‹ Napoléon IerChapitre 3 sur 8 · BUONAPARTE · texte numérisé non relu

BUONAPARTE

Officier au 4^ régiment d*arliUerie, Valence, le 6 juillet 1791.

Il jouait alors un certain rôle dans les clubs. Il était secrétaire des Amis de la constitution de Valence qui étaient en rapport avec les Jacobins de Paris et en cette qualité il rédigea l'adresse par laquelle ils adhéraient aux décisions de l'Assemblée nationale. Lors d'une fête patriotique, il porta un toast aux radicaux. On se tromperait fort en croyant y trouver la trace de l'enthousiasme patriotique qui remplissait alors tous les Français et donnait au mot de nation une portée qu'il n'avait jamais eue auparavant. Na-

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poléon au milieu de toute cette lièvre restait Corse, exclusivement Corse et poursuivait avec ténacité les projets qui rattachaient entièrement son avenir à celui de son pays natal. Ces projets allaient prendre corps.

Dans sa séance du 22 juillet 1791, l'Assemblée na • tionale résolut la formation de bataillons de volontaires soldés dont l'effectif serait de plus de cent mille hommes. Le département de la Corse devait en constituer quatre. A peine Napoléon eut-il connaissance de la chose qu'il aspire à quitter Valence. L'occasion si ardemment désirée de jouer un rôle militaire dans son île natale s'offrait enûn à lui. Dès le mois de septembre nous le trouvons en congé à Ajaccio. Que lui importe de savoir la France à la veille d'une guerre? Il n'en a cure,tout aussi peu quede la datedu 1*' janvier 1792 où il devait rejoindre son corps. Plus tard il invoquera, pour s'excuser « les circonstances imprévues, les devoirs les plus sacrés à remplir. » Dans ces circonstances difficiles, écrit-il au commissaire des guerres Sucy, € le poste d'honneur d'un bon Corse est de se trouver dans son pays. » Il oubliait qu'il était en même temps officier français, élevé aux frais du roi et qu'il venait de se vouer par serment à la défense de la France. Il obtint d'être rayé des cadres à partir du 1"^ janvier 1792 et avec un redoublement de zèle il chercha à obtenir le commandement du bataillon de volontaires d' Ajaccio, poste auquel il ne pouvait parvenir que par Télection. Depuis des années il avait su se créer des partisans parmi les montagnards qui lui donnèrent la majorité sur son compétiteur pendant que lui-même retenait de force dans sa maison l'un des commisrsaires préposés à l'^ection jusqu'à ce que celle-ci fût finie. Il fut nommé avec un autre, homme insignifiant, lieutenant-coFonel, commandant le ba-

taillon de sa ville natale. Ce fut là son premier coup d'État. Et derechef son regard se porta vers la citadelle où tenaient encore garnison les officiers et les soldats français. Â présent qu'il commandait des hommes à sa dévotion, le coup ne pouvait manquer : il s'agissait simplement d'attendre l'occasion favorable.

Gomme dans toutes les villes corses il y avait h Ajac- €10 un certain nombre de catholiques fervents qui ne se sentaient pas moins blessés dans leurs croyances que le roi Louis XVI par la constitution civile du clergé. Les prêtres, fort nombreux dans l'Ile, contribuèrent grandement à leur faire détester davantage encore le nouvel ordre de choses et ses partisans. Le club des Jacobins qui était en rapports suivis avec le^ clubistes de Marseille et de Toulon comptait donc des ennemis acharnés en grand nombre. Napoléon se rattachait, à Ajaccio comme à Valence, au parti radical ; il avait en outre publié avec son oncle Fesch une brochure sur le serment civique des prêtres ; aussi était-il tout particulièrement détesté. Dès le mois de juillet 1790 il y avait eu des rassemblements où avait été poussé le cri de Vive la Révolution ! Mort aux Jacobins^ mort à Vofflcier! Un jour la masse fanatisée s'était jetée sur lui et il ne dut la vie qu'à l'intervention d'un bandit de ses amis. Depuis cette époque les dispositions de ces gens n'avaient pas changé et l'on ne tenait compte que dans une mesure fort restreinte des lois concernant le clergé. « Afin de faire respecter les décrets de l'Assemblée nationale » , Napoléon occupa avec ses volontaires le couvent des Capucins. Il comptait que dans le conflit qu'entraînerait cette mesure, les autorités municipales, comprenant des constitutionnels modérés, prendraient forcément son parti et qu'il aurait dès lors l'influence qu'il désirait obtenir et qu'il parviendrait à se faire ouvrir

la citadelle. Uae fois dans la place il se proposait de fraterniser avec les soldats, de forcer les officiers à se retirer et de se rendre maître de la ville. Pendant les fêtes de Pâques de 1792, il se produisit un soulèvement ; on se battit dans les rues avec acharnement et Napoléon réussit à occuper les points les plus importants. Déjà il avait établi une forte barricade en face de la porte de la citadelle afin d'engager la lutte avec la garnison quand des commissaires du gouvernement, envoyés par Paoli, parurent sur les lieux et exigèrent qu'on cessât les hostilités. Ils transmirent à Bonaparte comme étant l'instigateur du désordre, le blâme du gouverneur et l'ordre de quitter Ajaccio avec ses hommes et de se retirer immédiatement dans l'intérieur de l'ile. On fit en outre un rapport au ministre de la guerre sur les événements qui venaient d'avoir lieu et c'est uniquement au désarroi général que lejeune officier, cause de ces excès, dut de ne pas être envoyé devant un conseil de guerre. Alors tout sembla perdu. Dans son pays il était haï d'une partie de la population et tenu à juste titre en suspicion par les autorités ; en France il était mal noté et ne faisait plus partie de l'armée régulière. Or, les volontaires n'avaient été levés que pour un an. Qu'allait-il devenir une fois cette année écoulée ? Il fallait agir et prendre un parti décisif. Napoléon se rendit à Paris avec l'assentiment du gouvernement. Il trouva la capitale en proie à l'agitation la plus violente. La paix entre la royauté et la révolution avait été de courte durée. Louis XVI avait refusé de sanctionner les décrets de l'Assemblée législative contre les prêtres réfractaires, les princes et les aristocrates émigrés dont on voulut châtier le rassemblement en armes sur la frontière par la confiscation de leurs biens. Les partis avancés conçurent dès lors un vif ressentiment contre lui. Déjà les clubs jacobins se dé-

claraient ouvertement pour la république. En outre il n'était plus possible de mettre en doute la connivence de la cour avec l'étranger et l'opposition se disait qu'une guerre victorieuse faite aux puissances serait forcément une victoire remportée sur la monarchie en France. Aussi les républicains de l'assemblée inscrivirent-ils dans leur programme la lutte contre les princes étrangers, ils renversèrent un ministère partisan de la paix et contraignirent le roi à déclarer la guerre à la maison d'Autriche à laquelle il était apparenté (20 avril 1792). Au début le résultat des opérations déçut leur attente. L'attaque dirigée contre la Belgique, province autrichienne, fut facilement repoussée et la défaite causa à Paris une vive irritation. Tous criaient à la trahison et voyaient dans le roi en, personne un homme conspirant contre son peuple et cela d'autant plus que précisément à ce moment (13 juin 1792), Louis congédia un ministère radical et le remplaça par des modérés royalistes. Les meneurs radicaux mirent à profit la surexcitation du peuple en lançant contre la royauté même tous les éléments anarchistes de Paris. Le 20 juin la populace armée pénètre en masses compactes dans les Tuileries pour arracher au roi la sanction des décrets. Si Louis eut la vie sauve, il le dut uniquement au calme qu'il montra vis-à-vis des émeutiers. Mais dès le 10 août la populace entraînée par les Jacobins revient à la charge : des bandes d'hommes à piques, d'ouvriers des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau auxquels s'était mêlée la pire canaille, assiègent le château et forcent Louis XVI de chercher aide et protection au sein de l'Assemblée. Mais celle-ci le suspend de ses fonctions. Le ministère modéré est renversé avec lui et cède la place à un gouvernement composé de Girondins républicains.

La tournure que prenait la révolution devait

exercer une grande influence sur les destinées de Napoléon. Sans moyens d'existence, discrédité dans son pays natal, il était arrivé h Paris pour solliciter sa réintégration dans l'armée. Il avait quelques pro^ tecteurs mais ils étaient impuissants vis-à-vis du ministère de juin qui était au fait des événements de Corse. Bientôt Napoléon est à bout de ressources. Il retrouve un camarade de l'École de Brienne, Fauvelet de Bourrienne ; il cherche à en faire son associé pour une agence de locations ; l'affaire ne se conclut pas parce que Bourrienne est attaché à la légation de Stuttgart. Napoléon est dans la plus grande détresse : il met sa montre au mont-de-piété.

Ce furent de dures journées à passer. La seule chance de salut, c'était que le ministre de la guerre qui se montrait inaccessible aux sollicitations perdit son poste. Voilà pourquoi le 10 août exerça une grande influence sur le sort de Bonaparte. A-t-il réellement ce jour-là pris part au mouvement en parcourant les cabarets ox>mme orateur populaire ? On n'a pas de preuves. Lui-même devait plus tard en par- 1er en ces termes : € Au 10 août, je sentais que si ou m'eût appelé, j'aurais défendu le roi : je me dressais contre ceux qui fondaient la République par le peuple ; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en uniforme, cela me choquait ». Certes c'était là le fond de sa pensée. Mais elle n'était pas conforme à ses intérêts du moment. Ceux-ci le portaient à désirer que la populace qu'il méprisait, remportât la victoire et cette victoire fut pour lui la bienvenue.

Ce qu'il y a de certain c'est que sa situation cessa du coup d'être précaire. Aux yeux des nouveaux ministres radicaux, les agissements du jeune officier ne constituaient point une faute bien grave : il rentra en grâce ; bien plus il fut nommé capitaine dans son

régiment et il prenait rang à la date du février 1792 c'est-à-dire du jour où il eût été promu s'il n'avait pas quitté l'armée. Par suite de l'émigration en effet, l'avancement était alors des plus rapides. On s'imaginera peut-être que Napoléon va enfin rejoindre son régiment qui fait partie de l'armée de campagne, afin de remplir les fonctions pour lesquelles il touchait sa solde. Il n'en est rien. Le sort de la France ne l'intéressait d'aucune façon. Son unique préoccupation, c'était son île natale. Y retrouver la considération qu'il avait perdue, c'était à quoi il tenait plus qu'à gagner des honneurs et à remporter des triomphes, en défendant les principes pour lesquels des milliers de Français Gouraient joyeusement à la mort. Même si le hasai^d ne lui avait pas fourni un prétexte pour retourner en Corse, il y serait quaud môme revenu. Mais le nouveau ministère supprima les maisons d'éducation des demoiselles nobles et renvoya les pensionnaires dans leurs familles. Au nombre de ces jeunes filles figurait sa sœur, Marianne Bonaparte. Qui aurait pu en vouloir à un frère d'accompagner sa sceùr, alors que le pays tout entier était agité. A la mi-septembre, nous les trouvons tous deux à Ajaccio et Napoléon y resta jusqu'à l'été suivant.

Ces neuf mois furent décisifs pour toute son existence, ils le furent pour les destinées du monde. A peine arrivé, il eut des scènes violentes avec Paoli, car Napoléon, comme si rien ne s'était passé, comme s'il n'était pas capitaine de l'armée régulière, reprit le commandement de son bataillon de miliciens. A la vérité, le jeune officier parvint à se faire confirmer provisoirement dans son commai^ement, pour la durée d'une expédition dirigée conire l'ile de Bardaigne et qui échoua. Mais dans le courant de l'hiver, le froid qui régnait entre lui et le vieux gouverneur ne fit que s'accentuer pour aboutir finalement à une

rupture complète. La situation générale en était surtout la cause. Paoli était revenu d'Angleterre partisan de la monarchie constitutionnelle : il n'avait adhéré à la constitution française que parce qu'elle répondait à l'idéal qu'il s'était fait sur le sol britannique. Dès 1792, cette constitution était ébranlée dans sa base essentielle, la nouvelle Convention nationale avait aboli la royauté, elle avait dépossédé le roi, elle l'avait accusé de trahison ; il avait été condamné et le 21 janvier 1793 il avait été exécuté. Le gouvernement était entre les mains despartis extrêmes et il ne fallait espérer aucune stabilité. En outre Paoli, lors de son retour et mû par un sentiment de gratitude pour ceux qui l'avaient si bien accueilli pendant son exil, s'était réservé le droit de ne jamais porter les armes contre l'Angleterre. Or, après l'exécution de Louis XVI, l'Angleterre avait déclaré la guerre à la France et Paoli était général français. Il refusa d'obtempérer à l'ordre qui lui fut donné de quitter la Corse et de rejoindre l'armée du sud et quand, le 2 avril 1793,1a Convention, en réponse à ce refus, donna l'ordre de l'arrêter — ordre qu'à la vérité on retira comme ayant été donné par suite d'un malentendu — neuf dixièmes de la population corse se déclarèrent pour leur vieux chef, contre le gouvernement et ses adhérents parmi les insulaires.

Au nombre de ceux-ci figurait Napoléon Bonaparte pour lequel le moment était critique : il lui fallait prendre une résolution définitive. Ce qu'il avait rêvé d'obtenir pour lui, en Corse, un autre l'avait obtenu. S'il passait aux Paolistes il était certain de ne jouer qu'un rôle secondaire dans leur parti. D'autre part ses obligations comme officier de l'armée française exigeaient qu'il rejoignît son régiment; en outre toutes ses idées politiques l'attiraient vers la Convention au sein de laquelle les radicaux gagnaient jour-

nellement du ierraÎQ. Si en général il pouvait encore être question pour lui d'avoir le dessus en Corse, il l'aurait uniquement avec le secours des Français. Il se sépara donc ouvertement — au commencement du mois de mai 1793 — de Paoli qui avait tenté encore de s'attacker le fils de son ami Carlo, et passa aux Français qu'il avait si longtemps haïs et détestés. Peu après, une assemblée populaire le mit au ban de la nation et déclara infâme la famille Bonaparte. Lœtitia ne parvint qu'à grand'peine à se réfugier à Calvi avec ses enfants ; sa maison d'Ajaccio fut saccagée et on y mit le feu. Napoléon tenta un dernier coup de main sur Ajaccio avec un corps expéditionnaire français ; il s'imaginait que son bataillon de garde nationale lui resterait fidèle et lui tendrait la main. L'entreprise échoua. Le 11 juin 1793 il quitta l'ile avec les siens pour se rendre à Toulon. Quelques semaines auparavant son frère Lucien s'était rendu en France avec une députation de partisans de la république afin d'accuser Paoli de conspirer contre celle-ci et de demander des secours aux Jacobins. Dans un mémoire du 4 juin, où il accusait le vieux patriote, Napoléon avait couvert d'injures et de calomnies l'homme qui avait été l'idéal de sa jeunesse.

Son rôle en Corse est terminé. Deux motifs l'avaient guidé dans ces entreprises révolutionnaires qu'il tenta dans l'île : un puissant patriotisme local qui lui faisait ignorer tout ce qui n'était pas la Corse et le désir ardent d'obtenir le pouvoir et la considération, car il se croyait appelé à être le libérateur et le souverain de sa nation. L'un de ces motifs avait perdu toute raison d'être. Son propre peuple l'avait maudit : il lui avait ravi sa patrie pour laquelle il n'eut plus aucun sentiment d'affection. A la vérité il pensa, pendant les deux années qui suivirent son exil, à recon-

quérir File et il tenta bien des choses pour réaliser ce dessein, mais il n'agissait plus par patriotisme, mais tout au contraire par haine contre les patriotes et pour assouvir sa soif de vengeance. Quand plus tard, en 1796, la France recouvra la Corse, grâce à lui, ce sentiment aussi avait disparu de son âme et son île natale n'était plus capable de lui inspirer plus d'intérêt que toute autre, que Corfou et Malte par exemple.

Si la part que chacun de nous prend aux événements heureux et malheureux qui intéressent notre peuple constitue un élément moral de notre existence. Napoléon en a été privé dans la suite de sa carrière. Il a forcément cessé d'être Corse et il n'est jamais parvenu à être Français. Son ambition devint comme lui cosmopolite . cette ambition qui jusqu'alors n'avait pu dépasser les limites d'une petite île, ne connut plus de bornes à partir de ce moment.

Le siège de Toulon et la défense de la Convention. — Joséphine

Le soulèvement de la Corse n'était pas un fait isolé : il y en eut toute une série contre les Jacobins qui depuis l'exécution de Louis XVI étaient les maîtres à Paris. La lutte qui s'engagea en quelque sorte sur la tombe du roi entre les deux partis politiques qui formaient la Convention, entre les radicaux, les Montagnards et les modérés, les Girondins, s'était terminée dans le courant de l'été 1793 par la défaite de ces derniers. Tous ceux d'entre eux qui n'avaient pas pris la fuite furent jetés en prison et périrent sur l'échafaud. Les vainqueurs gouvernèrent la France par le comité de la Convention dit du salut public, dont les membres, ayant à leur tète Robespierre, trouvaient leur appui dans le club des Jacobins et les sociétés affiliées à ce club. Le gouvernement jacobin avait une qualité qui avait fait défaut aux Girondins ses prédécesseurs au pouvoir et

que la situation exceptionnelle où se trouvait alors l'Etat rendait indispensable : l'énergie, une énergie à nulle autre pareille. Les Girondins, pour la plupart de jeunes rhéteurs absolument insuffisants au point de vue de la politique (« des fous extrêmement honnêtes ») avaient précipité la France dans une guerre interminable avec l'Europe presque tout entière, sans qu'ils possédassent les moyens et les connaissances voulus pour obvier au danger qu'ils avaient fait naître. Leurs successeurs au pouvoir ont assumé la tâche gigantesque qu'ils leur léguaient dans cette guerre et ils l'ont remplie en déployant à la vérité une cruauté inouïe, en versant des flots de sang et en recourant sans cesse à l'illégalité. Les commissaires de la Convention parcouraient le pays, surveillant la levée en masse forcée, renforçant au nom de la représentation nationale l'autorité des cours martiales et des tribunaux révolutionnaires qui avaient à châtier les réfractaires, à juger les suspects. Les maîtres du jour ne devant le pouvoir qu'à leur soumission aveugle aux volontés de la populace, ne pouvant s'y maintenir qu'en faisant à la plèbe des concessions toujours nouvelles, il se produisit dans la capitale et les grandes villes de la province un régime arbitraire, la tyrannie du nombre qui ne se contentait pas de suspecter, de menacer et de persécuter les modérés, mais allait encore poursuivre bientôt comme traîtres à la patrie tous ceux qui étaient riches et instruits.

L'opposition contre ce régime de terreur ne devait pas tarder à se produire. Elle se manifesta non pas seulement dans les régions où les partisans de la royauté et de la religion prirent les armes contre les Parisiens, en Vendée et en Bretagne, mais encore là où, au début, on s'était associé de grand cœur au mouvement révolutionnaire. C'était surtout le cas

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des villes du midi qui avaient pris, avec enthousiasme, part à la lutte contre l'ancien régime et qui, à présent, soulevées par les Girondins fugitifs, se révoltèrent contre le radicalisme anarchique. A Lyon, Marseille, Toulon, la partie modérée et tranquille de la population triompha des Jacobins ; en Provence, un comité central se constitua en gouvernement indépendant qui décréta la résistance armée contre le terrorisme du Comité du salut public. Déjà les bataillons des insurgés, venant du sud, avaient atteint Avignon ; la Convention qui aurait pu facilement rétablir Tordre, rapidement et sans que le sang coulât, si elle avait montré un peu de modération, accepta le défi avec ardeur, mit en tête de son programme l'anéantissement total de tous ses adversaires à l'intérieur et chargea son commissaire, Dubois de Crancé, de soumettre Lyon et d'empêcher les insurgés de concentrer leurs forces. Vivement Dubois forma un corps de troupes de ligne et de volontaires et l'envoya à Avignon, contre les insurgés, en le plaçant sous les ordres de Carteaux, son second. Vers le milieu du mois de juillet 1793, celui-ci campait devant l'ancienne résidence des papes.

Là il fut secouru. A la vérité il n'était rejoint que par un seul petit officier d'artillerie, mais qui allait rendre de signalés services dans l'entreprise dirigée contre les villes du midi : le capitaine Bonaparte. Après s'être enfui de la Corse, Napoléon avait pauvrement établi sa famille à la Valette, près de Toulon, puis il était allé rejoindre sa compagnie stationnée à ce moment à Nice, ville qui venait d'être conquise. Son compatriote et ami Salicetti, commissaire de la Convention, lui donna un certificat portant que les circonstances avaient rendu absolument nécessaire sa présence en Corse pendant les derniers mois. Cette attestation le mit à l'abri des récriminations de

ses supérieurs. Le 25 juin 1793 il prit son service à la batterie de côte établie sur la rivière de Gènes. Les ouvrages n'étaient qu'insuffisamment armés et Napoléon reçut l'ordre de se rendre à Avignon pour prendre livraison des canons destinés à Nice. Là il trouva le corps de Garteaux dont il vient d'être question. Le général eut immédiatement recours à lui et l'attribua à un corps volant en qualité d'officier d'artillerie. Bientôt la lutte s'engagea avec les insurgés disputant Avignon aux troupes de la Gonvention. Gelles-ci eurent le dessus. On dit que Napoléon pointait lui-môme les pièces et que la fuite de l'ennemi était due à son intervention personnelle. La première des deux assertions est peut-être vraie, pour la seconde on n'a d'autres preuves que le témoignage des gens qui dans la suite avaient tout intérêt à faire leur cour à l'empereur. La victoire amena l'abandon immédiat, de la part des insurgés, de Tarascon, Gavaillon et Beaucaire. La route de Marseille était libre. Napoléon fut renvoyé à Avignon pour y organiser le parc d'artillerie. La besogne lui laissait des loisirs qu'il mit à profit pour élucider la question de la guerre civile dans un écrit qui avait pour but de démontrer aux Marseillais que leur résistance à la Gonvention était inutile. Il l'intitula Le souper de Beaucaire. Un Marseillais, un Nimois, un fabricant de Montpellier et un soldat de la ligne se rencontrent un soir à Beaucaire et le soldat, soutenu par les deux autres, essaye de prouver au Marseillais qu'au point de vue militaire la position n'est pas tenable et quepolitiquement ses opinions étaient condamnables. Le passage le plus intéressant au point de vue historique est celui où le Marseillais invoque le témoignage des Girondins et où le soldat, (ce sont des idées personnelles que Napoléon met dans la bouche de ce personnage) lui répond : « Ce qu'il me

suffit de savoir, c'est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étaut portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je veux même vous le passer, les ayant calomniés, ces Brissotins étaient perdus sans une guerre civile qui les mit dans le cas de faire la loi à leurs' ennemis, Cest donc pour eux vraiment que votre guerre était utile. S'ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté les armes à l'aspect de la constitution, ils auraient sacrifié leur intérêt au bien public ; mais il est plus facile de citer Décius que de l'imiter. » Le Marseillais affirme alors que ses compatriotes aussi veulent la République mais avec des représentants libres, qu'ils veulent la liberté, mais une liberté donnée par des députés estimables, qu'ils ne veulent simplement pas d'une constitution favorisant le pillage et l'anarchie. Napoléon donne la parole au fabricant de Montpellier qui reproche aux insurgés l'illégalité et l'usurpation. C'est la Convention, s'écrie-t-il, qui est le centre de gravité, c'est lui le vrai souverain, surtout quand la nation est divisée.

La brochure était à peine terminée que trois commissaires de la Convention arrivèrent à Avignon : c'étaient l'ami de Bonaparte Salicetti, Robespierre jeune, le frère du tout-pùissant représentant du peuple et le député Gasparin. Ils se rendaient à l'armée du sud. Salieetti présenta son ami à ses deux coliques ; la pénétration de son esprit et sa vaste érudition lui acquirent les sympathies de Robespierre avec lequel il se lia. Son Souper plut aux commissaires qui le firent imprimer aux frais de rÉtat. C'est ainsi qu'il se vit entraîné dans le mouvement politique français.

Dans l'intervalle, Carteaux avait marché sur Marseille et, après un engagement victorieux, il avait

conquis la ville. La Convention châtia cruellement les « traîtres à la patrie. » Quelques jours après on se remit en marche, sur Toulon. Il était d'autant plus essentiel de s'emparer de ce port que les insurgés avaient ouvert des négociations avec TAngleterre et lui avaient d'ores et déjà livré la flotte de la Méditerranée, la meilleure de la France. Napoléon allait jouer le grand rôle dans ce siège. Au cours d'un des engagements livrés aux environs de Toulon, un des officiers supérieurs de l'artillerie avait été blessé ; le 19 octobr e 1793^ Bonaparte avait été promu chef de bataillon dans le^* régiment d'artillerie : il pouvait dès lors agir avec plus d'indépendance. De plus ses nouveaux amis avaient fait tout leur possible pour le bien faire venir de la Convention : ils avaient déclaré qu'il était le seul homme de toute l'armée de siège qui fût capable de fournir un plan d'opération. Lui-même avait adressé un mémoire au comité de salut public, dans lequel il se plaignait de ce qu'on négligeât son arme et demandait qu'on envoyât à l'armée un général d'artillerie, a qui puisse, par son grade même contribuer à la considération et s'imposer à un tas d'ignorants de l'état-major, avec lesquels il faut toujours capituler et dogmatiser pour... mettre à exécution ce que la théorie et l'expérience ont démontré. »

Peu après, Carteaux fut relevé de son commandement ; il fut remplacé par le général de division Dugommier, dont Bonaparte vante le sang-froid, la persévérance et le coup d'œil militaire ; le commandement de l'artillerie fut confié au général Duteil et Napoléon reçut celui de la batterie établie à l'ouest de la ville. Il va — tel est le plan qu'il soumet au conseil de guerre — s'emparer de la presqu'île de Cépet, située à l'ouest, balayer le port depuis cette position et se rendre maître de la ville par ce moyen

détourné. Les généraux adoptent son projet et aussitôt il se met à l'œuvre en déployant le plus grand zèle. Bientôt ses pièces sont mises en batterie dans les emplacements qu'il a choisis ; le 30 novembre une sortie des Anglais est repoussée et Bonaparte est nommé colonel en récompense de sa belle conduite. LeTTTe fort de l'Éguillette et la presqu'île tombent en son pouvoir. Tous les secteurs dirigèrent alors une attaque concentrique sur les ouvrages de la place et les assiégés, menacés d'une perte certaine par les batteries de Napoléon, n'osent plus faire de résistance énergique. Les Anglais et les Espagnols, alliés des insurgés, embarquent leurs troupes et quittent le port en emmenant un certain nombre d'habitants. Le 19 décembre les vainqueurs font leur entrée dans la ville et fous de vengeance comme à Marseille et à Lyon ils montrent une sévérité outrée vis-à-vis des gens simplement compromis et suspects qui sont réunis en masses de plusieurs centaines d'hommes et massa, crés. Le commissaire de la Convention, Fréron, avait même l'intention de faire périr tous les habitants, mais Dugommier s'y opposa et l'on n'aura pas de peine à admettre que Napoléon aussi conseilla la modération : il n'était pas homme à commettre des cruautés inutiles et n'était nullement animé de ce fanatisme sanguinaire qui, au cours de cette année terrible, immola d'innombrables victimes.

• Quand il joua un rôle prépondérant devant Toulon, il n'occupait pas un grade qui le mît en vue. Il n'en avait pas moins rendu de très grands services au gouvernement par ses conseils stratégiques. Si l'on avait attaqué la place depuis le nord et l'est, on n'eût pas obtenu des résultats aussi immédiats et c'était là l'essentiel au moment où les puissances coalisées contre la France commençaient à attacher

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une grande importance au port de Toulon, où déjà les Anglais dirigeaient sur le midi de la France un corps expéditionnaire primitivement destiné à débarquer en Vendée et où la cour de Vienne se décidait également à envoyer des forces dans ces parages. Ce n'était donc que la récompense bien méritée de ses services s'il fut nommé gén éral d e brig ade d'artillerie par un décret provisoire clés commissaires de la Con>* vention, en date du 22 décembre 1793, nomination que le Comité de salut public confirma et rendit définitive.

A cette occasion le ministère lui demanda de fournir les renseignements personnels indispensables i il renia son origine noble. Elle n'aurait pu que lui nuire auprès des Jacobins dont il avait embrassé le parti et au service desquels il déployait son admirable talent. Était-il réellement de Leur bord, prenait-il dans son for intérieur fait et cause pour eux ? Son adhésion ne le prouve nullement. Une seule fois — c'était peu avant sa nomination au grade de général — il avait, sans se préoccuper du radicalisme au pouvoir, proposé, pour des raisons purement stratégiques, le rétablissement de la Bastille de xMarseille, du fort Saint-Nicolas. Immédiatement il fut déclaré suspect et on l'invita à se justifier devant la Convention. Salicetti eut toutes les peines du monde à arranger Taffaire. A partir de ce moment il ne se fit faute de donner, toutes les fois qu'il le pouvait, des preuve* de son zèle républicain. « Bonaparte, dit M^^* Robespierre dans ses notes, était républicain, je dirai même qu'il était républicain montagnard, au moins il m'a fait cet effet par la manière dont il envisageait les choses à l'époque où je nie trouvais à Nice (1794). Dans la suite, ses victoires lui tournèrent la tôte et le firent aspirer à dominer ses concitoyens, mais lorsqu'il n'était que général d'artillerie à l'armée d'Italie,

il était partisan d'une liberté large et d'une véritable égalité. » Le frère cadet du président redouté du comité de salut public le recommande en avril 1794 comme un homme d'un mérite transcendant et lui donne sa conûance, si bien que les initiés l'appelaient le conseiller secret du commissaire de la Cbnvention. Mais celui-ci eut soin d'ajoater à sa recomxuandation la note suivante : « Il est Goise, il n'oiïfe qu>e la garantie d'un komme de cette nation qui a réaieté aux caresses de Paoli et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître. »

Mais Robespiierre accordait une confiance absolue à Bonaparte comme conseiller mili-taire et c'est aree lui et le commissaire de la Convention Rieord qu'il élabora le plan d'opérations secret de l'armée d'Ita:lie. Celle-ci était postée sur la rivière de Gènes et guerroyait contre les Sardes et les Autrichiens coalisés qui occupaient les hauteurs de l'Apennin. Le soulèvement du Midi avait épuisé le pays et l'armée d'Italie se voyait réduite aux approvisionnements fournis par le territoire neutre de Gènes. L'état-major de cette armée avait à résoudre deux tâches : prejsnièrement assurer les convois indispensables contre les entreprises des coalisés qui cherchaient à les enlever et secondement s'ouvrir le chemin de la riche plaine du Piémont par une offensive heureuse. C'est ce plan d'opérations offensives qu'élabora Bonaparte qui avait été adjoint à l'armée d'Italie comme général cFartillerie^enjïjiW 1794 ; il le rédigea en double, et partiTenniîssion pour Gènes, en juillet, pour négoeiei* officiellement avec le doge au sujet des routes et des côtes, au fond po«ir étudier les fortifications de Savone par où t'(m envahirait le territoire. Deux aides de camp, Marmont et Junot qui seront plus tard les ducs deRaguse et d'Abrantès, l'accompagnaient : luimême était rempli d'espérance : il comptait sous peu

mettre à exécution ses projets en qualité de général en chef.

Mais ses rêves ambitieux allaient bien vite être réduits à néant. Quand, à la fin du mois, il revint à Nice, les affaires avaient pris en France une toute autre tournure. Robespierre qui s'était successivement débarrassé de tous ses rivaux dans la Convention, de Danton, d'Hébert et de leurs partisans et qui manifestait de plus en plus ouvertement son dessein d'arriver à la dictature, avait été renversé par une coalition des radicaux et des réactionnaires de la Convention et avait péri sur Téchafaud (21 juillet 1794 ; 9 thermidor). Avec lui tombait le régime au service duquel Napoléon venait de se mettre. Forcément ce changement allait exercer son influence sur ses destinées et cela d'autant plus que son plan offensif avait été arrêté entre les Robespierre et lui à l'insu de la Convention et du Comité de salut public. Les Jacobins qui, après la chute de leur puissant chef, se préoccupaient de leur salut personnel cherchaient à se mettre à l'abri en dénonçant d'autres. Et c'est ainsi que Salicetti accusa Bonaparte devant la Convention d'être le faiseur de plans du dictateur. Napoléon fut destitué et emprisonné le 12 août 1794 au fort' Carré*.

De quelles réflexions n'aura-t-il pas été assailli,

1 Sans doute il avait prévu ce qui lui arriverait, car peu de temps auparavant il écrivit à Tilly, chargé d'affaires français à Gênes, sachant que celui-ci transmettrait le contenu de sa lettre à Paris ; il lui parlait de ses rapports avec Robespierre jeune et ajoutait ceci : « J*ai été un peu aff^ecté de la catastrophe de Robespierre le jeune, que j'aimais et que je croyais pur ; mais, fùt-il mon père, je l'eusse poignardé moi-môme s'il aspirait à la tyrannie ». Napoléon III a jugé à propos de supprimer cette lettre dans la correspondance officielle de son oncle.

dans quel état de surexcitatiou ne se sera-t-il pas trouvé ? Au milieu de ses espérances les plus ambitieuses il se voit paralysé et rejeté lom de la voie où bien des bommes avaient rapidement conquis la considération et le pouvoir. La réforme de Tarmée de 1793, basée sur le principe du service universel obligatoire et des cadres réduits, — elle était l'œuvre du conventionnel Dubois de Crancé — commençait à porter des fruits. A la fin de l'année 1792 il n'y avait pas en France plus de cent douze mille hommes de troupes régulières ; en 1794, dans le courant de l'été il n'y en avait pas moins de sept cent trente mille, tous animés d'un patriotisme en quelque sorte fataliste, contenus par une discipline de fer, commandés par des généraux dont les facultés prenaient un ra« pide essor, grâce à la libre émulation qui les animait. A la tête de l'armée du Nord se trouve placé ce Picbegru qui jadis avait, comme sergent, surveillé à Brienne le petit cadet corse ; il chasse l'étranger et conquiert la Belgique autrichienne. Voici encore Jour dan, un des ofQciers des volontaires de 1792; c'est lui qui commande à présent l'armée de Sambre-et- Meuse et livre aux Autrichiens la bataille victorieuse de Fleurus (26 juin 1794) et c'est un général tout aussi jeune que Napoléon, Moreau, qui décide la victoire. Un autre, son aîné d'un an, Hoche, qui était simple sous-officier quand éclata la Révolution, avait en décembre 1793, étant général en chef, vaincu les Autrichiens à Wissembourg, il les avait refoulés hors de l'Alsace en se couvrant de gloire et d'honneur. Il y en avait une foule d'autres encore : Saint-Cyr qui, en 1792 était capitaine des volontaires, se trouve à présent être général de division ; Bernadotte, sergentmajor au début de la Révolution, commande une division en 1794 ; Kléber, simple volontaire en 1792, est divisionnaire un an après, et lui, le plus ambitieux

de tous, ayant plus qu'aucun autre conscience de*son talent et de sa valeur, se voit exclu de ce cercle, peutêtre à jamais, il se voit en outre sous le coup d'une accusation qui, dans cette année terrible, a fait monter à Téchafaud bien des hommes déjà !

Mais il n'était pas homme à s'abandonner au désespoir. C'était déjà bon signe qu'on ne Teût pas envoyé à Paris. Dans une lettre adressée aux commissaires de la Convention, il chercha tout d'abord à prouver la pureté de son patriotisme. « On y lit ce passage : » Depuis l'origine d^ la Révolution n'ai-je pas toujours été attaché aux principes ? Ne m*a-t-on pas vu dans la lutte, soit contre les ennemis intérieurs, soit comme militaire contre les étrangers ? J'ai sacrifié le séjour de mon département, j'ai abandonné mes biens, j'ai tout perdu pour la République... Doisje donc être confondu avec les ennemis de la Patrie ; et des patriotes doivent-ils inconsidérément perdre un général qui n'a point été inutile à la République ? Des représentants doivent-ils mettre le gouvernement dans la nécessité d'être injuste et impolitique? Ëntendez-moi, détruisez l'oppression qui m'environne et restituez-moi l'estime des patriotes. Une h^ure après, si les méchants veulent ma vie, je la leur donnerai volontiers ; je l'estime si peu, je l'ai si souvent méprisée. Oui, la seule idée qu'elle peut être encore utile à la Patrie, me fait en soutenir le fardeau avec courage. » La dure nécessité lui a appris à se servir du mot de Patrie en parlant de la France et sa patrie proprement dite n'est plus pour lui qu'un simple département.

La lettre produisit Teffet voulu. De plus Salicetti avait acquis la certitude que sa propre personne n'était plus menacée, il put prendre la défense de son compatriote : il prit connaissance de tous ses papiers et déclara n'v avoir trouvé rien de suspect. Le

20 août Napoléon fut remis en liberté. Quelques semaines plus tard, le 14 septembre, on le réintègre dans son grade de général. Ce mois-là même il put prendre part au mouvement offensif de l'armée d'Italie par lequel les Autrichiens furent refoulés de la crête des montagnes de la Rivière de Gênes jusqu'à Dego et Acqui. Quand les Français revinrent à la côte, Bonaparte fut attaché comme général commandant l'artillerie à un corps expéditionnaire destiné à reconquérir la Corse.

