la paix, il sortit perverti, quoique innocent, capable d'être un grand politique dans une haute sphère, et un misérable dans la vie privée, selon les circonstances de sa destinée. De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leur passion et qui font, selon le proverbe,
la vie courte et bonne, les Gillet étaient morts dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital. Presque aussitôt, la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix. Le maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de la belle conduite du capitaine Gillet en Portugal; il le plaça dans la garde comme capitaine, ce qui lui donnait, dans la ligne, le grade de chef de bataillon; mais il ne put lui obtenir la croix.
— L'Empereur a dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le maréchal.
En effet, l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré le soir du combat de Fleuras, où Gillet se fît remarquer. Après la bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le maréchal duc de Feltre ne reconnut à Gillet ni son grade ni sa croix. Le soldat de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de chef de bataillon. Les bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes chez un jeune homme de vingtcinq ans, sans nom, et qui pouvait devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission. Le commandant, — car, entre eux, les bonapartistes se reconnurent les grades acquis en 1815, — perdit ainsi le maigre traitement, appelé la demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir
consistait en vingt napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une place de six cents francs d'appointements à la mairie. Max. qui remplit cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à Napoléon. Gillet avait pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir et qui revinrent planter leurs choux en Berri. Le peu d'affection des gens r.és à Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant, d'après le tableau qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il dans cette petite ville plus de bonapartistes que partout ailleurs. Les bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous libéraux. On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un certain .AI. Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la garde. Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville, les Bornielie-lléreau. Mignounet, élevé' à l'Ecole polytechnique, avait sevw dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les autres. Il y eut, dans les années impériales, deux nuances
chez les militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour le pékin. un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur dans leurs relations avec le civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'artillerie, par suite de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine qui ne tendait à rien de moins qu'à faire deux Frances : une France militaire et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine Renard, deux officiers du faubourg de Rome, dont les opinions sur les pékins ne varièrent pas, furent les amis quand même de Maxence Gillet, le commandant Mignonnet et le capitaine Carpentier se rangèrent du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet, petit homme sec, plein de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur offrait à résoudre, et vécut modestement en faisant sa société de M. et Mme Carpentier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on que MM. Mignonnet et Carpentier étaient de tout autres gens que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres habitués du café Militaire, qui conservaient les mœurs soldatesques et les errements de l'Empire.
Max était donc exclu du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en ne
se présentant point à la Société dite le Cercle, et ne se plaignant jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il fût le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout fssoudun, qu'il y fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir comment, pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être le fashionable d'Issoudun. A l'audace de son maintien, à l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu de l'opinion publique; il comptait sans doute prendre un jour sa revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs, si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère excitait parmi le peuple formait un contrepoids à cette opinion ; son courage, sa prestance, sa décision, devaient plaire à la masse, à qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne soupçonnaient même point dans toute son étendue. Mas jouait à Issoudun un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans La Jolie Fille de Perth, il y était le champion du bonapartisme et de l'opposition. On comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la victime des Cent-Jours. En 1819, un bataillon, commandé par des officiers royalistes, jeunes gens sortis de la Maison rougr, passa par Issoudun en allant à Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi con-
stitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le temps au café Militaire. Dans toutes les villes de province, il existe un café Militaire. Celui d'Issoudun, bâti dans un coin du rempart sur la place d'Armes, et tenu parla veuve d'un ancien officier, servait naturellement de club aux bonapartistes de la ville, aux officiers endemi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions de Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur culte pour l'Empereur. Dès 181b, il se fit à Issoudun, tous les ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon. Les trois premiers royalistes qui vinrent demandèrent les journaux, et, entre autres, la Quotidienne, le Drapeau blanc. Les opinions d'Issoudun, celles du café Militaire surtout, ne comportaient point de journaux royalistes. Le café n'avait que le Commerce, nom que le Constitutionnel, supprimé par un arrêt, fut forcé de prendre pendant quelques années. Mais comme, en paraissant pour la première fois sous ce titre, il commença son premier-Paris par ces mots : Le Commerce est essentiellement Constitutionnel, » on continuait à l'appeler le Constitutionnel. Tous les abonnés saisirent le calembour plein d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. Du liaut de son comptoir, la grosse dame répondit aux royalistes qu'elle n'avait pas les journaux demandés.
— Quels journaux recevez-vous donc? fit un des officiers, un capitaine.
Le garçon, un petit jeune homme en veste de drap bleu, et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le Commerce.
