VI PREFACE
quis. Que Von considère simplement la transformation qu'à subie la mémoire du grand Corse en France même, des hymnes de Bèranger auoo satires de Barbier, du récit éclatant de Thiers à la critique écrasante de Lanfrey. Vouvrage de ce dernier^ publié en 1867, réduisit définitivement à néant la légende de la gloire immaculée de Napoléon /*' et derpuis, la manière dont on apprécie le premier empereur des Français est devenue plus sévère encore. Il y a à cela deux causes essentielles. D*abord on a publié des notes authentiques de l'époque qui — comme les mémoires de Af"' de Rémusat par exemple — ont sans cesse dévoilé de nouvelles fai^ blesses^ de nouveaux défauts du plies célèbre parvenu de tous les temps ; elles ont eu pour conséquence qu*actuellement on n^est que trop enclin a oublier le grand homme en voyant les petits côtés de son caractère.
En second lieu, le régime impérial de son neveu Napoléon lll qui avait été fondé sur la tradition bonapartiste encore debout^ a fait place à la République ^ c^ est-à-dire à la forme du gouvernement que Napoléon 1" avait brisé violemment et arbitrairement. La France adoptant de rechef le régime républicain, les adversaires historiques de celui-ci se virent en quelque sorte officiellement discrédités tandis que V œuvre et les hauts faits de la grande Révolution ont été exaltés outre mesure. Ce n'est que dans ces dernières années que les savants français, hommes sérieux et étrangers aux querelles politiques ont reconnu — et peut-être les recherches des historiens allemands les y avaient-elles tant soit peu amenés — qu'il ny avait pas seulement une légende napoléonienne mais encore une légende révolutionnaire quHl fallait défaire et remplacer par la vérité sans réserve. Leurs efforts rCont point
PRÉPACE VU
encore abouti à des résultats incontestables et pour tes cent dernières années de V histoire de France le jour n'est pas encore complètement fait. Mais dès maintenant il est permis de constater que de V appréciation plus exacte de la première Républi" quey 1792 à 1799, sortira une appréciation plus sûre aussi de V importance historique de Napoléon /•'. On n'aura qu'à partir de ce fait qu'il a été à la fois le produit et le couronnement de la Révolution, qu'il suivait la voie tracée par elle alors même qu'il se préparait à porter une main audacieuse sur le diadème. Ses biographes actuels devront se mettre à ce point de vue là, et dans la Imite restreinte que des circonstances étrangères à sa volonté imposaient à son travail, Vauteur du présent livre s*y est placé également en cherchant à résoudre sa tâche dans la mesure de ses forces. Il ne prétend donner qu'une simple esquisse. Il lui est impossible de dire en détail ce quHl doit aux publications antérieures ; les personnes qui sont au courant de la science et de la méthode historiques s^ en rendront immédiatement compte. Quelquefois cependant il a suivi une voie qui lui est personnelle. Elle lui aura fait éviter, du moins Vespère-t-il, le parti pris politique d*une part et de l'autre Vergotage de V homme qui moralise, et lui aura permis de donner une idée, non pas définitive mais peut-être fidèle du caractère et de l'action de cet homme, qui, comme nul avant lui a exercé son influence sur les destinées du monde entier.
On trouvera à la fin de chaque volume des notices littéraires. Il va de soi qu'elles sont loin d'être complètes même pour ce qu'il y a de plus essentiel. Elles ne sont nullement destinées^ pas plus que les notes au bas des pages, à corroborer le texte. Elles n'ont d'autre but que d'indiquer aux lecteurs chez
Viil PREFACE
lesquels la lecture du livre ferait nailre le désir d'étudier le sujet plus à fond, ceux des ouvrages qui leur rendront les services les plus sûrs, et si son livre fait naître ce désir, alors seulement Vauteur croira avoir obtenu le résultat quHl poursuivait»
NAPOLÉON r
Naissance et jeunesso de Napoléon. — La Révolution
« Il est encore en Europe un pays capable de législation ; c'est rile de Corse. La valeur et la constance ^vec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériterait bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe » Ainsi s'exprimait Jean-Jacques Rousseau, en 1762, dans son impérissable livre Le contrat social. Quelques années plus tard naquit dans la petite île un homme qui devait réaliser le pressentiment du philosophe par son génie dont la puissance allait bouleverser le monde.
Jean-Jacques Rousseau n'était pas seul à témoigner à la Corse un sympathique intérêt. Toute l'Europe suivait attentivement les péripéties de la guerre d'indépendance que le petit peuple corse si patriotique soutenait depuis 1729 contre Gènes sous la souve-
FouRNiER, Napoléon I. 1
raineté de Icnquelle il gémissait depuis des siècles. Les meilleurs espi'its s'intéressaient à son sort : Frédéric le Grand, Voltaire, Montesquieu parlent, dans leurs ouvrages, avec estime et sympathie, de ces énergiques montagnards et de Pasquale Paoli, rhomme éminent qui était à leur tête. Proclamé régent du royaume par ses compatriotes, il avait arraché aux Génois l'île entière, à l'exception des ports et établi, en respectant soigneusement les immunités et les droits individuels, un régime sage et assurant la prospérité de l'île. Il réalisait de la sorte, dans des limites étroites, l'idéal que les apôtres du progrès politique d'alors ne se lassaient de prêcher. Paoli aurait certainement réussi à chasser les Génois de leur» éernièpes poeitioBs et à as&urer la. liberté et l'indépendance 4fi ça patrie s'il n'était intervenu une puissance disposant de ressources telles que finalement elle supplanta les deux adversaires. Cette puissance, c'était la France. Cela se passait au cours de la Guerre de Sept Ans. Gênes avait pris le parti de la Frahce et, en éciiange de son adhésion, Louis XV s'engagea à soutenir la république centre les Corses révol'fcés. Pendant trois ans (de 1756 à 1739) les Français occïtpèreat les ports de Sa»» Fior«nz0, Calvi et Ajaccio tout en cherchant à j<îuer le rôle =ée médiateurs entre les belligérants. Maïs bientôt ils se décidèrent à garder pour eux-mêmes cette iie,ruiie des plus importantes de la Méditerranée. Des négociations entamées avec le doge de Gènes aboutirent on 1768 à tin traité par lequel le roi de Franeye faisait remise à la république des sommes qu'elle lui devait, s'engageait à lui payer une subvention annuelle et acquérait, à titre de gage, la Corée en tocrte souveraineté- Malgré cetfte clause restrictive, tant le monde comprit qn^îl s*«gi66ait d^une a«mex»on défini ti-v^e. <}tiî d'aîfle«TS aurwt pH s*y opposer ? La po-
litique des grandes puissances poursuivait d'autres visées et dès lors Louis XV n'eut à combattre d'autres adversaires que les Corses eux-mêmes. Ceux-ci trou- Taient tout aussi peu profitable de renoncer à leur indépendance au profit de la France qu'à celui de Gênes et Paoli entreprit la lutte contre l'adversaire quelque supérieur qu'il fût, 11 succomba. Après quelques «engagements victorieux, il fut vaincu en mai ilêS daxis une badaille décisive sur les bord*s du Golo et dut presdd^'e la fuite. En juillet il quitta l'ile et trouva un asile dans rkosf>italière Angleterre. Un petit ao«nbre seulemeo:t d'entre ses plus ûdèles eoimpagaoo« d'arm-es l'y s^iivirent. La plupart des autres s'étaient réfugiés sur le Monte Rotoodo ; les FraJiçais les exhortant, avec tous les mé- Q^a^Hàents possibles, à se soumettre, ils déposèrent les armes. La Fransce était maîtresse de l'ile.
