‹ Napoléon IerChapitre 4 sur 8 · NAP0L£OX I · texte numérisé non relu

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son injonction, il fit avancer les soldats et tous furent obligés de se sauver par les fenêtres.

Ce spectacle pénible permet mieux de se rendre compte de l'abîme qui séparait l'armée de la nation. La milice nationale, tenue éloignée trop longtemps de la terre natale, était devenue étrangère au peuple et quiconque disposait de l'armée était à même de dominer la nation sans conteste. A la vérité les Bonaparte avaient dû recourir à la calomnie et au mensonge pour mettre la force armée en mouvement contre la représentation légale de la nation : l'allusion faite par Lucien aux influences anglaises n'avait aucun fondement ; les stylets des Représentants, personne ne les avait vus ; le président des C inq- Cents u'&y ait couru aucun danger et l'épée brandie contre Napoléon n'était qu'une vulgaire pantalonnade. Mais le fait même que de tels moyens réussirent et suffirent à décider du sort d'une grande nation montre combien la scission était profonde. Et le peuple lui-même, où était-il? Le 18 et le 19 brumaire les Parisiens s'occupèrent tranquillement de leurs affaires. Ce qui quelques années auparavant faisait palpiter tous les cœurs, ce que des centain<*s de mille hommes, fanatiques de liberté, défendaient au prix de leur sang, n'était plus à préseot capable d'attirer même la curiosité publique- Une fois le coup d'Etat accompli, tout le reste fut bien vite réglé. Lucien put dépeindre aux Anciens les événements dont le Conseil des Cinq-Cents avait été le théâtre avec autant de partialité qu'il l'avait fait vis-à-vis des troupes et l'inviter à prendre ses résolutions. « Que les faisceaux consulaires, s'écria-t-il, ce signe glorieux des libertés républicaines de l'ancien monde, se lèvent pour démentir nos calomjniateurs et rassurer le peuple français dont le vote universel ne tardera pas à consacrer nos travaux. » Les

Anciens se prêtèrent aussitôt à proroger les Chambres, à nommer un gouvernement provisoire comprenant trois consuls et une commission chargée d'élaborer la nouvelle Constitution. Les mêmes résolutions furent prises par une partie des Cinq-Cents, 50 à 120 *, qu'on parvint à réunir, à grand peine, pendant la nuit. Lucien occupait le fauteuil, comme il avait présidé le Conseil au complet, aQn de sauvegarder la légalité, au moins en apparence. Les propositions portant modification de la Constitution furent portées à la tribune et Boulay de la Meurthe les défendit dans un discours assez long où il condamnait la Constitution de Tan III et la politique du Directoire qui venait d'être renversé. Puis ce parlement tronqué prit les résolutions décisives suivantes, formulées en 16 articles : Il n'y a plus de Directoire. Un comité de trois consuls, Sieyès, Ducos et Bona- -^ parte est chargé du gouvernement provisoire. Ils sont revêtus de tous les pouvoirs des directeurs et chargés de rétablir l'ordre dans l'administration, le repos à l'intérieur et une paix durable à l'extérieur. Le Corps législatif s'ajourne au 20 fév rier 1800, après avoir "déciarér-dêchus~ de leurs mandats 62 représentants désignés riominalement, et élu une commission de 25 membres chargés d'expédier, de concert avec la commission des Anciens et les troisi consuls, les affaires les plus pressantes concernant la législation de la police et des finances et d'élaborer une nouvelle Constitution représentative et un nouveau code civil. Puis on nomma les commissaires et le décret fut transmis aux Anciens qui le sanctionnèrent. Finalement les trois consuls prêtèrent le ser-

^ Brinkmann, sur la foi de témoins impartiaux, donne ce dernier chiffre tandis que Bourrienne ne parle que de trente représentants.

ment de fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la République française, à la liberté, l'égalité et au système représentatif. Longtemps après minuit l'assemblée se sépara. Le coup d'Etat avait réussi.