Dans l'intervalle les Anglais s'étaient emparés des dernières places encore occupées par les Français : le 17 février ils étaient entrés à San Firenze, le 24 mai à Bastia, à Calvi enfin le 1°' août. Ils s'étaient auparavant déjà solidement établis dans l'intérieur. Paoli fut invité par Georges lîl à se rendre en Angleterre. Sous l'influence anglaise une réunion populaire tenue à Corte déclara le 18 juin 1794, que la Corse serait à l'avenir un royaume sous le protectorat de l'Angleterre et proclama lord Elliot vice-roi. A la nouvelle de ces événements lé nouveau Comité de salut public de Paris tenta encore d'arracher le département aux ennemis. La division destinée à être débarquée en Corse était prête dès l'automne, mais on n'avait pas de navires pour la transporter. On ne put mettre à la voile qu'au printemps. Dans une de ses lettres Napoléon disait que la conquête serait une simple promenade militaire. Il était loin de compte. Quand enfin la flotte française partit en mars pour «hasser lès bâtiments anglais des eaux corses, une bataille s'engagea entre le cap Corse et Livourne : elle fut défavorable aux Français. Deux de leurs navires tombèrent aux mains de l'adversaire et les autres durent se retirer dans le golfe Saint-Juan. A la suite de cet échec on renonça à l'expédition ; les troupes qui se trouvaient déjà à bord des

transports furent débarquées ; on les attribua à l'armée d'Italie ; pour le moment la Corse était perdue, Napoléon n'avait plus de commandement. Inopinément il reçut l'ordre de se rendre à Tarmée de l'Ouest. Le 2 mai 1795 il quittait Marseille, le 10 il était à Paris. Il n'avait pas l'intention de s'en éloigner de sitôt.

Après le 21 juillet (9 thermidor) 1794 la partie calme et réfléchie de la population de Paris était sortie de son inertie léthargique et se sentit revivre. Gomme si la mort du seul Robespierre avait mis fin à la Terreur, elle ne cacha plus ses opinions et formula ses demandes. Dans les journaux et les brochures qui se sentaient libres de toute censure, dans tous les lieux publics de la capitale, on donna libre cours à l'horreur qu'inspiraient les Jacobins. On se rendit compte du grand nombre de victimes qu'ils avaient immolées. Elles étaient peu nombreuses les familles qui n'avaient pas gémi sous ce joug de fer, beaucoup d'entre elles avaient perdu un ou plusieurs membres, d'autres avaient été réduites à la misère par le régime terroriste. A mesure que les prisons s'ouvraient on apprenait de nouvelles horreurs et la colère de tous ceux qui avaient eu à souffrir de la tyrannie grandissait sans cesse. Dans la Convention même où les différentes fractions des Montagnards s'étaient coalisées pour renverser le dictateur, l'une d'elles, celles des anciens adhérents de Danton, se sépara des Jacobins. Ils prirent le nom de Thermidoriens pour bien marquer qu'ils revendiquaient le mérite d'avoir ce jour-là décidé la victoire. Leurs chefs, Merlin et Tallien, Fréron et Barras cherchèrent à entrer en rapports avec les modérés du Centre avec lesquels ils voulaient se coaliser pour tenir tôte à l'extrême gauche. Les Girondins proscrits furent rappelés à la Convention et les complaisants du régime

tombé, après avoir vainement tenté de résister, montèrent à l'échafaud.

C'est alors précisément que Napoléon arrivait à Paris. Le moment n'était guère favorable pour un homme qui venait d'être décrété d'accusation comme ayant participé aux desseins du tyran abhorré. Lui-même sans doute ne s'était pas figuré que la situation avait subi une modification aussi profonde. Cette situation était des plus défavorables pour sa carrière. Rien que cet ordre de se rendre à l'armée de l'ouest et d'y servir comme simple général de brigade sous les ordres de Hoche qui n'était guère plus âgé que lui devait être des plus pénibles pour son ambition effrénée, surtout lorsqu'il se disait que, ayant à combattre des paysans et des troupes irrégulières, il ne pourrait guère espérer de déployer ses talents. Décidé à ne pas obéir, il chercha avant tout à gagner du temps et à voir quelle issue prendrait le coup que préparaient les Jacobins, car au fond il était encore un des leurs. Cette nouvelle insurrection contre la Convention, celle du 1" prairial (20 mai 1795) se termina par la défaite des Jacobins et rendit plus critique encore la situation de Bonaparte. Il fut versé à l'infanterie comme surnuméraire de l'artillerie et reçut Tordre péremptx)ire de partir pour l'armée de l'ouest. Dès lors, s'il veut ne pas briser sa carrière sous le régime nouveau, il va lui falloir rompre totalement avec les radicaux et se rapprocher des Thermidoriens. Il tenta la chose et réussit. Jamais la Fortune ne lui tourna absolument le dos. C'était certes un heureux effet du hasard que les chefs du parti au pouvoir, Fréron etBarras, eussent jadis, comme commissaires du gouvernement, assisté au conseil de guerre tenu devant Toulon où furent adoptées les propositions du jeune capitaine d'artillerie d'alors. Pour eux la conduite de Bonaparte qui avait servi à ce moment le gouvernement qu'ils cher-

•chaient eux-mêmes à faire triompher, ne pouvait être blâmable. Ils raccueillirent et l'appuyèrent.

Ce que Napoléon leur exposa, ce fut son projet de guerre offensive, celui-là même qu'il avait soumis Tan d'avant à Robespierre le jeune ; il y avait introduit à la vérité une modification essentielle imposée par la situation politique générale. La Prusse s'était -séparée de la coalition et avait conclu, le 5 avril 1795, la paix avec la France. On avait entamé des négociations avec l'Espagne et bientôt elles allaient aboutir à la paix. Sur le continent on n'avait plus •devant soi comme grande puissance ennemie que l'Autriche. Celle-ci, à la vérité, prenait des dispositions pour pousser la guerre avec toute la vigueur possible. Cette modification de la situation extérieure imposait au jeune général l'obligation de modifier également son plan de campagne. Un an auparavant il avait proposé de faire prendre l'offensive à l'armée d'Italie qui tendrait la main à l'armée opérant en Allemagne, à laquelle serait réservée l'action principale, c C'est l'Allemagne, disait-il dans le mémoire adressé à Robespierre, qu'il faut accabler, cela fait, l'Espagne et l'Italie tombent d'elle-mémes— L'on doit adopter le système défensif pour la frontière d'Espagne et le système offensif pour la frontière -de Piémont. Il faut frapper l'Allemagne, jamais l'Espagne ni l'Italie. Si nous obtenions de grands succès, jamais on ne doit prendre le change en s'en fonçant dans l'Italie, tant que l'Allemagne offrira un front redoutable et ne sera pas affaiblie » *.

Une fois que la force de résistance de l'Allemagne -est affaiblie, la Prusse s'étant retirée de ia coalition, il propose de porter les coups décisifs à l'Autriche ea Italie. A cet effet il demande que l'armée d'Italie soit

* Jung, Bonaparte, t. ii, p. 436.

considérablement augmentée, ce qu'il serait facile de faire en lui adjoignant les corps de troupes devenant disponibles lorsqu'on signerait la paix avec l'Espagne. Cette armée renforcée de la sorte pénétrerait depuis la Rivière de Gènes dont on se serait de nouveau rendu maître jusqu'à Vado, par la montagne dans le Piémont, elle isolerait de l'Autriche le roi de Sardaigne qui d'ailleurs désirait la paix ; le roi embrasserait le parti de la France et l'armée une fois dans la plaine vivrait de réquisitions. Si l'on commençait la C ampagne au moment favorable, c'est-à-dire en février, on pourrait prendre Mantoue avant la fin du printemps et à la fin de la première campagne l'armée pourrait être arrivée à Trente. Dans une seconde campfl^ne, elle pénétrerait, réunie à l'armée du Rhin, jusqu'au coeur de l'Autriche et dicterait la paix.

C'était là le plan audacieux que Bonaparte allait mettre à exécution l'année d'après avec une habileté inouïe et qui devait fonder sa gloire et sa puissance. Ce plan n'était pas absolument son œuvre ; pour une bonne part il en était redevable à l'étude approfondie cpi'il avait faite de l'histoire militaire, en particulier de la campagne d'Italie du comte de Maillebois en 1745. Cette campagne, il l'avait étudiée consciencieusementà Nice comme capitaine d'artillerie, comme nous le dit un témoin digne de foi *. Ce plan supposait un terrain qu'il avait étudié à fond au cours des dernières années et un adversaire qui ne lui était pas inconnu. Or, il allait devoir leur tourner le dos afin d'aller jouer un

1 Voir Tarticle très bien fait sur la campagne de Nap<u léon en Vannée 1796, dans le 3« supplément du Militûr^ Wochenàlattj 1889 où l'on démontre que le jeune général en chef n'a fait que suivre VhUtoire des campagnes du maréchal de Maillebois en i 745 et i 746 par Pezay (Paris 1775) eu égard seulement à l'idée principale qui était de séparer les Piémontais des Autrichiens, d'imposer la paix à ceux-là et de refouler ceux-ci jusqu'à l'Adige.

rôle secondaire en Vendée, tandis que peut-être un autre allait mettre à exécution ses idées, en Italie ! Il lui était impossible de s'y résigner. A peine le conservateur Aubry qui l'avait versé dans l'infanterie eut-il quitté le Comité de salut public qu'il osa protester énergiquement contre cette mesure, et cela avec l'appui de ses deux protecteurs. « Le général Buonaparte, disait-il dans sa note, attend de la justice des membres du Comité de salut public chargés de la partie militaire, qu'ils voudront bien le restituer à ses fonctions, et ne permettront pas qu'il ait la douleur, après avoir commandé l'artillerie dans les circonstances les plus fâcheuses de la guerre et avoir contribué aux succès les plus éclatants, de voir sa place occupée par des hommes qui se sont constamment tenus en arrière, qui sont absolument étrangers à nos succès, et qui ont l'impudence de se présenter aujourd'hui pour vous arracher le fruit de la victoire dont ils n'ont pas voulu courir les chances. » Il s'attendait d'autant plus sûrement à recevoir une réponse favorable à sa réclamation que le successeur d' Aubry, Doulcet de Pontécoulant, avait adopté son programme et l'avait envoyé aux généraux de l'armée d'Italie pour qu'ils lui en disent leur avis. Provisoirement Bonaparte fut désigné pour faire partie de la commission chargée de la direction des armées et des plans d'opérations. Il reprend confiance et l'avenir lui sourit. Il nourrit derechef les espérances dont la chute soudaine de Robespierre l'avait frustré. « On a, écrit-il alors, adopté mes plans offensifs ; nous ne tarderons pas à avoir des scènes sérieuses en Lombardie. » En date du 8 septembre 1745 il écrit à Joseph : « Je ne vois dans l'avenir que des sujets agréables ; et en serait-il autrement, qu'il faudrait encore vivre du présent. L'avenir est à mépriser pour l'homme qui a du courage. »

Ses rêves ne se réalisèrent point et son courage allait encore être mis à une rude épreuve. C'était sa destinée d'avoir à se frayer son chemin au milieu d'alternatives inouïes de bonheur et de malheur. Doulcet de Pontécoulant, par suite du roulement établi par la loi, abandonna son siège au Comité de salut public avant que la protestation du jeune général eût reçu une solution. Celui-ci perdait en lui son plus ferme appui. Il avait bien des adversaires personnels et quand son tour arriva, l'administration de la guerre répondit par un refus à sa réclamation et lui-même fut immédiatement rayé de la liste des généraux français pour avoir désobéi et s'être refusé à se rendre à l'armée (décret du 15 septembre 1795.)

Quelle chute ! Qu'il était loin des succès rêvés ! Il se trouvait sans position, à une époque où rien n'était stable, où des milliers d'existences avaient sombré déjà ; sans ressources et « le peu d'assignats, dit Marraont, qu'il avait rapportés de l'armée, » il les avait perdus dans des spéculations malheureuses ; il n'avait pas d'appointements au moment où éclatait une crise de crédit par suite de laquelle les assignats, fin juillet 1795, étaient au quarantième de leur titre ; il n'était pas même en mesure de venir en aide à sa famille qui, par suite des changements politiques, était de nouveau dans la détresse. Ah qu'il s'était trompé en disant « qu'il faut vivre du présent ,». Et sa position était rendue plus triste encore par le danger nouveau dont la France était menacée à bref délai. Les royalistes de 89 et les libéraux de 91 complotaient contre la Convention abhorrée ou siégeaient ses amis. Si ceux-là remportaient la victoire, ces derniers étaient perdus et Bonaparte l'était avec eux.

Les derniers soulèvements des Jacobins avaient fait faire, pour employer une expression moderne, un pas vers la droite aux fractions du Centre, c'est-à-dire

aux Thermidoriens et aux Indépendants. La nouvelle constitution, élaborée en 1795 au cours de Tété, allait donner la prépondérance aux modérés et rendre impossible le retour d'une situation comme celte des dernières années. Avant tout le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif n'étaient plus réunis entre les mains de la représentation nationale. Celui-là comprendrait deux Assemblées au lieu d'une, le Conseil des Cinq- Cents et celui des Anciens (au nombre de 250) et celui-ci serait confié à un directoire de ciiMj bommies âgés au moins de quarante ans. Les deux conseils devaient se renociveler par tiers tous les a»s. Le directoire qui n'avait pats à proposer de lois, ni ne pouvait refuser d'exécuter les décrets des conseils se renouvelait par cinquième tous les ans et le membre sortant n'était plus rééligible pendant les cinq ans qui suivraient. Les directeurs auxquels étaient subordonnés les ministres des différents ressorts étaient choisis par les Anciens sur une liste dressée par les Cinq-Cents et avaient à s'occuper des affaires étrangères, des finances, de la guerre, de la justice et de l'intérieur. La constitution accordait la liberté cÉe la presse, des cultes, du commerce et de l'industrie ; les sociétés politiques étaient tolérées, mais il leur était défendu de tenir des séances publiques et de s'affilier les unes aux autres ; toutes les pétitio«ns en masse, tous les attroupements étaient interdits ; les émigrés ne pouvaient pas rentrer en France, le club des Jacobins était fermé.

C'était là la constitution de l'an III (1795) dans ses grandes lignes. Elle répondait aussi peu aux désirs des Jacobins qu'à ceux des Royalistes. Mais la modération des partis au pouvoir fit croire à ces derniers que leur temps était venu. Déjà il était question de remplacer la République par la monarchie et de proclamer le fils du roi décapité comme roi constitution-

nel sous le nom de Louis XVII, quand Tenfant mourut, miné par les traitements inhumains qu'on lui avait infligés pendant les dernières années. Immédiatement, les partisans des Bourbons se tournèrent vers Louis XVIII, frère émigré du dernier roi, qui depuis Vérone inonda la France d'agents maladroits. Cette agitation provoqua de la part des royal istesdes excès dans les provinces qui ne le cédaient guère aux horreurs de la Terreur. Dans la Vendée, la guerre civile se ralluma alors que Hoche venait à peine d'y mettre fin. A Paris même la bourgeoisie qui' était ntonarchiste ou du moins modérée, se prépara à combattre la Convention. Tout cela produisit un effet considérable sur le Parlement. Les fractions républicaines qui voyaient qu'on en voulait à leur pouvoir et à leur existence même, se eon-centrèrent et décrétèrent que le nouveau conseil des Cinq-Cents aurait deux tiers de ses membres élus parmi les conventionnels et que le choix du dernier tiers seul serait remis aux électeurs. Ce décret additionnel et la constitution elle-même devaient être soumis à l'acceptation de la nation française. En s'assurant ainsi la majorité dans la nouvelle représentation constitutionnelle, ils croyaient avoir assuré l'existence du nouvel ordre des choses et rendre impossible le retour du régime monarchique. En outre,, pour tenir tète aux attaques que la bourgeoisie parisienne dirigerait sans doute contre eux, les Thermidoriens s'allièrent de nouveau aux représentants Jacobins ; ils appelèrent h Paris quelques milliers d'hommes de la ligne et organisèrent un « bataillon de patriotes » recruté parmi les bandits dans les piques desquels le régime de la Terreur avait trouvé son plus solide appui.

Cette dernière mesure porta à son comble l'irritation de la partie de la population qui haïssait la Con-

vention. Elle accepta la constitution, il est vrai ; mais elle rejeta le décret additionnel et quand la Convention promulgua quand même, le 23 septembre, la nouvelle constitution avec ses dispositions transitoires, les citoyens de quarante-quatre sections sur quarante-huit se soulevèrent et tout près de trente mille gardes nationaux furent réunis. Le 4 octobre, ils résistèrent victorieusement au général Menou, qui commandait les troupes de la Convention, lequel fut de ce fait accusé de trahison et révoqué. On n'avait à opposer à la garde nationale qu'une force de six à huit mille hommes à peine et L'on n'avait pas d'artillerie du tout. La Convention se mit en permanence et choisit d'entre les membres des commissions un comité de cinq représentants chargés de maintenir l'ordre. Barras fut Tun des cinq, et en sa qualité d'ancien officier de marine il se chargea de la partie militaire. Il était courageux à la vérité, mais il n'avait pas la perspicacité qu'exigeait le moment critique que l'on traversait ; de plus, il redoutait la fatigue et ne se croyait pas à la hauteur de la tâche qui lui incombait. Voulant se donner un aide, il appela auprès de lui, ce jour-là même, Bonaparte avec lequel il était lié et arrêta avec lui les dispositions à prendre pour mettre la représentation nationale à l'abri d'une attaque à laquelle on s'attendait pour le lendemain, à la fin d'i\ne séance denuitdu4au5 octobre. — Barras fut élu général en chef de l'armée de l'Intérieur ; et il se fit adjoindre par le comité Bonaparte comme général en second, il lui fît donner des pleins pouvoirs pour la défense de la Convention.

Plus tard. Napoléon raconta, sur cette époque décisive de sa vie, ce qui suit à M""® de Rémusat * : « Un soir, j'étais au spectacle : c'était le 12 vendémiaire.

1 Mno de Rémusat, Mémoires^ t. i^r p. 269.

J'entends dire qu'on s'attend pour le lendemain à du train ; vous savez que c'était l'expression accoutumée des Parisiens, qui s'étaient habitués à voir avec indifférence les divers changements de gouvernement, depuis qu'ils ne dérangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même leur dîner. — Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre. On contait devant moi que l'Assemblée était en permanence ; j'y courus, je ne vis que du trouble, de l'hésitation. Du sein de la salle s'éleva une voix qui dit tout à coup : « Si quelqu'un sait l'adresse du général Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comité de l'Assemblée ». J'ai toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à certains événements ; celui-là me détermina ; j'allai au comité, j'y trouvai plusieurs députés, tout effarés ; entre autre Cambacérès ^ Ils s'attendaient à être attaqués le lendemain, ils ne savaient que résoudre. On me demanda conseil ;je répondis, moi, en demandant des canons. Cette proposition les épouvanta : toute la nuit se passa sans rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on me chargea de toute l'affaire, et ensuite on se mit à délibérer si pourtant on avait le droit de repousser la force par la force. « Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de tirer sur lui ? Me voici compromis, puisque vous m'avez nommé ; il est bien juste que vous me laissiez faire. »

Malheureusement, il n'est permis d'accueillir qu'avec une extrême méfiance, tout ce que Napoléon raconte sur les événements de sa vie. Il ne s'est jamais piqué d'une véracité à toute épreuve et cela surtout

* C'était l'un des chefs des Modérés qui savaient apprécier le génie de Napoléon ; Cambacérès l'avait recommandé àDoulcet.

FoDRNiER, Napoléon, I. 5

bb NAPOLEON I

quand il lui importait de faire croire à son désintéressement alors que visiblement tout avait été calcul dans sa conduite. Qui donc croira que l'intime de Barras et de Tallien ait été informé dans la nuit décisive seulement et en allant par hasard au théâtre, que la Convention était en permanence ! Personne n'admettrait cela, même si on ignorait l'existence d'un billet, daté du 3 octobre, par lequel Barras priait Napoléon de venir le trouver, toute affaire cessante, le 4 au matin. Nous surprendrons souvent cet homme ambitieux, au cours de sa carrière, à essayer de nous faire croire que ses mesures les plus décisives sont l'œuvre du moment même et l'inspiration soudaine de son génie. C'est ainsi qu'il a pour but, à présent, de nous convaincre que les dispositions, dignes d'un homme de génie, qu'il prit pour sauver la Convention furent arrêtées par lui et mises en œuvre dans la matinée seulement du 5. Mais nous pourrons fort bien admettre que tout était mûrement pesé dès la veille et que les dispositions essentielles étaient prises quand les députés le « laissèrent faire. »

Il est tout naturel qu'il insistât pour qu'on Tautorisât à prendre des mesures énergiques. Son sort était lié à celui de la Convention. Excellent officier d'artillerie, il connaissait l'effet puissant de son arme. La garde nationale n'avait pas de canons. L'essentiel pour lui était dès lors d'amener aux Tuileries les pièces d'un parc situé hors la ville. Un officier de cavalerie plein d'ardeur. Murât, qui devint plus tard le beau-frère de Napoléon, fut chargé, sans nul doute sur la proposition de celui-ci, d'en assurer le transport avant l'aube. Il y réussit et quand, dans l'aprèsmidi du 5 octobre, (13 vendémiaire) la garde nationale s'avança contre les Tuileries où siégeait la Convention, elle les trouva garnies de canons derrière lesquels le

général commandant les troupes avait posté de l'infanterie et de la cavalerie. Voyant la grande supériorité numérique des sections, les députés hésitèrent ; ils se montraient disposés à négocier avec les insurgés. Mais un coup de feu retentit. Ce fut le signal du combat. On ne saura jamais s'il partit du camp des assaillants ou de celui des défenseurs, si peut-être il ne fut pas tiré sur l'ordre de Napoléon lui-même. Les rapports de la police sur cette journée ne se trouvent pas aux Archives. Immédiatement, la position so- Jide que les sections occupaient devant l'église Saint- Koch fut enlevée, l'artillerie balaya la rue Saint-Honoré, les révoltés s'avança nt sur le quai furent mitraillés et dans la nuit même la garde nationale fut refoulée jusque dans les quartiers les plus éloignés où, le lendemain, des détachements de la ligne en eurent facilement raison.

Napoléon avait sauvé la Convention et celle-ci ne ut point ingrate. Dans la séance du 10 octobre elle le confirma, sur la proposition de Fréron et de Barras, -dans son poste de commandant en second de l'armée de l'intérieur. Mais cela ne lui suffisait pas. Il savait battre le fer tant qu'il était chaud. D'abord il s'occupa de se faire réintégrer dans l'artillerie, puis -en date du 16 octobre, il demanda le brevet de général de division et le 26 du même mois il fut nommé général en chef de l'armée de l'intérieur en remplacement de Barras qui, la session étant finie, entrait dans le nouveau gouvernement.

Peu de semaines auparavant, il était sans position, il il'avait que fort peu de chances d'en obtenir une, il postulait une mission à Constantinople et le voilà arrivé à un poste militaire des plus élevés en France. H avait eu raison d'écrire, le lendemain du 13 vendémiaire, à son frère Joseph : « Le bonheur est pour moi. » S'il est vrai que le destin peut rendre les

hommes fatalistes, il a fait de Napoléon, en lui prodiguant soudain ses faveurs, un homme qui va, pour tout le reste de sa vie, avoir une foi absolue en son étoile. « Au destin, » telle fut la devise qu'il fît graver sur la bague de celle qui allait être sa compagne. Mais sa foi n'était pas aveugle. Toutes les fois que la fortune semblait hésitante, il savait jeter dans la balance la force brutale, son talent si riche et — ce qui constituait son héritage corse, — sa ruse et sa finesse. La fortune, il ne la servait pas en esclave, il savait la maîtriser. Certes, les voies par lesquelles il s'avançait sans un moment de relâche vers le pouvoir, n'étaient pas toujours les plus droites, à les considérer au point de vue de la morale, les moyens qu'il employa pour atteindre le but étaient quelquefois louches et même condamnables, et si l'histoire n'avait qu'à juger la manière dont certaines individualités expansives parviennent à dominer le reste des hommes, elle ne trouverait pas de termes assez durs pour caractériser la conduite de cet homme. Mais elle a une question beaucoup plus importante à résoudre : Quel usage a-t-il fait du pouvoir qu'il a conquis de la sorte ? Et ce n'est que quand elle aura répondu à cette question qu'elle pourra indiquer exactement quelle fut l'importance historique de Napoléon Bonaparte.

La chute de Robespierre et de ses lieutenants n'avait pas seulement amené un changement politique. Ce changement fut en même temps social, et cela à un degré des plus éminents. Il ne s'était pas uniquement agi de remplacer au pouvoir une des fractions de la représentation politique par l'autre. La population elle-même, jusqu'alors paralysée par la terreur, revendiquait et conquit en effet la liberté d'action dont elle avait été si longtemps privée. Tout le monde était heureux d'avoir la vie sauve et ce

sentiment se manifesta par une explosion de joie. Les théâtres se remplirent de nouveau et au milieu d'applaudissements infinis des poètes enthousiastes de la paix et de Tordre flagellèrent le régime vaincu de la tyrannie sanglante ; les appartements, les maisons où Ton s'était tenu peureusement se vident ; on se précipite dans les rues et sur les places où se dressait jusqu'alors l'horrible guillotine, des milliers de couples joyeux tourbillonnent à la ronde. Dans les salons se réunit bientôt un monde assez mêlé de parvenus, hommes et femmes qui affectent le bon ton de l'ancien régime. Partout régnent le plaisir et la joie, la galanterie, la légèreté, la corruption, et la soif des jouissances s'affiche crûment. Le joug de fer de la Terreur avait enlevé aux femmes leur pouvoir sur les hommes. Maintenant qu'elle est à terre, elles reprennent le sceptre que leurs charmes leur assurent. Et comme si elles voulaient recouvrer du coup l'arriéré de ces dernières années, elles déploient tous les artifices de leur séduisante beauté, d'une toilette qui n'en voile presque rien, d'une conversation animée et légère pour captiver les hommes. Celles qui avaient de l'esprit, comme M"'' de Staël, s'en faisaient une arme aussi. Les autres coryphées de la nouvelle société, M"*® Tallien, la belle madame Récamier, mesdames de Beauharnais, Hamelin et autres formaient le centre des groupes qui entouraient les vainqueurs de Thermidor. Barras, le héros du jour, était l'idole de cette coterie féminine sans qu'il fût pour cela le seul objet de leur tendresse.

Les originaux les plus gauches eux-mêmes ne purent se soustraire au charme de cette existence débordante de plaisirs. Parmi eux se trouvait le jeune général Bonaparte, l'auteur du dialogue sur V amour, le détracteur de sa toute-puissance. Nous l'avons vu, pour faire carrière, se lier avec Barras et

Tallien ; mais il ne sut guère acquérir dans leurs salons la réputation d'aimable causeur. D'une tenue négligée, d'une figure et de manières peu avenantes, il frappait tout le monde par son air étrange. La femme de son ami Bourrienne dit de lui qu'il était mal habillé, de mise peu soignée, d'un caractère sombre et froid ; son sourire, ajoute-t-elle, était faux et souvent fort mal placé. Il savait à la vérité raconter avec une gaieté charmante mais quelquefois cynique, des anecdotes de ses campagnes ; mais il avait souvent des moments d'hilarité farouche qui faisaient mal et disposaient peu à l'aimer. Au théâtre, quand tous les spectateurs riaient aux éclats, il gardait un silence glacial, ayant l'air sombre et boudeur comme si tout ce qui se passait ne le regardait en rien. Et pourtant il nous dit lui-même que la vie de plaisirs, au milieu du luxe et des beautés, faisait sur lui une profonde impression : « Le luxe, le plaisir et les arts, écrit^il de Paris à son frère Joseph en juillet 1795> reprennent ici d'une manière étonnante... Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d'un long songe qu'ils aient jamais cessé de briller... Tout est entassé dans ce pays pour distraire et rendre la vie agréable ; l'on s'arrache à ses réflexions : et quel moyen de voir en noir dans cette application de l'esprit et ce tourbillon si actif? Les femmes sont partout : aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. — Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail : aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles, et ne vivent-ils que par et pour elles. Une femme a besoin de six mois de Paris pour savoir ce qui lui est dà et quel est son empire. » Un peu plus tard il ajoute: «Ce grand peuple se donne au plaisir ; les danses, le»

NAPOLÉON l 71

spectacles, les femmes, qui sont ici les plus belles du monde, deviennent la grande affaire. :» Et le 9' août il écrit : « L'on est ici assez bien, et fort porté à la gaieté ; Ton dirait que chacun a à s'indemniser du temps qu'il a souffert, et que l'incertitude de l'avenir porte à ne rien épargner pour les plaisirs du présent... Adieu, mon bon ami, sois très insouciant sur l'avenir, très content du présent, gai, et apprends un peu à t'amuser. »

Quelle transformation ! Ce solitaire qui jusqu'à ce jour sfétait replié sur lui-même, qui n'avait pu prendre goût au monde, se trouva être son prisonnier. Bien plus, la femme devenue toute puissante l'asservit lui aussi. Il était décidé à fonder une famille, à prendre femme. Au moment où il travaillait dans les bureaux du comité central il était plein d'espoir, l'avenir lui souriait. Un an auparavant son frère Joseph avait épousé Julie Glary, la fille d'un riche négociant en soieries de Marseille ; Napoléon avait des vues sur la cadette. Désirée. Il chargea son frère de lui servir d'intermédiaire, « car, lui écrivaitil, j'ai la folie d'avoir une maison. » Mais le succès du 13 Vendémiaire le détourna de ce parti* Pourquoi n'irait-il pas, étant arrivé à une haute situation, choisir Tune des femmes brillantes qui donnaient le ton à Paris, qui avaient de l'influence et du crédit ? Il y avait là, par exemple, la veuve Permon, de très vieille noblesse, d'une famille connue en Corse, liée avec son père. Elle était, à la vérité, beaucoup plus âgée que lui, mais elle était riche et considérée. On nous dit que Napoléon lui fit la cour et qu'il fut évincé. Peu après il se prit d'une passion réelle pour

* Trois ans après. Désirée épousait Bernadette et vingt ans après son mariage elie monta sur le trône de Suède en sa qualité d'épouae de Charles XIV.

une autre femme, une passion vraie, autant que son âme était capable d'en ressentir une. L'objet de cet amour était Joséphine, marquise de Beauharnais, la veuve du général de ce nom.

Elle était l'atnée des trois filles de Joseph Gaspard Tascher de la Pagerie. Elle naquit le 28 juin 1763, à la Martinique où son père, ancien capitaine des dragons du Roi, gérait ses biens. La famille était originaire de Châteauneuf en Thimerais (France centrale). Élevée à Paris, à Port-Royal, Joséphine fut mariée en 1779 au jeune vicomte Alexandre de Beauharnais, fils de l'ancien gouverneur de la Martinique, lié depuis de longues années avec la famille Tascher. Le premier fruit de ce mariage fut un fils,Eugène,(né le 3 septembre 1781). L'union ne fut pas heureuse. L'an d'après, Beauharnais partait pour les Antilles pour combattre les Anglais ; il y tomba amoureux d'une créole et voulut divorcer. Dans l'intervalle sa femme donna le jour à une fille, depuis la reine Ilortense. Quand éclata la Révolution, Beauharnais qui était rentré en France fut élu député du premier Ordre et avec quelques-uns de ses égaux il se constitua le défenseur énergique de la nouvelle constitution ; dans la célèbre nuit du 4 août 1789 il se montra un des plus zélés à prendre parti contre l'ancien régime. Aussi n'émigra-t-il pas ; il garda son grade d'officier. Quand la monarchie fut remplacée par la république, il passa général et fut nommé à un commandement indépendant à l'armée du Rhin. Il ne donna sa démission qu'après la reprise de Mayence par les Prussiens en 1793. Pendant la Terreur il fut accusé de haute trahison avec beaucoup d'autres, comme aristocrate et quoique innocent il fut exécuté quatre jours avant la chute de Robespierre.

Pendant la Révolution, alors que son mari jouait un certain rôle dans l'Assemblée nationale, Joséphine

s*était réconciliée avec lui. Elle aussi fut emprisonnée et elle ne dut d'être relâchée qu'à l'intervention de Tallien et de sa maîtresse Madame de Fontenay- \ Cabarrus, enfermée avec elle. Depuis des années elle n'aimait plus guère son mari, aussi ne le pleurat-elle pas longtemps. Elle était trop mobile, trop faible, elle aimait trop les plaisirs pour tourner le dos à la vie joyeuse qui s'offrait à elle dans les salons des nouvelles couches de 1795. Elle se lia plus intimement encore avec la Cabarrus et bientôt elle fut l'une des mondaines les plus connues, Tamie intime de Tallien. Quelles furent leurs relations? Les mé* moires de Barras, lorsqu'on les publiera, pourront seuls nous le dire. Toujours est-il qu'à ce moment elle ne passait pas pour prude *. Quant à sa personne tous les témoins s'accordent à dire qu'elle était pleine d'un charme captivant. Lucien, le frère de Napoléon, qui pourtant ne lui veut guère du bien, est obligé d'en convenir. Dans ses mémoires il en trace le portrait suivant : « Je remarque à peine au milieu de ce cercle de jolies femmes, réputées généralement galantes, l'ex-marquise de Beauharnais. Elle avait j)eu, fort peu d'esprit, point du tout de ce que l'on pour-^~ rait appeler de la beauté, mais certains souvenirs créoles dans les souples ondulations de sa taille plutôt petite que moyenne. Une figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de la toilette remédiaient assez bien à la clarté des lustres, tout enfin dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes d'attraits, partage de sa première jeunesse. »

* « Dès lors sa réputation de conduite était fort compromise » (M™« de Rémusa t, Mémoires, t. i»' p. 138). — « Mon père était chambellan de Tlmpératrice Joséphine, il avait été son amant avant son mariage avec Napoléon, il Tétait redevenu après le divorce. » Viel-Castel, Afewioire5,t.ii, p. 16).

C'est à M""® de Rémusat, qui la connaissait depuis 1793, que nous devons ce portrait, sans doute le plus exact : « Sans être précisément jolie, toute sa per« sonne possédait un charme particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits ; son regard était doux ; sa bouche, fort petite, cachait habilement de mauvaises dents ; son teint un peu brun, se dissimulait à l'aide du rouge et du blanc qu'elle employait habilement ; sa taille était parfaite, tous ses membres souples et délicats ; le moindre de ses mouvement» était aisé et élégant... Elle se mettait avec un goût extrême, enibellissait ce qu'elle portait ; et, avec les avantages et la recherche constante de sa parure, elle a toujours trouvé le moyen de n'être point effarcée par la beauté et la jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée. Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et coquette, son éducation avait été assez négligée ; mais elle sentait ce qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les choses qui plaisent... Malheureusement elle manquait de gravité dans les sentiments et d'élévation d'àme. »

A ce moment elle ne ressentait pas de véritable inclination pour le jeune général. Bonaparte n'était rien moins que bel homme. Petit de taille, haut à peine de cinq pieds, le buste trop développé, les jambes trop courtes, il n'était pas précisément irrésistible. En outre il était maigre alors, les lignes anguleuses de sa figure faisaient vigoureusement saillie ; son teint jaune le faisait paraître malade, le regard de ses yeux gris pleins de décision et de volonté était droit et franc, mais souvent il avait quelque chose de farouche. La nervosité qui avait déjà éclaté dans son enfance n'avait fait que croître sous l'action des émo-

lions yiolentes qu'il avait ressenties au cours de ces dernières années, émotions causées par les alternatives constantes que subissait sa carrière et les tourments réitérés de son ambition démesurée. Elle le rendait malade. Un contemporain racoote qu'alors il ne dormait que trois heures et qu'il était très souffrant. Plus tard il s'y ajoute des névralgies faciales, des mouvements convulsifs de la bouche et de l'épaule droite, diverses dispositions idiosyncrasiques. On ne se trompera guère en attribuant à cette nervosité élevée une bonne part de son égoïsme cynique, de son manque d'égards, de cette irritabilité qui se manifestait à la moindre contradiction, de la méfiance qu'il ressentait vis-à-vis de tous et de chacun et de la manière exaltée dont il se comportait parfois. Par contre, l'assurance qu'il montrait imposait à tout le monde et malgré soi l'on s'intéressait à cet homme. Il avait paru intéressant à Joséphine aussi mais c'est là tout ce qu'elle ressentait pour lui.