Une députation fut envoyée au vainqueur pour lui demander la paix. Au nombre de ceux de ses membres qui portèrent la parole figure Charles Buonaparte, père de Napoléon. Il devait d'avoir été chargé ^ 4e cette mission de confiance à la considération dont jouissait sa famille à Ajaccio où elle résidait depuis deux cents ans. Plus tard, quand le petit Corse fut devenu un grand homme, il s'est trouvé des hommes passés maîtres dans la flatterie inventive, qui surent hke remonter sa généalogie jusqu'aux empereurs byzantins du moyen âge. On ne saurait, avec quelçfue certitude, la faire remonter qu'au xvi® siècle, à Ga^el Buoaaparte, de Sarzano en Toscane, d'où il paiitt, pomr venir s'établir à Ajaccio. Les Euouaparte étaieat une fajastilie ncMe. Du mm^is le grand dœ de Toscane, Léopold d'Autriche, n'hésita-t-il pas, en 1757, à confirmer la Boblesse du grand-père de iiapâléoB. Après l'annexion, son père la fit coafirnaar par l'office du juge d'armes de France. Long-
* NAPOLEON l
temps les Buonaparte — c'est ainsi que s'écrivait leur nom et jusqu'en 1796 Napoléon lui-même l'écrivit ainsi — avaient, comme la plupart des Corses habitant les villes de la côte, été du parti génois. Finalement ils durent suivre le mouvement national. Quand les Corses engagèrent la lutte avec la France, Charles Bonaparte prit parti pour Paoli et celui-ci lui témoigna une grande confiance. Mais quand il fut vaincu, Bonaparte devint un adhérent zélé du nouveau régime. Sa maison d'Ajaccio, où sa jeune femme Laetitia (née Ramolino) belle et aimable personne, faisait les honneurs, était le rendez-vous des étrangers et le comte de Marbeuf, qui commandait les troupes françaises, était un visiteur des plus assidus. Charles Bonaparte sans être des plus doués avait de l'instruction, il était ambitieux et quoique un peu léger et frivole, c'était un bon père, très préoccupé de l'avenir de sa nombreuse famille. 11 avait embrassé la profession d'avocat et était son propre client : celle de toutes ses affaires qui lui tenait le plus à cœur, c'était le procès qu'il soutenait contre la Société de Jésus au sujet d'une pièce de terre qu'un de ses parents, homme fort pieux, avait léguée aux Pères. Aussi les détestait-il ; en général on ne pouvait guère le compter au nombre des catholiques fervents. Après l'annexion, TÉtat, comme successeur de l'Ordre expulsé, fut son adversaire juridique : le procès lui coûta beaucoup de temps et d'argent. Il en fut de même des voyages réitérés qu'il fit a Versailles en sa qualité de député de la noblesse corse. C'est au retour d'un de ces voyages qu'il mourut en 1785 à Montpellier. Il était à peine âgé de trente-huit ans et ne lais sait aux siens, en dehors de ses prétentions encor contestées, que des moyens d'existence fort précaires. Maria Lœtitia avait donné treize enfants à son époux. Quand il mourut huit étaient encore en vie
dont cinq fils. Jérôme, le plus jeune, n'avait que trois mois. Ce ne fut pas pour la veuve une tâche des plus faciles d'élever sa nombreuse famille et de faire une maison avec ses ressources fort restreintes. Elle sut la résoudre. Fort avisée et perspicace, elle était en outre douée de cette énergie tenace qui triomphe des difficultés ; vive et réfléchie, en même temps cœur intrépide et esprit calculateur, c'était une vraie Corse. Elle n'était ni très spirituelle ni très instruite, mais elle possédait beaucoup de sens pratique et une certaine noblesse de sentiment. Quand pendant la lutte contre la France Charles Bonaparte avait pris le parti de Paoli, elle l'avait courageusement suivi dans la montagne et quoique enceinte elle avait vaillamment supporté toutes les fatigues de la campagne. Une fois veuve, elle gouverna sa maison d'une main ferme et se montra circonspecte et ménagère de sa petite fortune.
A la vérité l'adhésion sans réserve de son mari à la France avait été récompensée et l'amitié du gouverneur avait été précieuse à la famille : les aînés des enfants étaient élevés aux frais du roi dans les écoles françaises. A la mort du père, le fils aîné Joseph rentra en Corse pour assister sa mère et le second, Napoléon, sortait la même année, en 1785, de l'Ecole militaire de Paris comme lieutenant, prêt, lui aussi, à soutenir les siens dans la mesure de ses forces. Mais personne alors ne pensait que ce serait grâce à la protection de ce petit jeune homme qu'un jour toute la file acquerrait grandeurs, puissance et considération.
Napoléon était né le 15 août 1769 à Ajaccio. A la vérité on conteste l'exactitude de cette donnée d'après les recherches les plus récentes. Les faits établis par elles tendraient en effet à saper cette date tant célébrée de la Saint Napoléon et le grand capi-
taitté iserâit né en 4768, non pas à Ajaccio mais à Corte. Mais les preuves fournies ne paraissent pas suffisantes pour qu'on abandonne la date traditionnelle outre que, pour un homme dont la vie ccnatipte tant de faits éclatants, il est d'une importance minime qu'il soit né une année plus tèi ou plus tard, à l'intérieur des terres et non sur tel point de la côte de l'île.
Toujours est-il qu'il y vit le joar et bientôt il montra qu'il existait. Dans son enfaiiee il ressemblait, dit-on, à sa mère. Cest lui qui avait hérité du caraetèi^ énergique de Laetitia tandis que ses frères ressertiWaient plutôt au père. Opiniâtre et têtu, il donna de bonne heure du fil à retordre aux siens. « J'étais etrtêté, disait-il lui-même à la fin de sa vie, rien ne m'imposait, rien ne me déconcertait. J'étais querelleur, lutin : je ne craignais personne. Je battais l'un, j'égratignais l'autre, je me rendais redoutable à tous. Mon frère Joseph était celui k qui j'avais le plus souvent affaire. Il était battu, mordu, grondé ; j'avM« déjà porté plainte qu'il ne s'était pas encore remis, % La mère seule parvenait, à force de sévérité, à mat* triser l'impétueux enfant ; le père, au contraire, le défendait souvent.
La première éducation, on le voit, n'a pas dû être des plus soignées. L'oncle Fesch, un demi-frère de sa mère, lui enseigna l'alphabet ; plus tard il suivit une classe de petites filles où il apprit les éléments de sa langue maternelle. Mais il aura sans doute écouté plus avidement les récits des hauts faits de Paoli et de la guerre d'indépendance, et ces héros, ces idées dont il entendait sans cesse parler auront sans doute transporté d'enthousiasme sa jeune âme. Quand il vint en France il était tout occuppé de ces rêves héroïques.
Sans doute le père avait découvert, en voyant le e»-
ractère in^éiuenx de Tenfani, qu'il était destiné à Mpe soldai. Il demanda pour lui une bourse daos l'une des écoles royales où les jeunes nobles français se prépioraient à la oarrière des armes et sa demande lui fut accordée. A la fin de Tannée 1778 il quitta la Corse avec ses deux aînés pour les placer d'abcM'd au collège d'Auiun^ Napoléon devait y apprendre le français et puis entrer à l'école militaire de Brienne ; Joseph, au contraire, devait y faire ses humanités a(in d'enirer dans les ordres. Après avoir passé trois moi» au collège, le cadet avait appris quelque peu à s'exprrmer en français et le 23 avril 1779 Napoléon de Bonap«ie fut inscrit sur la liste des élèves de Brienne. Le sort entêtait jeté, il se faisait soldat.