Dès le lendemain et les jours suivants on put se rendre compte combien Napoléon avait eu raison, le 19 brumaire, de risquer le tout pour le tout. La France, cela était incontestable, approuvait le coup d'État. « Chaque révolution passée, » écrivait, en date du 13 novembre, l'envoyé prussien Sandoz-Rollin à son gouvernement, « chaque révolution passée avait inspiré beaucoup de défiance et de crainte. Celle-ci, au contraire, et j'en suis témoin, a déridé les esprits et réveillé les plus vives espérances. » Et dans sa remarquable lettre du 18 novembre, Brinkmann nous dit les causes de ce phénomène : « Jamais peut-être un monarque légitime n'a trouvé de peuple plus dévoué à ses volontés, et il serait impardonnable à ce général habile de ne pas en profiter pour établir un meilleur gouvernement sur des bases solides. 11 est parfaitement vrai que la France fera l'impossible pour y contribuer, puisque le peuple, à l'exception de la horde méprisable des anarchistes, est si las, si dégoûté des horreurs et des sottises révolutionnaires, qu'on est intimement convaincu de ne pouvoir que gagner à un changement quelconque.

« Toutes les classes de la société se moquent de l'héroïsme des démagogues, et de toutes parts on ne réclame plus que des évacuations possibles au lieu de la réalisation de rêveries idéales.

<K Les Royalistes mêmes de toutes les couleurs sont sincèrement dévoués à Bonaparte, puisqu'ils lui supposent le plan de ramener peu à peu l'ancien ordre

de choses. Les indifférents s'attachent à lui comme à l'homme le plus propre à procurer la paix k la France, et les républicains les plus éclairés, tout en tremblant pour la destruction de leur système, aiment mieux que ce soit un homme de talent qu'un club d'intrigants obscurs qui s'empare exclusivement de la chose publique ! »

Même quand on sut qjie l'accusation portée contre Moulins et Barras n'était qu'une calomnie, que la prétendue conjuration des stylets, une invention, la haine qu'inspiraient les Jacobins et le désir de voir l'ordre social se consolider eurent le dessus, si bien qu'on oublia que les moyens employés n'étaient rien moins que moraux.

On est étonné de voir que dans les rapports des contemporains sur le coup d'État il n'est la plupart du temps question que de Bonaparte tandis que Sieyès et Ducos ne sont mentionnés que fort rarement et incidemment. Pourtant tous les trois avaient été chargés du gouvernement au même titre et au début ils se sont partagé le soin des affaires, en tenant compte de l'importance égale que leur conférait le décret. Mais au bout de fort peu de temps nous verrons Bonaparte être le seul maître du gouvernement. Des causes différentes y contribuèrent. D'abord c'est epAvkLi^e le public voyait son sauveur, tandis que Sieyès et Ducos, en leur qualité d'anciens directeurs, étaient mal vus, qu'on ne s'intéressait pas à eux, et que se rendant compte de ce fait, ils passèrent d'euxmêmes à l'arriére-plan. Puis il n'y avait en réalité, dans le sein du gouvernement, qu'un seul consul qui fût bon, qui eût la pratique des affaires d'État. C'était Napoléon qui, ayant gouverné l'Italie en 1797 et organisé l'Egypte en 1798, était au courant de tout le détail de l'administration. Enfin lui seul avait cette Nctivité dévorante, cette puissance de travail éton-

nante qu'il fallait pour mettre fin à l'anarchie gêné* raie et rétablir Tordre et la sécurité. Ducos, ayant conscience de n'être pas à la hauteur de la tâche, se retira bientôt des affaires et Sieyès, voyant que son dessein de jouer le rôle de sauveur ne s'était pas réat- Usé, se contenta d'élaborer en d'interminables discussions, avec les deux coomiissioas, la nouvelle constitution et abandonna à son zélé collègue l'affaire autrement ardue de gouverner le pays.