Toute autre était l'impression qu'elle produisit sur lui : « Je n'étais pas insensible aux charmes des femmes, a-t-il dit plus tard, à Sainte-Hélène, mais jusqu'alors elles ne m'avaient pas gâlé ; et mon caractère me rendait timide auprès d'elles. M™* de Beauharnais est la première qui m'ait rassuré. Elle m'adressa des choses flatteuses sur mes talents militaires, un jour où je me trouvai placé auprès d'elle. Cet éloge m'enivra ; je m'adressai continuellement à elle ; je la suivais partout ; j'en étais passionnément amoureux, et notre société le savait déjà que j'étais loin d'oser le lui dire. Mon sentiment s'ébruita ; Barras m'en parla. Je n'avais pas de raison pour le nier. En ce cas, me dit-il, il faut que vous épousiez M"® de Beauharnais. Vous avez un grade et des talents à faire valoir ; mais vous êtes isolé, sans for-

tune, sans relations ; il faut vous marier ; cela donne de l'aplomb. »

A qui Barras disait-il tout cela ? Napoléon était homme à imposer silence à sa passion si elle était contraire à son ambition. Et s'il lui cède c'est que son mariage avec cette aristocrate, amie influente du directoire, va consolider sa situation dans le monde et assurer sa carrière. Ce mariage le relevait à ses propres yeux ; du plébéien il faisait un homme de la bonne société ; son passé serait oublié. Même au temps où il était jacobin il avait eu un certain faible pour les manières nobles ; les instincts grossiers de la populace lui répugnaient et il prenait d'autant plus goût aux formes polies et aristocratiques qu'il s'y montrait lui-même plus inhabile. Il y avait autre chose encore. Barras appréciait à sa juste valeur le génie de Napoléon ; ayant conscience de son propre manque d'initiative il voulait que l'homme qui à force d'ambition et de talent parviendrait un jour au pouvoir fût son obligé. On dit qu'il voulut le faire nommer ministre de la guerre, mais qu'il n'obtint pas l'assentiment de ses collègues. Le voici qui cherche au moins à décider Joséphine à épouser son protégé. Celle-ci, dans une lettre adressée à une de ses amies, avoue qu'elle n'aime pas précisément Bonaparte, mais qu'elle ne sent pas de répulsion pour lui qu'elle se trouve dans cet état d'indifférence qui, il est vrai, est aussi peu favorable à l'amour qu'à la religion : « J'admire le courage du général, l'étendue de ses connaissances en toutes choses, dont il parle également bien, la vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres presqu' avant qu'elle ait été exprimée, mais je suis effrayée, je l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui l'entoure. Son regard scrutateur a quelque chose de singulier qui ne s'explique pas, mais qui

impose même à nos directeurs ; jugez s'il doit intimider une femme ! Enfin ce qui devrait me plaire, la force d'une passion dont il parle avec une énergie qui ne permet pas de douter de sa sincérité, est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner. Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver longtemps cette tendresse violente qui chez le général ressemble à un accès de délire ? Si, lorsque nous serons unis, il cessait de m'aimer, ne me reprochera-t-il pas ce qu'il aura fait pour moi ? Ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu'il aurait pu contracter ? Que répondrai-je alors? Que ferai-je ? je pleurerai. j>

Et pourtant la confiance fataliste avec laquelle Napoléon lui parlait de ses projets, de son avenir, la séduisit. Quand enfin le bruit courut que le Directoire allait lui confier le commandement en chef de l'armée d'Italie, elle dit oui. A la vérité ses amis s'étonnèrent qu'elle pût épouser un homme si peu connu '.

Le 9 mars 1796 eut lieu le mariage civil. Barras et Tallien étaient leurs témoins. La vérité dut se voi-

ï 11 n'est pas sans intérêt de lire une véritable lettre d'amour émanant d'un homme qui peu d'années auparavant avait tant médit de l'amour : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur... Mon âme est brisée de douleur et il n'est point de repos pour votre ami ; mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle ? Ah ! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans 3 heures. En attendant, mio dolce amor, un millier de baisers, ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang. » (M™« de Rémusat, Mémoires, t, 1" p. 182.)

1er la face qu&ad les deux fiancés produisirent devant les employés du deuxième arrondissement leurs actes de baptême falsifiés. Napoléon disait être né le 5 février 1768 ; Joséphine, en réalité de six ans plus âgée que son fiancé, indiquait coniDate date de sa naissance le 23 juin 1767. C'était là un petit mensonge inspiré par la vanité féminine que le prcHHÎs acceptait de bon gré. On n'était alors pas fort scrupuleux pour ces sortes de choses et Napoléon tout le premier ne se gênait guère de donner une entorse à la vérité. Joseph et Lucien ont également indiqué des dates de naissance inexactes lors de leur ma. riage. Par un hasard des plus comiques, les trois frères se disent nés tous trois la même année, en

Deux jours avant le mariage, le Directoire avait, sur la proposition de Carnot, signé le décret (daté du 2 mars) par lequel Napoléon était nommé général en chef de l'armée d'Italie. Le 12, il quittait sa femme pour rejoindre son poste. Combien n'avait-il pas obtenu ! Un commandement indépendant grâce auquel il allait pouvoir montrer au monde ce dont il était capable et détourner sur sa personne l'admiration universelle qu'attirait sur lui Hoche, vainqueur toujours et partout. Certes, le poste de général en chef de l'armée de l'intérieur était beau et important. 11 s'était fait rapidement des partisans qui espéraient faire leur chemin grâce à ce général qui avait su si vite conquérir une grande influence. Mais, d'un autre côté, la population de Paris le haïssait depuis le 13 vendémiaire ; il était en butte à la jalousie de ceux qui ne pouvaient lui pardonner son avancement si rapide et qui, systématiquement, faisaient ressortir ses défauts et ses côtés faibles, ses aventures corses et sa liaison avec Robespierre, son accent étranger et ses manières peu correctes, pour s'en faire une armecon-

tre lui. Et la constitution exigeant le renouvellement des directeurs, qui lui garantissait qu'il n'y aurait pas bientôt aux affaires des hommes qui simplement récarteraient ? A Paris, comme général de l'armée de l'intérieur il ne serait jamais que l'homme d'un parti et les victoires remportées dans les rues de la capitale ne lui assureraient jamais que la reconnaissance d'une fraction de la nation. Mais dans la lutte contre l'étranger, et sur le théâtre qu'il avait lui-même désigné comme étant le plus important, il pouvait conquérir gloire et honneur aux yeux de la nation toute entière à laquelle il venait de se lier plus étroitement en épousant une Française de vieille race. Tout cela s'accordait bien mieux avec ses plans d'avenir extravagants qu'inventait son imagination exubérante et qui étaient trop vastes pour qu'il pût consentir à lier son sort à celui d'une coterie politique qui tomberait peut-être demain. Son parti à lui, c'était le pouvoir, et son but c'était de sel'assurer.

Avant son mariage encore, Joséphine avait écrit à son amie ces lignes dignes de toute notre attention : « Barras assure que si j'épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l'armée d'Italie. Hier Bonaparte, en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d'armes, quoiqu'elle ne soit pas encore accordée : « Croient-ils, me disait-il, que j'aie besoin de protection pour parvenir ? lis seront tous trop heureux un jour que je leur veuille accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et, avec elle, j'irai loin .»Que dites-vous de cette certitude de réussir ? N'est-elle pas une preuve d'une confiance provenant d'un amour-propre excessif ? Un général de brigade (sic) protège les chefs du gouvernement ! Je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire

possible tout ce que cet homme singulier me mettrait dans la tète de faire. »

Si la lettre est authentique, on pourra dire qu'avec son instinct de femme Joséphine retrouvait dans Pâme de cet homme à part ce qu'y avaient jadis découvert ses maîtres grâce à leur perspicacité, à savoir qu'il était «ambitieux et aspirant atout*». Elle n'avait guère d'amour pour lui, mais en échange elle avait foi en lui, en son génie, en son avenir, et elle n'a pas été déçue. Malheureusement elle ne parait pas avoir possédé la force morale voulue pour rester fidèle, comme c'eût été son devoir, à l'homme qu'elle admirait. C'était une nature sensuelle, non de ces sensuelles énergiques qui, comme Catherine II, satisfont leur passion, dussent-elles se faire les complices d'un crime. Joséphine était passive, molle et inconsciente, capable de devenir, comme Marie Stuart, la victime de sa passion. Son amie éprouvée, M™® de Rémusat, qui se plaît à reconnaître tous ses mérites, n'en convient pas moins que sa réputation était fort compromise avant qu'elle fît la connaissance de Napoléon et des lettres de ce dernier il ressort clairement que, dans les premières années de son mariage, elle ne renonça pas à être coquette et galante avec les hommes qui rapprochaient. Quelques semaines après son départ pour l'Italie, il prie

i Son frère Lucien dans ses Mémoires, (ii, p. 314) nous fournit, lui aussi, la preuve de ce fait que Napoléon obtint le commandement de Tarmée d'Italie parce qu'il épousait Joséphine.Sept ans plus tapd,en 18G3, Lucien osa braver la colère de son frère tout puissant qui voulait le contraindre à se séparer de sa femme et à épouser la reine d'Étrurie. « Quelle absurde prétention, dit Lucien à Cambacérès — du moins prétend-il l'avoir dit — oser espérer qu'il pourra me faire abandonner ma femme ! femme qu'on ne m'a pas imposée, à moi, qui ne m'a apporté ni dot ni commandement d'armée.»

sa jeune femme, dans une lettre pleine de fegrets et de désir, de venir le rejoindre. Elle passe deux mois pleins à Paris et ne se décide à partir qu'au moment où la mode exige qu'on quitte la capitale. « Je suis au désespoir, écrit Bonaparte à Carnot, ma jeune femme ne vient pas ; elle a quelque amant qui la retient à Paris. Je maudis toutes les femmes. »

Une fois en Italie elle passe à Milan, à Bologne, à Rome l'été et l'automne, pendant lesquels Napoléon remporte ses immortelles victoires. Dès que l'hiver approche, elle retourne dans son cher Paris. Plus tard, quand Napoléon entreprend, au printemps de 1798, son expédition d'Egypte, elle restera en France et sa conduite causera ûe graves soucis à son époux qui est tenu au courant de tout, très exactement, souvent aussi, sans nul doute, plus ou moins inexactement. Du Caire il écrira, en juillet 1798, ces paroles résignées à son frère Joseph : « J'ai beaucoup de chagrin domestique, car le voile est entièrement levé. Toi seul me reste sur la terre, ton amitié m'est bien chère, il ne me reste plus pour devenir misanthrope qu'à la perdre et te voir me trahir... C'est une triste position que d'avoir à la fois tous les sentiments pour une même personne dans un seul cœur... Tu m'entends. Fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne ; je compte y passer l'hiver et m'y enfermer, je suis ennuyé de la nature humaine. J'ai besoin de solitude et d'isolement, les grandeurs m'ennuient, le sentiment est desséché. »

Une fois que, après le coup d'Etat, Napoléon sera devenu le maître de la France, Joséphine — peut-être parce que ses charmes devenaient moins dangereux pour les autres — s'attacha à lui avec une tendresse durable. Elle mourait de jalousie quand le cœur de son époux se fixait sur un autre objet, même passa-

FouRNiER, Napoléon. I. 6

gèremen4. Longtemps cet attachement absolu et Tidée que tant qu'elle serait à «es côtés la Fortune lui resterait fidèle, Tempêchèrent de se séparer d'elle. Mais finalement la politique triompha de son affection su perstitieuse.

La campagne dTtalie et la paix de Campo-Formio.

Nous avons vu plus haut qu'en 1795 la Prusse et FEspagne avaient abandonné la coalition qui s'était formée deux ans auparavant contre la France révolutionnaire. Avant elle la Toscane avait été amenée à faire séparément la paix avec la grande République afin d'assurer son existence au cas où les armées françaises envahiraient la Haute-Italie. La Hollande également qui avait été conquise pendant l'hiver, dut consentir à devenir la République hatave et Thumble alliée de la France. On prétendait que l'Autriche elle-même négociait secrètement à Paris. Le bruit n'était pas fondé ; l'empereur François H était bien dîécidé à ne pas signer séparément fa paix. Etant donné que l'ennemi avait été victorieux dans le couvrant de Tannée, cette paix n'eût pu être qu'onéreuse pour l'Autriche et Thugut, le ministre dirigeant de

l'empereur, ambitionnait de Tagrandir. Depuis qu'elle avait perdu la Siiésie, acquisition grâce à laquelle la Prusse était devenue grande puissance, la cour de Vienne cherchait des compensations sur toutes ses frontières : en Pologne, en Turquie, en Allemagne où elle convoitait la Bavière, en Italie où elle cherchait à faire main basse sur Venise afin de relier la Lombardie aux pays héréditaires. Par une convention en date du 3 janvier 1795, la Russie cédait à l'Autriche une fraction de la Pologne et s'engageait par un article secret à appuyer tous ses projets à condition que la cour de Vienne les réalisât en étant l'adversaire de la France. Aussi se garda-t-on bien de négocier avec la République.Tout au contraire Thugut conclut, le 20 mai 1795, avec Pitt, premier ministre anglais, un traité d'alliance et de garantie dans les articles secrets duquel on visait à obtenir le concours actif de la czarine contre la France. Le 28 septembre Catherine II accéda à ce traité. La plupart des états allemands, refusant la médiation de la Prusse, puis la Sardaigne, le Portugal et Naples entrèrent dans la coalition. Il n'était donc pas question défaire la paix.

La paix entre la France et l'Autriche eût peut-être été possible si la République avait renoncé à ses dernières conquêtes et les avait restituées à la grande puissance danubienne. La situation intérieure pendant les derniers mois de la Convention était assez mauvaise pour qu'on eut pu se montrer conciliant. Le désarroi était complet. Dans son zèle et sa précipitation la Révolution avait renversé l'état féodal vermoulu et n'avait pas encore pu mettre à sa place une organisation nouvelle et durable. Au nom de la liberté on avait détruit toutes les institutions politiques et au nom de Vègalitè, devenue un principe de tyrannie, on avait ébranlé tout l'édifice social. Les

lois régissant le mariage et les successions, avaient été modifiées dans un esprit révolutionnaire el Ton n'avait obtenu qu'une chose, de déconsidérer la famille. On avait confisqué les biens de l'église et les propriétés des émigrés, proscrits arbitrairement pour la plupart, et sur ces confiscations on avait établi le crédit public sans réfléchir que la valeur des immeubles baisse à mesure que la situation légale perd de sa stabilité et qu'elle devient une pure fiction du moment que celle-ci disparait. La conséquence de tout cela fut que la France se vit inondée de papier-monnaie sans valeur, que les commerçants honnêtes furent ruinés, que les spéculateurs et les joueurs firent fortune, que l'agiotage remplaça le commerce et que partout régnaient la corruption et la mauvaise foi.

A cela venait s'ajouter le désarroi qui régnait dans le domaine religieux et l'insuffisance de la nouvelle organisation scolaire, Cjar on avait édicté l'instruction obligatoire sans pouvoir l'imposer. Le marquis de Poterat, caractère énigmatique mais homme doué d'une intelligence fort vive, décrit dans un mémoire adressé au gouvernement la situation de la France et, certes, ce qu'il en dit est à peu de chose près exact et vrai : « Considérez quels sont les dangers de votre position ; véritablement ils sont effrayants : hors la Prusse, (Jont je me méfie, vous avez pour ennemis déclarés toutes les grandes puissances de l'Europe ; vous avez perdu dans les combats et dans les hôpitaux la plus grande partie de votre jeunesse ; bientôt les recrutements vous deviendront impossibles. L'agriculture est négligée faute de bras, de chevaux et d'engrais ; votre commerce intérieur et extérieur est anéanti, les ouvriers des arts, des manufactures et des métiers ont perdu la vie ou la raison. Vous manquez de subsistances et de munitions navales ainsi que de tous les articles qui viennent de l'étranger.

VOUS êtes sans crédit au dedans et au dehors. La circulation est surchargée d'une immense quantité de papier-monnaie qui est sans valeur. Votre administration intérieure ne marche point parce qu'elle a trop de ressorts et que ces ressorts sont détestables. Enfin vous n'avez pas encore de gouvernement. Quand en aurez-vous un ? L'aurez- vous un jour ? Alors sera-til temps encore ? > (Juillet 1795).

On avait donc toute sorte de motif s de penser h faire la paix et de se recueillir. Effectivement il y avait dans le comité de salut public de la Convention un parti qui désirait la paix générale, ne dût-on l'obtenir qu'en se contentant des anciennes frontières. Mais ces anciennes frontières ne représentaient-elles pas le système de l'ancien régime même ? La révolution radicale voulait faire plus grand. Voilà pourquoi les chefs du mouvement ne voulaient conclure la paix que si elle garantissait à la France ses conquêtes faites l'année d'avant et qu'elle assurât à l'Etat fran- (,'ais ses frontières naturelles du Rhin. C'avait été Rousseau qui, non content d'emprunter à la nature ses théories sur le droit et la morale, lui avait également emprunté celles sur les frontières des pays.

Mais, d'autre part, le pays et surtout Paris avaient soif de repos, aussi les conservateurs avaient-ils l'appui de la population tandis que les radicaux en étaient haïs. Tout cela finit par mettre la Convention dans la position critique d'où la tira le talent stratégique de \ Napoléon, le 5 octobre 1795. Trois jours auparavant, la majorité avait adopté la proposition du comité directeur d'incorporer la Belgique à la France. Elle avait, de la sorte, sanctionné un programme de conquêtes qui, pendant vingt ans, va rester celui de la France *.

1 Quiconque lira les débats et les discours sur la ques-

Peu après le Directoire succéda à la Convention. Il hérita de la guerre à soutenir contre trois grandes puissances et leurs satellites. Or les cinq hommes qui furent alors placés à la tête du gouvernement français, Barras, Rewbell,Carnot,Letourneur etLa Révellière- Lepiaux appartenaient au parti radical. Il ne pouvait donc être question d'un changement de politique. Ils étaient étroitement liés aux Thermidoriens (dirigés par Tallien) et aux Jacobins ; dès lors ils avaient l'obligation de combattre les monarchies. C'était une lutte dont on ne pouvait prévoir la fin, une lutte qui n'en devait pas avoir, car si elle avait pris fin elle eût terminé la Révolution et les ambitieux promoteurs de celle-ci

lion des frontières naturelles de la France et sur l'annexion de la Belgique élucidée en 1795 y trouvera en germe la politique de conquête insatiable de Napoléon avec tout son mépris pour les droits acquis. Dans un arrêté du comité du salut public, du 26 juin 1795, communiqué au chargé d*affaires Barthélémy, il est dit entre autres : « A quoi donc nous aurait servi cette terrible guerre et cette longue révolution, si tout devait revenir comme cela était ; et pensez» TOttS que la République pourrait se soutenir au milieu d'un ordre de choses qui n'aurait point changé autour d'elle ? >

Re-wbell qui, un peu plus tard, devait diriger la politique extérieure du Directoire, parlant à un diplomate étranger, s'expliqua là-dessus en disant qu'il fallait être bien peu éclairé sur les véritables intérêts de la République, ou être vendu entièrement à l'Autriche et à l'Angleterre pour oser proposer de rentrer dans nos anciennes limites pour avoir la paix ; qu'une paix pareille non seulement nous couvrirait de honte, mais amènerait infailliblement la destruction de la République ; qu'on ne pouvait se dissimuler que la France n'a ni matières premières manufacturées, ni or, ni argent, ni denrées en suffisance ; que nos armées rentrant dans un pays sans moyens pour récompenser les défenseurs de la patrie, sans autres ressources que des assignats qui sont de nulle valeur, le mécontentement deviendrait bientôt universel ; qu'elles prendraient nécessairement part dans nos dissensions politiques et religieuses; qu'il en résulte-

eussent perdu le pouvoir. Les peuples étrangers travaillés par l'esprit révolutionnaire étaient pour eux les meilleurs alliés, il fallait donc, par une propagande pratiquée systématiquement, soulever l'Allemagne, la Suisse et, si possible, l'Italie afin de les englober dans l'action politique de la France. C'était là un programme d'extension universelle.

A la vérité l'exécution ne fut pas au début à la hauteur de la conception si hardie. Les généraux Jourdan et Pichegru, qui avaient franchi le Rhin pour prendre l'offensive furent refoulés par les généraux autrichiens Clerfayt et Wurmser sur l'autre rive et au sud, à l'armée italienne, on ne faisait pas grand'chose. A la vérité cette armée avait été renforcée à l'aide des

rait inévitablement la guerre civile la plus cruelle , que les puissances étrangères ne manqueraient pas de s'en mêler et que la France subirait le même sort que la Pologne... Ces pacifiques à tout prix devraient au moins calculer qu'il y a pour le moins pour 3 milliards espèces dans la Belgique seule de biens nationaux, qu'il y en a davantage dans les autres pays conquis réunis et que cette ressource sera Tunique pour retirer nos assignats.» (Revue historique, t.xviii, p. 208. 308.)

ïallien ne cessait de répéter la théorie de 1792 qu'il fallait entourer la France d'une ceinture de républiques fondées par elle et placées sous sa dépendance et Sieyès avait même élaboré le plan de sécularisation des principautés ecclésiastiques de l'Allemagne, semblable en tout à celui qui fut exécuté en 1803. Mallet du Pan, le perspicace correspondant du cabinet de Vienne, écrit ce qui suit dans une lettre datée du 23 août 1795 : « Les monarchistes et nombre de députés de la Convention sacrifieraient toutes les conquêtes pour l'accélérer et l'obtenir (la paix), mais les Girondins fanatiques et le comité de Sieyès persistent dans le système de tension. Trois motifs les dirigent: lo le dessein d'étendre leur doctrine avec leur territoire : 2° le désir de fédéraliser successivement l'Europe à la République française : 3<» celui de prolonger une guerre partielle qui prolonge aussi le pouvoir extraordinaire et les moyens révolutionnaires » (Correspondance inédite, 1. 1, p. 288.)

troupes de Tannée d'Espagne et le commandement avait été confié à un général d'un certain âge, Schérer, qui avait jusqu'alors été employé dans les Pyrénées. De Paris on lui avait bien donné l'ordre de franchir les défilés des Apennins et de déboucher dans la plaine ; il fut victorieux dans le combat de Loano (23-25 novembre 1795), mais la mauvaise saison survint et vint interrompre l'action contre les Austrosardes. Heureusement la Russie n'envoyait pas de secours à l'Autriche, celle-ci était seule à tenir tête à la France et ne pouvait pas faire porter ses efforts sur le théâtre italien de la guerre. Pendant un mo* ment, il est vrai, on avait à Vienne, songé à déplacer le centre de gravité du Rhin en Italie, ce qui eût rendu très probablement beaucoup plus difQcile les victoires que Napoléon allait y remporter. Thugut, en effet, avait été informé que le gouvernement de la République cherchait à séparer la Sardaigne de l'Autriche et à lui offrir en échange la Lombardie et les rapports que Mallet du Pan envoya à Vienne au commencement de l'année 1796 assuraient que les Français étaient décidés à pénétrer, coi'ite que coûte ^ en Piémont et dans le Milanais.

Malgré tout on ne prit pas de mesures énergiques. Les Anglais surent, par leurs subsides, retenir en Allemagne les forces autrichiennes ; cela était plus conforme à leurs intérêts ; le grand-duc de Tos» cane refusa de laisser passer sur son territoire les troupes auxiliaires napolitaines ; Thugut lui-même redoutait une agression de la part de la Prusse, il voulait être prêt à la repousser en Bohême et dès lors il ne put envoyer à l'armée d'Italie que quelques pauvres bataillons : bref tout contribuait à lui faire négliger un théâtre de la guerre où des événements de la plus haute portée allaient bientôt se dérouler.

Le plan de campagne de Bonaparte, tout à l'opposé •de celui de Schérer qui restait inactif, admettait la j possibilité de prendre, dans le sud, J 'offensive dès le ( mois de février ; il en proclamait même la nécessité. Aux plaintes de Schérer qui disait que son armée manquait de tout, situation à laquelle les finances épuisées de Ja France n'étaient quand même pas en état de remédier, Bonaparte répondait en montrant

I la riche plaine de la Lombard ie et promettait de faire "^ vivre l'armée sur le pays ennemi. Le ! 9 janvier 1796 son plan était définitivement adopté et le général en chef de l'armée d'Italie reçut l'ordre de s'y conformer. Schérer refusa. Il demanda d'être relevé de son commandement, ajoutant que celui-là n'avait qu'à exécuter ces projets qui avait su les trouver. Sa démission arrivait à point. Le 13 vendémiaire, le petit général avait sauvé la vie aux hommes qui étaient k présent au pouvoir ; maintenant il leur montrait les voies et moyens de sauver leur politique. Alors que tout échec militaire devait ébranler le Directoire et fortifier l'opposition, il promettait des triomphes qui justifieraient la conduite du gouvernement et le con»

^ solideraient. Schérer fut relevé de ses fonctions et Napoléon le remplaçait. Le 27 mars il prit, à Nice, le

i commandement de l'armée d'Italie.

Le nouveau général en chef trouva ses troupes dans un état déplorable. L'effectif des six divisions était de 60.282 hommes, mais plus de 22.000 étaient dans les hôpitaux et 38.000 hommes à peine étaient valides. C'étaient des hommes aguerris et rompus aux fatigues, souffrant d'être mal nourris et mal équipés, car le versant des Apennins avec ses pauvres villages n'offrait que peu de ressources et les caisses de la France étaient vides. Aussi la proclamation que le jeune général en chef — Bonaparte était moins âgé que n'importe lequel de ses généraux — adressa à-ses

soldats, retenlit-elle à leurs oreilles comme Tanaonoe de la délivrance : « Soldats ! vous êtes mal nourris et presque nus. Le gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde ; mais vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces. Vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldais d'Italie, manqueriez-vous de courage? »

Ce langage, dont la teneur, à la vérité, ne nous est connue que par les souvenirs dictés par l'Empereur à Sainte-Hélène, est l'expression pure et sans fard de cette politique de l'embarras à laquelle la France était réduite depuis un temps assez long. La Convention déjà avait déclaré aux troupes qui franchissaient le Rhin qu'il leur fallait vivre aux dépens de l'ennemi et leurs chefs avaient pour instruction de faire tout ce qui était en leur pouvoir afin d'entretenir l'armée aux frais de l'adversaire. Le Directoire adopta le procédé, il lui donna même une extension plus grande. Mais ces paroles sont en outre bien caractéristiques pour l'homme qui les prononça : il connaissait trop bien la nature humaine pour ne pas promettre richesse et gloire aux pauvres et aux ambitieux. Il fallait de l'audace pour faire de telles promesses, plus audacieuses encore allaient être les actions qui semrent à les réaliser.

Nous avons vu Napoléon, deux années avant d'entreprenxlre sa campagne, insister auprès de Robespierre sur l'importance qu'il y avait à forcer les cols des Apennins à Savone ; nous l'avons vu, chargé d'une mission secrète par le dictateur, étudier en détail le terrain et les fortifications que l'ennemi y

92 NAPOLÉON l

avait élevées. Il va mettre à profit la connaissance acquise alors et cela d'après les principes tactiques même que, dès 1794, il exposait, à Paris, au toutpuissant député. « Il en est des systèmes de guerre, disait-il alors, comme des sièges des places, il faut réunir ses feux sur un seul point. La brèche faite, l'équilibre est rompu, tout le reste devient inutile, et la place est prise. Il ne faut point disséminer ses attaques, mais les concentrer. Il faut se diviser pour vivre et se concentrer pour combattre. L'unité de commandement est nécessaire pour assurer le succès. Le temps c'est tout. »

La route qui de Savone franchit, dans la direction du nord, les Apennins, se divise en deux bras, la crête une fois dépassée ; l'un mène vers l'ouest, par Millesimo et Ceva, à Turin, l'autre, dans la direction du nord-est, par Gairo et Dego, à Alexandrie et Milan. Celui-là était occupé par les Piémontais, celui-ci par les Autrichiens, les deux corps étant solidement reliés l'un à l'autre. Il fallait se jeter entre les deux. Le général en chef autrichien Beau lieu forma le dessein d'attaquer depuis Test la division Laharpe postée en avant des autres à Voltri, tandis que son subordonné Argenteau la prendrait à revers depuis Montenotte (au Nord de Savone). Ce plan était mal conçu et Bonaparte, pour profiter de la faute de l'adversaire, dut engager la lutte avant l'arrivée des convois attendus. Laharpe se retira devant Beaulieu jusqu'à Savone, tandis que Bonaparte attaquait Argenteau, le 11 avril 1796, à Montenotte avec des forces supérieures du double et le vainquit en lui infligeant des pertes très graves. Le lendemain Masséna et Augereau dispersèrent un autre corps autrichien détaché à l'armée sarde sous'les ordres du général Colli, à Millesimo. Napoléon, sans perdre une minute, se jeta derechef sur Argenteau et les débris

de son corps qu'il anéantit le 14 à Dego. Beaulieu craignant de voir la masse principale de son armée coupée sur la route d'Alexandrie, se retira, le 16, des montagnes vers la plaine à Acqui. Bonaparte avait donc réussi dans sa première manœuvre ; il avait poussé son armée entre celles des alliés, il avait refoulé les Autrichiens et isolé les Piémontais à Geva. Ces derniers abandonnèrent également leur position avancée non sans subir, pendant la retraite, le 21 avril, un échec sérieux à Mondovi.

La plaine promise s'étendait donc devant les Français, grande ouverte, leur avant-ligne fut bientôt à Cherasco et à Alba. Napoléon avait tenu et tenu entièrement la promesse faite à ses soldats. A partir de ce moment ceux-ci eurent une foi aveugle en lui. Il avait en plus des Autrichiens et des Piémontais vaincu un troisième ennemi: la méfiance et la jalousie des généraux placés sous ses ordres. La plupart d'entre eux lui seront dès lors tout dévoués ; grâce à son talent de donner des ordres précis ; avec la fermeté voulue il sut obtenir des autres une obéissance absolue. Le Directoire lui avait ordonné d'attaquer d'abord Beaulieu. 11 s'était d'abord jeté sur GoUi, déclarant ne pas pouvoir opérer en laissant un corps ennemi sur ses derrières. Le résultat montra qu'il avait eu raison et le Directoire à son tour dut reconnaître sa supériorité.

Le roi de Sardaigne, Victor Amédée, tint la conduite que Bonaparte avait prévue : Insuffisamment soutenu par l'Autriche, menacé dans son pays même par son peuple que travaillaient les idées révolutionnaires, dans l'impossibilité de reconstituer son armée, il se rapprocha des Français et demanda une armistice en attendant qu'il fît la paix. Bonaparte le lui accorda en exigeant comme gages trois places fortes et le libre passage à travers tout le Piémont. C'est le 28 avril que fut signée la convention par laquelle la

Frmce se débarrassait de l'un de ses df^ux adversaî^ res. ImoiédidteineQt Napoléon courut sus à l'autre. Les Autriehieiis avaient rétrogradé au delà d'Âiexandrie sur la roate de Pavie et attendaient Teanenii dans une forte posilioa derrière l'Agogna. Mais Bonaparte n'attaqua pas Bennlieu là où eelui-ci s'y attendait : il avait longé le Pè pcMir ne le passer qu^à Plaisance et prendre de la sorte r^drersaire à revers Quand Beau lieu fut informé de cette auurchey il ne put plus que se retirer, au prix des plus grands efforts, derrière TAdd», près de Lodi, en abandiMnant Milan. Mais eette ligne->là il ne put pas davantage hi tenir. Le 10 mai les eolonnes françaises parurent à Lodi et forcèrent le passage avec une bravocnre inouïe. Les Autrichiens prennent la fui te et ne seeroient en sûreté que derrière le Mineio et dans la place de Manto«e. La Lombardie était conquise et le i& mai Napoléon fit son entrée triomphale à Milan.

^" Le gouvernetaent s'hélait bien vite mis à suivre d'un œil inquiet la marche victorieuse sans exemple de l'ambitieux généval. Sans consulter Salieetti, commissaire présent à son armée» Bonaparte avait conclu l'armistice avec le Piémont, tandis que le gouvernement eût désiré établir la république dans ce pays. Une fois la convention signée, il fallut bien que le Directoire la ratifiât. Mais on voulut du moins lier les mains, pour Tavenir, au général trop enclin à agir selon ses propres inspirations et l'on décida que Kellermann, général en chef de l'armée des Alpes, renforcerait avec celle-ci l'armée d'Italie et partagerait avec Bonaparte le commandement supérieur et k direction des opérations, tandis que les affaires diplomatiques seraient réservées à Salicetti. Ce décret lurt remis à Napolécna après sa victoire sur FAdda. Il en fut outré. Il lui faudrait donc céder à un autre la gloire et le pouvoir quil allait conquérir? Mais

c'était intolérable ! Son ambition lui dicta une lettre à laquelle la pénétration de son esprit sut doaner une forme pleine de tact et en même temps de net» teté : « Si vous m'imposez des entraves de toutes es^ pèces, écrivit-il au Directoire, le 14 mai 1796, s'il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement, s'ils ont droit de changer mes mouvements, de m'ôter ou de m'envoyer des troupes, n'attendez plus rien de bon... Dans la position des affaires de la République en Italie, il est indispensable que vous ayez un général qui ait entière» ment votre confiance. Si ce n'était pas moi, je ne m'en plaindrais pas ; mais je m'emploierais à redoubler de aèle pour mériter votre estime dans le peste que vous me confieriez. Chacun a sa manière défaire la guerre. Le général Kellermann a plus d'expérience et (a fera mieux que moi, mais tous les deux ensem-^ ble nous la ferons fort mal. > A Carnot, directeur chargé des affaires militaires, il écrivait ceci : « Je me puis vous être utile qu'investi de la même confiance €pie vous me témoigniez à Paris. Que je fasse la guerre ici ou ailleurs, cela m'est indifférent ; servir la patrie, mériter de la postérité une feuille de notre histoire, donner au gouvernement des preuves de mon atta» ehement et de mon dévouement, voilà toute mon ambition. »

Certes noei, il ne lui est pas indifférent de faire la guerre en Italie ou ailleurs ; de toutes ces assurances une seule, l'appel à la postérité, était sincère. Napoléon a toujours pensé à son jugement à elle et dans les dernières heures de sa vie où il a encore cherché à l'influencer par un vaste tissu d'inventions et de paUiations. « L'orgueil humain», disait-il étant consul, à M"* de RémusatjK se crée le public qu'il souhaite dans ce monde idéal qu'il appelle la post^ité. Qu'il Tienne à penser que, dans, cent ans, un beau vers

rappellera quelque grande action, qu'un tableau en conservera le souvenir ; alors Timagination se monte, le champ de bataille n'a plus de dangers, le canon gronde en vain, il ne paraît plus que le son qui va porter dans mille ans le nom d'un brave à nos arrière-neveux. »

Mais peu importe que ces assurances aient été sincères ou vaines, le Directoire céda. Kellermann n'était guère en crédit auprès de lui et Ton ne pouvait pas se passer de Bonaparte, car il savait admirablement faire les réquisitions et les finances de la France avaient besoin de ce genre d'opérations. Le décret fut retiré et l'on se contenta d'exprimer au général le désir qu'on avait de le voir faire une expédition par Livourne sur Rome et l'Italie méridionale avant de continuer sa marche vers le nord. A partir de ce moment. Napoléon eut liberté pleine et entière de faire en Italie ce qui lui plairait. Sa première préoccupation fut de réduire Beaulieu à l'impuissance.

Le territoire de la République de Venise s'étendait à ce moment fort loin vers l'ouest jusqu'au lac de Gôme : Brescia et Bergame étaient les chefs-lieux de provinces vénitiennes. Bonaparte y fit entrer une partie de ses forces et de la sorte il amène l'ennemi à croire qu'il va pénétrer dans le Tyrol. Beaulieu donne dans le piège et dissémine ses forces sur toute la ligne dûTMîncio, deMantoue à Peschiera. Bonaparte alors prend soudain la direction du sud-est et force le passage de la rivière, le 30, à Borghetto, sans beaucoup de peine. Il coupait ainsi en deux tronçons l'armée de Beaulieu ; l'un fut refoulé jusque dans la place de Mantoue et l'autre sur l'Adige dans le Tyrol. A l'exception de 12.000 hommes occupant Mantoue, il n'y avait plus un Autrichien sur le territoire italien et Bonaparte put songer à soumettre les alliés de l'empereur ou du moins à leur extorquer les contri-

butions de guerre les plus fortes possible. Le Directoire lui avait prescrit « d'enlever d'Italie tout ce qui pourrait se transporter et être de quelque utilité. » Il s'acquitta ponctuellement de cette mission. Le 9 mai il conclut un armistice avec le duc de Parme, le 17 un autre avec celui de Modène : à eux deux ils paient quatre millions ; ils fournissent des vivres et cèdent des œuvres d'art, car sur la liste des objets qu'il leur demande, les tableaux des grands maîtres figurent à côté des bœufs et des grains.

Après sa victoire du Mincio il contraignit Naples à signer une convention par laquelle cet état s'engageait à rester neutre et à séparer sa flotte de celle des Anglais. Puis le gouvernement romain, redoutant de voir la ville éternelle occupée par les républicains athées, dut acheter le droit de n'être pas envahi en cédant aux Français les légations de Ferrare et de Bologne et le port important d'Ancône jusqu'à la conclusion de la paix, en promettant de tenir éloignés de la côte des Etats de l'église, les navires anglais, de payer 16 millions et de céder aux Français un grand nombre d'œuvres d'art. Enfin le port de Livourne fut occupé quelques jours après, également dans le but de causer un préjudice aux Anglais : toutes leurs marchandises furent séquestrées et vendues au profit du Trésor.

Mais il s'en fallait de beaucoup que Bonaparte pût jouir en paix de ses succès. L'Autriche, qui, comme nous l'avons vu, avait le plus grand intérêt à sauver ses possessions et son influence en Italie, fit tout ce qui était en son pouvoir pour reconquérir la position qu'elle venait de perdre. Le général en chef de son armée du Rhin, Wurmser, fut envoyé dans le Tyrol afin de remplacer Beaulieu à la tète de l'armée et de débloquer Mantoue avec de nouvelles forces. Napoléon savait fort bien qu'il allait avoir à soutenir une lutte

FoDRNiER, Napoléon. I. 7

des plus âpres dont l'issue lui assurerait ou lui enlèverait la situation personnelle de général tout puissant qu'il avait su conquérir et il prit ses dispositions en conséquence. Ce que, dans les mois qui vont suivre, le jeune capitaine a accompli dans sa lutte contre quatre armées se relevant l'une Tautre, constitue Tune des pages les plus admirables de l'histoire militaire. ^ , li l'accomplit grâce à la supériorité de son talent iaé-

'/ puisable en ressources, grâce à la perspicacité avec laquelle il reconnaissait les avantages du terrain, le côté faible ou fort, les qualités ou les défauts de l'adversaire, grâce à sa circonspection toujours en éveil, embrassant du regard et de l'esprit en même temps toos les points et toutes les phases de l'action, sachant comme nul autre choisir le moment favorable et en tirer tout le parti possible.