Les cinq anoées qu'il passa à Brienne ne furent pas des pl«« a^éables pour le jeune Corse, Se voir tranvjporté du midi éclatant de lumière dans les panages septentrionaiix de la triste Champagne, passer des bords de ht mer dans la province la plus mono* tone, de l'indépendance et la liberté à une discipline en quelque sorte monastique, être sevré du coup de toutes les douceurs et des joies de la maison paternelle, il y avait là de quoi assombrir de moins sensibles que lui. Ajoutez qu'il n'avait pas un caractère liant ni sociable. Arrogant et mutin, il eut vite fait de se mettre à dos les fils al tiers des Castries, des Comminges et des autres grandes et illustres familles représentées à Brienne. A sa grande mortification ils lui donnaient à entendre que la noblesse de sa far mille n'était pas de bon aloi, ils parlaient mal de son père qu'ils surnommaient l'huissier à cause des incessantes demandes qu'il adressait à la cour. D'abord il regimba et se montra violent, comme il avait accoutum.é de faire chez lui, mais bientôt il Visola, rempli d'une sourde colère. Deux de ses conduwriples ont laissé des souvenirs dignes de foi sur
son séjour à l'École et sa sauvagerie. « Sombre et môme farouche, dit l'un d'eux, presque toujours renfermé en lui-même, on eût dit que, récemment sorti de quelque forêt et soustrait jusqu'alors aux regards de ses semblables,, il éprouvait pour la première fois les impressions de la surprise et de la méfiance ;... il était ennemi de tous les jeux. » Il étudiait et méditait dans la partie du jardin qui lui avait été assignée et malheur à l'élève qui osait troubler son repos ! Un soir ses camarades tiraient un feu d'artifice et un petit caisson de poudre fit explosion. Effrayée, la bande joyeuse se mit à fuir en tous sens ; quelques-uns des élèves se réfugièrent dans son enclos. Napoléon accourut tout courroucé et se mit à frapper les fugitifs de sa bêche. L'hiver seul le contraignait à être plus sociable. Il lui arrivait alors à montrer aux autres comment il fallait élever des retranchements avec la neige, comment on les attaquait et défendait. Mais dès la première journée du printemps il se confinait sérieux et solitaire dans son jardinet. Il n'eut aucun ami parmi ses condisciples, cela va de soi ; il ji^ eut j amais. On est même tenté de se demander s'il fut jamais jeune : on dirait que pas une lueur de cet éclatant printemps de la vie qui sourit à tant d'hommes ne vint éclairer la voie que suivait cette àme sitôt renfermée et aigrie.
Bientôt des soucis plus matériels vinrent aggraver les peines de son orgueil blessé. La famille était trop pauvre pour fournir de gros subsides aux fils et c'était là encore pour Napoléon une nouvelle cause d'infériorité vis-à-vis des jeunes Français, objets de sa haine. A l'âge de douze ans nous le voyons faire à ce sujet des représentations, à son père, dans une lettre qui est très caractéristique quant au caractère et aux sentiments de celui qui l'écrivait. Il lui demande de le retirer de l'école militaire et de lui faire
plutôt apprendre un métier que de le contraindre de montrer plus longtemps son dénùment. « Je suis las, écrit-il, d'afficher Tindigence et d'y voir sourire d'insolents écoliers qui n'ont que leur fortune au-dessus de moi, car il n'en est pas un qui ne soit à cent piques au-dessous des nobles sentiments qui m'animent. Eh quoi ! Monsieur, votre fils serait continuellement le plastron de quelques nobles paltoquets qui, fiers des plaisirs qu'ils se donnent, insultent en souriant aux privations que j'éprouve ?» On dut lui répondre qu'on était trop pauvre pour lui fournir les moyens de faire meilleure figure. Il n'en fut que plus aigri et l'amertume qu'il ressentait était augmentée encore par le chagrin de voir les siens dans une situation si précaire.
Napoléon n'était ni très instruit ni dévoré du zèle d'étendre ses connaissances. Il passa cinq ans à Brienne et en quittant l'école son orthographe était encore des plus défectueuses. ïl n'a d'ailleurs jamais ni parlé ni écrit le français correctement. En latin il avait fait si peu de progrès que certains de ses maîtres, au nombre desquels il y avait des gens pédants et bornés, prétendaient qu'il n'était pas un élève bien doué. Par contre il s'adonnait avec plaisir à l'étude de l'histoire et de la géographie et avec prédilection à celle des mathématiques. Plus tard il nous racontera lui-même que « tout le monde disait de lui : c'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie ». Tout compte fait c'était un esprit mûri de bonne heure. Les lettres qu'il écrivait de Brienne à son oncle Fesch sont, d'un bout à l'autre, sérieuses, claires et logiques. Il savait comparer, distinguer et raisonner en allant au fond des choses. Voici comment, à l'âge de quatorze ans, il appréciait son frère aine qui voulait à ce moment-là renoncer à l'état ecclésiastique pour embrasser la carrière des
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armes. « Il a bien tort par plusieurs raisons : I* comme le remarque mon cher père, il n'a pas assé de iiardîesse pour éfronter les périlles d'une actioti, sa santé faible ne lui permet pas de soutenir les fatigues d'une campagne, et mon frère nanvi»age l'état militaire que du côté des garnisons ; oui, mon cher frère sera un très bon oficié de garnison, bien fait, ayant Tesprit legé, consequament propre aux frivoles combliments et avec ses talents il se tirera toujours bien d'une société, mais d'un combat ? c'est ce que mon cher père doute.
« Qu'importe a des guerrié ces frivole^ avttfifages, « Que sont tous ces trésor sans celui du courage. « A ce prix fuciez vous aussi beau qu'Adonis « Du Dieu même du peau eusiez-vous l'élocance « Que son tous ces dons ? sans celui de l'avadlance. »
« 2® Il a reçu une éducation pour l'état ecclé»iasti^ que ; il est bien tard de se deraantir ; monseigneur l'évêque d'Autun lui aurait donné un gros bénéfice et il était sûr d'être évêque ; quelles avantages pour la famille ? Ms*" d'Autun a fait tout son posibie pour l'angager a persister loi prometant qii*il s*en repenti*rait point, rien, il persiste. Je le loue si sait de goust désidé qu'il a pour cet état le plus beau cependant de tous le corp, et si le grand moteur des choses humaines en le formant lui a donné (tel que moi) une inclination décidé pour le militaire. »
« 3° 11 veut qu'on le place dans le militaire, s'est fort bien, mais dans quelle corps?... Voyons donc il veu antrer sans doute dans Tenfenterie, bon je l'enten», il veut être toute la journée sans rien fair, il veu battre le pavé toute la journée et d'autant plus ; qu'esqu'un minse officié d'enfanterie?un mauvais sujet le» trois quarts du temps, et c'est ce que mon cher père ni vous ni ma mère ni mon oncle l'archediacre ne
NAPOLÉON I il
▼«nient, car il a déjà montré des petits tours de légèveié et de prodigalité etc. »
Pendant ses maaients de loîdir il se laissait aller aux rêveries de sa vive ioM^iistioa. £iles le ramenaient aux rives de l'île natale, à ses hautes montagnes, son ciel toujours bleu, ses côtes pittoresques et sa mer d'azur, a%i temps heureux de son enfance. C'étatt là sott «nique distraction, son confcrrt et dans la triste solitude au nulieu d'étrangers, son amour de la terre natale se transforma en un ardent patrioti^iHie* Ceux qui l'hum^iliaient et le raillaient tt'étaient-iis pas, en effet, les e<Hiqiiérants de sa pa^ trie, ses eememis ? Il en veut à son père à^svoiT se>* «oudé les Français en Corse, il ne s'en cache pas. il reToii en espriit l'héroïque figure de Paoli dans tout mm éclat et il déclare que sosl plus ardent désir est de Isai ressemMer, ià espère, »'éerie-t-il, être un jour à même de rendre la liberté à la Corse. Peu lui im-^ portait qu'il s'y prépsu*àt aux frais de TÉtat français* Tout d'abord il sent le besoin de connaître dans son ensemble l'histoire de sa nation et il prie les fàeu& de lui prêter Boswell et d'autres ouvrages traitant du mém« sujet. Peut-étare qu'il conçut bien lui-même à ce moment-là le dessein d'écrire l'histoire de son lie natale. Bref il était Corse dans l'âme et détestait les Français. Il haïssait surtout ceux d'entre eux qui, comme de jeunes fats, se prévalaient des privilèges de leur naissance et de leur fortune patrimoniale et mé- {oisaient eeux qui n'étaient pas leurs égaftx. Ainsi se développaient dans eet esprit solitaire, sous l'action de sentiments personnels, ces idées révolutionnaires qui commençaient alors à agiter la France entière. Une fois qu'il tes trouvera en d'autres, elles ne lui parattroat point noiuvelles.