— Ah! c'est là votre journal I En avez-vous un autre?
— Non, dit le garçon, c'est le seul.
Le capitaine déchire la feuille de l'opposition, la jette en morceaux et crache dessus, en disant :
— Des dominos !
En dix minutes, la nouvelle de l'insulte faite à l'opposition constitutionnelle et au libéralisme dans la personne du sacro-saint journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que vous savez, courut par les rues, se répandit comme la lumière dans les maisons; on se la conta de place en place. Le même mot fut à la fois dans toutes les bouches : « Avertissons Max! » Max sut bientôt l'affaire. Les officiers n'avaient pas fini leur partie de domino que Max, accompagné du commandant Polel et du capitaine Renard, suivi de trente jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque tous restèrent groupés sur la place d'Armes, entra dans le café. Le café fut bientôt plein.
— Garçon, mon journal ".Mil Max d'une voix douce. On joua une petite comédie. La grosse femme,
d'un aii- craintif et conciliateur, dit :
— Capitaine, je lai prêté.
— Allez le chercher, s'écria un des amis de Max.
— Ne pouvez-vous pas vous passer du journal? dit le garçon. Nous ne l'avons plus.
Les jeunes officiers riaient et jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.
— On l'a déchiré! s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune capitaine royaliste.
— Qui donc s'est permis de déchirer le journal? demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les bras croisés.
— Et nous avons craché dessus, répondirent les trois jeunes officiers en se levant et regardant Max.
— Vous avez insulté toute la ville, dit Max devenu blême.
— Eh bien ! après?... demanda le plus jeune officier.
Avec une adresse, une audace et une rapidité que ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit :
— Comprenez-vous le français?
On alla se battre dans l'allée de Frapesle, trois contre trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gillet fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant Potel blessa si grièvement le sien, que le malheureux, un fils de famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit. Cette affaire, qui eut du retentissement en Berri, posa définitivement Maxence Gillet en héros.
Gillet s'était installé dans la maison de Rouget, l'oncle de Philippe Bridau, amené par Flore Brazier, dont il était l'amant, et elle-même maîtresse de Rouget. Ces deux personnages avaient pris leurs mesures pour s'emparer de l'héritage de leur victime. Ce furent ces mesures que l'arrivée de Philippe Bridau à Issoudun vinrent troubler, et qui furent ruinées par la mort de Gillet, tué en duel par le demi-solde.
La garde contre la garde! Ainsi les amis de Philippe à Issoudun déploraient la rivalité qui mettait aux prises deux soldats de l'ex-Garde. Ces regrets ne devaient pas arrêter beaucoup Philippe dans sa revanche sur Gillet : il s agissait pour lui de faire lâcher prise à son adversaire et de rentrer en possession de l'héritage de l'oncle Rouget. Seule la mort de Gillet pouvait liquider la situation. L'ayant provoqué, Philippe le tua de la manière suivante :
A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevel de l'ancienne église des Capucins. Ils y trouvèrent Philippe et les sien^, avec Benjamin. Potelel Mignonnet mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous .peine de lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au
1. Fragment tiré d'Un Ménage de garçon (Scènes de la vie de province).
delà de leurs lignes respectives ; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à volonté quand les témoins auraient dit : « Allez ! »
— Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gillet.
— Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.
Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons; leur chair s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun, armé d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une sensation involontaire.
— C'est de fiers matins !
Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.
Le colonel alla droit à son adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et, y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un
joueur alors que, devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouhle et joue plus mal qu'à l'ordinaire.
— Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu!
Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de bàtonniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux! tandis que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un maître garni de son plastron dans une salle.
Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens du peuple au terrible combat dit de la savate. La victoire dépend d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair, auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps, aussi court pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'àme et du corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les connaisseurs. A une
mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauterie sabre de la main.
— Ramassez- le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à tuer un ennemi désarmé.
Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang- froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire ; il voulut, alors réparer sa honteuse défaite par une hardiesse, il ne songea plus à se garder, prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si Philippe reçut un coup de sabre qui lui coupa le front et une partie de la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Chez un homme de la force de Max, les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe chez son oncle.
Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le sangfroid et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation ne lui avait pas communiqué cette
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noblesse d'idées et de conduite sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiet»'* à raison de ce duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes éloges accordés aux deux adversaires.
— Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit M. Mouilleron1, c'eût été un bon débarras pour le gouvernement.
Et ainsi, à la pointe de l'épée, Philippe reconquit les droits de sa famille sur l'héritage de l'amant de la Rabouilleuse.