Ajoutez à cela que les généraux qu'on lui opposait en Italie étaient élevés dans les principes d'une stratégie méthodique, qu'ils ne connaissaient qu'elle et que^ comme tous les généraux des vieilles monarchies, ils se savaient tenus de ménager leurs coù-

• te uses armées de mercenaires : pour eux l'essentiel c'était la manœuvre où ne coulerait pas de sang. Les généraux de la Révolution, tout au contraire, disposaient d'armées de cent mille hommes animées du fanatisme de la conquête et de la libération, ils recevaient des recrues qui ne coûtaient rien et faisaient la guerre en vivant sur le pays occupé : ils n'avaient pas à subordonner leur stratégie à des considérations économiques ; leur but unique c'était la bataille décisive, la victoire remportée, fût-ce au prix des plus grands sacrifices. Frédéric le Grand, dont Napoléon étudiait les écrits le plus assidùmeiut, avait souvent préféré la bataille à la manœuvre, mais cette dernière lui était imposée par la nécessité et la poussée exercée sur lui en tous sens par des adversaires su-

périeurs, ligués entre eux. En outre sa méthode différait de celle de Napoléon en ceci — et la différence est essentielle, comme on l'a fait remarquer fort judicieusement, — qu'il n'avait pas « à dépenser, comme le ^néral français, 10,000 hommes par mois. » Le mérite d'avoir organisé les armées révolutionnaires re- . vient à Duhois de Cran ce et à Garnot. Le mérite de / Napoléon est d'avoir, avec le plus de génie, appliqué le principe de l'offensive tactique. Dans toute la cam- / pagne qui allait s'ouvrir, on ne devait voir que trop nettement le contraste qu'il y avait entre le général de la République à peine âgé de 27 ans, n'obéissant •qu'à sa propre inspiration, témérairement et sans ménagement, et le général autrichien âgé de 79 ans, tenu avec cela dans la dépendance de l'empereur, des ministres et du conseil aulique de la guerre.

A la fin de juillet, bien trop tard par conséquent, les Autrichiens marchèrent impétueusement en avant depuis le Tyrol. Ils étaient divisés en deux armées : Tune, sous les ordres de Quosdanovich, longeait la rive occidentale du lac de Garde, l'autre, sous Wurmser, descendait l'Adige. Elles étaient supérieures de 10,000 hommes aux Français dont l'effectif n'était que de 42,000 hommes, en y comprenant la division qui assiégeait Mantoue. Le plan de Wurmser était d'en velopper l'armée de Napoléon par une action commune et simultanée. S'il réussissait, c'en était fait de l'armée française. D'autant plus que dès les premiers •engagements les soldats autrichiens se montrèrent -extraordinai rement courageux et inébranlables et qu'elle se trouvait coupée de Milan et de Vérone. Napoléon se rendit compte de toute la gravité de la situation ; il hésita et déjà songeait à se retirer derrière l'Adda. Mais finalement il se laissa entraîner par l'audacieuse confiance d'un de ses divisionnaires, Augereau, et engagea la lutte en courant sans cesse

100 NAPOLÉON l

le danger cTêtre pris entre deux feux. L'entreprise — hardie qu'il tenta réussit. Il se jeta d'abord sur Quosdanovich avec toutes les forces disponibles, le vainquit à Lonato (le 3 août) et le contraignit à rétrograder jusque dans le Tyrol. Puis il se jeta sur Wurmser. Celui-ci s'était avancé avec trop de circonspection. Bonaparte l'en châtia en lui infligeant une éclatante défaite à Castiglione (le 5 août) et en le forçant lui cCussTâ^ retirer dans la montagne. Mantoue, dont on avait dû abandonner le blocus, fut immédiatement investie.

A la vérité ces victoires n'avaient pas eu de résultat décisif. Tant que cette place forte si importante n'était pas en son pouvoir, Napoléon ne pouvait songer à pousser plus avant, car les troupes employées simplement à l'investir étaient trop nombreuses pour que, avec le reste, il pût s'engager dans le Tyrol et l'intérieur de l'Autriche. De son côté la cour de Vienne se rendait tout aussi bien compte de l'importance que cette place avait pour elle ; sa perte, on le savait, entraînerait celle de toutes les possessions autrichiennes en Italie. Aussi redoubla-t-on d'efforts pour que la garnison pût s'y maintenir et finalement être débloquée. Le 19 août, l'empereur François envoya à Wurmser l'ordre péremptoire de se porter à son secours. Dans les premiers jours de septembre le général en chef se porta en avant avec une partie de son armée par la vallée de la Brenta, tandis que l'autre, sous les ordres de Davidovich devait tenir dans les positions de la vallée de l'Adige, puis descendre rapidement le long de la rivière, quand Wurmser s'avancerait depuis Bassano dans la direction de l'ouest et attirerait l'ennemi sur lui. Mais peu après le début des opérations, Bonaparte déjoua ce plan en pénétrant dans le Tyrol avec le gros de ses forces. 11 refoula Davidovich bien au-delà de Trente, puis ga-

gna la vallée de la Breiita pour s'avancer vivement sur les derrières de Wurmser qui fut battu à Bassano (8 septembre). Le vieux maréchal alla s'abriter avec son armée vaincue derrière les remparts de Mantoue. Un détachement s'était échappé, à l'est, derrière risonzo. Cette entreprise avait coûté à l'Autriche plus de 100 canons, tout son matériel et bien au-delà de 10,000 hommes.

C'était là pour Napoléon un succès bien plus considérable que celui de la bataille de Castiglione. Et il était d'autant plus important pour lui qu'il le remportait au moment même où les avantages obtenus au début par les armées de Moreau et de Jourdan en Allemagne, étaient perdus. L'armée autrichienne d'Allemagne avait dû céder une partie de ses troupes à l'armée d'Italie ; elle était considérablement affaiblie et l'archiduc Charles qui, tout jeune encore, avait montré du talent dans les Pays-Bas et venait de remplacer Wurmser dans le commandement supérieur, s'exagérant les forces de l'ennemi, avait repassé le Rhin. Ceci avait décidé Moreau, qui venait de succéder à Pichegru à la tête de l'armée du sud, à franchir le fleuve. Il battit l'archiduc et le refoula derrière le Danube. Jourdan aussi avait pu repousser le second corps autrichien sous Wartensleben et pénétrer en Franconie. Le Wurtemberg et le grand duché de Bade firent la paix avec la France, la Saxe rappela ses troupes et se déclara neutre et il semblait que la jonction des armées républicaines dans le Tyrol, jadis projetée, allait se réaliser, et qu'effectivement elles marcheraient sur Vienne. C'est à ce moment(premiers jours de septembre) que l'archiduc réussit à battre Jourdan à Wurzbourg et à contraindre de la sorte Moreau également à abandonner l'Allemagne du sud et à repasser le Rhin. L'Autriche avait au moins sauvé l'honneur de ses armes et cela d'une manière écla-

tante. Mais tout dépendait de la conservation de Mantoue.

Après ses dernières victoires, Bonaparte avait appelé les populations de l'Italie du nord à se soulever contre leurs maîtres et à former des légions nationales qui furent effectivement organisées à Milan et à Bologne. Il contrecarrait, en agissant de la sorte, les desseins du Directoire qui voulait, lo^rsque la paix serait signée, rendre la Lombardie en échange de la Belgique et de la frontière du Rhin. L'Autriche -allait perdre tout prestige en Italie ; elle fit leç plus grands efforts pour k sauver. Des armements considérables furent faits, particulièrement en Croatie et dans les confins militaires, on décréta la levée en mas»e àm chasseurs tyroliens ; de la sorte l'armée fut bientôt renforcée au point que Davidovich disposait de 18,000 hommes dans le Tyrol et Quosdanovich de 25,000 dans leFrioul. Le commandement supérieur de ces forces fut donné au vieux feldzeugmeister Alvinczy, brave soldat mais général figé dans les vieilles méthodes. On eût dit que le Destin opposait à un général jeune et énergique les adversaires vieillis et les plus encroûtés, afin que ses victoires fussent en même temps celles du temps nouveau *. Les Au-

* En 1797 Bonaparte s'exprimait en ces termes sur le compte de Tennemi : « Mes succès militaires !^nt grands ; mais aussi comment l'empereur est-il servi ? Les soldats sont bons et braves, quoique lourds et peu actil's en comparaison des miens ; mais quels officiers ! Ils sont détestables. Les généraux qu'on m*a opposés étaient ineptes ; un Beaulieu qui ne savait pas un mot des localités de Tltalie ; un Wurraser, sourd et lent à n'en jamais finir : i^n Alvinzi impotent. On les a accusés d'avoir été gagnés par moi ; ce sont des faussetés, je n'y ai jamais Tisé. Mais je puis prouver qu'ils n'ont pas eu, ces trois généraux^ un S€ul état-major ;|^ / dont plusieurs des principaux ne me fussent dévoués etvén-

dug. De là, j'ai vu non seulement leurs plans, mais leurs

trîchiens avaient de nouveau pour eux la supériorité numérique, qus^d le 1" novembre, Alvinczy s'avant^a vers l'ouest depuis la Piave, tandis que Davidovich se portait en avant vers le sud, sur Vérone. Seulement leurs troupes comprenaient en majorité de jeunes soldats qui, les Croates surtout, étaient fort bons dans l'offensive mais trahirent bientôt leur infériorité parce que la ténacité leur faisait défaut. Au début des opénations Napoléon eut le dessous, si bien qu'il courait de nouveau risque, comme avant Gasliglione, d'être enfermé par les deux fractions de l'armée autrichienne. Mais les ennemis ne surent pas tirer parti d'un succès qu'ils eurent devant Vérone et qui coûta tout près de 3,000 hommes aux Français. Napoléon eut le temps de préparer un nouveau plan admirable qui eonaistatt à prendre Alvinczy en flanc et à revers. Avec une audace, incrc^'able il réduisit au strict minimum les forces qu'il laissa devant Vérone et Mantoue, descendit l'Adige avec toutes ses troupes disponibles, 20,000 hommes environ, pour passer sur la rive orientale à Ronco et surprendre l'ennemi. Gela ne devait pas d'ailleurs être l'affaire d'un seul jour. A Arcole sur l'Alpone, rivière peu importante, quelques bataillons de Croates sous leur colonel Brigido, lui tinrent tête et essayèrent de défendre le pont jusqu'à l'arrivée des renforts. Il fallait faire l'impossible pour forcer le passage avant l'entrée en ligne de ceux-ci et enlever le village qui dominait le pont. Les assauts sueeessifs des Français furent repoussés par le feu meurtrier des adversaires bien à couvert ; Napoléon en personne saisit un drapeau et se jeta sur le pont avec son étatmajor ; un aiderde-camp tomba à ses côtés, plusieurs

firajets, et je les détruisais, quatad ils ^teûent encore à délibérer»

lOi NAPOLÉON I

officiers furent blessés ; les républicains s'enfuirent, entraînant leur général qui faillit périr en tombant dans un marais. Son aide-de-camp Marmont et son frère Louis ne parvinrent qu'à grand'peine à le retirer de là et à le mettre à l'abri des Autrichiens qui poursuivaient les fuyards. Grâce à la nuit seulement les Français regagnèrent leur position sur l'Adige (15 novembre). Dans rintervalle toutes les forces d'Alvinczy s'étaient concentrées à Arcole ; le lendemain et le surlendemain on livra là de nombreux engagements fort sanglants et longtemps indécis ; enfin les vétérans de Napoléon eurent le dessus sur les braves recrues autrichiennes et dans l'après-dîné du 17 une charge audacieuse d'une poignée de guides à cheval suffit pour assurer la victoire sur l'Alpone. L'armée française sortait victorieuse de cette bataille d' Arcole qui avait duré trois jours. Davidovich, à force de traîner, n'y avait pu prendre part. Immédiatement après il fut attaqué à son tour et rejeté dans le Tyrol. La troisième tentative entreprise pour débloquer Mantoue avait échoué.

L'Autriche en fit une quatrième. Elle était décidée à n'abandonner sa position avancée en Italie qu'après avoir tenté l'impossible. Dans les premiers jours de l'année 1797 Alvinczy se porta encore une fois en avant contre l'ennemi, depuis le Tyrol, tandis que deux subdivisions d'armée, d'un effectif plus faible, commandées par Provera et Bajalich, s'avançaient depuis l'est pour vaincre Napoléon. Alvinczy n'espérait nullement la victoire, il ne faisait qu'obéir à l'ordre de l'empereur. Et pourtant il y eut, le 14 janvier, sur le plateau de Rivoli, un moment critique où l'une des colonnes autrichiennes s'avançait - sur les derrières de la position française et la menaçait tandis que quatre autres l'attaquaient de front et avaient le dessus. Mais Bonaparte n'était plus le

même homme qu'avant Lonato : il lança contre Tune de ces colonnes toutes les forces disponibles qu'il avait sous la main. Elle recule toute surprise, les trois autres suivent et bientôt tous les ennemis attaqués de front prennent la fuite. La colonne exécutant le mouvement tournant se trouve isolée, elle est faite prisonnière par les Français. La bataille de Rivoli se termine par la débandade complète des Autrichiens et leur dernière tentative échoue misérablement. Le 3 février la place de Mantoue capitule et c'en est fait de l'hégémonie autrichienne en Italie.

Thugut, cet homme à la volonté énergique et doué de grands talents politiques, était incapable de croire à la défaite. A peine deux ans auparavant, alors que l'Autriche partageait avec la Russie ce qui restait de la Pologne, il avait obtenu de cette puissance, comme jadis Kaunitz et Joseph II, l'appui politique pour les acquisitions qu'il ferait en Italie. Mais en novembre 1796 Catherine II mourut juste au moment où l'ordre avait été donné de rassembler les troupes auxiliaires russes, et son successeur, Paull'", ne voulut pas entendre parler de fournir des secours effectifs à l'aide desquels l'Autriche pût s'agrandir. L'autre alliée, l'Angleterre, retira sa flotte de la Méditerranée et facilita de la sorte les opérations des Français en Italie : la réalisation de ses desseins était donc devenue plus difficile encore. Enfin la lutte s'était terminée par une défaite décisive. Mais Thugut n'était pas d'avis de mettre fin à la guerre. A la fin de l'année précédente il avait refusé, se fiant à ses seules forces, l'offre du Directoire qui demandait la cession delà Belgique et de la frontière du Rhin. Cette confiance, les derniers événements n'avaient pu l'ébranler : « Nous ne sommes pas à bout de forces, s'écria-t-il ; il nous faut simplement rassembler tout notre courage. » Il voulut

renoncer à agir sur le Rhin et s'en tenir à Tltalie. Il eût bien fait de prendre cette décision un an auparavant. L'archiduc Charles, qui avait été victorieux en 1 796 devait prendre le commandement de l'armée d'italie renforcée par les divisions de l'armée du Rhin et faire depuis le Tyrol une vigoureuse poussée en avant vers le sud afin de barrer le cheuiin àNapoléoa, de l'empêcher de pénétrer dans l'intérieur de d'Autriche et de marcher sur Vienne. Mais il fallait que tout cela se fit lepïusvite possible. Or, c*est tout juste le contraire qui arriva. L'empereur que son épouse, fille de la reine de Naples suppliait, sur la demande de sa mère, de faire la paix, que le parti tory autrichien monta contre le ministre qui n'était qu'un parvenu, hésita pendant de longues semaines avant de prendre la résolution de continuer la guerre. Or, quand enfin il la prit, ce ne fut pas dans le Tyroi qu'on concentra le gros des forces, mais dans le Frioul où l'armée s'était retirée après la journée de Rivoli et où elle était restée, évidemment parce qu'il était plus facile de la faire vivre là. Seulement les renforts venus de l'armée du Rhin mirent quelques semaines de plus à arriver sur les lieux car les communications entre le Tyrol et le Frioul par le Val Sugana étaient coupées. Ces troupes n'étaient pas encore rendues à destination quand les Français reprirent les opérations dans la première quinzaine de mars 1797.

Bonaparte en effet n'avait pas continué la guerre contre TAutriche immédiatement après la chute de Mantoue. L'armée française aussi avait considérablement souffert et avait besoin, pour entreprendre de nouvelles et audacieuses opérations, de renforts considérables provenant de l'armée du Rhin et celle de Sambre-et-Meuse. Dans l'intervalle il marcha sur Rome. Pie VI avait refusé d'accéder aux propositions de paix du Directoire vu qu'elles empiétaient sui le

domaine religieux : on lui demandait en effet de reconoaitre la constitution civile du clergé, de supprimer rinquisition et autres choses de ce genre. Il s'était entendu avec l'Autriche et n'avait pas payé les millions qu'il s'était engagé, au moisdejuin, àvepsea* aux agents français. Mais la chute de Mantoue causa la perte du Saint-Père : le 1'''' février 1797 Napoiéoii lui déclarait la guerre. Avec un corps d'un faible effectif il dispersâtes troupes papales qui montrèarent une insigne tacheté et se fraya le chemin d'AncÀne par k Romagiie et le duché d'Urbin. On n'oubliei^ jamais ia manière dont Lannes, qui commandait Tavaat-garde, contraignit, au prix de sacrifices minimes des milliers d'adversaires à se rendre, et eoimment, rencontrant un jour plusieurs centaines de cavaliers de l'armée du pape, alors qu'il n'était luiflième suivi que de quelques officiers, il leur ordonna de mettre pied à terre et désarma les papalins tout déconcertés. En vain les moines exhortaient les soldats du pape à attendre rennemi de pied ferme, en vain les madones en tous lieux roulaient les yeux dans Iftur iiTitation contre les Français, l'armée papale n'en moatrait pas plxis de courage et les Français allaient entrer dans Rome. Mais Napoléon n'en voulait pas venir là. S'il avait menacé la capitale, Pie VI «e serait forcément enfui, la guerre que le général français ne considémit que comme un intermède dans 4a grande lutte, n'eût pas pris fin de sitôt : et pourtant il fallait qu'elle se terminât vite et avantageusement. Il était trop bon politique pour méconnaître, comme faisaient les directeurs, l'importance de l'élément religieux. Au lieu de frapperle catholicisme dans son eseence même, comme le voulaient les chefs du gouvernement, il laissa pour tout ce qui avait traita la religion, liberté pleine et entière au pape, il ne menaça pas Rome et le 19 février 1797 il signa à Tolen-

108 NAPOLÉOX 1

tino la paix qui au point de vue matériel et politique était des plus avantageuses : Pie VI renonçait à toute alliance dirigée contre la France, il fermait ses ports aux Anglais, il cédait à la France les légations de Bologne, de Ferrare et de laRomagne ainsi que l'important port d'Ancône et payait quatorze autre millions en plus des seize qu'il devait.

Bonaparte avait de nouveau suivi sa propre inspiration, contre la volonté du Directoire, absolument comme il avait conclu de son autorité privée un armistice avec le roi de Sardaigne. Il avait évidemment, par rapport à Tltalie, des desseins tout autres que les gouvernants. Quels étaient ces desseins? Nous le verrons un jour sç défendre du reproche d'avoir voulu devenir duc de Milan ou roi. Peut-être qu'il y pensait et que pour cela il avait cherché à établir un modus Vivendi avec le Pape. Mais probablement il envisageait dès lors, très nettement, la possibilité de régner un jour lui-même à Paris, d'établir son trône plus solidement que le Directoire n'était parvenu à établir son pouvoir et d'étendre son sceptre sur de plus vastes territoires. (îarno t le soupçonnait d'être « un autre César qui ne tarderait pas de franchir le Rubicon, dès que l'occasion s'en présenterait ». Ce qu'il y a de certain c'est que de toutes les contributions de guerre si abondantes qu'il leva en Italie, une faible partie seule fut mise à la disposition du gouvernement, ou employée à soutenir les autres armées, par contre Napoléon était bien aise de voir ses généraux prendre leur part du butin : il s'assurait ainsi leur fidélité. Ils mettaient leurs trésors en sûreté en les envoyant secrètement en Suisse.

Quand Bonaparte entra dans Ancône, la proximité de la Turquie produisit une profonde impression sur lui : « Ancône est un très bon port ; on va de là,écrivait-il à Paris, en 24 heures en Macédoine et en 10

jours à Constantinople. Il faut que nous conservions le port d'Ancône à la paix générale et qu'il reste toujours français ; cela nous donnera une grande influence sur la porte Ottomane et nous rendra maîtres de la mer Adriatique, comme nous le sommes, par Marseille, Tile de Corse et St-Pierre, de la Méditerranée. » L'image d'Alexandre sans doute surgit alors devant lui ; elle ouvrit à son ambition la perspective de Tempire d'Orient, conquête à laquelle le Directoire ne songeait guère à ce moment-là. C'est dominé par cette idée qu'il devait plus tard partir pour l'Egypte et à son retour seulement, lorsqu'il rentra en France pour la soumettre à son pouvoir, le grand Macédonien cessa d'être son modèle. Charlemagne devint alors son idéal. Ce qui, en effet, le di:^ Il liguai Ides hommes qui étaient ses prédécesseurs immédiats dans l'idée de la conquête du monde par la Révolution, des doctrinaires girondins avec leur idéal de la libération universelle des peuples et des directeurs avec leur tendance de faire de l'agitation à l'étourdie, c'est qu'il donnait pour base à ses desseins ambitieux la réalité historique et une politique allant toujours droit au but. Le fait seul qu'il ne sut jamais renoncer totalement aux procédés révolutionnaires, l'a fait finalement échouer *. ^

1 Au moment même où Bonaparte remportait en Italie ces victoires qui se succédaient si rapidement l'une à l'autre, Mallet du Pan adressait à la cour de Vienne ces paroles remarquables :«Ceux qui pensent que la République impérissable périra avec le temps ont certainement raison ; mais s'ils entendent que cette chute plus ou moins prochaine peut être un préservatif actuel pour le reste de l'Europe, s'ils entendent que tout changerait alors du blanc au noir, ils se trompent ; car à la République d'aujourd'hui peut succéder une République monarchique ou dictatoriale ^Que sais^ je ? En vingt années un peuple en mouvement peut donner cent form,e-& diverses à une révolution semblable, » A

La campagne de 1796 avait solidement établi la gloire de Napoléon comme général d'armée : elle avait même éclipsé celle de Hoeh« tant admiré. Mai» il savait fort bien que le peuple français préférait alors la paix à de nouvelles victoires, q\m le Dirctoire était haï et attaqué à cause de sa politique guerrière. Les élections pour le renouvellement d^un tiers» du conr seil des Cinq-cents étaient imminentes et personne ne mettait en doute qu'elles n'y enverraient des conser* valeurs et des amis de la paix ni que la nouvelle naaijorité serait hostile aux Directeurs. S'il réussissait à ce moment même de contraindre l'Autriche à des préliminaires favorables à la France, il obtenait un double résultat : la population qui n'avait pas encore oublié le 13 Vendémiaire lui deviendrait favorable et les Directeurs seraient ses obligés, car avec une telle paix ils pourraient voir venir les élections beaucoup plus tranquillement. D'autre part Bonaparte savait combien l'Autriche tenait à sa position en Italie, il n'ignorait pas qu'elle ne se laisserait point simplement mettre à la porte de la péninsule, que depuis longtemps elle projetait de conquérir Venise. Aussi résolut-il d'offrir à la première occasion, à l'empereur

la vérité Mallet du Pan ne se doutait pas alors que le « monarque révolutionnaire » serait Thomme même duquel il disait dédaigneusemont : « Ce Bonaparte, ce petit bamboche à cheveux éparpillés; ce bâtard de Mandrin que les rhéteurs des Conseils appellent jeune héros et verinqnaur d'Italie, expiera promptement sa gloire dô tréteau, son inconduite, ses vols, ses fusillades, ses insolentes pasquinades. On se tromperait tout à fait, en lisant la dernière déclaration que le Directoire a fait imprimer à Téloge du généi*al, de supposer ce langage sincère... Il y a eu des voix pour envoyer le Jeune héros à la place de la révolution et y recevoir vingt balles dans la cervelle ; mais, ami de Barras^ protégé par les jacobins de toute classe, il a échappé- au châtiment de son incartade »

François, le territoire de Saint-Marc et ses possessions en Istrie et en Dalmatie en échange de la Lombardie et de la Belgique. De la sorte il anéantissait un état indépendante! neutre, mais cela ne constituait point un ol^tacle aux yeux de cet homme qui allait droit au but sans égards pour les autres. Les monarchies légitimes n'avaient-elles pas tenu la même conduite visà-vis de la Pologne ? C'est plein de cette conception qu'il commença la nouvelle campagne de 1797. Il fallait que le plus tôt po»sible,avant queles armées du Rhin sous Hoche et Moreau pussent lui disputer se» lauriers, il mît l'Autriche dans une situation telle que ses offres lui parussent acceptables.

Les- renforts autrichiens étaient encore loin que déjà, à la fin de février, ceux des Français leur arrivaient et dès le commencement de mars Napoléon recommençait les hostilités. Trois divisions, d'un faible effectif, furent détachées sous les ordres de Joubwt, dans le Tyrol où il y avait plus de 20.000 Autrichiens. Avec quatre autres, comptant environ 34.000 hommes, Bonaparte lui-même entreprit son expédition dont le but était la paix. Comme l'an d'avant, au début de la campagne, son plan était de nouveau d'empêcher les deux armées ennemies d'opérer leur jonction, en se plaçant entre les deux,puis de battre, avec des troupes supérieures en nombre, la portion principale des forces adverses. Le 10 mars il rejeta de côté l'avant-garde autrichienne sur la Piave puis il courut au Tagliamento, derrière lequel l'archiduc Charles s'était retiré avec le gros de son armée, tandis que sur sa gauche Masséna essayait de tourner l'aile droite de l'ennemi. Les Autrichiens, au lieu de rétrograder dans la vallée du Tagliamento vers le nord-est par Pontalba, se retirèrent devant ces ennemis supérieurs en nombre vers le sud-est par Palma derrière Tlsonzo où ils voulaient attendre leurs renforts. Mais ceux-ci

n'arrivaient pas ; par contre Bonaparte poussa impétueusement en avant et ils ne purent pas davantage tenir dans cette position. Ils se retirèrent formés en deux colonnes dont Tune marcha de Goerz droit sur Tarvis, tandis que l'autre se dirigeait sur Laibach. Elles devaient se réunir à Villach, mais la jonction devint impossible car le col de Ponteba, insuffisamment défendu tomba, après plusieurs jours de lutte, au pouvoir de Masséna (23 mars). La communication avec le Pusterthal était coupée et pour l'instant il ne fallait plus songer à opposer une résistance énergique aux Français. Dans ces quelques journés les Autrichiens avaient subi des pertes énormes surtout en prisonniers ; l'archiduc ne disposait plus guère que de 15.000 hommes qu'il conduisit d'abord à Klagenfurt pour les ramener de là plus au nord sur la route de Vienne.

A présent Napoléon, se basant sur les résultats obtenus, avant que Hoche et Moreau eussent pu frapper de grands coups sur le théâtre des opérations en Allemagne, crut le moment venu de proposer des négociations, d'autant plus que sa position, au cœur du pays ennemi, sans appui possible delà part de l'armée d'Allemagne était plus ou moins compromise. Le 31 mars il écrivit de Klagenfurt, au prince, une lettre qu'il a lui-même nommée philosophique. Il y faisait allusion à la tentative faite par le Directoire de conclure la paix avec l'Autriche, tentative déjouée par l'Angleterre. « N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les intérêts ou les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre, que nous continuions à nous entr'égorger ? Vous, monsieur le général en chef, qui, par votre naissance, approchez si près du trône et êtes au-dessus de toutes les petites passions qui animent si souvent les ministres et les gouvernements, étes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de l'humanité entière et devrai

sauveur de TAllemagne?... Quanta moi, monsieur le général en chef, si Touverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je me trouverais avoir méritée, que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires. »

Pour donner à ces paroles toute la portée qu'elles avaient, il appela à lui, à Lienz, Joubert qui s'était avancé en vainqueur jusqu'à Brixen et avait chassé les adversaires vers le nord-ouest sur Sterzing, vers l'ouest sur Méran et il fit enlever par Masséna les défilés de Neumarkt, opération au cours de laquelle, à la térité « plus d'un homme perdit la vie. » Puis Masséna reçut l'ordre de s'avancer dans la vallée de la Mur jusqu'à ce qu'il pût, à St-Michael et à Léoben, couper les dernières communications de l'adversaire avec l'ouest. Le 7 avril ce but se trouva atteint, les Français entrèrent à Léoben.

L'archiduc Charles avait immédiatement transmis la lettre de Napoléon à Thugut. Celui-ci ne voulut pas entamer, sans pouvoir s'appuyer sur des troupes, des négociations avec un général qui s'était peut-être trop avancé. Des milliers de volontaires furent enrôlés, les milices hongroises furent levées ; on prit toutes les dispositions pour défendre Vienne, puis le ministre envoya ses plénipotentiaires à Léoben. C'est là, au château de Goess, qu'eurent lieu les négociations entre le général Merveldt et le marquis Gallo, représentant l'Autriche et le général Bonaparte, au cours desquelles ce dernier proposa soudain à l'Autriche le territoire vénitien en échange de Milan et de la Belgique. Son offre produisit une profonde impression à Vienne. Se débattant contre le parti de la noblesse et celui de la cour, qui tous deux poussaient à la conclusion de la paix, totalement abandonné de la Russie, attendant en vain que l'Angleterre envoyât

FoDRNiER, Napoléon. L 8

sa flotte dans l'Adriatique et payât des subsides plus considérables, convaincu que la Prusse avait Tintenr tiori de s'agrandic, ïhugut accepta, quoique en hésitant, les proposiition^ de Bonaparte. L'acqui^tioa d'un territoire longtemps convoité lui parut, ea une certaine mesure, constituer une comp©«satu>n pour ceux que TA^utriche allait perdre ; de- la sorte elle aurait encore ua pied en Italie et pourrait y recouvrer, à la première occasion: faivomble, le prépoodérauce^ qu'elle avait pendue. Mais quand Niqioléoa exigea la. Qcssipn dp Miodèna» les, négociations, devinrent pUis dirficiJes, U était évident qu'il voulait définitivetiienè lîesLeindre L'influence aiitriclûenne. en Ltalie à la. lignj^de l'OgJio, ou,m4i»e^, si cela. étai,k faisable, àceLle di&' TAdige, Xhugutt au. aoniraire Ghemdàaib à„ âooi^r\ieit' Mûdène à sont prince et pan lui à 1& maiôont à^ Mabs^ bourg et limiter l'influence politique dela.France pa<» une ligne qui irait du lac dfiseo, le long de l'Oglio, jusqu'aa Pô, puis, en remontant la vallée de l'Enza, aboutirait à la côte de Massa et de Carrare, de maf» nière à lui soustraire la péninsule proprement dite. Dans cette lutte diplomatique l'Autriche eut le dessous ; Modène dut être cédée et demeura à la République. Le 18 avril la paix fut signée dans le jardin E^genwald à Léoben. C'était simplement une conven*» tion préliminaire contenant à la vérité les bases de l'entente mais pouvant être modifiée en certains points lors des négociations, définitives. Telle qu'elle était formulée alors elle assurait la cession du territoire autrichien de Milan et du. duché de Modène à la Ré*» publique Lombarde et de celle de la Belgique à la* France, et ses. articles secrets stipulaient Kacquisi tion pour l'Autriche du territoire vénitien jusqu'à l'Oglio et des possessions vénitiennes sur la rive orientale de TAdriatique en échange des trois anciennes légationspapales de Bologne, de Ferrare et de la Romagne qui

devaient former la eompensali on offerte à la Républiqxie de Saint-Mare.

Au moment même où Napoléon signait l'acte qui mettait fin à la guerre, Hoelie» remportait sur le Rhin» un suecè» considérable sur le» Autrichiens et pénétrait I

en Allemagne. Mais i tétait- trop t«rd, Bonaparte avait* \

rendu inutiles ces victoires, du moins si les Directeur»' ]

ratifiaient la ccravention que, au- tond-, il avait signée \

sans autorisation. B«ns la lettre' quil leur écrivit* pour leur transmettre la convention, il sut faire- ressorttir* qu'elle n'était que» préliminaire : la vifënie* dbrtt? Venise allait^ être victime et qui avait été proposée par luïseuF, il' l^atttiftuait aux Autrichiens, si hien^que le gouA-^ernement qui ne voulait pas se brouiller avec Ife^ général tout-puissant, n'éleva aucune objection. Bar* ras qui précisément alors ne pouvait s'entendre avec GVerini, ambassadeur vénitien à Paris, au sujet de là gi'atilicatiou qu'il toucherait pour garantir Texistônce dfe Venise, rompit le marché et se rangea à l'avis dé ses collègues. Ils ratifièrent les préliminaires et n'imposèrent qu'une condition à Bonaparte, à savoir de laisser Venise en dehors des stipulations, vu qu'elles étaient contraires au principe de la souveraineté populaire. Mais il n'était plus temps. Huit jours auparavant (le 2 mai) Napoléon avait déclaré la guerre au | Sénat de Venise. C'est qu'il n'avait pas jugé à propos \ dte dire au Directoire qu'à Léoben il s'était engagé à livrer aux Autrichiens- le territoire vénitien et de traiter en ennemie la république de Saint-Marc dès la sigualuTe de la convention.

P^ui-même avait eu soin de se préparer de longue main un prétexte. On sait, quoiique lui-même nie le lait, qu'avant de pénétrer dans l'intérieur dé FAu" triche, il organisa dans les villes vénitiennes égale*ment la révolution démocratique contre le gouvernement des aristocrates. 'Les Patriotes se soulevèrent.

Les paysans, partisans du gouvernement, tombèrent sur les émeutiers et, sur plusieurs points, des soldats français ayant pris ouvertement part au soulèvement furent tués. C'est ainsi qu'à Vérone il y eut une contre-révolution où périrent des démocrates et des Français et qui ne put être réprimée que grâce à rintervention énergique de la garnison française. Plus tard il éclata dans le port de Venise une lutte entre un vaisseau de guerre vénitien et un français et le commandant de ce dernier fut tué d'un coup de feu. C'est alors que Napoléon déclara la guerre au doge. Un soulèvement des démocrates, à Venise, fomenté par Villetard, secrétaire d'ambassade français, contribua grandement à avancer les affaires. Le 15 mai le grand conseil dut déposer le pouvoir ; les patriotes instituèrent un gouvernement provisoire qui congédia immédiatement les troupes dont le gouvernement disposait encore et conclut avec Napoléon une convention par la quelle il se déclarait satisfait par le paiement de cinq millions, la cession d'un certain nombre de navires de guerre, et promettait à la République la protection de ses armes (16 mai 1797.) La promesse n'était guère sérieuse ; ce qui le prouve, c'est qu'il offrit au marquis Gallo, envoyé par Thugut à Milan pour conclure la paix déûnitive, la ville de Venise même s'il consentait à reporter la frontière autrichienne de l'Oglio sur l'Adige (24 mai 1797.) Afin que les Vénitiens ne se doutassent de rien, il écrivit deux jours après à la municipalité une lettre dans laquelle il disait : « Dans toutes les circonstances, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous donner des preuves du désir que j'ai de voir se consolider votre liberté, et de voir la misérable Italie se placer enfin avec gloire, libre et indépendante des étrangers, sur* la scène du monde,

NAPOLÉON l 117

et reprendre parmi les grandes nations le rang auquel l'appellent sa nature, sa position et le destin. » Tout au cojitraire il disait dans un rapport adressé le lendemain même au Directoire : « Venise, qui va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne- Espérance et la naissance de Trieste et d'Ançône, peut difficilement survivre aux coups que nous venons de lui porter. Population inepte, lâche, nullement faite pour la liberté, sans terres, sans eaux, il paraît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui nous donnons le continent. Nous enlèverons tous les vaisseaux, nous viderons l'Arsenal, nous emmènerons les canons, nous ruinerons leur banque. Nous garderons égalenient pour nous Corfou et Ancône. » L'altière cité devait être saignée à blanc avant qu'on en remît le cadavre à l'Autriche.

Mais la cour de Vienne, désireuse avant tout d'acquérir les trois légations, accepterait-elle la nouvelle proposition de Napoléon ? Dans l'intervalle les affaires prenaient, à Paris, une tournure qui exerça une grande influence sur la conduite de Napoléon; il y fut mêlé personnellement et par contre-coup le changement qui s'opérait fut d'un grand poids dans l'arrangement avec les puissances.