Le père de Napoléon le destinait à la marine et lui-même avait de la vocation pour cette carrière. 11
ne devait pas l'embrasser. Un trop grand nombre d'entre ses camarades avaient demandé à y entrer et s'il avait persisté dans sa volonté il aurait été obligé de faire une année de plus à Brienne. La situation de fortune de sa famille ne le lui permit point et d'un jour à l'autre il se décida pour l'artillerie, arme que dédaignaient la plupart des jeunes nobles parce qu'il y fallait travailler davantage. Une fois sa résolution prise, il fut versé dans la compagnie des cadets nobles de Paris où il se rendit le 23 octobre 1784. Cela ne modifia que fort peu son état d'esprit. A Paris comme à Brienne il y avait la même différence énorme entre les fils des grandes familles et ceux de la petite noblesse, boursiers du Roi. Le même abîme qui le séparait des Comminges et des Castries s'ouvrait ici entre lui et les Rohan, les Montmorency ; ayant un sentiment exagéré de sa valeur il va derechef se montrer indigné de cette différence. A Paris il est tout aussi peu aimé qu'à Brienne et il le sera d'autant moins que dans un mémoire il va protester contre le luxe et la mollesse qui font de l'École militaire une des plus coûteuses institutions de l'Etat et de ses élèves des soldats peu propres au service. Et c'est à ce moment- là que meurt son père ! Aussi n'a-t-il d'autre préoccupation que de passer officier, ce à quoi il peut prétendre passé l'âge de quinze ans. Il subit l'examen tant bien que mal et demande à être attribué au régiment d'artillerie de La Fère en garnison à Valence ; le l®*" septembre il reçoit sa nomination de lieutenant en second et au mois d'octobre il part pour sa garnison après avoir dû emprunter l'argent de son voyage.
Les professeurs de l'École au nombre desquels figurait l'illustre mathématicien Monge firent sur l'élève qui venait de les quitter le rapport suivant, tout à fait caractéristique : « Réservé et studieux, il
préfère l'étude à toute espèce d'amusement, se plaît à la lecture des bons auteurs, très appliqué aux sciences abstraites, peu curieux des autres, connaissant à fond les mathématiques et la géographie, silencieux, aimant la solitude, capricieux, hautain, extrêmement porté à Tégoïsme, parlant peu, énergique dans ses réponses, prompt et sévère dans ses réparties ; ayant beaucoup d'amour-propre ; ambitieux et aspirant à tout ; ce jeune homme est digne qu'on le protège. »
« Lorsque j'entrai au service, dit un jour Napoléon à M™* de Rémusat, je m'ennuyais dans mes garnisons ; je me mis à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en écrire quelques-uns ; cette occupation mit du vague dans mon imagination, elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais à rêver, pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensée dans un monde idéal et je cherchais en quoi il différait précisément du monde où je me trouvais. » Il était donc resté le rêveur de Brienne ! Ce n'était pas seulement dans la solitude de l'école, c'était aussi dans la liberté pleine et entière, dans le contact journalier du monde qu'il aimait la retraite et la rêverie solitaire ! Quels étaient donc les hommes que créait son imagination si ceux du monde réel, lorsqu'il les comparait aux autres, lui semblaient aussitôt indignes de sa fréquentation ? Quoi qu'il en soit, il ressort avec une certitude absolue de ses confessions, que les officiers de l'armée royale avaient tout le temps voulu pour lire des romans, pour rêver et raisonner. En effet, l'organisation de l'armée française sous l'ancien régime était telle que ni pour les soldats ni
pèiar k« ck/eis le s&rviee n'était trop péniMe. 11 n'était q^ueetioa ittî d'exercice fait coaecieiioieueemeiKt, ai 4e camps de aiLaii<Bu«vTes ni d'évoltiiione. A U vériié quelques officiers réforauttears avaient demandé tout x^eia, afirès la déconflUire de Rosbaeà, mais &n ne les avait pas écoutés .; le gouverneniieiit était trop faible et l'ittéalei^te initie des officie*ps nobles cofistituait ua obstacle i»6«riKiont£ibie. Les oftlciers avaient donc des loisirs taoït et plus, niai« ceux d'entre les jeunes qui par hasard réfléchissaient h leur avenir ne le voyaient ITri liant qu'à une condition, c'était d'appartenir à une grande famille riche. Ceux-là seuls pouvaient parvenir aux grades supérieurs, passer généraux ; ceux qui appartenaient à la petite noblesse pauvre étaient confinés leur vie durant dans les grades subalternes.
•Qu'on »e demande ce qui devait se passer dès lors dans l'àme de feu de Napoléon, fiévreusement avide de se faire valoir lorsqu'il se voyait en face de la triste pe^specti^^ d'avoir à attendre pendant six ans pour être promu lieutenant en premier et au moins autant pour passer capitaine, puis de prendre sa retraite en cette qualité, où il terminerait ses jours, ayant vécu dans l'indigence et les privations et qu'on s'étonne alors qu'il rêvât un avenir tout autre et qu'il s'isolât de ceux qui semblaient satisfaits d'une destinée si modeste ! A Valence il fraya tout aussi peu avec ses camarades qu*à TÉcole militaire : c'étaient au fond les mêmes hobereaux, un peu plus mûrs qu'^à ©rien ne et à Paris. Il préférait la société des fonctionnaires royaux, des a<\'Ocats et d'autres gens de la bourgeoisie qui souffraient comme lui de Tétat social entièrement miné et qui prêtaient plus d'attention à ses déclamations radicales que les officias de La Fère, lesquels, irrités un beau jour de ses sorties mordantes, le jetèrent dans le Rhône.
. Peadant ua certain temps, il fraya avec la société de Valence, il fréquenta surtout le salon de M*"® de Goiombier dans lequel Tabbé de Saiat~Ruf jouait le principal rôle et «où venaient les demoiselles nobles des environs. Mais cela ne dura poinL Bientôt il redevint solitmfe. Peut-être uoe inclination naissante l'avait-elie conduit dans ce salon et n'avait-il pas été payé de retour. On n'a aucun renseignement certain à ee su^ei. Mais cinq ans après, alors qu'il était âgé de vingt-trois ans, il écrivait ce qui suit dans son Dialogue ^ur V^xsatmir : «c Je fus jadis amoureux et iJL.m'^n est r^esté assez de souvenirs pour que je n'aie pas besoin de .ces définitions métaphysiques qui ne font jamais qu'cnoLturpuillei* les ckoses. Je fais plus que nier son exigence, je le crois nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin je crois fue l'amaur fait plus .de mal que de bien et que oe serait un bienfait d'une divinité protectrice que de nous en défaire et d'en délivr<er les hommes. » Mais il était le^in de consacrer tous ses loisirs à la lectore des r^omans et à la rêverie^ Avec plus de zèle encore qne par le passé il se livrait à des études sérieuses : il Lisait surtout des écrits politiques et historiques. 11 vivait au moment où les plus grands esprits de la France s'étaient constitués les guides et les naa^tres de la nation pour proclamer les théories philosophiques q.ui condamnaient le système régoant et préteAdaienlt le rempdfiuser par un État et nne société nouveaux. Tout le monde Usait les ouvrages de Voltaire et de Montesq,uieu, de Bousseau et de d'Alembednt. Comnsàe élève de l'École Militaij^e^ déjà Bonaparte^ les «yait étudiés avec zèle et rarement les paroles de Jean-Jacques ont trouvé un esprit mieux pnéfia«é à les aceueiillir. Il fit des extudts du Contrat
^ N«i»#de>ptaii8, à partir 4e ce aipmemt, eâf^ c»ih«^r£yplke.