Napoléon était donc le maître d'organiser le gouvernement comme il l'entendait. Il choisit ses ministres» Gaudin, qui avait acquis des connaissances financières étendues dans les bureaux de Tadminisiration royale et avait refusé un portefeuille sous Sieyès,se montra prêt à assumer les lourdes fonctions de ministre des finances. Talleyrand, l'ancien évéque d'Autun, à qui Ton reprochait, non sans quelque raison, sa sordide âpreté au gain et sa vie privée peu convenable, mais qui n'avait pas son égal pour le coup d'œil qu'exigeait la grande politique, fut nommé ministre des affaires étrangères. Pour honorer l'Institut national, le grand mathématicien Laplace reçut le portefeuille de l'intérieur, qu'il céda à la vérité, peu de temps après à Lucien, vu qu'il était inhabile au maniement des affaires. Berthier, l'habile metteur en scène des opérations militaires de Napoléon, devint ministre de la guerre. Plus tard, ce portefeuille fut donné àCarnot. Fouché garda celui de la police, Cambacérès prit celui de la justice et Forfait celui de la marine. Tous étaient remplis de la plus absolue confiance en leur nouveau chef. « S'il passe une année, dit Talleyrand à Hyde de Neuville, il ira loin ! G^est un homme qui se croit maître de la fortune et dont l'étonnante confiance en son étoile inspire à ses partisans une aussi étonnante sécurité )>.

Le ministère constitué, on s'appliqua à régler la sif-

tuation financière qui était désespérée. Déjà le cinq pour cent, ce qui marque bien la confiance qu'inspirait le nouveau gouvernement, était monté de 5 à 12 après le coup d'Etat ; quelques semaines après il était à 17. Quand les financiers virent Napoléon supprimer les emprunts forcés si néfastes, ils se montrèrent plus confiants. Par contre on éleva la contribution foncière, et pour en assurer la rentrée, on appliqua le projet précédemment débattu, qui réorganisait la perception des impôts. Les receveurs généraux de tous les départements durent fournir des cautionnements grâce auxquels onput parer au moins aux besoins les plus pressants. Pour donner plus de sécurité encore au capital, on condamna à la déportation cinquante représentants jacobins, entre autres le général Jourdan ; un peu plus tard la déportation fut commuée en simple surveillance de la police. Toutes ces mesures, si elles ne mettaient pas fin aux embarras financiers inouïs de l'État, étaient au moins la condition essentielle d'un nouvel état de choses. Pour que celui-ci fût garanti, il fallait que Napoléon fût confirmé légalement dans sa situation prépondérante. Il s'occupa sérieusement de la nouvelle Constitution.

Sieyès avait cherché à mettre son projet de constitution à la portée des deux commissions des anciennes Chambres. L'idée première était que les différents pouvoirs devaient se contrebalancer. Le peuple était souverain ; et cette souveraineté se manifestait par le suffrage universel. La nation n'élisait pas directement les représentants, mais simplement des candidats parmi lesquels le pouvoir suprême choisirait les législateurs. Les cinq millions de Français majeurs constitueraient les électeurs communaux choisissant d'entre eux un dixième, soit 500,000 électeurs provin" ciaux formant les notables des communes aptes aux

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fonctions communales etélisant un nouveau dixième, soit 50,000 électeurs départementaux, candidats aux fonctions départementales, lesquels à leur tour désigneraient les 5,000 notables nationaux, candidats au Corps législatif et aux fonctions administratives centrales jusqu'à celles de ministre ; seraient en outre portés sur la liste des notables nationaux tous les hommes qui durant les dernières dix années avaient été Représentants ou hauts fonctionnaires. Toutes les listes seraient valables pendant dix ans. Parmi les notables nationaux on prendrait les membres des deux Chambres dont Tune discuterait mais ne voterait point les projets de loi émanant de sa propre initiative ou proposés par le gouvernement tandis que l'autre les voterait sans les discuter. A la tète de TÉtat serait placé un président portant le titre de Grand Électeur. Il serait doté d'un revenu considérable, représenterait la République, signerait les traités et nommerait et révoquerait les deux principaux fonctionnaires appelés consuls. A cela se borneraient ses attributions. L'un de ces deux consuls dirigerait le ressort de la guerre (armée, affaires étrangères), l'autre le ressort de la paix (les autres ministères et l'administration intérieure), en nommant chacun les fonctionnaires de son ressort. Absolument en dehors du gouvernement il y aurait un jury constitutionnel, chargé de le contrôler et de le surveiller et comprenant quatre-vingts membres à vie. Cette assemblée se nommerait elle-même et nommerait, d'entre les notables nationaux, le Grand Electeur, les Représentants des deux Chambres et casserait les lois violant la Constitution. Le Grand Electeur ou les membres des différents corps politiques venant à outrepasser leurs pouvoirs, ce jury les absorb3rait, de la sorte ils seraient dépossédés de leur fonction, étant dans l'impossibilité d'en revêtir deux à la fois.