Les élections d'avril 1797 donnèrent, cela était facile à prévoir, un résultat absolument défavorable au Directoire : les modérés eurent la majorité dans le conseil des Cinq-Cents et dans celui des Anciens. Il s'agissait de nommer un nouveau directeur : on désigna Barthélémy, qui avec Car no t, modéré aussi, forma la minorité conservatrice opposée à Barras, Rewbell et Lareveillère. Dès lors l'élément démocratique-jacobin dominait dans le Directoire tandis que dans les chambres c'était l'élément monarchiqueconservateur qui avait le dessus. L'antagonisme s'accentuait de jour en jour et un conflit était inévi-

table. Un jour c'était la misérable i^dministralion financière du gouvernement qu'attaquait la majorité •opposante, cette administration qui malgré une dcmble banqueroute ne parvenait qu'à vivoter, demain on oomibattait ses agissements vis-à-vis du cJecgé et des èmi^i^ès, puis encore son administration coloniale, sa i^oLi tique commerciale et enfin sa^pûArtique extérieure, où se révélait toujours davantage Ja propagande révolutionnaire et la tendance de convertir par les armes l'Europe entière au républicanisme. La majorité accusait ouvertemeat le Directoipe de vo^uloir uniquemeat la guerre sans iln parée qu'il ae lui était pas .possible de nourrir les troupes une fois qu'elles seraient rentrées. Le suicide de quelques ofilciers de marine qui s'étaient donné la mort parce qu'ils étaient à bout de ressourees produisit uae Impressian profonde. On blâmait surtout les agisseakents du gouveraement en lialie, leû {particulier les ^procédés employés vis-à-vis de Vefaiseu L'opposition de droite reprochai t au Directoire «de iléciLaiH»r la guerre sans en demander l'autorisation .auj( Gtuifabires, comme le voulait la constitution, d'iiiter\%eair — «e qui était tout aussi anticonstitutionnel, — dans les affaires intérieures d'états étrangers «X de i^ndre -de la sorte systémati queutent toute paix iijii\|>oâsible.

îKaaiaparte se sentait perso naellemeat atteûad par toutes âes jnécriminaiioas. il prit la défense de la majorité du Directoire -contre la maj.orité des Ckambres. Le i4 juililet, pour eàlébrer l'anniversaire de .la prise de la Bastille, il adressa à son araiée ua manilesiie, qui était uœ véritable déclaration de guerre adressée À l'oppasiticim, composée en partie de royalistes^ et eeux-^i les armées républicaines les détestaient À 4^use surtout des émigrés : < Soldats, disait41,Je .«ais que vous êtes rpTQÏondésaeai affectés des mal-

heurs qui menacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes cpii l ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des montagnes nous séparent de la France ; vous les franchiriez avec la rapidité de Taigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, détendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains. Soldats, le gouvernement veille sur le dép6t des lois qui lui est confié. Les Royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu. Soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos nouveaux drapeaux : guerre implacable aux ennemis de la République 'et ée la constitution de Tan 111 ! » Cette proclamation twmva des échos dans toutes les garnisons italiennes •et différents corps, comme d'ailleurs ceux des autres armées aussi, affirmèrent leur dévouement à la ^République dans des adresses au Directoire. De pltis Bonaparte composa quelques mémoires, très bien écrits mais absolument faux, qui venaient justitier la pclitique qu'il avait suivie vis-à-vis de Veniî?e. Il aveiHtit les otatefUTs de Top position « au nom de ses ^,600 hommes » que le temps était passé où de lâches iave<)afts et de misérables bavards faisaient guillotiner ies soldats. Et il n'était pas homme à s'en tenir «•QX étscours. Il envoya un de ses généraux, Auge- Te»a, à Paris, avec les adresses des divisions et le mit A ia disposition de Barras et de ses deux collègues au cas où ils en eussent besoin pour se défendre. »\ pekie arrivé, Augereau fut nommé au commandement de l'armée de l'intérieur. En outre Napoléon rendit un service tout particulier aux trois directeurs. Un des principaux agents des Bourbons, le comte d'Entraigues, venait d'être arrêté à Trreste sur la demande de k France. Il fut conduit à Milan et l'on trouva entre autres dans son portefeuille une

/ pièce prouvant que Pichegru était en 1795, entré en

/ rapports avec le prince de Gondé. Cette révélation

avait d'autant plus de prix que Pichegru était l'un / des chefs de la majorité et avait été élu président

( des Cinq-Cents. Napoléon envoya la pièce à Paris.

Elle fut pour les trois directeurs le principal moyen et le prétexte d'un coup d'État par lequel ils se débarrassèrent, le 4 ,septembre 1797 (18 Fructidor) d'abord de leurs deux collègues Carnot et Barthélémy, puis d'un nombre considérable de députés conservateurs. Les deux places vacantes dans le Directoire furent données à deux démocrates avérés, Merlin de Douai et François de Neufchâteau. Le coup avait admirablement réussi. Pour le justiûer on dévoila la prétendue trahison de Pichegru. Le vrai vainqueur de Fructidor c'était Bonaparte, comme il avait été celui de Vendémiaire. A la vérité on est en droit de se demander si, en prêtant appui au Directoire, il désirait que les choses prissent cette tournure, s'il ne voulait pas simplement renverser Pichegru. Peut-être qu'Augereau l'a compromis plus qu'il n'aurait fallu, eu égard à ses desseins. Du moins cela semblerait ressortir des Mémoires de Barante qui viennent d'être publiés. Mais en face du fait accompli il dut, pour rester le maître, prendre la victoire à son compte et à celle de son armée. C'est ce qu'il fit dans son bulletin du 22 septembre, anniversaire de la République, où il disait : « Soldats, éloignés de votre patrie et triomphant de l'Europe, on vous préparait des chaînes ; vous l'avez su, vous avez parlé : le peuple s'est réveillé, a fixé les traîtres, et déjà ils sont aux fers. »

Il était plus en faveur que jamais auprès du gouvernement. Augereau qui avait cru être la cheville ouvrière du coup d'État, tandis qu'il n'était qu'un aveugle instrument, fut éloigné de Paris : on lui

donna le commandement de l'armée du Rhin. Hoche, le seul rival possible du jeune Corse, mourut à ce momenl-là d'une affection pulmonaire aiguë. L'armée des Alpes fut réunie à celle d'Italie et de la sorte Napoléon se trouva à la tête de forces considérablement augmentées. Les royalistes étaient vaincus, les modérés condamnés à l'inaction et le nouveau Directoire étant l'obligé du général, évita de le contrecarrer. Son ambition ne connaissait plus de bornes. « On m'a reproché, disait-il quelques années plus tard à M™® de Rémusat, on m'a reproché d'avoir favorisé le 18 fructidor ; c'est comme si on me reprochait d'avoir soutenu la Révolution. Il fallait en tirer parti, de cette révolution, et mettre à profit le sang qu'elle avait fait couler... Certes, ce n'est pas un rôle difficile que celui de Monk, il m'eût donné moins de peine que la campagne d'Egypte et même que le 18 brumaire... Il est certain que j'aurais bien su, s'il l'eût fallu, détrôner une seconde fois les Bourbons, et le meilleur conseil qu'il y aurait eu à leur donner eût été de se défaire de moi. »

Combien cet aveu s'accorde avec ce que les observateurs attentifs disent de lui cette année-là môme. Un de ses anciens amis, le commissaire aux guerres Sucy, écrit en août 1797 qu'il ne croit pas que Bonaparte ait « un point d'arrêt autre que le trône ou ï'échafaud. » Et Je comte d'Entraigues dont il vient d'être question dit dans un de ses rapports : « Cet homme veut maîtriser la Franco et par la France l'Europe. S'il y avait un roi en France et que ce ne fût pas lui, il voudrait l'avoir créé, que ses droits fussent au bout de son épée, ne jamais abandonner celte épée, pour la lui plonger dans le sein s'il cessait de lui être asservi un moment. »

Était-ce là une calomnie ou une exagération? Ni

Tun ni l'autre, Napoléon lui-même faisait, avant Fructidor, en juin 1797, à Meizi et à Miot, d'étranges confidences: « Croyez-vous que je gagne des victoires pour la plus ^ande gloire des avocats du Directoire, pour Carnot, pour Barras? Supposez-vons que je pense à fonder une République ? Quelle idée ! Une république de 30 millions d-àmes ! avec nos «aœurs et nos vices ? Comment cela serait-il poseifelle ?.. Il faut à la nation un chef couvert «de gloire ; •et «on des théories de gouvernement, «des phrrases, des i»êves d'idéologues, que les Français neconiprennent .pas »... On se doutait i>ien quel -serait ce chef, car rien qu'à le voir se produire en pu«blic, on reconnaissait l'homme jouissant 'd'une toute-puissante indépendance. Il tenait sa cour, tout comme un prince, aiu château deMontebello près de Milan. Tout comme un prince il recevait les ambassadeurs de l'Autriche, 4e Naples, du Piémont. Il prenait même ses repas em public, s'exposant, avec quelques privilégiés, com-me un monarque, à la curiosité du vulgaire. Et c'est comme un monarque qu'il négocia la paix définitive avec la cour de Vienne, d'après ses idées, ses desseins à lui et nullement «d'après les intentions de son gouvernement. Celui-ci chercha bien à lui imposer •comme règle de conduite les idées de démocratie doctrinaire dont il était imbu, à obtenir de lui qu'il révolutionnât totalement l'Italie et en exclût Tempepeur. Bonaparte répondit péremptoirement que le procédé n'était pas pratique et il offrit sa démission, si biem •que le Directoire dut lui laisser carte blanche. Les lettres qu'il adi»essait au ministère de l'-extériem* à Paris affectent le ton d'un homme su^périeur qui ré^ ^gente ceux à qui il écrit. L'une des plus remarquahAes, celle du 7 octobre 1797, -adressée au nouveaa ministre des affaires étrangères, Talleyrand, contient leè passages suivants : « Vous co«nnaissez peu ces peu-

ples-ci*. Ils ne méritent pas qu'on fasse tuer 40,000 Français pour eux. Je vois par vos lettres que votis partez toujours d'une fausse hypothèse : vou« vous imaginez que la liberté fait faire de grandes choses à un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche...

« Le caractère dislinctif de notre nation est d'être iteauooup trop vive daas la prospérité. Si l'on prend pour base de toutes les opérations la vraie politique, •qui iR'est .autre chose qtie le calcul des combinaisoms et des chances, nous serons pour longtemps la grande nation et l'arbitre de l'Europe. Je dis plus : nous tenons la balance de l'Europe ; nous la ferons pencher comme noias voudrons, et même, si tel est l'or ire du destin, je jie vois point d'impossibilité à ce qu'on arrive en peu d'années à ces grands résultats que l'imagination éohauifïée et enthousiaste entrevoit, et que l'homme extrènaement froid, constant et raisonné, atteindra seul. »

'La cour de Vienne allaita son tour sentir la supériorité de Napoléon et l'accroissement de son pouToir. Thagut avait consenti à s'écarter des stipulations de la convention préliminali'e d'Avril, dans l'intention, il est vrai, d'acquérir les légations et d'agrandir ainsi ia sphère d'action de l^Autriche en Italie. 11 avait eu tort. Napoléon avait volontiers consenti à modifier «es stipulations, mais c'était uniquement pour réduire davantage encore l'iifcfluence de l'An triche. C'est ponT oeia qu'au mois de mai il offrit la ville de Venise et l'Adige pour frontière. Thugut s'était empressé de refuser ; mais il eut beau faire traîner les négociations pendant des mois, évidemment dans l'espoir qu'iime victoire des modérés à Paris aurait pomr conséquence dans la politique extérieure de la France, un revirement également dans le sens de la modération ; il em

1 Les Italiens.

beau envoyer le plus habile diplomate dont disposât alors la cour de Vienne, le comte Louis Cobenzl, afin de continuer les négociations avec Bonaparte à Udine : en septembre la situation était telle — l'Autriche étant isolée et le parti de la paix ayant le dessus à la cour — qu'on ne put plus strictement maintenir les stipulations des préliminaires de Léoben, mais qu'il fallut accepter les propositions de la partie adverse. Dans une série de séances orageuses on conclut la paix définitive : Bonaparte cherchait à agir sur l'envoyé autrichien par tous les moyens que lui fournissait son tempérament, par la flatterie et les offres rusées, par la menace et l'injure. Un jour Cobenzl se refusant à accéder à une de ses propositions il fut en proie à un véritable accès de fureur : il jeta à terre un vase de porcelaine et se précipita hors de la salle des séances en j urant et en vociférant. Cette scène, il allait souvent la jouer plus tard, non plus inopinément, mais bien en s'y préparant d'avance, visà-vis des ambassadeurs étrangers. Enfin, le 17 octo- ' bre 1797, on signa la paix définitive après que, à deux reprises, les négociations eussent failli être rompues, à Passariano près d'Udine, en la datant de Campo Formio. La France acquérait la Belgique et les îles Ioniennes, l'AutricTie la Tille de Venise et les provinces de terre ferme vénitiennes jusq^i-'à l'Adige et au sud le territoire entre le Canal Bianco et le bras principal du Pô. Les territoires de Mantoue et de Milan, de Bergame et de Brescia, de Modène et des trois légations formaient la République cisalpine ; le duc de Modène reçut comme compensation le Brisgau, territoire autrichien. L'Autriche qui en plus du Brisgau cédait le comté de Falkenstein et le Frickthal dans l'Argovie devait trouver une compensation dans l'archevêché de Salzbourg et des territoires bavarois sur l'Inn et ces prétentions la France s'engageait aies sou-

tenir ; par contre TAutriche promettait ses bons ofQces pour que, à la paix générale à conclure avec l'Empire, laFranceeûtleRhin comme frontière jusqu'à Andernach. Les affaires de l'Empire devaientêtre réglées dans un congrès spécial qui se réunirait sous peu à Rastadt et les princes lésés dans leurs intérêts seraient indemnisés par des cessions de territoires sur la rive droite. Afin de montrer sa bonne volonté, l'empereur évacua aussitôt l'importante place forte de Mayence où les Français entrèrent.

A Vienne, tout aussi bien dans la ville qu'à la cour, régna une joie sans bornes quand arriva la nouvelle que la paix était signée. Seuls quelques hommes d'État perspicaces, Thugut surtout, regrettèrent les conditions de cette paix comme étant très préjudiciables à la monarchie : ils ne croyaient pas que la situation créée par ces stipulations pût être durable. L'empereur avait consenti à ce que le territoire de l'Empire fût diminué, il s'était déclaré prêt, lui-même, à annexer à ses domaines le territoire d'un prince ecclésiastique, alors que c'étaient précisément ces princeslà qui constituaient l'appui le plus solide de la maison de Habsbourg dans l'Empire. Si du moins l'État autrichien avait vu s'accroître sa puissance ! Mais il s'était vu impitoyablement refoulé vers l'est. Napoléon par contre avait toute sorte de raisons d'être satisfait de son œuvre. On raconte que le jour où furent échangées les signatures il laissa éclater toute sa joie et qu'il fut pour l'envoyé autrichien d'une amabilité charmante, que, en acteur consommé, il savait d'ailleurs tout aussi bien feindre que la colère et la fureur. Si les négociations n'avaient pas abouti, la conséquence eût été, pour lui personnellement, une pénible campagne d'hiver dans les Alpes inhospitalières, tandis que peut-être un autre eût remporté ailleurs la victoire décisive : une fois la paix conclue il

pouvait travailler à l'exécution des vastes desseins qu'il avait combinés pendant l'été, desseins tels que rarement un homme n'en a conçu de plus vastes avec lia conscience absolument nette du but qu'il s'agissait d'atteindre.

t'Ègypte.

Lorsque Napoléon, jouant le rôle d'un allié secourable, concluait- son traité avec le nouveau gouvernement de Venise, il ne cherchait pas simplement à s'assurer d'une compensation qu'il pût offrir à TAutriohe. 11 réservait à la France une partie de l'héritage : il voulait que le rôle prépondérant joué par l'antique République dans l'Orient devînt Tapanage dfe la nouvelle. G'èst sur des navires vénitiens qu'il' envoya, en mai- 1797, Gentili, un de ses généraux, occuper lies îles lonientics où la population accueillit l'envoyé de l'illtist're capitaine avec sympathie et comme un libérateur qui venait la délivrer dé Fodieuse dbmination' dii lion dë»Saint»Mtirc. li venait de la sorte de faire un pas, et un pas très important, vers l'Orient où il apercevait um vaste champ dfaclion pour PinfhiBoce française et pour son ambition personnelle, en admettant que les deux objets s'accordassent. Dès le mois de mai il avait insisté sur ce fait que la France

ne devrait céder Corfou à aucun prix. « Gorfou et Zante, écrivait-il plus tardàTalleyrand, nous rendent maîtres de l'Adriatique et du Levant. C'est en vain que nous voudrions soutenir l'empire de Turquie ; nous verrons sa chute de nos jours ; l'occupation de ces quatre belles îles sera pour nous un moyen de la soutenir ou de nous faire notre part ».

C'est en se conformant à ce programme qu'il se mit en rapport depuis les îles Ioniennes, et à l'aide d'agents habiles, avec les Grecs, les Mainotes, le pacha de Janina et ceux de Scutari et de Bosnie. Déjà d'ailleurs, de son regard d'aigle, il avait découvert un nouveau but à son activité. De tout temps il entrait dans les vues de la France de couper aux Anglais leurs communications avec les Indes et de s'assurer à cet effet du plus grand nombre de points d'appui possible dans la Méditerranée. C'est pour ce motif que en 1796, quand par suite d'une alliance défensive et offensive conclue au mois d'août entre la France ' et l'Espagne, la flotte Anglaise eut quitté ces parages, Napoléon fit réoccuper la Corse, par le général Gentili. C'est pour ce motif aussi que, au printemps suivant, il eut vis-à-vis de.Gèftes les mêmes procédés que vis-àvis de V§nise. La,5juin 1797 il conclut avec elle un traité par lequel elle àcceptaîl le nom de République ligurienne, une constitution démocratique et le protectorat de la France. Enfin le 16 août 1797, il écrivait au Directoire : « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire véritablement l'Angleterre, il faut nous eniparer de l'Egypte. Le

* Napoléon accorda une amnistie aux Corses. Il n'en exclut que les chefs des familles qui s'étaient liguées avec Paoli contre lui, en particulier les Pozzo di Borgo, Peraldi, Bertholani et autres. Pozzo di Borgo resta son ennemi et son adversaire acharné.

vaste empire ottoman, qui périt tous les jours, nous met dans l'obligation de penser de bonne heure ù prendre des moyens pour conserver notre commerce du Levant. » D'un bond sa pensée avait parcouru le chemin qui le séparait du pays des Pharaons. « Pourquoi, écrit-il à Talleyrand le 13 septembre, pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte ? L'amiral Brueys pourrait très bien mouiller là et s'en emparer. Quatre cents chevaliers et un régiment de cinq cents hommes sont la seule défense de la ville delà Valette. Les habitants... sont très portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim. Je leur ai fait exprès confisquer tous leurs biens en Italie. Avec l'île de Saint Pierre, que nous a cédée le roi de Sardaigne, 'Malte, Corfou etc. , nous serons maîtres de toute la Méditerranée. S'il arrivait qu'à notre paix avec l'Angleterre nous fussions obligés de céder le cap de Bonne- Espérance, il faudrait nous emparer de l'Egypte. L'on pourrait partir d'ici avec 25.000 hommes escortés par huit ou dix bâtiments de ligne ou frégates vénitiennes... L'Egypte n'appartient pas au Grand Seigneur. Je désirerais que vous prissiez à Paris quelques renseignements pour me faire connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d'Egypte, jj^ Talleyrand dont le regard pénétrant avait sans doute sous cette supériorité brutale deviné le maître futur, accepta et défendit avec zèle les projets du général. Ils ne lui étaient pas étrangers : il en avait conçu d'cinalogues. Avant d'avoir reçu la lettre de Bonaparte il avait, dans un discours, sur les avantages à retirer des colonies nouvelles après les ré" solutions qu'il lut en juillet 1797 à l'Institut national, parlé de l'Egypte et revendiqué pour Choiseul l'honneur d'avoir eu le premier cette idée là'.

* L'idée était plus ancienne encore. Leibniz l'avait sou- FouRNiER, Napoléon I 9

En outre Magallon, consul de France au Caire, ne cessait, depuis un an, de parler dans ses rapports des avantages qu'on retirerait d'une expédition en Egypte- Aussi le ministre accueillit-il les propositions de Bonaparte et insista-l-il, de son côté, sur Timportance qu'il y avait d'établir la suprématie française dans la Méditerranée et en particulier sur le Nil. H a été jusqu'à se glorifier, vis-à-vis de l'envoyé de Prusse, d'avoir été l'instigateur de l'entreprise.

Il est d'ailleurs permis de se demander si dès ce moment Napoléon envisageait pour lui-même la possibilité de diriger l'expédition. Ses projets ambitieux s'accordent peu avec cette aventure entreprise avec 25,000 hommes dans une contrée éloignée. Il ne devait pas de loin penser à jouer sa renommée si grande, et de plus acquise si rapidement, dans une expédition dont on ne pouvait prévoir l'issue, ni à renoncer à son rôle prépondérant en France, et à débarrasser, pour si peu, le Directoire des soucis que lui causait son ambition. Pourtant il a pris la direction

mise à Louis XIV afin de le détourner du Rhin. En 1738 d'Argenson, qui fut plus tard ministre, la reprit et souleva la question du percement de l'isthme de Suez. Depuis, le gouvernement français y était revenu à plusieurs reprises. C'est ainsi qu'en 1780 l'explorateur Sonnini rencontra au Caire un officier français chargé d'étudier la possibilité d'une conquête de l'Egypte et de se rendre de là aux Indes. Cinq ans après on reprit la chose, car Joseph II dans son projet de partage de la Turquie assignait TÉgypte à la France. En 1795 et 1796 des émissaires de la République parcouraient la vallée du Nil. Il est d'ailleurs certain que Bonaparte s'occupa de l'Egypte bien avant 1797. Il avait fait en 1792 la connaissance de Volney, qui avait parcouru l'Orient et ayait fait paraître cinq ans auparavant son Vot/açe en Syrie et Egypte. Volney avait une propriété près d'Ajaccio. Dans sea Considérations sur la guerre actuelle des Turcs [J 788) ridée d'une expédition française en Egypte fait l'objet d'une étude détaillée*

de l'entreprise parce qu'il s'y est vu contraint par des circonstances qu'il ne prévoyait pas dans les derniers mois de 1797. La conquête de l'Egypte n'était en effet qu'un épisode dans le vaste ensemble des projets dont il dévoilait le but final dans sa proclamation à la flotte : « Camarades, dès que nous aurons pacifié le continent, nous nous réunirons à vous pour conquérir la liberté des mers... Sans vous nous ne pourrions porter la gloire du nom français que dans un petit coin du continent ; avec vous, nous traverserons les mers et la gloire nationale verra les régions les plus éloignées. » Le jour qui suivit la signature de la paix avec l'Autriche il déclarait dans une lettre à Talleyrand que le moment était particulièrement favorable pour combattre l'Angleterre : Concentrons toute notre activité du côté de la marine et détruisonsTAngleterre.Xela fait, l'Europe est à nos pieds !»Auparavant déjà le Directoire avait songé à un débarquement en Angleterre et avait fait des préparatifs à cet effet. Bonaparte adopta ce projet. Quand, le 2 novembre, il reçoit à Milan l'avis que le Directoire a ratifié la paix et l'a nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, il dirige quinze demi-brigades de l'armée d'Italie (30.000 hommes) sur les côtes de l'Océan et donne Tordre de fondre des pièces de calibre anglais « afin qu'onTpuisse, en pays ennemi, se servir de projectiles" anglais. »

HâTs ces préoccupations n'étaient pas purement militaires. Il avait cessé depuis longtemps d'être, comme général, le serviteur du Directoire. Son caractère était tel qu'il devait tendre à conquérir une position prépondérante et à exercer dans le centre même de la France, au sein du gouvernement, le pouvoir dont il venait de jouir à l'étranger.

Le 17 novembre 1797 il quitta son quartier général de Milan pour se rendre à Rastadt où il devait, comme

premier plénipotentiaire français, négocier avec les envoyés de l'Empereur la paix avec l'Empire. Il ne séjourna que peu dans la petite ville badoise où il habibitait les pièces mises à la disposition de Villars lors du premier congrès qui y fut tenu. Il quitta la ville dès que Cobenzl fut arrivé et qu'il eut signé aveclui la convention relative à la cession deMayence (1®' déc.1797.) La nuit mùme il partit pour Paris où Barras en sa qualité de chef du Directoire l'avait appelé et où luimême avait hâte de se rendre pour tirer tout le parti possible de la gloire qu'il avait acquise.

Le Directoire le reçut avec les marques extérieures de l'amabilité la plus parfaite. On lui donna des fôtes au Luxembourg, au Louvre dont les salles étaient remplies du butin artistique de l'Italie ; on organisa en son honneur des représentations théâtrales et d'autres réjouissances. Les Parisiens eux-mêmes semblaient avoir oublié le 13 vendémiaire pour ne plus voir en lui que l'illustre capitaine et partout il fut accueilli sinon avec sympathie du moins avec cette sorte d'intérêt qu'inspire la curiosité. L'Institut national l'élut comme membre à vie en remplacement de Carnot et à partir de ce moment il ne parut plus en public que revêtu de l'habit vert des savants pour faire preuve de civisme. En toute occasion il affectait un air et une conduite pleins de simplicité, ce qui devait coûter beaucoup àson ambition. Il habitait la modeste maison de sa femme dans la rue Chantereine qui fut baptisée en son honneur rue de la Victoire ; il ne répondait qu'avec une réserve calculée aux nombreuses avances qu'on lui faisait et ne se montrait que rarement en public. Son camarade Bourrienne était devenu son secrétaire intime. Il lui dit à ce sujet : « On ne conserve à Paris le souvenir de rien. Si je reste longtemps sans rien faire, je suis perdu. Une renommée dans cette grande Babylone en remplace

une autre ; on ne m'aura pas vu trois fois au spectacle que Ton ne me regardera plus : aussi n'irai-je que rarement. » Et comme Bourrienne lui faisait observer que pourtant il lui était sans doute agréable de voir ainsi ses concitoyens se porter en foule au-devant de lui : « Bah ! répondit-il, le peuple se porterait avec autant d'empressement au-devant de moi, si j'allais à Téchafaud. »

De tQjites les solennités officielles, la plus grandiose fut la fête magnifique que lui donna le Directoire le 10 décembre 1797 pour recevoir de sa main l'original de la paix de Campo-Formio portant la ratification de l'empereur François. Tout ce qu'il y avait à Paris de personnages haut placés et d'illustrations se trouva réuni dans la grande cour admirablement décorée du Grand Luxembourg. Le ministre Talleyrand prononça le discours. Il s'attacha à faire ressortir l'esprit d'antique simplicité de Napoléon, son anîour des sciences, son mépris de tout vain éclat. « Toutes ces qualités, disait-il, sont pour nous la plus sûre garantie qu'il ne se laissera jamais entraîner par son a mbition. » L'assemblée, avec une curiosité des plus vives, écouta la réponse de Napoléon. La voici :

« Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre. Pour obtenir une Constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre. La Constitution de l'an III* et vous, avez triomphé de tous ces obstacles. La peligion, la féodalité et le royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe ; mais de la paix que vous venez de conclure date l'ère des gouvernements représentatifs. Vous êtes parvenus à organiser la grande nation, dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites.

Vous avez fait plus. Les deux plus belles parties de TEurope S jadis si célèbres,par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau, voient avec les plus belles espérances, le génie de la liberté sortir des tombeaux de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations. J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio et ratifié par Sa Majesté l'Empereur... Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre. »

Ce discours n'était rien moins que clair. La dernière phrase surtout était énigmatique. Quelques-uns des auditeurs avaient une vague idée de son sens caché ; les autres faisaient toute sorte de suppositions Donc, après la Constitution tant vantée de l'an III, la France « n'était pas encore assise sur les meilleures lois organiques » ? C'est bien là le fond de la pensée de Napoléon. Peu auparavant, dans une lettre datée du 19 septembre, il s'en était ouvert à Talleyrand auquel il écrivait : « L'organisation du peuple français n'est donc encore véritablement qu'ébauchée. Malgré notre orgueil, nos mille et une brochures, nos harangues à perte de vue et très bavardes, nous sommes très ignorants dans la science politique morale. Nous n'avons pas encore défini ce que l'on entend par pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Montesquieu nous a donné de fausses définitions, non pas que cet homme célèbre n'eût été véritablement à même de le faire, mais son ouvrage, comme il le dit lui-même, n'est qu'une espèce d'analyse de ce qui a existé ou existait ; c'est un résumé des notes faites dans ses voyages ou dans ses lectures. Il a fixé les yeux sur le gouvernement d'Angleterre; il a défini, en

1 L'Italie et la Grèce.

général, le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.

« Pourquoi, effectivement, regarderait-on comme une attribution du pouvoir législatif le droit de guerre et de paix, le droit de fixer la quantité et la nature des impositions ? La Constitution * a confié avec raison une de ces attributions à la Chambre des communes, et elle a très bien fait, parce que la Constitution anglaise n'est qu'une charte de privilèges, c'est un plafond tout noir maisbordé en or. Comme la Chambre des Communes est la seule qui, tant bien que mal, représente la nation, seule elle a dû. avoir le droit de l'imposer ; c'est l'unique digue que Ton a pu trouver pour modifier le despotisme et l'insolence des courtisans. Mais dans un gouvernement où toutes les autorités émanent de la nation, où le souverain est le peuple, pourquoi classer dans les attributions du pouvoir législatif des choses qui lui sont étrangères ?

« Le pouvoir du gouvernement, dans toute, la latitude que je lui donne, devrait être considéré comme le vrai représentant de la nation, lequel devrait gouverner en conséquence de la charte constitutionnelle et des lois organiques ; il se divise, il me semble, naturellement en deux magistratures bien distinctes, dont une qui surveille et qui n'agit pas, à laquelle ce que nous appelons aujourd'hui pouvoir exécutif serait obligé de soumettre les grandes mesures, si je puis parler ainsi, la législation de l'exécution : cette grande magistrature serait véritablement le grand conseil de la nation ; il aurait toute la partie de l'administration ou de l'exécution qui est par notre constitution confiée au pouvoir législatif.

< Par ce moyen, le pouvoir du gouvernement consisterait dans deux magistratures nommées par le peuple, dont une très nombreuse, où ne pourraient

1 Anglaise.

être admis que des hommes qui auraient déjà rempli quelques-unes des fonctions qui donnent aux hommes de la maturité sur les objets du gouvernement. Le pouvoir législatif ferait d'abord toutes les lois organiques, les changerait, mais pas en deux ou trois jours, comme Ton fait ; car, une fois qu'une loi organique serait en exécution, je ne crois pas qu'on pût la changer avant quatre du cinq mois de discussion.

« Ce pouvoir législatif , sans rang dans la République, impassible, sans yeux et sans oreilles pour ce qui l'entoure, n'aurait pas d'ambition et ne nous inonderait plus de mille lois de circonstance qui s'annulent toutes seules par leur absurdité, et qui nous constituent une nation sans lois avec trois cents in-folio de lois. »

Ces paroles où Napoléon développe sa pensée et qu'il nomme son Code complet de politique^ sont du plus haut intérêt. Elles nous démontrent non seulement qu^il^estjnéGefttent dp la oifuntinn présente ; on remarquera en outre qu'il ne dit pas un mot de la nature du pouvoir exécutif tel qu'il l'entend. C'était là et cela restera pour un certain temps encore son secret. Cette lettre, nous l'avons dit plus haut, était adressée à Talleyrand. Celui-ci devait la montrer au seul Sieyès, le grand doctrinaire et inventeur de constitutions. Tous deux étaient aussi peu enthousiastes de la Constitution en vigueur que Bonaparte alors âgé de 29 ans. Ce qui lui déplaisait surtout à lui c'était l'article 134 portant que pour être directeur il fallait avoir quarante ans accomplis * .Il suffisait qu'une circonstance favorable se présentât et on pouvait la supprimer. S'il s'en trouvait dans le courant de l'hiver

* A en croire le prince Jean de Liechtenstein, qui le vit à Udine, il avait à la vérité, à ce moment-là, l'air d'un homme de quarante ans.

de 1797 à 1798, eh bien Napoléon était prêt à faire un coup d'État contre le Directoire et la Constitution. Quand, au cours de la cérémonie du 10 décembre, un curieux tomba du toit du Luxembourg, on y vit le présage de la chute prochaine du gouvernement.

Mais celui-ci faisait tout pour rester en bons termes avec Bonaparte. Les directeurs le priaient d'assister à leurs séances quand ils y traitaient les affaires extérieures les plus importantes et suivaient ses conseils, en y mettant plus ou moins de complaisance. Quand, fin décembre, les démocrates se sou levèrent, avec l'appui des Français, dans les États de l'Église, les troupes papales comprimèrent le soulèvement ; à cette occasion le général Duphot fut tué d'un coup de feu et le Directoire suivit le conseil de Bonaparte et profita de l'occasion pour attaquer le gouvernement papal. Berthier reçut de Napoléon l'ordre d'entrer à Rome. On déclara la déchéance de Pie VI et l'on établit un gouvernement républicain (15 février 1798). On a d'ailleurs supposé avec raison que Bonaparte aurait désiré qu'on n'allât pas jusqu'à déposséder le pape. Probablement il aura eu contre lui la majorité du Directoire.

La république batave avait à ce moment un gouvernement fédéraliste ; celui-ci se voyant impuissant à trouver les ressources tant en numéraire qu'en navires qu'exigeait l'alliance avec la France, les démocrates centralistes ouvertement soutenus par l'envoySTrâïiç'àrs firent un coup d'État semblable à celui du 18 fructidor, qui leur donna le pouvoir. Ils se mirent absolument à Iâ~3îsposition du Directoire (22 janvier 1798). Joubert, le favori de Napoléon, fut placé à la tête des troupes hollandaises. Mais c'est surtout dans les affaires suisses que se reconnaît l'influence de Napoléon. Alors qu'il était encore en Italie il avait détaché la Valteline des Grisons « vu que,

138 NAPOLÉOîî I

d'après le droit des gens de la nouvelle liberté, nul peuple ne saurait être sujet d'un autre ]>, et il l'avait comprise dans la république cisalpine. La paix avec l'Autriche lui avait livré le Frickthal faisant partie du canton d'Argovie. Il désirait en outre avoir une route à travers le Valais, faisant communiquer la Lombardie avec la France. Il était sûr d'y parvenir s'il réussissait à faire entrer la Suisse, tout comme la Hollande et la Cisalpine, dans ce faisceau de républiques dépendantes dont la France, selon lui, devait s'entourer et se couvrir contre le reste de l'Europe. On soutint donc en Suisse aussi les démocrates contre le gouvernement aristocratique des patriciens. On employait là encore le moyen qui s'était trouvé être si efficace en Hollande et à Venise, à Rome, à Milan et à Gênes. Quand les démocrates Vaudois implorèrent le secours de la France contre le gouvernement de Berne, le Directoire accueillit favorablement leur demande et chargea ses agents diplomatiques dans les principales villes de la Suisse de pousser de toutes leurs forces aux soulèvements. Bonaparte et Rewbell avaient combiné un véritable plan de révolution avec le chef des centralistes démocrates, Ochs de Bâle. Le général Brune entra sur le territoire de Berne et se donnant les airs d'un libérateur il isola les adversaires pour finalement s'emparer de Berne le 5marsi798 et livrer au Directoire le trésor de Bernê^c'est-dL-^ire tout près de 25 millions avec d'énormes approvisionnements et un important matériel de guerre. On établit la république helvétique à laquelle on imposa un traité d'alliance fort onéreux avec la France. La Suisse était devenue un état absolument dépendant. Des 25 millions trois passèrent dans la caisse de guerre de Napoléon afin d'être employés à l'expédition projetée contre l'Angleterre et l'on croyait généralement, à ce qu'assure M'"® de Staël, que le général lui-même

avait conseillé, dans ce but, cette entreprise si lucrative.

Mais quelque grande que fût la condescendance avec laquelle les directeurs permettaient au général victorieux d'exercer son influence sur les affaires, il n'occupait pas de position officielle prépondérante en rapport avec cette influence. Bourrienne prétend qu'il demanda à être reçu comme membre du Directoire en dépit de la Constitution, mais qu'on ne fit pas droit à sa demande. Il est fort possible que les concentration & de troupes qu'il ordonna alors n'étaient pas tant faites^ en vue de l'expédition d'Angleterre que de rétablissement de sa dictature.il y eut à ce sujet des scènes fort désagréables au sein du Directoire et peut-être qu'il en transpira quelque chose dans le public, car l'envoyé de Prusse dit dans un de ses rapports que les Parisiens légers et moqueurs se demandaient pourquoi le général restait si longtemps dans la capitale et ne s'embarquait pas pour l'Angleterre.

Non seulement. Napoléon n'avait obtenu aucune part au gouvernement, il courait encore risque de voir la gloire acquise par ses triomphes se fondre en quelque sorte à l'usage,, et de perdre sa popularité s'il restait sans rien faire. Il se rendait bien compte qu'il ne pouvait être question d'un coup d'État promettant le succès. Les directeurs à la vérité étaient haïs du peuple, mais lui-même n'était pas assez aimé de lui pour pouvoir tabler sur sa popularité dans sa lutte contre eux. Il lui fallait avant tout chauffer sa gloire, comme il le disait lui-même. Pour cela un débarquement en Angleterre lui semblait trop risqué, vu J^ija— suffisance de la marine française. Plus tard, en 1805, il a également saisi avec empressement l'occasion que lui fournissait la coalition de porter ailleurs ses jEorces.