social, y ajoutait des notes et adopta avec enthousiasme les idées extravagantes du philosophe de Genève sur Tétat naturel de Thomme. Il lut en outre la Scienza délia legislazione de Filangieri qui à ce moment-là — à partir de 1780 — avait acquis, bien à tort, une grande réputation, l'ouvrage d'Adam Smith Wealth of Nations, le Compte-rendu au roi de Necker et bien d'autres. Mais c'est Raynal qui semble avoir exercé alors la plus grande influence sur son esprit. C'était à cette époque-là l'écrivain qu'on lisait le plus en France. Son histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes avait donné à son auteur un prestige incontestable à «ause de ses tendances révolutionnaires. Le livre, en effet, contenait plus de choses que n'en annonçait le titre. C'est, ainsi qu'on y lisait, non seulement des détails sur l'état politique de la Chine, mais on le comparait de plus avec celui de la France et la comparaison n'était pas à l'avantage de cette dernière. Il dépeignait la situation de son pays avec une éloquence pénétrante, il parlait des privilèges insensés de la noblesse et du haut clergé, de l'abîme qu'il y avait entre les riches et les pauvres, du pouvoir arbitraire du gouvernement vis-à-vis de la bourgeoisie, de l'immorale vénalité des charges, de la mauvaise administration des finances ; il prédisait l'effondrement à courte échéance, bien plus, il prêchait la révolution, disant qu'en de telles circonstances elle constituait un devoir pour les citoyens. Ces doctrines firent une profonde impression sur Napoléon, une impression plus profonde encore que celles de Rousseau. Plus tard il s'est proclamé l'élève zélé de Raynal dans une brochure intitulé Discours sur le bonheur qu'il présenta (avec toutes ses fautes d'orthographe) à l'Académie de Lyon en 1791. Il avait dès 1787 fait sa connais-
sance personnelle ; il l'avait entretenu de ses études sur rhistoire de son ile natale ; quelques années plus tard il lui en remit effectivement un fragment : Lettres sur rhistoire de la Corse commencées en 1786 et contenant l'histoire de l'île jusqu'à Paoli ; Son frère Lucien prétend que Raynal a montré ces Lettres à Mirabeau, lequel aurait exprimé toute son admiration pour le génie de l'auteur. Mais Lucien n'est pas toujours digne de foi.
Quoi qu'il en soit, Napoléon s'était mis à écrire. Outre son histoire de la Corse il a, écrivain infatigable, composé un roman dont la Corse est le théâtre, un drame le Comte tPEssex et des nouvelles dans le genre de celles de Diderot et de Voltaire* ! Mais il ne lui suffit pas d'avoir couché par écrit ses pensées, il veut les voir imprimées, il veut qu'on les lise, et cela non pas uniquement par vanité mais pour gagner de l'argent. Car dans sa garnison les embarras pécuniaires n'ont pas pris fin, tout au contraire, ils se sont accrus, il en est excédé. Non que sa solde de cent livres par mois n'eût pas suffi à son entretien personnel. A Valence sa chambre, chez M"® Bon, lui coûtait huit livres et pendant un certain temps il ne faisait qu'un repas par jour et s'il s'isolait de ses camarades qui menaient grand train, cela constituait au fond une économie encore. Mais c'est dans sa famille que les ressources allaient sans cesse diminuant. En 1786 le gouverneur de Tîle, M. de Marbeuf, qui avait toujours été pour elle un protecteur secourable, était mort ; le grand-oncle l'archidiacre Lucien, qui lui avait toujours prodigué ses conseils et veillé sur elle, était tombé gravement
1 Bonaparte a lui-même, dans la suite, brûlé, à quelques exceptions près, tout « le fatras de sa jeune littérature. » (Th. Jung, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. ii, p. 144.)
FôuRNiER, Napoléon L 2 ^
malade ; Joseph, qui en dépit des avertissements de son frère, avait abandonné la carrière ecclésiastique pour celle des armes, avait renoncé, à la mort du père, à cette dernière également, afin de se créer une position dans Tîle : il n'en avait pas encore trouvé. Le gouvernement avait établi en Corse des pépinières de mûriers et payait, entre autres, à la famille Bonaparte, une certaine somme pour l'entretien d'une de ces plantations. Il supprima cette indemnité et bientôt l'argent fit défaut à la maison . Malgré toute son énergie. M"® Laetitia perdit courage. Dans son angoisse elle écrivit à Napoléon et le pria de venir. La lettre produisit un effet profondément douloureux sur le jeune homme. Comme son père, il était plein de sollicitude pour les siens et le chagrin qu'il ressentait de les savoir dans la gène était sincère. Il ne fit que s'accroître quand on lui refusa le congé qu'il demandait, en ajoutant qu'il ne pourrait le prendre que dans les premiers jours de l'année 1787. Dans son journal il exhale son chagrin en paroles fort amères :
« Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre longtemps. Je suis absent depuis 6 ou 7 ans de ma patrie. Quel plaisir ne goûterai-je pas à revoir, dans quatre mois, et mes compatriotes et mes parents ? Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet ? et quelle fureur me porte donc à vouloir ma destruction? Sans doute, que faire dans ce monde ? puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer ? Si' j'avais passé soixante ans, je respecterais les pré-'
NAPOLÉ(»r I t9
jugés de mes contemporains et j'attendrais patieriiment que la nature eût achevé son cours, mais, puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère. Que les hommes sont éloignés de la nature î Qu'ils sont lâches, vils, rampants ! Quel spectacle verrais-je dans mon pays ? Mes compatriotes chargés de chaînes embrassent en tremblant la main qui les opprime. Ce ne sont plus ces braves Corses qu'un héros animait de ses vertus, ennemis des tjrans, du luxe, des vils courtisans... Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que BOUS chérissons, vous avez encore corrompu nos mœurs ! Le tableau actuel de ma patrie et l'impuissance de la changer sont une nouvelle raison de fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je d(Ms haïr par vertu. Quand j'arriverai dans ma patrie, quelle figure faire, quel langage tenir ? Quand la patrie n'est plus, un bon citoyen doit mourir... »
Ces effusions d'une âme assombrie sont bien caractéristiques. Le Werther de Goethe, que Napoléon dit avoir relu cinq fois, et les œuvres exaltées dé. Rousseau ont, cela est visible, produit leur effet sur lui; on constate leur influence en plus d'un endroit. Mais tout à côté on trouve un esprit vigoureux, ayant conscience de sa valeur et l'on se convainc du coup que Fauteur du Journal, tout prodigue qu'il est de ces pensées de mort, ne songe pas plus à se tuer à Valence que vingt-huit ans après le César dé- Irèné n'y songea à Fontainebleau. Toujours ce même dualisme dans sa nature dont il constate lui-même l'existence dans la conversation avec M*"* de Rém\isat cpie nous citions plus haut, la même exaltation que celui-là même qui la ressent juge froidement et mc- IfaodiquemeBt, le même idéalisme que modère, dirige
et domine un calculateur réaliste. C'est là le fond de son caractère et c'en est en même temps la clef.
Cette fois-ci il prit rapidement aussi une résolution pratique. Une fois àAjaccio il va faire prolonger le congé obtenu « pour raison de santé » tant que durera la longanimité du ministre de la guerre ; de la sorte les siens proQteront de sa solde et lui-même aura le temps de mettre à exécution des projets littéraires. Et en effet il ne rejoignit son réginient, à Auxonne, qu'au mois de mai 1788.