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Telle était, dans ses grandes lignes, cette constitution de Sieyès, œuvre ingénieuse et compliquée où les droits du peuple souverain étaient paralysés par le jury constitutionnel, la première Chambre par la seconde, les consuls par le Grand Électeur et le Grand Electeur à son tour par le jury. Ce système eût été bon pour un Etat d'ombres, il ne valait rien pour un organisme vivant. Il ne devait rien valoir surtout aux yeux d'un homme tel que Bonaparte qui se voyait sur le point de réaliser ses ambitions souveraines. Il se moqua de ce mécanisme peu solide, déclara à Joseph qu'il était bien trop métaphysique et obligea les commissions, qui étaient à la discrétion du puissant du jour, d'y introduire des modifications profondes. Le rouage inutile du Grand Électeur : tomhre enchaînée d'un roi fainéant, un cochon à V engrais , selon l'expression de Napoléon, fut immédiatement supprimé. On le remplaça par un p remier consuL chef du gouvernement chargé de l'exécution des lois, élu pour^xjinapar le Sénat. Il nommait et révoquait les 'i^ïnis très, les ambassadeurs, les conseillers d'État^ lés fonctionnaires de l'ordre administratif (préfets, ^ous-préfets et maires), tous les officiers de l'armée de terre et de mer ; il nommait tous les juges à l'exception des membres de la cour de cassation et des juges de paix. Ses décisions avaient force de loi lorsqu'elles étaient promulguées sous la forme d'arrêtés. 1 1 dirigeait la diplomatie et était chef des armées de terre et de mer. Il signait les traités et les lois lorsqu'ils étaient adoptés par le Corps législatif. Il nommait les membres d'un conseil d'État qui formait un des rouages du pouvoir exécutif et soutenait les projets de loi qu'il avait préparés. Le premier consul était assisté de deux collègues dont les attributions étaient bien moins étendues : ils n'avaient en effet que voix délibérative et n'exerçaient aucune influence sur les fonctionnai-

res de TEtat. Oa eût dit qu'ils n'étaient là que pour marquer la puissance du premier consul. Vis-à-vis d'un pareil gouvernement il ne pouvait être question pour le Corps législatif d'avoir quelque importance et un pouvoir étendu. Aussi Bonaparte ne fît-il aucune difficulté d'accepter le mode électif des listes de candidats. Le pouvoir législatif de la nation trouvait sa manifestation en trois organes. Le jury constitutionnel de Sieyès fut transformé en Sénat conservateur, dont les quatre-vingts membres seraient choisis parmi les notables nationaux. Ce Sénat choisissait sur ces mêmes listes le Corps léf/islatif( ^0 membr es) / et le Tribunat (100 membres). Ni l'un ni l'autreJ n'avaient le droit de-proposet-des lois. C'était le gou- \ vernement qui les proposait au Tribunat. Celui-ci les ' débattait, mais n'avait à voter que sur la question de savoir si les membres qu'il désignait à cet effet auraient à parler, devant le Corps législatif, pour ou contre la proposition. Lés membres de cette dernière assemblée ne se livraient à aucun débat ; ils votaient simplement, après avoir entendu les tribuns. Dans sa lettre à Talleyrand que nous citions plus haut, Napoléon parlait d'un corps législatif, « impassible, sans yeux et sans oreilles pour ce qui l'entoure ». Il l'avait trouvé. Dans cette même lettre il parlait déjà du conseil d'Etat comme d'un des deux facteurs du pouvoir exécutif. Il n'y avait pas dit quel serait l'autre facteur, le dépositaire de l'autorité suprême. A présent on le savait : c'était lui et lui tout seul *.

Les autres dispositions de la constitution se rapportaient à l'organisation judiciaire et financière, principalement à celle de la cour de cassation dont les membres étaient nommés par le Sénat, qui désignait aussi ceux de la cour des comptes. En outre

1 Voir page 136.

on fixait les traitements des dignitaires. Le Premier Consul touchait 500,000 francs, les deux autres 150,000. Tous trois devaient habiter les Tuileries. Le traitement des sénateurs était de 25,000 francs, celui des tribuns de 15,000 et celui des membres du corps législatif de 10,000.