Le 8 février 1798 il entreprit un voyage sur la côte.

il en revint bien vite ayant acquis la certitude que l'entreprise était impraticable ; il ne demandait pas mieux que de s'en convaincreetàson retour il chercha à faire partager son avis au Directoire. Dans deux mémoires du 23 février il établit qu'un débarquement en Angleterre tenté sans qu'on fût maître des mers était une entreprise des plus téméraires qui, si elle était en général possible, ne pourrait s'exécuter que pendant les longues nuits, donc pas avant l'automne.

Mais que faire en attendant? Il ne voulait à aucun prix demeurer en France. « Si je reste longtemps sans rien faire, disait-il à Bourrienne, je suis perdu. Tout s'use ici-bas, je n'ai déjà plus de gloire. » Il serait bien retourné à Rastadt,mais les directeurs n'en voulaient rien savoir. Il se les était aliénés tous par son caractère entier et ambitieux. Qu'il le voulût ou non, il fallait se décider à partir lui-môme pour l'Egypte. « Il faut aller en Orient, dit-il alors, toutes les grandes gloires viennent de là. » Et dans sa note du 13 avril il dit que le moment était propice pour tenter dans la Méditerranée une expédition dont l'Egypte serait le but et qui forcerait les Anglais à détacher aux Indes et dans la mer Rouge des fractions de leur flotte du Canal. Dans l'intervalle on obtiendrait en poussant les armements dans les ports du nord de la France, des forces considérables et en novembre ou en décembre on pourrait songer à débarquer en Angleterre avec 40,000 hommes.

Les directeurs, soulagés d'un grand poids, se décidèrent aussitôt pour l'expédition dans le Levant et le ^12 avril ils lui envoyèrent sa nomination de général en chef de l'armée d'Orient, rédigée par lui-même. Il avait pleins pouvoirs et l'ordre de s'emparer de Malte et de l'Egypte, de chasser les Anglais de leurs établissements en Orient, aussi loin qu'il pourrait les atteindre, en particulier de la mer Rouge et de percer

risthme de Suez afin d'assurer aux Français la possession de cette mer. Jusqu'à son retour on le suppléerait dans le commandement de l'armée d'Angleterre ; il allait de soi en effet que l'expédition d'Egypte une fois terminée, il reprendrait le commandement de toutes les forces destinées à opérer contre l'Angleterre. Dans la proclamation adressée à Toulon aux troupes de l'expédition il les appelle wne aile de Varméed' Angleterre et dans ses ordres généraux de fin avril il prend le titre de général en chef de l'armée d^ Angleterre. '

Le sort en était donc jeté. « Je ne sais ce qui me fût arrivé, disaît-il plus tard à M"^® de Rémusat, sans l'heureuse idée que j'eus d'aller en Egypte.» Deux des plus grands esprits d'entre ses contemporains ont cherché à répondre à cette question : « S'il était resté en France, « dit M""® de Staël, » le Directoire aurait lancé contre lui, par tous les journaux dont^il disposait, des calomnies sans nombre et terni ses exploits dans l'imagination des oisifs. Bonaparte se serait trouvé réduit en poussière avant même que la foudre l'eût frappé. » Selon Beyle, les choses eussent pu tourner plus mal encore : « Napoléon se prêta à ce projet par la double crainte d'être oublié ou empoisonné. » Gela sans doute, est exagéré. Mais en tout cas l'expédition d'Egypte semble avoir été entreprise parce que le Directoire et Bonaparte s'excluant l'un l'autre ne pouvaient quand même pas engager la lutte. Celui-là cherchait à se débarrasser d'un rival dangereux, celuici voulait éviter de perdre toute autorité, il voulait l'augmenter en acquérant une gloire nouvelle et renouveler la lutte à un moment opportun. Son génie a découvert immédiatement tous les avantages que lui offrait la nouvelle combinaison et, avec l'énergie qui lui est propre, il exécute la mission qui vient de lui être imposée.

li prend ses dispositions avec un zèle que son entourage ne lui avait jamais encore vu déployer et ses préparatifs sont si vastes que ie succès était assuré et <|ue la gloire du générai ne courait aucun risque de sortir diminuée de TentrepriscCe n^était plus l'expédition que 25,000 hommes pouvaient facilement entreprendre avec quelques frégates. Il partit pour rÉgypte avec 40,000 des meilleurs soldats, sof «tie des plus grandes ïïbtfes qu« la France eût jamais équipées et qui devait assurer la suprématie de la République dans la Méditerranée. Un état-major de cent savants, mathématiciens et ingénieurs au nombre desquels figuraient Monge et Berlhollet, accompagnait le général afin de faire la conquête scientifique du pays lointain où Ton allait aborder ; ils devaient «n outre préparer la colonisation projetée et étudier le percement de l'isthme. Plus tard Talleyrand suivrait afin d'entamer directement des négociations avec la Porte et de convaincre le sultan que l'expédition n'était nullement dirigée contre lui, mais uniquement contre les mamelucks qui, au mépris de sa suzeraineté, gouvernaient l'Egypte en princes indépendants. Il em]>ortait une bibliothèque où Ton voyait Ossian et la Jérusalem délivrée du Tasse, Homère et Virgile, la nouvelle Héloïse de Rousseau et le Werther de •Gœthe. Chose bien caractéristique, la Bible, le€oran, les Védas de l'Inde y figuraient avec les œuvres de Montesquieu sous la rubrique de politique. L'histoire surtout y était représentée* Il va de soi que I«s Biographies de Plutarque s'y trouvaient ainsi que l'Anabase, l'Alexandre d'Arrien et l'histoire philosophique des deux Indes de Raynai. Nous avons vu plus haut quelle profonde impression cet ouvrage avait faite sur Napoléon* Le passage se rapportant à l'Egypte l'avait sans doute particulièrement frappé ! Le voici : < A l'aspect d'une région située entre deux mers, dont

NAPOLEON l

Tune est la porte de l'Orient et Tautre la porte de TOccident, Alexandre forma le projet de placer le siège de son empire en Egypte, et d'en faire le centre du com" merce de l'univers. Ce prince, le plus éclairé des con* quérants, comprit que, s'il y avait un moyen de cimenter l'union des conquêtes qu'il avait faites, et de celles qu'il se proposait, c'était dans un pays que la nature semble avoir attaché, pour ainsi dire, à la jonction de l'Afrique et de l'Asie, pour les lier avec l'Europe. »

Les desseins du grand Macédonien devaient à ce moment occuper tout particulièrement Napoléon ; il était tenté de l'imiter, de le surpaser. Gela est facile à prouver. Son in iagi nati on étai t dé mesurée^ mai& il.. savait la maîtriser. « J'ai toujours deux cordes à mon arc, > avait-il coutume de dire. Et c'est ainsi que malgré la grandeur de ses conceptions il ne perd pas de vue ce qui est faisable pour le moment. Bourrienne lui demandant combien d'années il voulait rester en Egypte : « Peu de mois ou six ans, répondit-il, tout dépend des événements. » En effet la situation était telle que, fort probablement, dans quelques mois une nouvelle guerre devait éclater sur le continent européen, guerre qui forcément rappellerait au public le nom de Napoléon. Les progrès que la Révolution faisait en Italie, la transformation en république des États de l'Église menaçaient la Toscane et Naples ; il était donc à prévoir que l'Autriche chercherait à proté* ger les princes, parents de la famille impériale et avec eux ses propres intérêts. L'immixtion de la France dans la question d'Orient irriterait forcément la Russie. On se tromperait en attribuant cette politique à Bonaparte. Bien avant que le jeune général exerçai la moindre influence sur les affaires, la France avait commencé à révolutionner les états voisins. Mais d'autre part il est certain qu'à présent il la préconi-

sait secrètement dans l'espoir égoïste que les difficultés que causerait au Directoire la guerre contre une nouvelle coalition, discréditerait celui-ci, feraient paraître nécessaire son retour en France et lui donneraient dans le pays une considération et une autorité telles qu'il pourrait s'emparer du pouvoir. Il fallait que la France fût battue en Europe pendant qu'en Orient il donnerait à son nom un nouvel éclat : C'était là le programme de son ambition démesurée au point qu'il en oubliait la patrie. Voilà pourquoi il avait emmené avec lui les meilleurs soldats et les plus habiles généraux. « Je pars pour l'Orient, avec tous les moyens de succès, disait-il à son frère Joseph : Si mon pays a besoin de moi, si le nombre de ceux qui pensent comme Talleyrand, comme Sieyès, comme Rœderer, s'accroît, que la guerre se rallume, qu'elle ne soit pas heureuse pour la France, je reviens, plus sûr de l'opinion de la nation. Si, au contraire, la guerre est heureuse pour la république, si un guerrier civil, comme moi, s'élève et réunit autour de lui les vœux populaires, eh bien ! je rendrai peut-être encore plus ^de services au monde, en Orient, que lui ! » ^ Mais avant son départ de Paris même les premiers symptômes de nouvelles complications sur le continent s'étaient produits. A Rastadt, l'ambassadeur autrichien s'était opposé à la demande du Directoire exigeant toute la rive gauche du Rhin ; à Vienne Bernadotte, l'envoyé français, avait brusqué la cour, ses manières avaient provoqué un soulèvement de la population par suite de laquelle il dut partir. La situation semblait fort grave, la guerre était imminente. Napoléon hésita et retarda son départ. Si ce qu'on dit est vrai, il eut, de nouveau, pendant un instant, l'idée de faire un coup d'État et de se proclamer dictateur. Mais la paix fut maintenue et, dans la nuit du 3 au 4 mai, Bonaparte pressé de partir par les di-

recteurs qui le craignaient, quitta Paris pour s'embarquer à Toulon.

Dans ce port les armements avaient été poussés avec la plus grande activité. Un petit nombre de personnes savaient où irait l'expédition. A la vérité il avait été, à plusieurs reprises, question de l'Egypte, mais c'est précisément pour cela que personne ne croyait à cette entreprise qui allait éloigner de la France son meilleur général, à un moment aussi critique. Et c'est ce qui pourtant allait avoir lieu. Le 19 mai 1798 la flotte leva l!ancre ; une partie du coîps expéditionnaire était à son bord ; le général en chef s'était embarqué sur le vaisseau amiral tOrient, Au même instant les divisions Baraguayd'Hilliers, Vaubois et Desaix quittaient Gênes, Ajaccio et Civita-Vecchia et vinrent se joindre à la flotte de Toulon qui comprit alors la masse imposante de quinze vaisseaux de ligne, quinze frégates, sept corvettes, plus de trente bâtiments de moindre importance, portant ensemble deux mille canons et escortant quatre cents transports sur lesquels étaient embarquées les troupes de l'armée expéditionnaire. Au nombre des divisionnaires appelés à la commander, nous voyons figurer, en plus de ceux ci-dessus nommés, Kléber, Menou, Reynier, Dugua, au nombre des brigadiers Lannes, Davoust, Murât, Andréossy qui plus tard devaient acquérir une si grande renommée, parmi les simples colonels Marmont, Junot, Lefebvre et Bessières.

Le plus grand danger qui menaçait l'expédition c'était d'être arrêtée par les Anglais. Ceux-ci avaient à la vérité retiré leur flotte de la Méditerranée pour protéger leurs côtes contre le débarquement français, mais les armements de Toulon avaient attiré leur attention et ils venaient de décider l'envoi d'une escadre sous l'amiral Nelson pour observer ce port.

FouRNiER, Napoléon I 10

Napoléon ignorait leur présence dans ces parages. Heureusement une tempête avait forcé Nelson de quitter sa cachette peu de jours avant le départ de la flotte française et il n'y était retourné que quand celle-ci était déjà partie. Ne sachant où elle était allée, il la chercha en Sicile et à Naples tandis que déjà elle arrivait à Malte, sa première étape, et s'en emparait.

Un an auparavant, des agents français avaient gagné quelques-uns des chevaliers de l'ordre de Saint- Jean qui possédait l'île depuis le règne de Charles- Quint. Le grand-maître, M. de Hompesch, homme à courtes vues et absolument incapable, perdit la ièie quand il fut attaqué par Bonaparte ; il ne fit aucune résistance et rendit le 13 juin 1798 les puissants ouvrages de La Valette sans même" essayer détenir jusqu'à l'arrivée des secours anglais. C'était une capitulation peu honorable quoique Bonaparte évitât d'écrire le mot dans l'acte de reddition, afin de ne pas employer, dit-il d'un ton sarcastique, une expression qui sonnerait fort mal aux oreilles d'un ordre jadis si guerrier. Les biens des chevaliers furent confisqués, eux-mêmes durent quitter l'île pour aller vivre ailleurs d'une pension plus que modeste ; quelques-uns d'entre eux prirent du service dans l'armée du vainqueur. L'ordre se trouvait placé sous la suzeraineté de Naples et sous le protectorat de l'empereur de Russie. En l'anéantissant, Bonaparte comptait sans nul doute hâter la conflagration dont l'Europe était menacée.

Laissant à Malte une forte garnison, il fit voile vers l'est ; à la hauteur de Candie il reçut la première nouvelle qu'une forte escadre anglaise le poursuivait. Cela ne l'arrangeait nullement, car non seulement le plan de l'expédition d'Egypte mais encore celui du débarquement en Angleterre qu'on voulait tenter plus tard, étaient basés sur l'hypothèse que la

flotte française resterait la maîtresse de la Méditerranée au moins jusqu'au moment où elle aurait ramené les vainqueurs des Mamelucks. Pour le moment il s'agissait avant tout d'échapper avec ces quelques cents transports, à la flotte ennemie et d'atteindre Alexandrie. En cette circonstance, Bonaparte prouva que si, conformément à sa vocation, il avait été jadis versé dans la marine, il eût fait un amiral fort • capable. Il longea la côte sud de Candie et sut ainsi échapper au danger qui le menaçait. Nelson ne l'ayant pas trouvé dans le golfe de Naples résolut de faire voile pour l'Egypte : il longea la côte africaine 'A

et, dans son désir de rencontrer l'ennemi, il marcha \

si vite qu'il le dépassa et arriva avant lui dans la rade d'Alexandrie. La trouvant vide il repartit aussitôt \

et mit le cap sur la Syrie. Immédiatement après lui la flotte française arriva en Egypte ; c'était le ^.

!•' juillet. On eut le temps de débarquer le corps expéditionnaire.

En pleine mer le général en chef avait, par une proclamation, préparé ses soldats à la tâche qui les attendait : « Soldats, leur disait-il, vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la situation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus terrible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort. Nous ferons quelques marches fatigantes ; nous livrerons plusieurs combats ; nous réussirons dans toutes nos entreprises ; les destins sont pour nous... » Il les exhortait à respecter la religion des Mahométans et leurs muftis, puis il ajoutait : « Les peuples chez lesquels nous allons, traitent les femmes différemment que nous ; mais, dans tous les pays, celui qui viole est un monstre. Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes ; il nous déshonore, il détruit nos ressources, il nous rend ennemis les

peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir pour amis. La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons, à chaque pas, des souvenirs dignes d'exciter l'émulation des Français. » Beaucoup d'entre ses soldats l'avaient sans doute mieux compris alors qu'à Toulon il promettait à chacun d'eux, lors du retour, assez d'argent pour acheter six arpents de terre.

Bonaparte s'adressa aussi aux habitants, après avoir pris Alexandrie le 2 juillet. Dans une proclamation rédigée en arabe il se donnait pour l'ami du Sultan venu pour anéantir ses ennemis les Mamelucks et délivrer le peuple égyptien de leur tyrannie. Il proclamait l'égalité de tous les hommes devant Dieu, ce Dieu qui était aussi celui du Coran et pour acquérir la confiance de la population, pour réagir contre la prescription du Coran qui défendait de se soumettre à une nation infidèle, il déclarait que les Français étaient « de vrais musulmans,vu qu'ils avaient vaincu le pape et anéanti l'ordre de Malte. » Il est permis de se demander si tout cela aura produit de l'effet sur l'esprit obtus des fellahs. Ils se soumettaient à la nouvelle invasion comme ils auraient subi toute autre domination. L'ennemi réel de Bonaparte c'était la cavalerie des Mamelucks. Primitivement, au XIT^siècle, c'était la garde des califes, garde formée d'esclaves achetés à cet effet. Dans la suite ils s'étaient rendus maîtres de l'Egypte. Au xvi* siècle ils avaient été vaincus par les Osmanlis et le sultan Sélim P"^ avait confié l'administration de l'Egypte, devenue province turque, à vingt-quatre de leurs chefs. Ces beys disposaient chacun d'une troupe considérable de cavaliers. A mesure que la puissance turque baissait, ils devenaient de plus en plus indépendants et l'autorité du sultan finit par ne plus être qu'une suzeraineté nominale. Au moment où Bonaparte dé-

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barquait en Egypte les deux chefs mamelucks, Ibrahim-Bey et Mourad-Bey, disposaient de 8,000 cavaliers parfaitement armés et exercés qui maniaient admirablement le sabre, la lance et le fusil. Mais ils n'avaient pas d'autres troupes, ni infanterie, ni artillerie ; seule leur petite flottille du Nil portait quelques canons. Les Français, bien supérieurs en nombre, devaient donc infailliblement remporter la victoire. D'autres causes allaient rendre leur triomphe moins facile.

Ce fut tout d'abord la désillusion qu'éprouva l'armée et le découragement qui s'ensuivit. Dès l'arrivée elle trouva bien au-dessous de son attente Alexandrie qui n'était plus que le douzième de ce qu'avait été la métropole de la civilisation à laquelle le héros macédonien avait donné son nom ; tout le reste n'était que ruines et boues. Quand, le 7 j uillet. Napoléon se mit en marche sur le Caire, qu'il choisit non le chemin plus long mais plus commode par Rosette et le long du Nil, mais bien le plus court à travers le désert, l'armée souffrit si horriblement de la faim, de la soif et de la chaleur, que les visions de paradis oriental qu'on s'était plu à faire naître en elle s'évanouirent du coup. Les soldats murmuraient, voulaient retourner en arrière et injuriaient les savants que seuls ils accusaient d'être la cause de leur déception. Dans les villages fellahs on ne trouva pas trace de civilisation : il y avait bien des blés en masse, mais ni moulins, ni fours, et comme breuvage rien que l'eau vaseuse des citernes. Beaucoup d'hommes périrent de soif; d'autres, en proie à la plus terrible nostalgie, se tuaient eux-mêmes, même des officiers supérieurs se sentaient démoralisés.

A Ramanieh on atteignit le Nil ; mais alors on eut affaire à l'ennemi dont les escadrons harcelaient les divisions ; celles-ci durent former le carré et c'est

ainsi qu'on avança, la cavalerie au centre. A Schebrachit on rencontra le gros de Tarmée de Mourad- Bey ; les deux flottilles du Nil engagèrent la lutte ; Mourad fit deux attaques qui échouèrent, puis il se retira * .

Ce n'est qu'aux Pyramides qu'on aperçut l'ennemi ; le 19 juillet à Om Dinar,à trois mille du Caire, eut lieu un engagement sérieux. Au prix des plus grandes fatigues, ne marchant que le matin de 2 à 9 heures, les Français étaient arrivés à Embabeh où Mourad s'était retranché et où il s'opposa le 21 aux Français avec 5,000 cavaliers et une troupe de fellahs. Il n'était pas nécessaire d'enflammer le courage de l'armée républicaine en prononçant ces célèbres paroles : « Soldats, du haut de ces Pyramides quarante siècles vous contemplent ! » Rien que leur supériorité numérique leur assurait une victoire facile et l'envie de sortir enfin du désert les poussait à combattre. L'issue de la bataille fut telle qu'il fallait s'y attendre, les cinq divisions avaient immédiatement formé le carré de six hommes, en profondeur, avec le canon aux angles, l'état-major et les bagages au centre. Mourad se jeta impétueusement sur celui de Desaix. Il fut

* Un exemple entre mille pour montrer dans quelle proportion les hauts faits de l'armée d'Orient étaient exagérés avant d'arriver au Directoire, relatés dans les rapports de Bonaparte. Marmont dans ses mémoires parle de quatre ou cinq mameluks qui,àSchebrachit, se précipitèrent avec une folle audace sur l'un des carrés et furent tués. Certes il y en avait plus ; mais dans une lettre que Bonaparte écrivit à Menou laissé à Alexandrie, il y en a déjà cinquante et dans son rapport au Directoire du 24 juillet 1798 il est question d'une bataille de Schebrachib où l'ennemi eut 300 hommes de tués. Plus tard il disait franchement qu'un homme d'État devait savoir mentir dans la perfection et le négociateur de Passariino et d'Udine était un homme d'État.

repoussé et chargea ceux de Reynier et de Dugua où se trouvait Bopaparte. Il n'eut pas plus de succès et tourna bride. Son camp d'Embabeh tomba après une courte résistance aux mains des vainqueurs qui firent un riche butin. Ibrahim qui était posté, avec une partie de l'armée des Mamelucks, sur la rive opposée, à Boulak, abandonna sa position et se retira vers l'est, sur la lisière du désert de Syrie. La batai lle des Pyramides livra le Caire aux vainqueurs. Le 24 juillet Napoléon établit son quartier général dans Ie""palais de Mourad.

Jusqu'alors, pour apaiser les troupes, il leur avait promis que le Caire splendide et riche les paierait de leurs peines. Ce qu'on trouva dans cette ville de 300,000 habitants ne fut qu'une nouvelle désillusion. Pour de l'argent on trouvait à acheter des vivres, mais il n'y avait pas trace de l'abondance et de la richesse promises ; à l'exception du quartier Mameluck abandonné, tout n'était que misère et malpropreté ! Le mécontentement de l'armée s'en accrut. Les nombreuses lettres que soldats et officiers écrivaient à leurs familles, toutes pleines d'irritation, et que les Anglais saisirent et publièrent, nous montrent jusqu'où allait le mécontentement. Bonap£u*te avait fort à faire, il punissait, promettait, essayait d'apaiser les colères ; à côté de cela il avait à s'occuper de mille détails d'organisation et d'administration et à prendre ses dispositions pour réduire l'ennemi qui ne s'était retiré que pour recommencer la lutte. Et il ne recevait pas de nouvelles d'Europe I Par contre une nouvelle désastreuse lui arrivait à Alexandrie le 1*^' août : la flotte anglaise commandée par Nelson était revenue sur la côte d'Egypte et avait anéanti la flotte française dans la rade d'Aboukir.

Bonaparte en quittant l'escadre de l'amiral Brueys lui avait prescrit de l'amener dans le vieux port

d'Alexandrie s'il se trouvait être assez profond, sinon d'y laisser la flotte de transport et de faire voile pour Corfou. Brueys avait trouvé lapasse impraticable mais il ne partit pas, il jeta l'ancre à Aboukir où il trouvait la position assez forte pour y attendre l'ennemi ; dans une lettre qu'il écrivait le 20 juillet à Bonaparte, il déclara même qu'on n'y pourrait pas l'attaquer vu que d'un côté il était protégé par des batteries de côte et que nul navire ennemi ne pourrait venir se placer entre lui et la terre ferme. Erreur néfaste ! Le 1*^ août Nelson parut avec son escadre. Agité et pressé, il avait jusqu'alors vainement cherché l'ennemi ; il se jeta aussitôt sur les Français dont les équipages étaient en partie à terre. On vit bien alors que la position de Brueys était abordable : les vaisseaux de ligne anglais, quoique moins nombreux, manœuvrèrent avec une habileté et une audace telles qu'ils parvinrent à se glisser entre la côte et les ennemis. Pris entre deux feux, les navires français succombèrent l'un après l'autre malgré tout l'héroïsme de leurs matelots. Brueys paya sa faute de sa vie. L'Orient sauta avec lui et tout l'équipage ; les vaillants marins périrent en poussant le .cri de : Vive la République ! Jamais encore pareille victoire navale n'avait été remportée. Le contre-amiral Villeneuve ne put s'enfuir qu'avec deux vaisseaux de ligne et deux frégates. Deux autres avaient été dès le début remorqués dans le port. Tous les autres étaient anéantis ou tombés entre les mains de l'ennemi.

Bonaparte reçut la nouvelle au moment où il revenait d'une expédition dans l'est, qu'il venait d'entreprendre contre Ibrahim tandis qu'il négociait avec Mourad, mais sans obtenir de résultat. D'abord il reçut la nouvelle avec calme; il se mit môme dans la tente de Mourad à en élucider la portée. «Nous voilà,

dit-il, séparés de la mère patrie... Il faut nous suffire à nous-mêmes. L'Egypte formait autrefois un puissant royaume... Quel appui que cette puissance offensive contre les Anglais ! Quel point de départ pour les conquêtes que Técroulement possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée ! Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs... C'est le moment où les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer ».

C'étaient là de courageuses paroles, qui produisirent l'effet voulu. Mais elles ne rendaient pas toute l'impression que la nouvelle avait produite sur le général. La perte de la flotte avait été pour lui un coup plus sensible qu'il ne le laissait voir. Son dessein, nous le savons, était de conquérir l'Egypte, de s'en assurer la possession, puis de rentrer en France, si dans l'intervalle une nouvelle guerre continentale et ses insuccès avaient montré à la nation de quel prix son épée était pour elle. « D'après ce que m'avait dit le général Bonaparte, lisons-nous dans les mémoires de Bourrienne, avant la nouvelle du 1*' août, il voulait, la possession de l'Egypte une fois assurée, repartir pour Toulon avec cette flotte, devenue désormais inutile ; envoyer des troupes et des provisions de tout genre en Egypte et réunir la flotte à toutes les forces que le gouvernement avait dû rassembler contre l'Angleterre... à laquelle on serait alors supérieur... la perte de la marine brise toutes ces combinaisons*. » Elle avait des conséquences

* Bourrienne aussi peu que Napoléon pouvait savoir alors que le Directoire avait renoncé au dessein de faire la descente en automne, qu'il avait envoyé les navires stationnés

plus graves encore : elle compromettait même la position des Français en Egypte.

Napoléon avait espéré qu'on parviendrait à tromper le sultan sur la nature de son expédition ou du moins à lui faire prendre le change. Talleyrand avait à s'acquitter de cette besogne, mais celui-ci en chargea l'ambassadeur français à Gonstantinople. Le Grand Seigneur hésita longtemps entre l'amitié de la République et iîne alliance avec la Russie que lui faisait offrir le tsar Paul, dont l'intervention des Français ea Orient et la prise de Malte dérangeaient les combinaisons politiques. La nouvelle de la destruction de la flotte française arriva à ce moment à la Corne d'or et fit pencher la balance en faveur de la coalition. Ce que l'on croyait impossible arriva, la Russie entraîna la Turquie à sa suite, cette dernière voulant défendre contre les envahisseurs ses droits de suzeraineté sur les îles Ioniennes et l'Egypte. Le 1 ^' se ptembre la Porte déclara la guerre à la France.

^ "Bonaparte qui ne recevait plus aucun courrier, ne fut pas immédiatement informé de la tournure qu'avaient prise les affaires. Mais bientôt il en eut le pressentiment. Immédiatement après son débarquement il avait offert son amitié à Achmed Pacha, grand vizir et gouverneur de la Syrie, surnommé Djezzar; l'égorgeur, à cause de sa cruauté ; il lui avait donné l'assurance qu'il ne poursuivait d'autre but que de protéger le commerce français contre les mamelucks. Ces lettres étaient restées sans réponse. Par contre il apprit au commencement d'octobre que la Porte avait

dans les ports du nord au secours des Irlandais qui s'étaient soulevés contre l'Angleterre dan» les premiers jours de mai 1798. Cette expédition échoua, la notte française fut éparpillée, quelques navires se perdirent, d'autres furent jetés à la côte ; il ne pouvait plus être question pour le moment de concentrer les forces navales de la France.

fait arrêter partout les consuls français. Mais il ne savait rien de certain concernant les dispositions de la Turquie. Or il ne pouvait songer à quitter l'Egypte avant d'être fixé à ce sujet. Si elles étaient hostiles, il avait la double tâche de défendre la position qu'il venait de conquérir non seulement contre la population arabe qui ne lui était pas favorable et contre les mamelucks, mais encore contre le souverain légitime du pays, le sultan. Après la défaite de sa flotte à Aboukir qui devait produire forcément en France une impres,8ion fort mauvaise, il avait besoin de nouveaux triomphes pour effacer cette impression ; les lauriers qu'il avait cueillis dans la bataille des Pyramides — même en décuplant les pertes subies par l'ennemi, — ne suffisaient plus pour maintenir sa renommée personnelle. Et il n'était allé en Egypte que pour augmenter sa gloire en attendant que la guerre sur le continent vint lui ouvrir un nouveau champ d'action ! Le 8 septembre il écrivit au Directoire : « J'attends des nouvelles de Constantinople, je ne pourrai pas être de retour comme je vous l'avais promis, au mois d'octobre; mais cela ne tardera que de quelques mois. »

Pendant qu'il attendait anxieusement les nouvelles, Bonaparte put se convaincre que la population ne supportait qu'à son corps défendant la domination étrangère et que les avances qu'il faisait aux musulmans ne lui servaient pas à grand'chose. Au mois d'octobre les habitants du Caire se révoltèrent. Le bruit s'était répandu que le sultan avait déclaré la guerre à la France, que Djezzar s'avançait de la Syrie, que les Français allaient être obligés de se retirer, mais qu'ils étaient résolus à mettre d'abord le feu à la ville, aussi la populace assaillit les Français dans leurs maisons et en tua un certain nombre, entre autres 25 soldats blessés ; la population prit les armes et l'on organisa la révolte. Napoléon fit cerner le quartier où

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elle avait éclaté et le bombarda. Il eut bien vite mis fin au soulèvemenl. Afin d'en prévenir le retour il fit immédiatement trancher la tête à un certain nombre de prisonniers. « Gela leur servirait de leçon, écrivaitil aux généraux. Il s'était imaginé pouvoir arriver à ses fins avec la douceur, mais avec cette population l'intimidation seule produisait de l'effet. »

Après ces massacres, il y eut un moment de répit qu'on mit à profit pour travailler à l'organisation intérieure. Les savants qui avaient accompagné l'expédition et quelques officiers instruits tels que Caffarelli et Andréossy formèrent un Institut où on lut des mémoires sur la culture du pays. Leurs travaux parurent dans un journal La décade égyptienne tandis que les nouvelles politiques et locales étaient données dans Le Courrier d* Egypte, La première séance de l'Institut eut lieu le 23 octobre. Bonaparte lui-même y proposa une série de questions dont l'étude fut confiée à différentes sections, les séances se suivirent de cinq en cinq jours. C'est là que furent réunis les matériaux du recueil scientifique si grandiose dont la publication commença dix ans plus tard. Cette œuvre où l'on jeta les fondements de l'étude savante de l'Egypte à tous les points de vue, constitue un litre de gloire impérissable pour l'homme qui la rendit possible par son énergie et l'intérêt qu'il lui porta. La meilleure entente régnait entre les membres de l'Institut et son président. Une seule fois, nous dit un officier de l'expédition, Bonaparte se disputa avec Berthollet et se laissa entraîner par sa violence quand celui-ci le contredit. Le grand chimiste lui répondit : « Tu as tort, mon ami, car tu deviens impoli. » Desgenettes prenant parti pour le savant. Napoléon éclata : « Je vois bien, s'écria-t-il, que vous vous entendez tous. La chimie est la cuisine de la médecine et celle-ci est la science des assassins. »

« Et comment définissez-vous l'art des conquérants, citoyen général ? » répliqua froidement Desgenettes.

Ne pouvant recevoir de France des secours en argent, Bonaparte s'en prit aux riches Arabes, il alla même, comme Méphistophélès dans le second Faust, jusqu'à rechercher des trésors cachés et en attendant il fit fabriquer pour 100,000 francs de papier-monnaie. Il avait en effet besoin d'argent, car une nouvelle campagne allait être entreprise.

La nouvelle de la déclaration de la guerre qui en octobre fut cause du soulèvement du Caire était exacte ; mais celle de la marche de Djezzar se trouva être prématurée. En décembre 1798, Bpnaparte était allé à Suez pour rechercher les traces de Tancien canal et pour se rendre compte de la réalité des miracles de Moïse. Il apprit que les troupes d'Achmed- Pacha avaient fait irruption en Egypte et s'étaient établies dans le fort d'El Arisch, sur la frontière. Immédiatement il prit ses dispositions pour prendre l'offensive, en Syrie. L'occasion s'offrit à lui de remporter de nouvelles victoires et il la saisit avec empressement. Ce qui contribuait à le tranquilliser considérablement c'était la nouvelle apportée par un Français venu à Alexandrie sur un navire marchand de Raguse, que l'on continuait à négocier à Rastadt et que le royaume de Naples seul était en guerre avec la France. C'était ce qu'il voulait : être assuré que la grande lutte continentale n'était pas encore engagée, mais que, probablement, le litige avec Naples la ferait éclater sous peu. Il s'en retournerait alors en France ; c'était là son intention et il le déclare ouvertement au Directoire dans sa lettre du 10 février 1799. Dans cette même lettre il détaille le plan qu'il poursuit en pénétrant en Syrie : non seulement il veut repousser l'invasion et empêcher, en fortifiant la frontière, l'armée de Syrie de tendre la main à une autre

armée turque qui probablement débarquera dans le Delta, mais eucore permettre à la France, une fois qu'elle occupera la Syrie, de détacher la Turquie de l'alliance russe. L'expédition de Syrie devait donc rétablir l'ascendant politique anéanti par la perte de la flotte. Avait-il d'autres desseins encore? Le 25 janvier il avait écrit à Tippo-Sahib, Sultan de Mysore, l'ennemi juré de l'Angleterre, pour l'inviter à entrer en rapport avec lui. Il avait également entamé des négociations avec le Shah de Perse en vue d'établir ses étapes pour son expédition aux Indes. Cinq ans plus tard il disait à M°^® de Rémusat : « En Egypte, je me trouvais débarrassé du frein d'une civilisation gênante; je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d'exécuter tout ce que j'avais rêvé. Je créai& une religion, je me voyais sur le chemin de l'Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main un nouvel Alcoran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni dans mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant à mon profit le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans les Indes, et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille Europe. »

On le voit, son imagination qui en ce moment suit les traces de son grand précurseur, est inépuisable dans ses projets. Mais l'historien n'a pas le droit d'y attacher une trop grande importance. Chez lui la froide raison rentrait immédiatement dans ses droits. Il n'entreprendrait l'expédition des Indes, disait-il à Bourrienne,que si, après la soumission de l'Egypte, il avait quinze mille hommes à y laisser et trente mille hommes disponibles. N'ayant pas ce qu'il lui fallait, il s'en tint à l'expédition de Syrie. « Il sentait bien, dit son confident, que tous ces projets étaient trop peu en harmonie avec nos moyens, la

faiblesse du gouvernement et le dégoût qu'éprouvait déjà l'armée dans ces déserts. »

La conquête de la Terre Sainte fut entreprise avec quatre divisions (environ 13,000 hommes) sous Kléber, Reynier, Lannes et Bon. Le 20 février on amena la garnison d'El Arisch à capituler en lui accordant le droit de se retirer et le 24 Tavant-garde arriva en Palestine et là les troupes réduites au désespoir par la soif, la chaleur et un vent brûlant qui les faisait marcher au milieu d'un nuage de sable, purent se refaire. Bientôt Gaza tombe en leur pouvoir car les quelques mille hommes qui y tenaient garnison évacuèrent la place sans tenter de résistance sérieuse. Le 4 mars l'armée investit la place forte de Jaffa. Ici la résistance fut plus opiniâtre. Le Turc qui commandait la place fait couper la tète à un parlementaire français et le corps expéditionnaire, transporté de fureur, ne demande qu'à combattre. Le 7 les batteries, comprenant uniquement des pièces de campagne légères, ouvrent la brèche et immédiatement la place est prise d'assaut. Dans les rues les vainqueurs massacrent tous ceux qui tombent entre leurs mains. 2,000 hommes des 4,000 qui composent la garnison sont tués. Les autres se sont retirés en combattant dans un caravansérail. Deux aides de camp de Bonaparte se présentent, les Turcs offrent de se soumettre. On leur promet la vie sauve et les officiers, sans demander des ordres, la leur accordent, au grand déplaisir du général en chef auquel ce grand nombre de prisonniers cause un embarras considérable. Pour les envoyer en Egypte, il eût fallu une escorte trop nombreuse ; les renvoyer ? il n'eût fait que renforcer l'ennemi ; les répartir entre les divisions et les nourrir ? cela présentait des difficultés au moins aussi grandes. Les soldats français murmuraient d'avoir à partager leur pain avec

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les assassins du parlementaire ; les généraux réunis en conseil de guerre émirent Tavis, à l'unanimité, de laisser son cours au droit de la guerre qui voue à la mort les défenseurs d'une place prise d'assaut. Pendant trois jours Bonaparte hésita avant de se ranger à cet avis. Les prisonniers furent menés sur le bord de la mer et massacrés ^ — Le 19 mars Bonaparte campait devant Saint Jean d'Acre. L'aspect de la place ne différait guère de celui d'El Arisch et de Jaffa dont on venait de s'emparer si facilement. Il semblait résulter d'une reconnaissance — trop superficiellement faite — qu'elle n'était guère plus forte et comme la grosse artillerie qu'il avait donné l'ordre de lui expédier d'Alexandrie, n'était pas encore arrivée, en admettant qu'elle échappât aux croiseurs anglais, le général en chef entreprit le siège avec les pièces qui avaient suffi à amener la reddition des deux autres places. Mais à Saint-Jean d'Acre il

1 L'histoire a condamné cet acte cruel. Des écrivains militaires ont déclaré qu'il était justifié, bien entendu quant à la garnison de Jaffa qui fut trouvée, lors de l'assaut, les armes à la main. A ce qu'on dit, ce ne fut pas cette garnison seule qui fut passée au fil de l'épée. Un officier du corps expéditionnaire raconte ce qui suit : « Les prisonniers d'El Arisch avaient, contrairement aux clauses de la capitulation, été traînés à la suite de l'armée : Bonaparte craignait de les voir aller non à Bagdad mais à Jatfa ou à Saint-Jean d'Acre où ils eussent renforcé ses ennemis. Après la prise de Jafia ces miliciens se mirent à murmurer et à réclamer. Bonaparte n'avait plus à craindre, disaient-ils, qu'ils aillent à Jaffa, il devait les laisser partir pour Bagdad, aux termes de la capitulation. Il ne put s'y résoudre et comme il avait résolu de se défaire des prisonniers faits à Jafia, il fit en secret mêler ceux d'El Arisch aux autres et les fit tous massacrer le 10 mars. » {Jahrbilcher filr die Deutsche Armée und Marine, xxxvi, p. 141.) Si cela est vrai on se trouverait en présence d'une infamie qu'aucun usage militaire ne saurait justifier.

allait en être autrement. Les ouvrages étaient bien plus solides car en arrière de son enceinte extérieure la place avait une contrescarpe. En outre le contreamiral Sidney Smith était à l'ancre dans la rade avec plusieurs bâtiments ; il pourvoyait la place de vivres, de munitions et d'artillerie ; de plus il envoya à Djezzar un ofGcier du génie fort capable qui dirigea la défense. Par un étrange hasard c'était Picard de Phélippeaux, camarade de Bonaparte à l'école militaire de Paris. Ces deux hommes qui s'étaient assis sur les mêmes bancs se trouvaient opposés l'un à l'autre dans un moment des plus graves : le Corse au service de la France et le Français en ce moment l'instrument des Anglais.