On se tromperait d'ailleurs si l'on attribuait la cause de la mélancolie dont souffrait le jeune officier uniquement aux préoccupations que lui causaient la situation précaire et l'avenir de sa famille et d'autre part sa propre carrière si pauvre en espérances. Une autre cause de ses tourments était en outre le conflit qui existait entre ce qu'il croyait être son devoir et le civisme tel qu'il le déQnissait dans ses rêveries sur le droit naturel. Dans une de ces lettres à son oncle Fesch, il avait dit un jour que le soldat ne devait appartenir à nul autre parti qu'à celui de son drapeau. Or ce drapeau le liait à la cause des Français .qu'il avait appris à haïr à l'école déjà, à la porte desquels il lui fallait, humiliation terrible, quémander des bénéfices et des secours pour la famille Buonaparte, des Français qui avaient subjugué sa patrie, dont la libération faisait l'objet de ses rêves et de ses ardents désirs ; lui qui avait pris pour glorieux modèles Sampiero et Paoli, avait juré fidélité à leurs ennemis victorieux : il s'était de la sorte imposé de ses propres mains des chaînes qui paralysaient l'essor de son ambition et le condamnaient à une existence mesquine ! Il avait voulu être le héros de sa nation et c'est à peine s'il avait su être un gendarme pour elle ! Cela n'était pas tolérable et pourtant il n'y avait rien à y faire. Il fallait des événements vraiment
inouïs pour briser les entraves qui tenaient captive la volonté fiévreuse de cet ambitieux. Il fallait un bouleversement du monde pour que ce génie si personnel pût prendre son vol.
Les, événements inouïs se produisirent : la face du monde changea !
Nous n'avons pas à nous occuper ici de toutes les causes, directes et indirectes qui amenèrent en France le bouleversement d'où proviennent, en grande partie, la constitution de l'État et de la société moderne. Ce qui est certain, c'est que, bien avant 1789, où il éclata, beaucoup de gens en avaient senti la nécessité. Au milieu du siècle déjà, alors que vivait encore Louis XV, ce roi célèbre par ses maîtresses et ses défaites, ce mot Révolution était prononcé par certains, comme en quelque sorte les prophètes de l'ancienne alliance avaient prononcé le nom du Messie et une fois prononcé il ne disparut plus de la langue. Quand Louis XVI succéda à son grand-père il se montra bien disposé à réformer les abus, mais bientôt on put se rendre compte que les bonnes intentions, les réformes, ne serviraient à rien et que le mal était trop profondément enraciné pour qu'un ministre, même le plus grand, pût le guérir. A partir du xvn^ siècle il s'était établi en France un régime despotique et centralisateur qui faisait uniquement dépendre les destinées de la nation du bon plaisir du roi et de la volonté d'une bureaucratie qui était maîtresse absolue de la situation. Les droits primordiaux du peuple, on les ignorait ; les États généraux, c'est-à-dire les représentants de la nation divisée en trois classes politiques — clergé, noblesse et bourgeoisie — n'avaient plus, depuis fort longtemps, été réunis pour participer à la confection des lois quoiqu'ils dussent l'être selon l'antique constitution du royaume, telle qu'elle résultait du droit coutumier ; les cours dejus-
tice supérieures et permanentes, les Parlements, étalent sans cesse en lutte avec le Gouvernement. Le clergé et la noblesse avaient pris leur parti de n'être plus rien au point de vue politique et le roi avait généreusement récompensé leur soumission : ils restèrent exempts d'impôts et conservèrent toute sorte de privilèges que jadis l'État leur avait accordés en récompense des services qu'ils rendaient comme juges et protecteurs de leurs sujets.
1^ Tiers étal tout au contraire ne jouissait pas de ces privilèges et, tout en perdant ses droits politiques, il dut, presqu'à lui seul, porter tout lé poids des dépenses de l'État.
Les deux tiers de la propriété foncière étaient entre les mains des classes privilégiées et dès lors exempts d'impôts, tandis que le troisième tiers était partagé entre une foule de petits propriétaires. Ceuxci n'avaient nullement le droit d'exiger des corvées, de prendre le péage, par contre ils payaient toute sorte de contributions pour leur maigre lopin de terre. Mais c'étaient surtout les paysans fermiers des terres appartenant aux classes privilégiées qui payaient des redevances à l'État, à l'Église, à l'intendant du seigneur, et ce qui leur restait leur permettait à peine de vivre.
La population des villes comprenait d'une part les privilégiés^ à leur aise, et de l'autre un proléta» riat exclu des métiers, des jurandes, des fonctions municipales, gagnant péniblement la vie de chaque jour en travaillant pour ceux-là. Le pauvre était donc en même temps opprimé en France, tandis que les gens de qualité dissipaient le fruit du labeur populaire à Paris ou à la cour luxueuse de Versailles en menant l'existence okive des salons.
Les intelligences d'élite s'étaient dès longtemps rendu compte que cette situation, absolument contre
nature, ne pourrait durer. Dans leurs oeuvres impérissables si plaines d'éclat et d'une langue si graur diose grâce à sa simplicité même, ces hommes luttaient contre Tinlolérance de l'Eglise qui, après 1760 encore, obtenait du gouvernement qu'il prît des mesures fort dures contre les réformés ; ils démontraient que l'organisation sociale telle qu'elle était, consti* tuait une iniquité ; ils cherchaient, en suivant desroutes différentes, l'Etat idéal par lequel on pourrait remplacer celui qui existait lorsque le sort qui l'attendait à juste titre, Teffondrement, viendrait à L'atteindre. Or, cet effondrement ne devait pas tarder à se produire. Une administration des finances déplorable^ d'une part et de l'autre quelques mauvaises récoltes et la disette qui s'en suivit provoquèrent la crise. En 1786 le ministre des finances, Necker, avait dévoilé à la nation tout entière la situation dé-^ sespérée du trésor public. Galonné, un de ses successeurs, tenta vainement de faire contribuer les deux classes privilégiées si riches aux dépenses générales. Des emprunts sans cesse renouvelés épuisèrent le crédit, la banqueroute semblait inévitable. Le roi alors résolut de céder au désir de toute la nation et de convoquer les Etats Généraux, à Versailles, pour les premiers jours du mois de mai 1789.
Ces États Généraux avaient été convoqués pour la dernière fois en 1614. Ils ne formaient pas une assemblée délibérative une comme l'était à peu près le Parlement anglais ou comme le sont nos Chambres modernes. Les députés des trois ordres délibéraient et votaient séparément et la majorité de ces trois voix d'ordres — deux contre une — faisait qu'une loi était adoptée ou bien rejetée. De la sorte la bourgeoisie avait forcément le dessous vis-à-vis de la noblesse et du clergé. Mais le Tiers état de 1789 n'était pas celui de 1614. Les deux grandes révolutions victorieu-
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ses, celle d'Angleterre au xvii® siècle et celle d'Amérique au xvm®, avaient exercé sur lui une certaine influence. Les doctrines des philosophes et des écrivains politiques avaient pénétré jusqu'à lui : c'est le tiers surtout qui était convaincu que l'état actuel des choses constituait une injustice et ce fut le désir de traduire cette conviction par des faits qui lui fit faire le premier pas sur le terrain révolutionnaire.
Contrairement à la tradition constitutionnelle, contrairement aussi au désir de Louis XVI, les députés du Tiers état — aussi nombreux à eux seuls que ceux des deux autres ordres réunis — refusèrent de se conformer au mode traditionnel de délibération ; ils se déclarèrent Assemblée nationale et invitèrent les députés des deux premiers états à participer à leurs délibérations et à leurs décisions (17 juin 1789.) Ainsi fut fait et, du coup, les Etats Généraux féodaux se trouvèrent transformés en une Chambre des députés moderne qui, loin d'être le garant serviable des affaires de crédit du gouvernement, se croyait appelée à faire disparaître totalement l'ancien régime et à constituer en son lieu et place une France toute nouvelle. Dès 1789, la première moitié de cette tâche se trouva être accomplie. C'est dans la séance de nuit du 4 août que furent prises, au milieu d'un enthousiasme général, ces résolutions mémorables par lesquelles furent déclarés abolis tous les privilèges de classe et tous les droits féodaux pesant sur les paysans ; la dîme ecclésiastique fut déclarée rachetable, la vénalité des offices supprimée, tous les citoyens furent proclamés admissibles à tous les emplois civils et militaires. Du coup on avait démoli, avec trop de précipitation, cela est vrai, tout l'édifice vermoulu de l'ancienne France et jeté les fondations d'un nouvel état où tous devaient se sentir à l'aise.