Les commissions avaient concédé tout cela, tout en essayant de s'opposer à telle ou telle proposition. Il s'agissait encore d'élire les trois membres du gouvernement dont les noms figureraient dans la constitution de l'an VIIL On tomba d'accord, cela va de ^spi, pour désigner Napoléon commaPj^emier Consul. Les deux autres — Sieyès ayant refusé — furent CambacérèsiJjLfîhiiin. Le premier, jurisconsulte distingué, protecteur de Napoléon avant le 13 vendémiaire, était connu pour aimer ses aises ; Lebrun, financier consommé, formé sous l'ancien régime donnait au nouveau régime l'appui de sa grande expérience. Sieyès reçut une sinécure, la présidence du Sénat avec de magnifiques émoluments et une campagne aux environs de Paris, Bonaparte était bien aise de se débarrasser de lui, et Ducos devint sénateur.

Par ces nominations, la Commission des Cinquante avait terminé ses opérations dans la nuit du 12 au 13 décembre. Il ne manquait plus que la sanction du souverain, c'est-à-dire du peuple français, comme le disait clairement la Constitution. Nul ne doutait que cette sanction ne fût accordée. Plus le nouveau statut s'écartait de ceux qui au cours des dix dernières années avaient facilité le maintien de l'anarchie à l'intérieur et de l'état de guerre à l'extérieur, plus on Taccueillerait favorablement. Napoléon put parfaitement se p3rmettre de ne pas attendre le vote populaire pour remplir les cadres de la représentation nationale établie par la constitution. Sieyès et

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Ducos choisirent, de concert avec Cambacérès et Lebrun, trente et un sénateurs, à leur gré ou plutôt selon celui de Bonaparte et ces trente et un sénateurs choisirent leurs collègues en s'en tenant au chiffre de soixante. Une fois complet, le Sénat procéda à la nomination des tribuns et des membres du Corps législatif, tandis que de son côté Napoléon nommait ceux du nouveau Conseil d'État, lequel tint sa première séance le 25 décembre. Tout gouvernement nouveau, ayant beaucoup de places à donner, trouvera forcément un grand nombre d'adhérents parmi tous les ambitieux, les hommes qui cherchent à se pousser et ceux qui veulent faire fortune. Napoléon sut fort habilement tirer parti de tous ces appétits pour consolider son pouvoir. De la sorte il resta, à partir de ce jour, le maître de la France.

Le manifeste qui, le 15 décembre, proposait à la nation française de ratifier la Constitution consulaire se terminait par ces mots ; « Cjt oyen s^ la Révolution est fixée aujç principes, qui l'ont commencée ; elle, est Ihîîiér

La goarre et la paix, la France nouvelle et son monarque.

NoQ, la révolufcion n'était pas finie. Napoléon pou. vait bien s'arroger un pouvoir dictatorial et illimité sur la France, il pouvait faire de la représentation nationale l'instrument aveugle de sa volonté, il put finalement anéantir la République et mettre à sa place le pouvoir absolu : la révolution n'était quand même pas finie. Elle n'avait fait que changer de forme, elle avait subi une métamorphose, ce que la chimie appellerait un état allotropique de la révolution, résultant de l'état de décomposition du Directoire. Car le Consulat maintint deux de ses principes essentiels : celui de l'égalité à l'intérieur et celui de l'extension constante à l'extérieur.

L'inégalité civile et sociale, la barrière qui séparait les classes et les coteries avaient été supprimées par la Révolution et le Consulat ne les rétablit point. Quant à la liberté^ le peuple au cours des dix années où il avait été tout puissant, en avait abusé trop