Bonaparte tenait essentiellement à s'emparer le plus vite possible de la place, car la guerre avait éclaté sur le continent. En mars il reçut une dépêche du Directoire datée du 4 novembre 1798 *qui lui confirmait que les troupes napolitaines allaient entrer en campagne sous les ordres de généraux autrichiens, ce qui revenait en quelque sorte à la reprise des hostilités de la part de la cour de Vienne et qu'une subdivision d'armée autrichienne avait pénétré dans les Grisons et violé par conséquent la neutralité de la Suisse, alliée de la France. En présence de ces complications le Directoire avait ordonné la levée de

1 Depuis la bataille d'Aboukir et par suite des croisières anglaises les communications avec la mère patrie étaient deve. nues extraordinairement difficiles, surtout quand les États barbaresques, après la déclaration de guerre de la Turquie, se montrèrent hostiles et que les communications entre Tripoli et l'Egypte n'étaient plus sûres du tout. Cette dépêche était arrivée à Alexandrie par un vaisseau de transport génois. Une grande quantité de lettres étaient tombées entre les mains des Anglais, comme le prouvent les deux volumes de la Correspondance de l'armée française en Egypte, qui parurent à Londres en 1799.

FouRNiER, Napoléon I il

200,000 hommes et confié à Joardaa le eommanâement de l'armée du Rhin, tandis qae Jouhert corn* mandait les forces françaises en Italie où se liyre* raient probablement les batailles décisives. Quant à lui il devait agir selon les eirconstanees et sa propre inspiration. Le Directoire n'étant pas à même de le soutenir, il s'abstenait de \m donner des ordses on des instructions. La dépêche se terminait par ce» meés : « Le retour en France paraissant difficile à elfectuer dans le moment, il parait vous laisser trois partis, parmi le&quels vous pourrez choisir : Demeurer e» Egypte, en vous y formant un établissement qui soit à l'abri des attaques des Turcs ; mais vous n'ignoeez pas qu'il y a des saisons extrêmement funeste» aux Européens, surtout quand ils ne reçoivent pas de secours de la métropole ; pénétrer dans l'Inde où, si vous arrivez, il n'est pas douteux ipie vous ne trouviez des hommes prêts à s'unir à vous poor détruire la domination anglaise ; enfin marcher vers GonsiaED* tinople au-devant de l'ennemi qui vous menace. » A cette lettre étaient joints des journaux jusqu'en février, que le consul de Gênes avait chargé le courrier d'emporter et qui parlaient de la guerre qni venait réellement d'éclater entre la France, Naples et la Sardaigne ainsi que de Tarrivée prochaine d^une armée russe en Italie.

Vivement impressionné par ces nouvelles, Bonaparte ordonna fin mars de donner immédiatement l'assaut, malgré l'avis contraire de Kléber. « Conquérons bien vite ce monceau de pierres, puis revenons en Europe, seul, ayant acquis la gloire d'avoir accompli plus de hauts faits encore que les croisés car le Directoire, on le voit par sa lettre, entreprend cette guerre étant bien peu sûr du succès. » Voilà ce qu'il se disait. D^ailleurs en partant du Caire il avait déclaré à Bourrienne que si en mars il recevait la nouvelle

que la France était en guerre avec la coalition, il partirait aussitôt. Elle lui était parvenue, cette nouvelle ; aussitôt il dit confidentiellement au général Dommartîn qu'il comptait retourner en France avec un certain nombre d'officiers généraux et supérieurs. Il n'avait donc plus qu'à acquérir un peu de gloire avant de partir.

Mais Saint-Jean d'Acre ne serenditjpa&^-rassaut fut repoussé et leslïssîêgês^rrturent plus confiants. U» avaient de bonnes pièces, les servants étaient des Anglais qui infligeaient des pertes graves aux Français ; les tireurs albanais tuaient tous ceux qui se montraient quelque peu à découvert ; Caifarelli, excellent général du génie, mourut d'une blessure reçue dans la tranchée ; les assiégeants étaient tenus en haleine par d'incessantes sorties. En outre une armée s'était formée à Damas, pour débloquer la place ; elle avait franchi le Jourdain et la division Kléber envoyée audevant d'elle fut bien vite cernée par des forces vingt fois supérieures ; malgré son héroïsme elle se trouvait dans une position des plus critiques. Napoléon dut courir à son secours et le 16 avril il dispersa les ennemis après une action brillante au pied du mont Tabor. Murât en refoula les débris au delà du Jourdain. Dans l'intervalle les travaux de siège avaient été poussés vigoureusement. On avait établi des mines mais sans grand succès. Â plusieurs reprises on avait renouvelé l'assaut, mais ce fut en vain. Finalement on changea le point d'attaque, en pure perte également. Phélippeaux avait fait établir à l'intérieur de la place une seconde enceinte et barricader de plus les rues. L'assaut entrepris le 8 mai 1799 avec une bravoure admirable échoua contre ces défenses accumulées ; quelques centaines des grenadiers les plus follement audacieux pénétrèrent bien dans rintérieur de la ville,où finalement ils durent se ren*

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dre aux Anglais. Bientôt la peste éclata dans le camp français et une escadre turque débarqua des renforts comme pour enlever à Napoléon tout espoir de succès. Le î 6 il livra un dernier et décisif assaut à cette ville presque démolie ; il échoua encore. Il eût été inutile, voire même désastreux, de rester plus longtemps, surtout pour le prestige de Bonaparte qui sacrifiait ses hommes, sans compter. Les seules journées du 7 et du 8 mai avaient coûté près de 3,000 hommes et deux généraux. L'armée commençait à murmurer ; elle comparait le général en chef si brutal, qui avait beaucoup perdu à ses yeux dans cette campagne avec Kléber si humain ; quelques-uns proposaient même qu'on reconnût ce dernier pour général en chef. Napoléon résolut de retourner en Egypte. A mesure qu'il avait moins de chances de s'emparer de Saint-Jean d'Acre il avait parlé davantage de ses vastes desseins ; quand il ne pouvait plus tirer gloire de ses hauts faits, il recourait à ses idées grandioses. Avec les armes prises dans la place, disait-il, nous armerons les populations mécontentes de la Syrie, nous marcherons sur Damas, sur Alep, nous proclamerons la fin de la tyrannie des pachas et avec les bandes qui viendront grossir l'armée, nous marcherons sur Constantinople. « Je renverse l'empire turc. Je fonde dans l'Orient un nouvel et grand empire qui fixera ma place dans la postérité et peut-être retournerai-je à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir anéanti la maison d'Autriche. »

C'étaient là de nouveau les rêves de son imagination, dont il avait dit dans sa conversation avec M""® de Rémusat, ci-dessus mentionnée, « qu'elle était morte devant Saint-Jean d'Acre ». Cela se peut, mais en tous cas nous savons par les lettres qu'il écrivit de Syrie aux siens restés en Egypte qu'il ne songeait qu'à une chose ; rentrer au Caire, que la

place se rendît ou non. 11 savait pertinemment qu'une armée turque qu'on avait vue à Rhodes, allait débar. quer dans le Delta. Il comprenait qu'il fallait la vaincre s'il ne voulait pas voir sombrer sa fortune. Dès lors il ne pouvait plus être question de marcher sur Constantinople, de pénétrer dans l'Inde, de fonder un empire d'Orient. La nécessité, de sa main de fer, mettait fin à tous ces rêves. Et d'ailleurs on pourrait bien peut-être fonder un empire ailleurs qu'en Asie.

La.2£Lmat, il leva le siège et commença la retraite. Celle-ci fut terrible, à en croire les descriptions qu'en ont laissées les témoins. Bourrienne nous décrit la marche de Saint- Jean d'Acre à Jaffa de la manière suivante : « Une soif dévorante, le manque total d'eau, une chaleur excessive*, une marche fatigante dans les dunes brûlantes démoralisèrent les hommes et firent succéder à tous les sentiments généreux, le plus cruel égoïsme, la plus affligeante indifférence. J'ai vu jeter de dessus des brancards, des officiers amputés, dont le transport était ordonné et qui avaient même remis de l'argent pour récompense de la fatigue. J'ai vu abandonner, dans les orges, des amputés, des blessés, des pestiférés ou soupçonnés seulement de l'être. Notre marche était éclairée par des torches allumées pour incendier les petites villes, les bourgades, les villages, les hameaux, les riches moissons dont la terre était couverte. Le pays était tout en feu... Nous n'étions entourés que de mourants, de pillards et d'incendiaires ; des mourants jetés sur les bords du chemin disaient d'une voix faible, je ne suis pas pestiféré, je ne suis que blessé, et pour convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur blessure ou s'en

* Dans le désert, entre la Syrie et le Nil, le thermomètre, exposé à Tair, marquait 34 degrés Réaumur, en contact avec le sol, il en marquait 42.

faire une nouvelle. Personne n'y croyait... Le soleil dans tout son éclat, sous ce beau ciel, était obscurci par la fumée de nos continuels incendies. Nous avions la mer à notre droite et derrière nous le désert que nous faisions ; devant nous, les privations et les souffrances qui nous attendaient : telle était notre position véritable. » De plus, on était entouré de ban« des de Naplousains ; l'un d'eux tira sur Bonaparte qui s'était endormi sur son cheval pendant la marche.

Le 24 mai on arriva à Jaffa où étaient encore les hommes blessés lors de l'attaque de la ville. Napoléon parcourut lui-môme les salles en disant aux malades : « Les fortifications sont détruites. La fortune m'a été contraire à Saint-Jean d'Acre. Il faut que je retourne en Egypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. Dans peu d'heures les Turcs seront ici ; que tous ceux qui se sentent la force de se lever viennent avec nous, ils seront transportés sur des brancards et des chevaux. » Et les autres ? Il y avait un certain nombre de pestiférés qui durent rester. Des critiques malveillants ont reproché à Bonaparte d'avoir songé à les soustraire à la fureur de l'ennemi qui le poursuivait, en leur faisant administrer un narcotique qui leur eût procuré une fin sans souffrance. 11 n'a jamais nié le fait et à Sainte-Hélène il disait à un médecin que c'eût été le parti le plus sage et que, dans des circonstances semblables, il eût demandé lui-même à être traité de la sorte.

Par Asealon et Gaza, le corps expéditionnaire ter»* riblement décimé, se traîna durant neuf jours à tra^ vers les sables brûlants du désert. On avait perdu 5,000 hommes et l'on n'avait pas produit une impression bien profonde sur la Porte. Pour disperser une armée turque, il n'était pas besoin d'aller au mont Tabor souffrir le martyre. Et l'ambition du

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gèlerai en ebef ii*y avait pas même trouvé son compte ! Mais, avant tout, il s'agissait de n'en point (MHivenir, de ae pas éire la vérité. Aussi, dès le 10 mai 1799, alors qu'il était encore devant Saînt-Jean d'Acre il écrivait au Directoire : « La saison est trop avancée ; le but que je m'étais proposé se trouve rempli : l'Egypte m'appelle... Ayant réduit Acre en un monoeau de pierres, je repasserai le désert. » Puis, dans s(Hi rapport du 27 mai il ajoutait qu'il eût pu prendre la ville mais que ses espions, les déserteurs et les prisonniers s'accordaient tous à affirmer que la peste y faisait d'horribles ravages. Il devait bien regretter que les espio»s l'eussent prévenu si tardivement. Dans son bulletin du 16 mai, il annonçait, au Divan du Caire créé par lui, sa victoire en ces termes : « J'emmènerai avec moi beaucoup de prisonniers et des drapeaux. J'ai rasé le palais de Djezzar, les remparts d'Acre et bombardé la ville de manière qu'il ne reste pas pierre sur pierre. Tous les habitants ont évacué la ville par mer. Djezzar est blessé et retiré avec ses gens dans un des forts du c6té de la mer. ïl alla môme jusqu'à dire en fiche de consolation à ses propres soldats, ces paroles nullement conformes à la vérité : « Encore quelques jours et vous aviez l'espoir de prendre le pacha même au milieu de son palais, mais dans cette saison où les Turcs pourraient débarquer en Egypte, la prise du château d'Acre ne vaut pas la perle de quelques jours. »

Quand son secrétaire se permettait de lui faire observer que ce n'était pas là la vérité sans fard, il le rabroua : « Mon cher, vous êtes un nigaud, lui dit-il, vous n'y entendez rien ».

Vers la mi-juin l'armée de Syrie, forte de 8,000 hommes seulement, fît son entrée triomphale dans la capitale de l'Egypte. Peu après Bonaparte reçut

d'Alexandrie un avis envoyé par Marmont et portant que cent navires turcs, escortés par Sidney Smith, avaient paru le 1 1 en rade d'Aboukir et avaient débarqué 18,000 hommes*. Sans nul doute cette nouvelle parvint aussi à Ibrahim et à Mourad que Desaix avait tenus jusqu'alors à distance respectueuse, car le premier apparut immédiatement sur la frontière de Syrie et Tautre chercha à gagner le nord avec quelques centaines de mamelucks, tous deux opéraient de façon à pouvoir tendre la main aux Turcs qui venaient de débarquer. Ceux-ci s'étaient retranchés dans la presqu'île d'Aboukir, vu qu'Alexandrie avait été fortiQée par les Français. Bonaparte résolut de les y attaquer le plus vite possible. Mourad fut vivement refoulé vers le sud et Ibrahim fut simplement observé. Pour mieux concentrer ses forces, il donna l'ordre à Desaix d'évacuer la Haute-Egypte. Avec 6,000 hommes, — tout ce qu'il y avait de forces disponibles, en plus d'une réserve de 2,000 confiée à Kléber — le général en chef marcha à l'ennemi. Son plan, conçu en un instant, fut brillamment exécuté le 25 juillet 1799 dans la plaine d'Aboukir. Ce plan était digne en tout point de Napoléon, car il se basait sur ses principes immuables de se concentrer avant la bataille, d'employer à l'action absolument toutes les forces et de chercher à anéantir l'ennemi. L'exécution en fut rendue facile par l'ordre de bataille défectueux qu'avaient adopté les Turcs. Le succès fut complet. L'aile gauche de l'ennemi fut enveloppée et refoulée jusque dans la mer, puis on aborda l'aile

i D'après les Anglais, le chiffre était de 8,000, et d'après les Français de 18,000. 11 est certain que le premier est trop bas. Comparé au nombre des transports, le second semble être trop élevé. 11 n'y avait guère moyen d'embarquer plus de 15,000 hommes sur cent bâtiments turcs.

droite qui subit le même sort. Enfin Lannes réussit à s'emparer d'une redoute dominante que Murât dans sa folie audace avait tournée avec sa cavalerie et qu constituait le point le plus fort du centre turc. Dès lors, celui-ci était également enfoncé et un petit nombre seulement d'ennemis purent se sauver en s'enfermant dans le fort situé à l'extrémité de la petite presqu'île. La famine les contraignit à se rendre au bout d'une semaine. Aussi ne mentait-il pas lorsqu'il écrivait ceci à ses amis du Caire : « L'état-major vous aura instruit du résultat de la bataille d'Aboukir ; c'est une des plus belles que j'aie vues. De l'armée ennemie débarquée, pas un homme ne s'est échappé. »

Pour compléter son triomphe, il ne manquait plus qu'une chose à ses ambitions égoïstes, c'était de voir se confirmer la deuxième hypothèse dans laquelle il avait ' entrepris son expédition d'Egypte : il fallait que la guerre qui venait d'éclater en Europe fût malheureuse pour la France^ que non seulement il acquît personnellement une importance plus grande, mais qu'en outre le gouvernement fût discrédité, de telle sorte qu'un soldat résolu, sachant remporter la victoire en ce moment, pût conquérir du même coup le pouvoir. Et cette certitude. Napoléon sut en effet l'obtenir.

La dernière communication du Directoire l'avait trouvé devant Saint-Jean d'Acre. Depuis il ne lui en était plus parvenu d'autre. Il ne pouvait pas savoir que fin mai l'amiral Bruix avait reçu l'ordre de réunir son escadre à la flotte espagnole, de battre les Anglais dans la Méditerranée et de rapatrier l'armée d'Egypte, entreprise qui échoua par suite du refus de l'amiral espagnol. Une lettre que le Directoire lui envoya le 26 mai pour lui annoncer la mission confiée à Bruix et pour le rappeler en Europe, ne lui était pas

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parvenue '. Mais il apprit quand même ce qui lui importait de savoir. IL est certain que grâce aux consuls de Gènes et d'Ancre qui lui étaient dévoués, il reçut, par Tunis, quelques avis émanant de ses frè. res. Le hasard se chargea de lui ajiprendre le reste. Sidney Smith était à Tancre devant Alexandrie et négociait avec Bonaparte l'échange des prisonniers. Il se fit un plaisir de le mettre au courant des défaites que les Français avaient, dans l'intervalle, essuyées en Italie où Schérer avait été battu en effet, et où la République cisalpine avait été dissoute. Comme pour prouver la vérité de ce qu'il racontait, il envoya à Bonaparte un paquet de journaux les plus récents . En outre, il ajoutait qu'il avait pour instructions d'empêcher le retour de l'armée que désirait le Directoire. Il n'en fallait pas plus pour que Napoléon exécutât immédiatement la résolution qu'il avait prise depuis longtemps. Dans les paroles dont il se sert pour l'annoncer à Marmont, nous trouvons tout le plan d'après lequel il va agir dans les mois qui suivront : « Je me décide à partir pour retourner en

^ Voici un passage de cette lettre signée par trois des di« recteurs : « Les efforts extraordinaires que TAutricke et la Russie viennent de déployer, la taurnure sérieuse et presque alarmante quela guerre a prise exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient en conséquence d'ordonner à l'amiral Bruix d'employer tous les moyens qui tsont en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditcrra- Aée et de se porter sur l'Egypte, à l'effet d'en ramener l'armée que vous commandez. Il est chargé de se concerter avec vous, sur les moyens à prendre pour l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez, avec «écurité, laisser en Egypte une partie de vos forces ; et le Directoire vous autorise, daas ce cas, à en oonfier le commandement à qui vous jugerez convenable. Le DirectoiiH) vous verrait avec plaisir à la tête des armées républicaines, que vous avez jusqu'à présent si glorieusement commandées. »

NAPOUSON I 171

France, et je compte vous emmener avec moi. L^état des choses en Europe me force à prendre ce grand parti ; des revers accablent nos armées, et Dieu sait jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue^ ei le prix de tant d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi, que peuvent les gens incapables pla* oés à la tête des affaires ? Tout est ignorance, sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et semaintenir« Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la destruction soit complète... On apprendra en France presque en même temps et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ha pré* sence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. »

Il ne mit au courant qu'un petit nombre d'hommes ayant sa confiance : il cacha son dessein à la plupart des généraux. £n secret, les deux frégates à l'ancre devant Alexandrie reçurent l'ordre de se tenir prêtes à prendre la mer. Sidney Smith qui, évidemment, ne pouvait admettre que le général en chef retournerait en France sans son armée, quitta la rade pour quelques jours afin de faire de l'eau à Chypre. A peine était-il parti, que Napoléon mit à profit cette nouvelle faveur du hasard et prit la mer dans la nuit du 21 au 22 août, avec une suite peu nombreuse, Lannes, Harmont, Murât, Monge, BerthoUet et quelques cen. taines de soldats formant en quelque sorte sa garde. Il laissait par écrit à Kléber, qu'il savait capable, mais dont la rude franchise lui était désagréable, le commandement de l'armée qu'il laissait en Egypte.

Il ne se dit pas même que l'honneur exigeait qu'il

restât avec les troupes dont la direction lui avait été confiée et qui avaient versé leur sang pour la réalisation de ses visées personnelles. Pourtant on ne saurait l'accuser d'avoir abandonné l'armée ou, comme certains l'ont fait, d'avoir déserté. Sa position vis-à-vis du Directoire était exceptionnelle, cela est hors de doute. Quand il partit pour l'Egypte, il était entendu qu'il reviendrait dans le courant de l'automne 1798 afin de reprendre le commandement de l'armée d'Angleterre, tandis que le corps expéditionnaire ne reviendrait pas tout entier, vu qu'on avait l'intention d'établir une colonie, d'organiser des plantations qu'il fallait protéger. La lettre du gouvernement, du 4 novembre 1798, qu'il reçut devant Saint-Jean d'Acre et que nous avons citée plus haut, lui laissait liberté pleine et entière de prendre telle résolution qui lui paraîtrait convenable. Lui-même avait, à différentes reprises, annoncé sans détour son prochain retour, ce que certes il n'aurait pas fait si la chose avait été contraire au règlement. 11 est certain qu'il n'obéissait, en agissant de la sorte, qu'à son ambition et à son intérêt personnels. Pour l'une comme pour l'autre, il n'y avait plus rien à gagner en Egypte ; il y avait tout à perdre. La position de l'armée expéditionnaire allait forcément devenir de plus en plus critique. Lorsqu'il annonçait qu'il la quittait, au moment où elle venait de remporter un succès qui pour longtemps la mettait à l'abri de toute attaque, il ne disait pas absolument la vérité. Il taisait ce qu'il devait divulguer bien plus tard, à Sainte-Hélène, à savoir que dès le moment où la flotte avait été anéantie à Aboukir, il était convaincu que l'expédition se terminerait par une catastrophe, parce que tout corps incapable de se recruter, finit forcément par capituler. Il taisait également ce que l'honnête Kléber dit ouvertement dans une lettre à Talleyrand, que rar»-

mée, réduite de moîlié, manquait de munitions et d'effets d'équipement, que la population égyptienne soulevée par le sultan contre les chrétiens était à tout moment prête à s'ameuter, que l'arrivée de nouvelles forces turques était imminente, qu'Alexandrie était presque sans défense depuis que la grosse artillerie avait été perdue dans l'expédition de Syrie, et que le reste avait servi à armer les deux frégates de Napoléon. Finalement le manque d'argent aggravait encore la situation, la solde due aux troupes se montant à quatre millions et Bonaparte étant parti ne laissant que des dettes et pas un sou dans les caisses.

On a beaucoup parlé du courage qu'il y avait à entreprendre une navigation dangereuse sur la Méditerranée couverte d'ennemis. On pourrait se demander s'il n'eût pas fallu plus de courage encore pour rester en Egypte dans une situation aussi désespérée. Ce courage. Napoléon l'aurait eu si ses desseins ambitieux ne l'avaient pas amené à rechercher le pouvoir suprême ; ces desseins il les avait formés depuis longtemps, il avait des partisans dévoués et il avait failli mettre à exécution ses plans, en recourant à la force avant d'entreprendre l'expédition d'Orient. L'armée d'Orient comprenait presque exclusivement de fervents républicains. Aussi n'éprouva-t-il aucune peine à s'en séparer ; il lui convenait peut-être même de la savoir si loin de la France au moment où il réaliserait ses desseins. Déjà, pendant la campagne d'Italie, Napoléon n'avait obéi qu'à son inspiration personnelle;,^ dans le pays conquisTI~s^âîrc6mporté-eï«mi"veTam ; il avait négocié et conclu en toute indépendance la convention de Léoben et le traité de Campo-Formio qui liaient la France. En Egypte où il était encore plus indépendant qu'en Italie, son esprit de domination s'était développé et le désir d'être le maître- a vait- '

pris des racines plus profondes encore. Il ne pouvait plus guère admettre qu'il ne dût point porter de couronne. Or, il lui semblait plus facile de la cueillir sur Tarbre de la liberté tout dessécbé que dans les sables d'un désert sans tin.

Coup d*État et Consulat.

£n ce temps-là la navigation étant uniquement à la merci du vent, du beau ou du mauvais temps, le voyage d'Egypte et le retour dépendaient avant tout de la saison.Depuis le commencement du printemps jusqu'en automne on allait, grâce au vent du nord soufflant constamment, très facilement de Toulon à Alexandrie, mais on en revenait avec d'autant plus de difficulté. Les deux frégates, Muiron et Carrère — Napoléon se trouvait sur la première — avaient donc quitté le port égyptien à un moment fort inopportun. On n'avait pris la mer que pour échapper à Sidney Smith qui les guettait. Le vent contraire força les navires à ne pas mettre le cap sur Toulon, mais à lon« ger la côte septentrionale de l'Afrique. Très souvent ils étaient dans la journée refoulés de dix milles et ne regagnaient le temps perdu que grâce au vent qui soufflait de terre durant la nuit. Malgré leur impatience les voyageurs mirent trois semaines à atteindre le promontoire carthaginois, sans cesse en proie à la

176 NAPOLÉOX I

crainte d'être pris à revers par les ennemis. Quand enfin le vent changea, ils commencèrent à être réellement en danger. 11 fallait passer le bras de mer entre Tunis et la Sicile que gardait un croiseur anglais de la flotte de Nelson, à l'ancre devant Syracuse. S'il découvrait les frégates, elles auraient quelques heures après le terrible amiral à leurs trousses. Elles parvinrent à passer de nuit et en éteignant leurs feux auprès de lui et mirent le cap au nord en longeant les côtes de la Sardaigne, jusqu'à la Corse. Là, le vent du nord soufflant de nouveau, ils durent, au commencement d'octobre, s'arrêter plusieurs jours, au grand déplaisir de Napoléon, qui reçut à Ajaccio la visite des cousins,cousines, filleuls et de tous ceux qui tenaient à passer pour ses parents. Seule la venue de sa vieille nourrice qui le salua franchement d'un caro figlio lui fit plaisir. Il montra, non sans quelque orgueil, à ses compagnons de route les anciennes terres des Bonaparte et chassa avec eux dans les ma quis des alentours. Ce fut la dernière fois qu'il vit son île natale.

Comme si son programme devait s'accomplir de point en point il apprit à Ajaccio que les armées françaises avaient de rechef subi des revers, qu'elles avaient perdu le 19. juin la bataille de la Trebbia et le 15 àoûttîeUe^de Novi et que Joubert avait été tué. Il apprit plus encore. En juin (30 prairial),le Directoire avait eu le dessous dans une lutte avec les deux assemblées et il s'était vu contraint de faire entrer dans son sein des éléments nouveaux, Sieyès entre autres. Nous savons qu'il avait grande confiance en lui et que dès lors ces nouvelles ne pouvaient que lui être agréables. Elles modifièrent son plan de voyage.

Primitivement il avait été dans l'intention de se rendre directement sur le théâtre de la guerre en Italie, d'y prendre le commandement supérieur, de se

faire valoir auprès du peuple français comme sauveur à l'heure suprême et de s'attaquer au Directoire, fort de toute la gloire qu'il aurait acquise. Ce plan, il l'abandonna pour gagner la capitale. Il n'était pas besoin de passer par les champs de bataille, c'eût été perdre son temps.

Mais auparavant il fallait atteindre la côte française et cela allait être plus difficile qu'on ne le supposait, si près du but et après avoir couru tant de dangers. On avait enfin quitté la Corse avec un vent favorable et mettant le cap sur Toulon on avait, le 8 octobre, aperçu déjà les îles d'Hyères, quand soudain, au coucher du soleil, les vigies signalèrent une escadre anglaise s'avançant droit sur les frégates. Le moment était critique. Les Anglais avaient aperçu les frégates et se mirent à leur donner la chasse. Déjà l'amiral français parlait de retourner en Corse, mais Bonaparte ordonna de faire voile vers le nord. En cas de besoin il était résolu de se jeter dans une chaloupe qu'on avait à bord et d'aborder tout seul. Cette foisci encore la fortune récompensa son audace. A distance les Anglais crurent d'après la voilure que les Français couraient au nord- est et vivement ils s'avancèrent ; la nuit survenant en ce moment, ils ne s'aperçurent de leur erreur que quand il était trop tard. Les Français qui avaient failli être pris, s'échappèrent ; le lendemain matin, 9 octobre, ils étaient en sûreté dans la rade de Fréjus.

En moins d'un instant la nouvelle du retour de Bonaparte s'était répandue dans la ville. Aussitôt la mer se couvrit de barques, qui, en dépit de la crainte de la peste, escortèrent à terre le glorieux général. Pas plus qu'à Ajaccio, il ne fut question de lui faire faire la quarantaine à Fréjus. Il gagnait de la sorte beaucoup de temps. Et ce qui avait plus de prix encore pour lui, c'était la conviction qui lui venait de

FouRNiEB, Napoléon I. 12

cet accueil enthousiaste, que ropirrro» publique lui était à présent bien plus favorable. Un orat^wMieclub, lui dit en effet, ouvertement, à ce que raconte Marmont : « Allez, général, allez battre et chasser Tennemi, et ensuite nous vous ferons roi si vous le voulez ! »

Après s'être reposé pendant quelques heures il parlit pour Aix où il s'arrêta pour annoncer son retour au Directoire. Il lui écrivait une lettre dans tous les mots étaient pesés. Elle commençait par l'annonce qu'il avait reçu la missive du gouvernement du 4 novembre 1798 et qu'il en avait conclu que la guerre allait éclater en Europe. S'il ne s'était pas immédiatement mis à la disposition du Directoire, ajoutait-il, la faute en était à l'arrivée des Turcs, qu'il fallait repousser avant de songer au retour. En tout état de cause il aurait entrepris la traversée, fût-ce dans une barque, enveloppé d'un manteau. Il affirmait dans sa lettre, cela va sans dire, qu'il laissait l'Egypte parfaitement organisée. En outre, il avait pris ses dispositions pour que le courrier qui la portait n'arrivât à Paris que fort peu de temps avant lui.

Il quitta Aix et voyagea fort rapidement. Ce fut une course triompTiale. Ses compagnons ne savent assez nous dire l'accueil enthousiaste qu'on lui fit sur tout le parcours, par Lyon, jusqu'à Paris. Les villes rivalisaient entre elles pour rendre hommage à l'homme dans lequel on ne voyait pas tant le vainqueur de l'étranger que le sauveur qui allait mettre fin à toutes les dissensions intestines, au dilemne horrible où était la France de devoir choisir entre l'anarchie ou les Bourbons, celui qui allait retirer le pays de l'état de sombre abattement où il était tombé. Et ce n'était pas seulement la province qui pensait de la sorte. A Paris aussi, la nouvelle de son retour, à la possibilité duquel on ne croyait plus, produisit un

effet analogue. Quand elle fut connue il y eut comme un soulèvement de joie. Depuis le commencement de la Révolution, l'espoir de tout le peuple ne s'était plus concentré de la sorte sur un seul nom comme à présent où l'on en souhaitait ardemment la fin. Et pourtant il y avait dix-huit mois à peine ce même peuple avait vu partir, sans trop de regrets, ce même homme qui allait se jeter dans une entreprise aventureuse! Qu'est-ce qui avait pu modifier si profondément et si rapidement l'opinion publique ? Qu'est-ce qui avait réalisé les espérances de Napoléon qui se fondaient sur ce changement ? C'étaient les événements dont la France avait été le théâtre pendant son absence. Nous allons les étudier en détail.

Après le coup d'État du 18 Fructidor, le Directoire avait cherché à empêcher le retour du danger qu'il y avait par lui d'être renversé par l'élément conservateur de la nation. A cet effet, il avait recouru aux moyens qui, précédemment déjà, avaient été employés pour assurer le pouvoir de la minorité radicale ; il avait établi une dictature tyrannique qui muselait la presse opposante, proscrivait la noblesse et le clergé, forçait plus de cent mille personnes de la classe aisée à émigrer, dépréciait totalement la fortune de ceux qui restaient par des emprunts forcés, réduisait d'un tiers la dette publique, déportait aux colonies les ennemis politiques et redonnait de l'importance aux gens que les événements du 9 thermidor avaient fait rentrer dans le néant : c'est cette tyrannie qui devait maintenir les directeurs au pouvoir. Pour qu'euxmêmes et leurs créatures restassent dépositaires de la puissance publique, les Barras, Rewbell, La Réveillère-Lepeaux tenaient des millions d'hommes dans une craintive sujétion ; pour s'assurer à eux et à leurs acolytes leurs riches revenus, ils ruinèrent le pays.

Mais bientôt le Directoire dut se rendre compte que les radicaux, ses alliés du 18 fructidor, pourraient bien devenir tout aussi dangereux pour lui que les conservateurs et les monarchistes. La portion calme et paisible de la population était vaincue, mais les partisans de la Terreur se montraient de jour en jour plus arrogants. Quoique interdits, les clubs de Jacobins se formaient en grand nombre et se fédéraient, et par leurs procédés d'intimidation ordinaires, ils surent exercer une influence prépondérante sur les élections du printemps de 1798, où il s'agissait de renouveler pour un tiers le conseil des Cinq-Cents. Les conservateurs vaincus s'abstinrent et les partisans du Direcloire qui s'étaient séparés des Jacobins et présentaient des candidats à eux n'eurent pas la majorité. Le gouvernement des Directeurs était donc menacé tout autant par les enragés des Chambres qu'il l'avait été l'an d'avant par les conservateurs. Mais les directeurs connaissaient le moyen grâce auquel ils remédieraient peut-être à cet état de choses, c'était celui auquel on avait eu recours Tété précédent et auquel on allait encore recourir : la violation de la constitution par le gouvernement. Au lieu d'annuler les élections, illégales parce qu'elles avaient été faites sous la pression de la Terreur, et d'en prescrire de nouvelles, ils firent valider par les Cinq-Cents les membres de la minorité qui leur étaient dévoués et exclure soixante députés radicaux (11 mai 1798 ; 22 Floréal). Par ce moyen ils n'obtinrent qu'une chose, c'est qu'aucun des deux grands partis ne soutînt plus le gouvernement. Les conservateurs le détestaient et étaient ses ennemis jurés depuis le 18 Fructidor ; les Jacobins le devinrent à partir du 22 Floréal. L'existence du gouvernement n'était assurée que tant que l'armée lui resterait fidèle. Mais les chefs militaires étaient également en proie à l'esprit

de parti ; Moreau par exemple était conservateur et Jourdan Jacobin ; d'autre part les soldats s'irritaient de plus en plus contre le gouvernement des avocats. La situation du Directoire pouvait donc devenir fort grave si une guerre n'éclatait pas sur le continent et ne tournait pas vers le dehors l'attention de tous les mécontents.

D'ailleurs cette guerre était inévitable. Le parti de la paix avait été vaincu le 18 fructidor comme il l'avait été le 13 vendémiaire. La brusque rupture des négociations avec l'Angleterre qui eut lieu immédiatement après, les prétentions impérieuses des envoyés au congrès de Rastadt, les procédés provocateurs de Bernadotte à Vienne, les soulèvements fomentés en Italie et en Suisse contre les autorités légales, la propagande républicaine à laquelle on se livrait dans l'Allemagne du Sud, les empiétements en Orient : tout cela devait forcément amener une nouvelle conflagration en Europe qui exigerait de la France le déploiement de toutes ses forces et maintiendrait les gouvernants au pouvoir.

Tout d'abord la Russie se montra l'ennemie acharnée de la République. Celle-ci avait ouvertement soutenu les Polonais, elle avait occupé les îles Ioniennes, elle avait entretenu des rapports secrets avec tous les mécontents de la presqu'île des Balkans, envoyé un corps expéditionnaire en Orient et s'était surtout emparé de Malte. Pour tous ces motifs Paul P' se constitua l'adversaire de la France et le champion de la légitimité combattue par la République et ses agents. Il conclut des alliances avec l'Angleterre, avec la Turquie qui était également froissée par les empiétements des Français et insista pour qu'on prît immédiatement l'offensive. De son côté l'Angleterre décida le roi de Naples à commencer, dès le mois de novembre 1798, les hostilités contre les Français qui

182 NAPOLÉON l

occupaient les États de l'Église. L'entreprise était prématurée et fort risquée ; elle échoua misérablement. Le général Macdonald s'avança jusqu'à Naples, il contraignit le roi à fuir en Sicile et proclama la République parthénopéenne.