Tout cela n'était nullement le résultat de délibéra-
(Ions calmes et paisibles. Pendant qu'à Versailles les législateurs ébauchaient le code de la liberté nouvelle, la révolte était déchaînée tout à côté, dans la capitale. Depuis des années Paris était le théâtre de soulèvements. Maintenant on eût dit que l'émeute y était en permanence. Peu de jours avant que l'Assemblée nationale prît les résolutions dont nous venons de parler, le peuple de Paris, devenu souverain avait battu les soldats du roi sur la Place Vendôme, pris d'assaut l'Hôtel des Invalides et rasé la Bastille ; les députés eurent toutes les peines du monde à arrêter le peuple qui était prêt à se livrer à tous les excès. C'était un composé étrange que ce peuple de Paris : il y avait là des gens instruits épris de liberté, des vagabonds abrutis que la misère avait fait affluer par milliers dans la ville, des ouvriers opprimés qui luttaient pour faire valoir leur droit à une existence d'hommes et non de brutes mêlés à des chevaliers d'industrie éhontés, à des vauriens, des voleurs déclarant, sans vergogne, la guerre à tous les biens meubles, des hommes raisonneurs méthodiques décidés à aller jusqu'au bout de leurs principes forgés de toutes pièces à côté d'innombrables ignorants obéissant aveuglément aux déclamations entendues dans les rues, bref l'imposante armée de l'anarchie qui allait sous peu prendre une importance redoutable.
La capitale ne fut pas seule en proie à l'émeute. Celle-ci s'était étendue à la province dès que le mouvement politique s'y fut fait sentir.Là ce futlafaim et la misère qui devinrent le moteur principal. Il y eut des soulèvements par centaines où l'on pilla les magasins à grains. Ce n'était que le prélude d'excès plus graves. En 1789 la récolte avait été mauvaise dans le midi. Dans le centre et le nord où elle avait été Bufflsante, personne n'avait le courage de fournir les
marchés de grains. Le prix élevé se maintint et il y eut de nouveaux excès. On force les propriétaires, ea leur mettant le couteau sur la gorge, à livrer leurs approvisionnements. Les paysans attaquent les châteaux et contraignent les nobles à renoncer, non seulement à leurs droits féodaux, mais encore à leurs biens. Ceux qui refusent sont tués. Dans toute la région orientale de la France, du Nord jusqu'à la Provence, il n'y a que soulèvements de paysans, conBsçations ; les exécutions et les massacres sont à l'ordre du jour. L'autorité est impuissante à les arrêter. Auxonne sur la Saône, où le régiment d'artillerie de LaFère tenait garnison, eut également son mouvement révolutionnaire. En juillet 1789 on y avait sonné le tocsin : les barrières d'octroi y furent bridées, la maison du receveur fut mise à sac. Un détachement de canonniers devait rétablir l'ordre. Les hommes refusèrent de marcher et assistèrent, l'arme au bras, à l'émeute. Le capitaine voulut arrêter un des meneurs, la foule le poursuivit et voulut lui faire un mauvais parti : il ne s'échappa qu'à grand'peine. Les troupes ne consentirent à marcher que quand quelques compagnies de garde nationale se mirent à combattre l'émeute. Le jeune lieutenant Bonaparte y prit-il part ? On ne le sait. Il serait bien intéressant de connaître le rôle qu'il joua pendant ces journées ; mais il est impossible d'être fixé à cet •égard. Mais nous savons du moins que depuis son retour d'Ajaccio il avait de plus en plus franchement pris parti pour les idées nouvelles. Dans son journal naus trouvons, à la date du 23 octobre 1788, l'esquisse d'une dissertation sur le pouvoir royal : « Cet ouvrage, y lisons-nous, commencera par des idées générales sur l'origine de l'accroissement que prit, dans l'esprit des hommes, le nom de roi. Le gouvernement militaire lui est favorable. Cet ou-
vrage entrera ensuite dans les détails de l'autorité usurpée dont les rois jouissent dans les douze royaumes de l'Europe. Il n'y a que fort peu de rois qui n'eussent mérité d'être détrônés. » Pour un lieutenant de l'armée royale, jeune hommo de vingt ans, ce sont là des idées passablement avancées !
D'ailleurs il continue à s'occuper de la Corse. Il a remanié ses Lettres sur Vhistoire de la Corse et se propose de les dédier à Paoli exilé. Dans une lettre de juin 1789, où il cherche à renouer avec lui, il manifeste nettement sa haine contre les Français oppresseurs. Bientôt il n'aura plus qu'une préoccupation unique : profiter de la révolution pour arriver à la considération et acquérir de l'influence dans son île, afin d'assurer sa propre indépendance et celle de son peuple. Aussi n'écrit-il plus. Les lettres sur l'histoire de la Cor^e dont Paoli a refusé la dédicace, il ne les fait pas imprimer. Leur auteur cherche à se faire à lui-même une place dans l'histoire de son île natale.
Depuis qu'elle avait été conquise par la France, la Corse était divisée en deux factions : celle des partisans de l'étranger ayant pris leur parti de la situation nouvelle et cherchant à en profiter et le parti national qui ne supportait qu'à contre-cœur les nouveaux oppresseurs. La première faction, celle des conservateurs, comprenait la petite noblesse et le clergé avec leurs adhérents obéissant aveuglément et en partie la bourgeoisie des villes de la côte, car les habitants de cette région, étant à la discrétion de la première frégate venue, avaient appris de bonne heure à se soumettre à l'autorité étrangère. Les habitants de l'intérieur, tout au contraire, semblables à peu près aux Monténégrins, avaient pu plus facilement garder leur esprit d'indépendance. Le parti national se divi$ait en doux groupes : l'un espérait s'as-
surer la liberté civile en faisant cause commune avec les révolutionnaires de France ; l'autre ne voulait pas entendre parler des Français et ne consentait pas à pactiser avec eux. Les conservateurs envoyèrent aux Etats Généraux les candidats officiels, le général Buttafuoco et Tabbé Peretti tandis que les nationaux y envoyaient des opposants, Salicetti et Colonna di Cesare Rocca. Ces derniers surent faire prévaloir dans l'Assemblée nationale les vœux de leurs commettants : la commission des nobles, adjointe au gouverneur, sera remplacée par un conseil administratif issu d'élections libres et la force armée consistera en une milice formée de Corses recevant une solde. L'idée de l'administration nationale émanait d'un groupe de jeunes ambitieux tels que Pozzo dit Borgo, Peraldi, Cuneo qui se voyaient déjà régents de l'île ; celle de la miljce populaire au contraire était due au lieutenant Bonaparte, en garnison àAuxonne, que son oncle Fesch tenait au courant de tout ce qui se passait en Corse et dont la famille avait, depuis la mort de Marbeuf, embrassé le parti de l'opposition. Bonaparte aussi voulait occuper la première place. Mais il ne basait pas ses visées ambitieuses sur les élections, les débats politiques et la faveur incertaine du peuple. A ce moment-là déjà, les baïonnettes étaient pour lui le plus sûr moyen d'arriver au pouvoir. 11 se disait qu'on ne pourrait guère se dispenser de lui accorder, à lui qui sortait d'une école militaire, une des premières charges de la milice corse et qu'une fois à la tète d'une force armée il lui serait facile... Mais ces projets-là on ne les exécute que sur les lieux. Aussi demanda-t-il un nouveau congé, assez long et dès le mois de septembre 1789 il est de retour à Ajaccio.
A peine estiil arrivé que des difficultés se produisent. Le député conservateur Buttafuoco a su ame- '
NAPOLÉOX I 29
ner le gouvernement du roi à ne pas donner suite aux propositions du parti national : pour le moment il n'est nullement question du conseil populaire ni de la milice soldée. Mais en cette année-là l'opposition a partout recours à la violence. Ce n'est pas en vain que Bonaparte a assisté à tous les événements de l'été révolutionnaire de 89. Il a vu les gardes nationales se constituer dans les villes de France, il a vu le charme magique qu'exerce la cocarde : il va mettre à profit l'expérience acquise et déployer un zèle dévorant. Il veut renverser les réactionnaires qui sont au pouvoir, s'emparer de la bastille d'Ajaccio, chasser les Français et le club des patriotes qu'il met au courant de ses projets, est tout feu et flamme.
Et en effet la garde nationale est formée, le mouvement révolutionnaire s'accentue sous l'impulsion du jeune lieutenant de l'armée royale. Un de ses biographes nous dit à ce propos que «àAjaccio, il remua, il électrisa tout avec son infatigable activité. » Mais voici que le Gouvernement renforce la garnison. On ferme le club, on dissout la garde nationale et les révolutionnaires se voient contraints d'adresser à l'Assemblée nationale une protestation, rédigée par Napoléon, dans laquelle il demandait qu'on protégeât leur liberté (fin octobre 1789.)
Dans l'intervalle les autres villes avaient suivi l'exemple d'Ajaccio et s'étaient soulevées. Dans quelques-unes, à Bastia par exemple et à Isola Rossa, les émeutiers avaient eu le dessus. Le Gouvernement, sur le conseil deButtafuoco, décide d'envoyer do nouvelles troupes et de terrasser l'émeute, mais l'Assemblée nationale élève la Corse, qui jusqu'alors n'avait été considérée que comme pays conquis, au rang de provi nce franç aise ayant les mêmes droits que toutes les autres et cetîTsur la proposition de Salicetti. On
ne tînt aucun compte de la convention de 1768 par laquelle Gênes cédait la Corse « à titre de gage » à la France. En même temps on accorde une amnistie, grâce à laquelle Paoli et ses compagnons d*exil rentrent dans nie. Dès lors le Gouvernement se voit obi gé de renoncer aux mesures violentes qu'il avait résolues et les radicaux recouvrent leur liberté d'action. A Ajaccio le club rouvre ses séances, dans le courant de Tété 1790, la garde nationale reçoit l'instruction militaire sous la direction de Napoléon, on élit un nouveau conseil où son frère Joseph trouve enfin à se caser. Quoi de plus naturel que de reprendre les desseins auxquels on avait dû renoncer l'an d'avant ? Seule la vigilance de la garnison de la citadelle empêche Napoléon de s'en emparer : il pro- ])Ose bien au club d'en faire le siège en règle, mais celui-ci refuse et les Français abhorrés restent dans la place.
Paoli revint peu après. Des milliers de Corses accoururent et saluèrent son retour par des cris de joie frénétiques. Toutes les villes avaient envoyé des députations. L'ancien dictateur, le glorieux chef que les souvenirs delà lutte pour l'indépendance et le long martyre de son exil entouraient d'une auréole auguste, fut l'objet delà vénération universelle. Quand en septembre 1790 on procéda à l'élection des fonctionnaires publics prescrite par la nouvelle constitution française pour chacun des départements, il fut nommé à l'unanimité président du conseil administratif. Tous les ambitieux de l'Ile se groupaient au- .tour de lui. Napoléon y figurait aussi : il comptait que maintenant on allait organiser la milice nationale soldée dont il espérait bien être le chef. Alors il eût pu donner sa démision d'officier de l'armée française, poste qui lui pesait tant parce qu'il le. tenait éloigné du véritable théâtre de ses visées ambitieuses
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et forcément II aurait joué un rôle prépondérant aux côtés de PaoU qui n'était pas un militaire de profession et qui était un vieillard. Vaines espérances ! Le ministère refusa d'armer la nation corse aux frais de la France et Bonaparte se vit contraint de rejoindre enfin son régiment au mois de février
Pendant ce temps l'émigration avait privé le régilîient de LaFère de beaucoup d'officiers et ce fut grâce à cette circonstance que Napoléon n'eut pas à répondre de ses manquements à la discipline et à son devoir ; grâce à elle il fut même promu, le 1" juin 1791, lieutenant en premier au 4® régiment d'artillerie à Valence. On Jouissait alors d'un calme apparent et il put reprendre l'ancienne existence qu'il menait deux ans auparavant, sauf qu'il partageait son modeste logement et sa maigre solde avec son frère cadet Louis, le futur roi de Hollande. Quand vingt ans plus tard celui-ci créa des difficultés à l'empereur des Français en renonçant, de son autorité privée, à la couronne. Napoléon causa avec Caulaincourt de la vie qu'il menait à Valence : » Mon frère me nuira au lieu de m'aider ! Ce Louis que j'ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations ! je trouvais le moyen d'envoyer de l'argent pour payer la pension de mon jeune frère ! Savez- vous comment j'y parvenais? C'était en ne mettant jamais les pieds, ni au café, ni dans le monde : C'était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu'ils durassent plus longtemps propres. Pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours toujours seul dans une petite chambre avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres, pour me les procurer, par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetai-je cette jouissance ! Quand, à force d'abstinence, j'avais amassé
deux écus de six livres, je m'acheminais avec une joie d*enfant vers la boutique d'un libraire qui demeurait près de Tévêché. Souvent j'allais visiter ses rayons avec le péché d'envie ; je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d'acheter. Telles ont été les joies et les débauches de ma jeunesse ! »
Mais souvent sa solde médiocre était insuffisante et il lui fallait contracter des dettes, de petites dettes sans doute, mais qui ne lui pesaient pas moins dans l'impossibilité où il était d'augmenter son revenu. Il reprend d'ailleurs ses projets de travaux littéraires ; il présente à l'Académie de Lyon son Discours sur le bonheur dans l'espérance de se voir décerner le prix de deux cents francs. Mais il ne l'obtint pas. Il se remet à écrire ses rêveries, entre autres le Dialogue sur V amour. Il compose aussi ses Réflexions sur Vétat naturel où il combat les hypothèses de Rousseau et se montre observateur des plus perspicaces de l'humanité. Mais soudain l'agitation inouïe où est plongée la France vient interrompre sa studieuse solitude.
Dans les premiers mois de 1791 on avait fini d'élaborer les lois fondamentales formant la nouvelle constitution de la France. Il ne leur manquait que la sanction royale pour être promulguées. Mais cette constitution réduisait presque à rien l'autorité royale, les lois radicales régissant le clergé blessaient la conscience religieuse du monarque. Aussi celui-ci résolut-il de fuir loin de Paris ,et de chercher à l'étranger aide et sécurité pour sa personne et sa dignité ' royale. Le projet n'aboutit point ; le roi et sa famille furent arrêtés en route et ramenés à Paris. Le pays tout entier, ressentit une violente indignation contre le roi et contre ceux qui l'avaient amené à abandonner son peuple. L'Assemblée nationale sus-
pendit Texercice du pouvoir exécutif dans les mains de Louis XVI, et dans toutes les villes de France les clubs, la garde nationale et la ligne jurèrent fidélité inviolable aux décrets du Parlement et à la nouvelle constitution. A grand'peine les Feuillants, c'est-àdire les modérés, eurent le dessus sur les Jacobins radicaux. Le roi accepta la constitution et Ton parvint alors à rétablir quelque peu Tordre et la tranquillité.
C'est pendant ces journées que le lieutenant en premier Bonaparte prêta par écrit le serment suivant :
« Je jure d'employer les armes remises en mes mains à la défense de la patrie et de maintenir contre tous les ennemis du dedans et du dehors la constitution décrétée par l'Assemblée nationale,|de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères, et de n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée nationale.