Ce n'était là qu'un pas de plus vers l'établissement de la domination française dans toute l'Italie et on le ressentit surtout à la cour de Vienne qui était si étroitement liée à celle de Naples qu'elle avait cédé au roi un de ses généraux (Mack) pour commander son armée. Depuis le départ de Bernadotte les relations étaient rompues entre l'Autriche et la France et les conférences qui eurent lieu à Selz entre Cobenzl et l'ancien directeur François de Neufchâteau ne parvinrent pas à les renouer. Les hostilités allaient éclater, ce n'était plus qu'une question de semaines. L'Autriche s'entendit avec la Russie qui fit entrer un corps de troupes auxiliaires en Galicie. Les Français exigèrent que ces troupes se retirassent, déclarant que leur maintien dans cette province serait considéré par eux comme un ca^v^s belli. Il n'y avait donc plus le moindre espoir de maintenir la paix. Les Russes continuèrent à avancer et Thugut ne tint aucun compte de la menace qu'on lui adressait. Dans les premiers jours de mars, les Français passèrent le Rhin, les Autrichiens, sous l'archiduc Charles, franchirent le Lech et le 12 mars la France déclara la guerre à la cour de Vienne, guerre qui de fait était déjà commencée. Ce qui aggrava encore la situation c'est que le congrès de Rastadt finit d'une manière tragique : le 28mjirs lès eirvToyés français quittant la ville furent assaillis par des hussards autrichiens et soit par un malentendu, soit pour toute autre cause inconnue jusqu'à ce jour, tous, à l'exception d'un seul, furent massacrés.

On pourrait croire que le Directoire dont la politi-

que avait provoqué cette guerre, avait fait des armements formidables pour tenir tête au danger. Il n'en était rien et on allait pouvoir se rendre compte de rinfluence désastreuse que l'esprit dont avaient été animés les gouvernants exerçait sur la situation du pays. Sous ce misérable régime le désordre financier était devenu complet et les contributions levées dans les pays voisins ne parvenaient que fort incomplètement à combler le déficit. L'armée dans les rangs de laquelle le gouvernement français avait ses derniers défenseurs eût eu besoin de la main énergique du prévoyant Carnot. Or, Carnot était exilé et le meilleur général de la République était loin, en Egypte. On avait à la vérité établi en septembre 1798 la conscription. La loi portait que tous les Français de 20 à 25 ans devaient servir, répartis en cinq classes ; mais elle n'était qu'imparfaitement exécutée. En Italie on ne pouvait opposer, aux Autrichiens, que 50.000 hommes ; on n'en avait pas 40.000 dans l'Allemagne du sud. L'armement était défectueux, le service des vivres était entre les mains de spéculateurs tout aussi peu consciencieux que les directeurs. Ceux-ci en outre n'étaient pas d'accord sur les généraux qu'on placerait à la tête des troupes. Certains d'entre eux, tels que Joubert, s'étaient brouillés avec les commissaires du gouvernement délégués aux armées ; d'autres, Moreau par exemple, étaient trop conservateurs ; le résultat fut qu'on dut confier le commandement si important de l'armée d'Italie à Schérer qui était vieux et nullement à la hauteur de sa tâche.

Les adversaires étaient bien plus forts. L'Autriche avait à elle seule la supériorité numérique sur les trois théâtres d'opérations, en Souabe, en Suisse et dans la Haute Italie ; elle possédait un chef excellent dans la personne de l'archiduc Charles et derrière se te-

i8i NAPOLÉON I

liaient, prêts à la secourir, les Russes commandés par Souvorow, grand homme de guerre. Aussi eurentils le dessus ; il n'en pouvait être autrement. Jourdan qui s'était avancé sur le Danube fut battu par le prince, à Osterach et à Stockach, dès le mois de mars ; il fut refoulé vers le Rhin ; Masséna qui s'était d'abord porté en avant vers l'Est, depuis la Suisse, en remportant des succès, fut arrêté à Feldkirch ; et en Italie le général Autrichien Kray atteignit Schérer à Magnano dans la Cisalpine, et le refoula au delà de l'Adda.

Ce que Schérer n'avait pas pu faire quand il n'avait devant lui que les seuls Autrichiens, son successeur Moreau le put encore moins contre les Austro-Russes sous Souvorow. Le 27 avril i799Jl essuya un échec décisif à Gassano sur rAddaTpar suite duquel le vainqueur entra avec des Russes à Milan et à Turin .et fit disparaître la République cisalpine. L'Autriche recouvra la Lombardie en profitant d'un courant conservateur qui se manifesta dans la population et fit abandonner toutes leurs positions aux démocrates. Les places fortes seules étaient encore au pouvoir des Français. Peu après, un tiers de la Suisse tomba entre les mains des Autrichiens grâce à une victoire que l'archiduc remporta sur Masséna, à Zurich, le 4 juin. Tous ces événements contraignirent Macdonald à évacuer Naples et à marcher vers le nord. Du coup la République parthénopéenne cessa d'exister. Mais on ne pouvait espérer reconquérir la position perdue que si Macdonald réussissait à rejoindre avec ses forces celles de Moreau avec lesquelles celui-ci s'était retiré sur la rivière de Gênes. Get espoir aussi allait être déçu. Avant d'avoir pu opérer sa jonction, Macdonald fut vaincu par les Russes sur la Trebie, dans une bataille qui dura trois jours (du 17 au 19 juin) ; il subit des pertes graves et fut refoulé au delà de l'Apen-

nin. Peu de semaines après, Mantoue, cette ville qui avait coûté tant de monde deux, ans auparavant, dut capituler.

Ces éch^csmilitaires eurent pour conséquence de diminuer égàlè^^TrtTautorité du Directoire à Tintérieur. A la vérîié, deux ans^ïïûpâravant, TaT'^erre avait fortifié un gouvernement absolument impopulaire. Mais alors c'avait été toute une série de victoires, qu'avait remportées un général qui avait fait sien le système politique de conquête et d'extension, tandis qu'à présent les défaites se succédant coup sur coup diminuaient la considération dont jouissait l'armée ayant à sa tète des chefs qui n'étaient nullement les partisans du gouvernement. Aussi ne saurait-on trouver étrange que celui-ci subît un nouvel échec lors des élections du printemps 1799, échec qu'il ne se sentit plus la force de réparer, comme il avait fait pour les précédents, en recourant à la force. Ce fut une autre manifestation de la méfiance générale qu'on choisit pour faire entrer dans le Directoire un homme qui comme membre de la Convention s'était montré hostile à la constitution de l'an 111 et qui avait l'ambition d'en donner une meilleure àla France; l'abbé Sieyès, celui-là même à qui Napoléon faisait confier par Talleyrand ses projets de constitution. Barras, homme sans caractère, s'associa aussitôt à l'abbé, alors fort populaire et, de la sorte il y eut comme en 1797 une minorité dans le Directoire (Sieyès et Barras contre Treilhard, La Réveillère et Àferlin) marchant avec la majorité des Chambres, opposée au gouvernement. Il en résulta de nouvelles luttes. En face des défaites subies à l'extérieur, la majorité du Directoire ne pouvait plus, comme jadis, songer à un coup d'État ; elle dut affronter ses adversaires du parlement et ceux-ci l'attaquant par son point faible, le désordre financier, parvinrent à la ren-

verser. Le 18 juin 1799 (30 prairial) les trois directeurs se retirèrent : ils furent remplacés par deux radicaux convaincus (Gohier et Moulins) et par un partisan de Sieyès (Roger-Ducos). De la sorte le parti de ce dernier eut la majorité dans le Directoire *.

La chute des trois directeurs avait été l'œuvre d'une coalition entre les deux grands partis qui formaient les Cinq-Cents, les radicaux qu'on comprenait tous sous la dénomination de Jacobins et les républicains modérés dont le chef était Boulay de la Meurthe et <lont faisaient partie les deux frères de Napoléon, Lucien et Joseph. Les modérés étant au pouvoir parce qu'ils avaient la majorité dans le Directoire (Sieyès, Ducos, Barras) les Jacobins passèrent à l'opposition. Au début ils furent soutenus par les membres neutres ; ils parvinrent à faire passer un emprunt forcé à couvrir par les riches et une loi contre les nobles, <levant servir d'otages dans les départements royalistes. Mais, fiers de ces succès, ils rouvrirent illégalement leur club de Paris, ils proposèrent un programme radical portant que les enfants seraient élevés en commun, qu'on organiserait des ateliers publics pour les pauvres, que le peuple aurait le droit •de se confédérer ; ils exigèrent de plus le rétablissement de l'ancienne convention et la déclaration publique que la patrie était en danger ; leurs alliés les abandonnèrent et ils se trouvèrent en minorité. Dès lors Sieyès put se permettre de fermer leur club et d'organiser un système de stricte surveillance qu'il confia à l'ancien conventionnel Fouché, avec le titre <ie ministre de la police.

L'essentiel pour Sieyès était de trouver dans l'armée un appui ferme et il dut se préoccuper tout d'abord

* La coDstritution, pour qu'un arrêté du gouverneoiânt fût valable» exigeait qu'il fût pris par trois directeurs au moina.

NAPOLÊOX 1 187

de consolider son influence par des succès décisifs remportés sur le théâtre de la guerre. Aussi les armements furent-ils vigoureusement poussés en juillet, et le jeune général Joubert remplaça Moreau àla tète de Farmée d'Italie. S'il gagnait une bataille, il était fort possible qu'il devînt par le directeur un instrument très utile pour opérer un changement à Tint rieur. Mais Sieyès ne devait pas être plus heureux que ses prédécesseurs. Les renforts que Joubert amenait avec lui sur la rivière de Gênes n'étaient pas assez considérables pour qu'il pût tenir tête aux Austro-russes. Souvorow le vainquit lui aussi. Dans la sanglante bataille de Novi, sur la Bormida, (15 août 1799) la République perdit 12,000 hommes, Joubert la vie et Sieyès son prestige.

Un seul y trouvait son compte. C'était l'homme dont le nom — il l'avait bien prévu — reviendrait à la mémoire de tous quand les armes françaises auraient le dessous. Où est-il, se disait-on, le vainqueur d'autrefois? Pourquoi n'est-il pas sur les lieux ? où sont les milliers d'hommes qu'il a emmenés avec lui ? Est-ce que réellement il valait mieux, dans l'intérêt de l'État, que les fils de la France répandissent leur sang dans les sables de déserts lointains tandis que sur le théâtre de leurs triomphes passés la gloire de la nation s'effondrait ? On accusa le gouvernement tombé d'avoir déporté le général : l'opposition radicale exigea même que les anciens directeurs fussent décrétés d'accusation de ce chef ; elle reprochait aux détenteurs actuels du pouvoir de n'envoyer aucun secours au corps expéditionnaire * .

1 Lucien et Joséphine firent tout ce qu'il fallait pour que ropinion s'accréditât dans le public que le Directoire avait voulu se débarrasser de Napoléon en lui faisant entreprendre l'expédition d'Orient.

Talleyraiid dut abandonner le portefeuille des affaires étrangères et en le quittant il déclara que ce n'était pas lui mais bien son prédécesseur qui avait proposé Texpédition d'Egypte. Jadis, en 1798, quand l'opinion publique ne séparait pas Napoléon du Directoire abhorré il n'avait pu, malgré ses victoires, qu'obtenir les sympathies d'un petit nombre ; maintenant qu'on se le figurait opposé au gouvernement, qu'on le croyait en quelque sorte la victime de sa politique égoïste, il devint l'idole du peuple, l'idéal de ces millions d'hommes qui, n'appartenant à aucun parti, ne désiraient que la tranquillité, l'ordre et un gouvernement ferme qui mettrait fin à l'horrible anarchie administrative, donnerait la paix au pays et permettrait aux citoyens de jouir des conquêtes saines et sensées de la Révolution. Voilà pourquoi il fut salué à son retour avec un enthousiasme sans bornes, voilà pourquoi sa popularité ne baissa point quand on apprit que, vers la fin de septembre, Masséna avait vaincu les Russes et les Autrichiens en Suisse et que dans les premiers jours d'octobre les Anglais avaient été battus par Brune en Hollande. 11 n'avait donc plus besoin d'abord de remporter des victoires avant de tenter le grand coup. Il avait eu raison de dire à son frère, avant son départ, qu'à son retour il serait plus sûr de l'opinion publique. Il ne l'avait pas eue pour lui dix-huit mois auparavant, alors qu'il songeait à un coup d'État ; elle était toute à lui à présent et rien n'allait l'empêcher de mettre à exécution ses visées ambitieuses.

Quand, en 1803, Napoléon parlait de son passé à M""® de Rémusat et qu'il fut question de l'expédition d'Egypte, il lui dit ceci : « Le Directoire frémit de

mon retour ; je m'observai beaucoup ; c'est une des époques de ma vie où j'ai été le plus habile. Je voyais l'abbé Sieyès et lui promettais l'exécution de sa verbeuse constitution ; je recevais les chefs des Jacobins, les agents des Bourbons ; je ne refusais de conseils à personne mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en serait temps, la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas. Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État, il n'existait point en France un parti qui ne plaçât quelque espoir en mon succès. » En effet, Boncypârte se mit à jouer le rôle de rhomme impartial. En réalité, il sûivâlT rnidêsseirrnettement défini, avec son système compliqué d'hypocrisie et d'intrigue. Il voulait arriver au pouvoir. C'était là un point acquis. Il s'agissait seulement de savoir quels moyens il emploierait. Celui qui s'offrait tout d'abord à lui c'était de se faire nommer membre du Directoire. Mais quand il se donna un jour l'air de sonder à ce sujet le président, Gohier, jacobin honnête à toute épreuve, un de ces esprits bornés qui avaient jadis fait la force du parti, celuici argua de l'article de la constitution d'après lequel seuls les hommes ayant plus de quarante ans pouvaient être nommés directeurs. Bonaparte ne le connaissait que trop bien. Il s'était une fois déjà heurté à cet obstacle et depuis longtemps l'idée avait mûri en lui de renverser cette constitution incommode. 11 était donc tout naturel qu'il s'attachât aux hommes qui, comme lui, voulaient l'abolir, à Sieyès tout d'abord. Celui-ci, quand en 1795 son plan de constitution n'avait pas été adopté, s'était, avep ostentation, tenu éloigné du gouvernement. Ce n'est qu'en 1 799 qu'il avait accepté d'en faire partie, car il croyait le moment venu de mettre fin au mé-

contentement général causé par la situation, en faisant adopter ses propositions et de se révéler comme sauveur de TÉtat. Or, les empiétements des Jacobins semblaient devoir hâter la réalisation de ce dessein. Sieyès était sûr d'être appuyé en secret par un parti composé de toute sorte de gens, de républicains modérés et d'égoïstes sans programme, de mécontents et d'ambitieux. Ce parti était hostile aux Jacobins il est vrai, mais il l'était tout autant aux royalistes : il était détenteur de leurs biens et voulait en jouir en paix ; il avait ses confidents dans les deux assemblées ; ces hommes s'appelaient les Réformistes. Les initiés, tels que Hyde de Neuville et deBarante citent, comme leurs chefs, Sémonville et son gendre Joubert, Roederer, Lebrun, Maret ; Lucien Bonaparte en était également.

On tomba d'accord sur les points suivants : Afin de donner plus de force au pouvoir exécutif, les cinq directeurs seraient remplacés par trois consuls nommés pour dix ans ; à côté de ceux-ci il y aurait un Sénat à vie et une Chambre des députés issue du suffrage universel. Ahn qu'on pût faire voter cette constitution, le conseil des Anciens, dont la majorité était acquise à cette réforme, devait décréter le transfert des deux Chambres hors de Paris pour que les Jacobins du conseil des Cinq-Cents, qui y étaient opposés, ne pussent compter sur l'appui des faubourgs. Les articles 102, 103 et 104 de la constitution de Tan ÏII accordaient aux anciens le droit de prendre une pareille mesure. Une fois les assemblées transférées hors de Paris, on ferait proposer aux Cinq-Cents, par les Anciens, l'adoption des propositions de Sieyès, on gagnerait les députés n'appartenant à aucun parti et finalement un plébiscite sanctionnerait la nouvelle constitution. Un point seul était douteux : le conseil des Cinq-Cents accepterait-il docilement le déct*et des

Anciens et quitterait-il Paris ? Son refus pouvait être dangereux et cela d'autant plus que les généraux Jourdan, Augereau, Bernadotte figuraient au nombre des députés radicaux. On avait besoin d'un,fiûl=L^ dat jouissant d'un grand renom auquel on pût confier l'exécution de cette mesure. Sieyès avait, au début, songé sans nul doute à Joubert et quand celui-ci fut mort, à Moreau qui lui semblait bien être le bras dont il avait besoin, car il n'avait aucune ambition politique, il n'en avait que de militaires. Il le manda à Paris mais Moreau fefusa d'entrer dans la combinaison. C'est alors que Bonaparte arriva, acclamé par des millions de Français et Sieyès savait dès lors à quel soldat il devait confier l'exécution de son projet. Il était bien obligé de choisir Napoléon au risque même de se voir débordé par lui. -^

A peine arrivé. Napoléon avait été mis au courant du plan de réforme par Lucien. Il déclara qu'il y adhérait. En effet, il avait besoin d'une nouvelle constitution pour arriver au pouvoir et Sieyès, de son côté, avait besoin d'un général jouissant d'une grande considération dçms l'armée, pour imposer sa constitution. C'était là le pivot autour duquel tournaient alors les destinées de la France. Talleyraadr tenant à rentrer en faveur auprès de Napoléon^ se chargea de mettre en rapport les deux hommes et le I®' novembre ils eurent une entrevue secrète chez Lucien. Bonaparte exprima le désir que la nouvelle constitution ne fût pas immédiatement soumise aux Chambres telle qu'elle avait été rédigée par Sieyès, mais qu'au préalable elle fût soumise à l'examen d'une commission de députés. En attendant, on chercherait à obtenir l'établissement d'un gouvernement provisoire composé de lui-même, de Sieyès et de Roger Ducos. Qu'il le voulût ou non, Sieyès dut consentir. Il comprit qu'il ne jouerait pas son rôle de

192 f^APOLÉON I

sauveur du moment que sa constitution aurait à subir Texamen d'un comité et dans un gouvernement provisoire, avec Bonaparte pour collègue il ne saurait occuper la première place : ceci également il le comprit. Mais il était engagé et ne pouvait plus se dédire*.

Ils se revirent à un banquet que la Chambre donnait aux généraux Moreau et Bonaparte et où ce dernier porta le toast suivant ; ««A Tunion de tous les Français. » C'est là qu'on prit les dernières dispositions. Sieyès avait apporté le projet des différents décrets que devait voter le conseil des Anciens : l'un transférant les Chambres à Saint-Cloud, l'autre nommant Napoléon commandant en chef de toutes les frôûpes et une résolution le proposant pour consul provisoire avec Roger Ducos et Sieyès pour collègues ; chacune des Chambres nommerait une commission spéciale pour reviser la constitution et s'ajournerait à trois mois. On convint que la motion serait faite le 19 novembre.

Les jours suivants Bonaparte sonda les généraux et les officiers. Quelques-uns des régiments en garnison à Paris avaient servi sous ses ordres en Italie ; les officiers de la garde nationale avaient pour la plupart été nommés par lui après le 13 Vendémiaire,

1 Après un dîner auquel Sieyès assistait avec Joseph Bonaparte et le député Cabanis qui était dans le secret, il leur dit : Je veux marcher avec le général Bonaparte, parce que de tous les militaires c'est encore le plus civil ; cependant je sais ce qui m'attend : après le succès, le général, laissant en arrière ses deux collègues, fera le mouvement que je fais. » Passant alors précipitamment derrière Cabanis et Joseph, il les accula à la cheminée par l'effet de ses deux bras qui les rejetaient en arrière et se trouva au milieu du salon. Napoléon à qui Joseph raconta la scène, en rit beaucoup et s'écria : « Vivent les gens d'esprit ! j'en augure bien. »

alors qu'il était général en chef de Tarmée de l'intérieur. Les soldats obéiraient à leurs officiers ; de plus le petit caporal était leur idole : il était donc sûr qu'ils lui seraient fidèles. Parmi les généraux, Jourdan et Augereau se tinrent à l'écart ; Bernadotte qui, comme il l'écrivait à Lucien, en 1804, aurait pu facilement soulever les faubourgs, céda aux instances de Joseph dont il venait d'épouser la bellesœur ; Moreau se ccmtenta de déclarer qu'il devait obéissance au général en chef.

Peut-être agissait-il de la sorte parce qu'il espérait, comme on l'a dit, qu'une fois l'illustre général devenu chef du gouvernement, il ne l'aurait plus pour rival à la tête de Tarmée, ou bien, comme il l'assura luimême plus tard, parce qu'il croyait fermement que cet audacieux aventurier serait culbuté six semaines après l'événement *.

De son côté Sieyès s'était mis en campagne avec ses affiliés pour s'assurer complètement du Conseil des Anciens. En guise d'épouvantail et pour gagner les hésitants on agita le spectre du jacobinisme prêt à se soulever. Les députés dont on n'était pas sûr, on les tint éloignés des séances où furent prises les décisions importantes, soit en leur faisant indiquer une autre heure, soit en ne les faisant pas convoquer du tout par les inspecteurs qui étaient de connivence avec Sieyès.

Le 9 novembre (18 brumaire) à 7 heures du matin, les Anciens entrèrent en séance. Régnier, un des affiliés, prit la parole pour faire la motion suivante : « Le Conseil des Anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104 de la constitution, décrète ce qui suit: Ar-

4 Voir la lettre du général Willot, du 30 octobre 1809 dans Boulay de la Meurthe : Les dernières années du duc d^Enghien, p, 293.

FouRNiEB, Napoléon, L 13

ticle 1®' : Le Corps législatif est transféré dans lacom^ mune de Sainl-Cloud ; les deux Conseils y siégeront dans les deux ailes du palais. Article 2 : Ils y seront rendus demain 19 brumaire, à midi. Toute continuation de fonctions, de délibération est interdite ailleurs et avant ce terme. Article 3 : Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du préseni décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de laRéh publique nationale. Le général commandant la 17® division militaire, la garde du Corps l^islatif, les gardes nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans l'arrondissement constitutionnel et dans toute l'éteadue de la 17® division sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus de le reconnaître en cette qualité. Tous ks citoyens lui prêteront main forte à sa première réquisition. Article 4 : Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter serment. 11 se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux: Conseils. Article 5 : Le présent décret sera transmis sur l'heure par un messager au conseil des Cinq- Cents et au Directoire. Il sera imprimé, affiché, promulgué et envoyé dans toutes les communes die la République par des courriers extraordinaires ^ »* La

^ Les articles de la constitution de 1795 qu'invoqiiiaioftt les Anciens sont Les suivants :

Article 102. Le Conseil des Anciens peut changer la résidence du corps législatif; il indique, en ce cas, un nouveau lieu et l'époque à laquelle lea deux Conseils sont tenus de sf*y rendre.

Le décret duConaeil des Anciens sur cet objet est irrévo cable.

Article 103. Le jour même de ce décret, ni l'un ni l'autre des Conseils ne peut plus délibérer dans la commune où ils ont résidé jusqu^ftloFS.

Les membres qui y continueraient leurs fonctions, m

motion fut adoptée à T unanimité ; on vota de même un manifeste à la nation par lequel le Conseil des Anciens déclarait avoir décrété ces mesures <ifin de maîtriser les factions qui voulaient tyranniser la représentation nationale et dans le but d'assurer la paix intérieure.

Pendant que ceci se passait au Conseil des Anciens, Bonaparte entouré de généraux et d'officiers attendait sa nomination à son domicile. Quand elle lui eût été remise, il mon! a à cheval et se rendit, avec une suite nombreuse, aux Tuileries. Il pénétra dans la salle des séances du Conseil afin de prêter le serment qu'on exigeait de lui. Il tint une courte allocution de son ton ordinaire de commandement. Elle se terminait par les phrases suivantes : « Votre sagesse a rendu ce décret : nos bras sauront l'exécuter. Nous voulons une république fondée sur une vraie liberté civile, sur la représentation nationale. Nous l'aurons : je le jure, je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d'armes. » Il ne dit pas un mot du maintien de la constitution : par contre chaque syllabe qu'il prononçait prouvait que la situation était totalement changée. Les membres du Conseil des Anciens n'en applaudirent pas moins le général et la séance fut levée pour n'être reprise que le lendemain, à Saint-Cloud. Quand, peu après, le Conseil des Cinq-Cents se réunit, on lui communiqua le décret de la première Chambre et Lucien qui avait été élevé à la présidence, en l'honneur de son frère, ajourna aussitôt la séance au lendemain. La législative avait suspendu son action.

rendraient coupables d'attentat contre la sûreté de la République.

Article 104. Les membres du Directoire exécutif qui retarderaient ou refuseraient de sceller, promulguer et envoyer le décret de translation du Corps législatif, seraient Goupables du même délit.

En sortant de la salle des Anciens Napoléon se rendit dans le jardin des Tuileries où les troupes avaient pris position pour être passées en revue par lui. Puis il adressa une proclamation à la garde nationale, une autre à la ligne. Dans les deux il demandait des comptes au gouvernement. « La République est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux ; vous l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je remplis... La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française au rang qu'elle occupait en Europe et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. Vive la République ! » L'exécution suivit de près l'accusation. Comme il avait été convenu, Sieyès et Ducos donnèrent leur démission de membres du Directoire. Si l'on obtenait de Barras de suivre leur exemple, les arrêtés du Pouvoir exécutif n'étaient plus valables parce qu'ils devaient être signés par trois directeurs au moins et le gouvernement ne fonctionnait plus. Jusqu'à ce jour Napoléon avait laissé son ancien ami et protecteur dans l'ignorance sur ses desseins véritables et s'en était servi pour tenir en quelque sorte Sieyès en échec. Le moment était venu d'agir sans ménagements. Il lui expédia deux de ses intimes, Talleyrand et Bruix qui l'engagèrent à se démettre de sa charge. Barras déclara qu'il y consentait : le pouvoir dont disposait Bonaparte et le mépris où il était tombé lui-même l'y décidèrent. Il se contenta de faire demander au puissant du jour, par son secrétaire Bottot, un sauf-conduit pour quitter la ville. Bonaparte saisit cette occasion pour dire devant un certain nombre de témoins sa façon de penser sur la politique du Directoire: « Qu'avez-vous fait, s'écria-t-il en s'adressant au messager de Barras, tout interloqué, qu'avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si bril-

NAPOLÉOX 1 197

lante ? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre. Je vous ai laissé des victoires : j'ai retrouvé des revers. Je vous ai laissé les millions de l'Italie : j'ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère !... Qu'avez-vous fait des cent mille Français que je connaissais, mes compagnons de gloire ? Ils sont morts. Cet état de choses ne peut durer : avant trois ans il nous mènerait au despotisme. Mais nous voulons la République, assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique. » (Ce fut du moins en ces termes que, deux jours après, le Moniteur reproduisit ses paroles.)

Parla démission de Barras, Gohier et Moulins étaient réduits à l'impuissance, Joséphine avait invité le premier à déjeuner pour le 19 à huit heures. Bonaparte voulait-il s'assurer de sa personne ou bien finalement encore le gagner à sa cause ? Gohier ne vint pas. Dans le courant de la matinée seulement il apprit ce qui s'était passé. Il se rendit avec Moulins chez Napoléon pour lui faire des représentations. Naturellement ce fut en pure perte. Ils durent s'en retourner au Luxembourg où était le siège du gouvernement et Moreau reçut Torde de les y garder.

Le Directoire n'existait plus. 11 s'agissait d'obtenir des deux Chambres transférées à Saint-Cloud qu'elles approuvassent le changement,qu'elles reconnussent le gouvernement provisoire et nommassent les commissions chargées de modifier la constitution. Sieyès avait proposé d'empêcher de force quelques-uns des députés les plus radicaux, de vingt à trente et surtout Jourdan et Augereau, d'assister à la séance des Cinq-Cents. Bonaparte refusa, ne voulant pas qu'on dise qu'il avait eu peur de ces deux hommes. « En somme, cela n'a pas mal été aujourd'hui, » dit-il dans la soirée à bourrienne. « bonsoir, nous verrons demain. > Pour plus de précaution il n'en chargea

pas moins ses pistolets, avant de se mettre au lit.

Le lendemain, 10 novembre, (19 brumaire) les membres des deux Chambres se réunirent à l'heure fixée, c'est-à-dire à midi,à Saint-Cloud. On avait assigné aux Anciens une salle du premier étage et aux Cinq-Cents l'orangerie, au rez-de-chaussée. Avant la séance les députés se promenaient dans le parc, discutant avec feu l'événement du jour. Les Jacobins des Cinq-Cents et ceux des Anciens qui n'avaient pas été convoqués la veille demandaient des explications ; d'autres commençaient à comprendre que le décret d'une si grande portée qu'ils avaient voté, leur avait été arraché, sous de faux prétextes, pour servir à un coup d'Etat tandis qu'ils avaient tout au plus cru prêter la main à un changement dans le Directoire, mais nullement à ce renversement de la constitution. Les deux Chambres entrèrent en séance. Napoléon se rendit avec les généraux dans la salle des inspecteurs du corps législatif. On le tenait au courant de ce qui se passait dans l'une et l'autre assemblée. Ce qu'on lui rapportait n'était pas pour lui plaire.

Le Conseil des Anciens était agité ; il le fut davantage encore quand il apprit la démission des trois directeurs. Aux Cinq-Cents l'un des affiliés avait pris la parole, mais les radicaux l'interrompirent en criant : « Point de dictature ! A bas les dictateurs ! » Ils proposèrent et firent passer la motion que tous les membres, appelés individuellement, renouvelassent le serment à la constitution de l'an III. Au reçu de ees nouvelles. Napoléon ne put rester en place. S'il lais^ sait le courant contraire s'accentuer, et peut-être gagner les troupes, tout était perdu. « Il faut en finir » dit-il, en se levant soudain, aux officiers de sa suite. Il se rendit d'abord dans le conseil des Anciens. Il n'était pas orateur et ce qu'il dit était absolument

improvisé et incohérent. Il parlait de voleurs, déclarait que lui et ses frères d'armes avaient obéi à Tappel du Conseil, qu'à présent on le calomniait, en Taccusant déjouer le rôle d'un César, d'un Cromwell. Si j'avais voulu anéantir la liberté, continua-t-il, j'en aurais eu roocasion à plusieurs reprises. Puis il parla, d'une manière vague, des dangers dont la République était menacée ; il faut protéger la liberté et l'égalité, dit-il. « Et la Constitution ? » cria un membre. G était là le point faible. Aussi s'emporta-t-il : « La Constitution, vous l'avez vous-même anéantie. Au 18 fructidor, vouslavez violée. Vous l'avez violée au 30 prairial. Elle n'obtient plus le respect de personne ! »

Quelques membres ayant demandé qu'il préûisàt les dangers dont la République était menacée, il ne put se tirer d'embarras que par un mensonge : « Deux directeurs, dit-il. Barras et Moulins, m'ont proposé de me mettre à la tô te d'un parti tendant à combattre les hommes professant les idées libérales. » Il était évident pour tous que c'était là une pure invention. Ses adhérents en furent froissés, ses adversaires s'irritaient, si bien que le président Lemercier dut l'inviter à dévoiler le complot. Mais n'ayant rien de précis à dire, il ne fit que répéter ses accusations vagues, il déclara que la Constitution était mauvaise et s'adressant, maladroit et déclamateur, aux soldats de la garde du corps législatif postés à l'extérieur qui ne pouvaient l'entendre, il les apostropha en paroles pleines de flatterie, disant qu'il se fiait à eux qu'ils sauraient le protéger si quelque orateur essayait de le faire mettre hors la loi, « car, ajouta-t-il, je suis accompagné du Dieu de la guerre et du Dieu de la fortune ! » Finalement il invita l'assemblée à user des moyens qui avaient été mis à sa disposition pour sauver la patrie. Puis il quitta la salle.

Mais le plus difficile n'était pas fait. Il se rendit

aux Cinq-Cents, Ceux-ci avaient dans l'intervalle défi lé à la tribune pour renouveler leur serment à la Constitution. Ils attendaient une communication de la première Chambre leur faisant connaître les motifs pour lesquels le Corps législatif avait été transféré à Saint-Cloud. Rien ne vint et ceci ne contribua nullement à calmer les esprits. Par contre on remit au Président une lettre de Barras par laquelle il déclarait se retirer devant l'homme que sa gloire personnelle aussi bien que les marques de confiance que lui donnait le Corps législatif mettaient hors de pair. Les Jacobins voulaient savoir quelles circonstances avaient bien pu déterminer le directeur à se démettre de ses fonctions. Soudain Bonaparte paraît sans avoir été annoncé : quatre grenadiers le suivent. C'était là un manque d'égards absolu. Immédiatement éclate un tumulte affreux. « Des hommes armés ici ! » s'écrient les Jacobins et plusieurs des radicaux, en proie à la plus vive surexcitation se jettent au devant du général, on porte la main sur lui, on le pousse vers la sortie. Pendant un instant il perdit totalement la tête. Il tombe entre les bras des grenadiers qui l'emportent. Sa sortie se fait au milieu de cris furieux de hors la loi, ce cri qui quelques années auparavant équivalait à la condamnation à mort.

Que serait-il arrivé si les Jacobins avaient laissé parler Napoléon ? Un observateur des plus fins, le suédois Brinkmann, alors à Paris, ne fait qu'exprimer, dans ses lettres publiées tout récemment, la pensée de tous, lorsqu'il écrit ceci : « Il fallait évidemment tuer le général sur le champ, ou Técouter paisiblement, en se tenant toujours dans les bornes de la Constitution et de la prudence... pour rejeter tout le tort sur les adversaires. »

Certes, en se comportant comme ils le firent, les Ja-

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bins se mettaient dans leur tort, si on i-avait habilement tirer parti de la chose. Le Président, Lucien Bonaparte, se rendit compte immédiatement de la faute qu'ils venaient de commettre. C'est à lui qu'ils s'attaquèrent : « Faites voter la mise hors la loi de votre frère », criaient les exaltés. « Déclarons, dit un autre, que Bonaparte, n'est pas le chef des troupes, car le Conseil des Anciens n'avait pas qualité pour le nommer à ce poste. » Le bureau, au centre de la salle, était assailli par les interpellants. Au milieu du tumulte Lucien quitte le fauteuil, où il est remplacé par le vice-président, pour monter à la tribune afin de prendre la parole en faveur de son frère. Sa voix ne parvient pas à dominer le tumulte et il envoie un des affiliés d'entre les députés pour annoncer à son frère qu'il se voit obligé de quitter le fauteuil et qu'il demande que les soldats viennent le protéger. 11 dépose les insignes de député. Au moment où ses collègues le forcent à regagner son siège, les grenadiers envoyés par Bonaparte paraissent et l'emportent. Un certain nombre de députés le suivent.

Dans la cour Napoléon était à cheval avec ses officiers à la tète d'un bataillon de la garde du Corps législatif. A ses côtés se tenaient quelques intimes. Sieyès, Ducos et Talleyrand étaient dans une voiture, à la grille, prêts à s'enfuir si l'affaire prenait une mauvaise tournure. Sur toutes les figures se peignaient l'inquiétude et la contrainte les plus vives. Devant les Conseils la cause était perdue. Restait la troupe. Le sort de la journée dépendait d'elle. Lucien s'en rendit immédiatement compte et montant à cheval il adressa au bataillon un discours dans lequel il grossissait le tumulte qui avait été provoqué par la minorité radicale, au point d'en faire un attentat contre Napoléon. « Français, s'écria-t-il, le pré-

BÎdent du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que l'immense majorité de ce Conseil est, en ce moment, sous la terreur de quelques Représentants armés de poignards qui assiègent la tribune, menacent de mort leurs collègues et leur proposent les délibérations les plus affreuses. Je vous déclare que ces audacieux brigands, inspirés sans doute par le génie fatal du gou-* vernement anglais, se sont mis en rébellion contre le Conseil des Anciens, en demandant la mise hors la loi du général chargé d'exécuter le décret de ce Conseil, comme si nous étions encore à ces temps affreux de leur règne, ou ce mot de hors la loi suffisait pour faire tomber les tôt es les plus chères à la patrie... Je confie aux guerriers le soin de délivrer la majorité des Représentants du peuple, afin que, protégés contre les stylets par les baïonnettes, nous puissions délibérer en paix sur les intérêts de la République... Vous ne reconnaîtrez pour députés de la France que ceux qui se rendront avec leur Président au milieu de vous. Quant à ceux qui persisteraient à rester dans l'Orangerie pour y voter des hors la loiy que la force les expulse ».

« Et si l'on résiste, ajoute Bonaparte, tuez, tuez. Oui 1 suivez-moi, suivez-moi. Je suis le dieu du jour! » il aurait continué sur ce ton, si Lucien ne l'avait pas à voix basse supplié de se taire. Les soldats crièrent : Vive Bonaparte ! » mais ils ne bou-» geaient pas. C'était chose grave, en effet, de tourner les armes contre la représentation nationale. Mais le» grenadiers ne balancèrent plus quand Lucien tirant son épée la brandit contre son frère en jurant de l'en percer si jamais il portait atteinte à la liberté des Français. Sur un signe de Napoléon, Murât entraîna à sa suite une fraction du bataillon, et la mena tambour battant dans la salle. Il somma les Représentants de se séparer et ceux-ci n'obtempérant point à

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