souvent pour ne pas la dédaigner à présent ; la fra^ ternit^ était honnie grâce aux mille méfaits commis en son nom : mais on tenait encore à V égalité et Napoléon avait raison quand il répétait que lès Français appréciaient bien moins la liberté politique que l'égalité, chose que les Bourbons dans leur aveuglement n'avaient point su voir. En 1804 encore, peu de temps avant son élévation à Tempire, il disait à M'"® de Rémusat ; « Il faut toujours tenir vos vanités en haleine à vous autres ; la sévérité du gouvernement républicain vous eût ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution ? C'est la vanité. Qu'est-ce qui la terminera? Encore la vanité. La liberté est un prétexte. L'égalité, voilà votre marotte, et voilà le peuple content d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. » C'était, il est vrai, l'égalité sous un maître, mais au moins n'en avait-on qu'un. Et cet homme avait appris à l'apprécier quand elle donnait au jeune lieutenant sans avenir la possibilité de réaliser ses vastes desseins, quand elle donnait à l'homme de condition moyenne la main d'une femme appartenant à la vieille noblesse, quand enfin pour arriver à être le chef tout-puissant d'une nation grande et considérée, il n'eut besoin d'aucun autre titre que celui de son mérite.

Le deuxième principe révolutionnaire maintenu par le Consulat fut celui de la conquête. Bien des gens n'ont voulu voir que l'ambition personnelle de Napoléon dans sa tendance à établir Ja monarchie universelle. Les historiens qui y voyaient une nouvelle et glorieuse preuve de la grandeur de son génie, tout aussi bien que ceux qui s'en servaient pour condamner sa coupable et insatiable avidité, pensaient que cette tendance lui était personnelle et ne devait être imputée qu'à lui seul. Cette manière de voir ne nous parait pas être exacte. Dès 1792, en effet,, les

révolutionnaires détenteurs du pouvoir en France étaient entrés dans cette voie de la domination universelle. Ce ne devait être, il est vrai, que la domination universelle des idées révolutionnaires, des droits de Thomme, que Ton nommait universels. Mais quand on se heurta à la résistance matérielle des anciens États, on la brisa avec des armées de centaines de mille hommes enthousiasmés de ces principes et Ton envahit les territoires étrangers en appelant les populations à la liberté et au soulèvement contre le pouvoir héréditaire. De même que Mahomet imposa au monde sa religion le glaive à la main, de même que les hommes religieux du seizième siècle prirent les armes pour défendre leurs croyances, de même les fervents des nouveaux dogmes politiques se jetètèrent sur les pays limitrophes pour les convertir en les conquérant. Quand il s'agit de savoir si Ton allait garder lors de la paix les pays conquis par la guerre, on ne se décida plus d'après des considérations idéales mais d'après un besoin matériel : on ne pouvait espérer mettre fin à la détresse financière du pays qu'en faisant contribuer les voisins au paiement des impôts, soit en les annexant bonnement, soit en créant sur les frontières de la France une ceinture de républiques vassales ayant à supporter leur part des charges de l'Etat. Nous avons vu que ce motif détermina en 1795 le gouvernement révolutionnaire à incorporer la Belgique ' . Quand à ce moment un citoyen proposa pour sujet d'un travail devant être l'objet d'un prix la question de savoir s'il était utile ou préjudiciable pour la France de s'étendre jusqu'au Rhin, le gouvernement le déclara suspect dans le Moniteur. La théorie révolutionnaire de la libération des peuples s'était transformée en un système

• Voir pago 86.

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pratique de conquête. On ne concilierait plus pour \ délivrer les peuple?^, on les délivrait pour conquérir. \ € (Juand les comités proposent la paix, écrivait \ Mallet du Pan, au mois d'octobre 1795, il faut entendre par ce mot la soumission. Leur but invariariable est de forcer tous les Etats qui mettront bas les armes devant eux à devenir leurs alliés, c'est-àdire leurs tributaires et leurs imitateurs. Ceux des princes secondaires qui espèrent échapper à cette destinée par des traités, par capitulations, méconnaissent d'une étrange manière le caractère de cette Révolution. »

. Eh bien, c'est ce même système que nous verrons appliqué par Napoléon jusqu'en 1812. Dès le mois d'août 1801 l'envoyé prussien Lucchesini écrivait à Berlin : « Quelque changement favorable qu'ait subi le gouvernement français en passant des mains de l'anarchie directoriale dans celles de l'autorité consulaire, la politique extérieure n'a rien changé de ses plans ambitieux et de ses relations arbitraires, et si le général Bonaparte avait autant de qualités pour bien administrer l'Etat qu'il en a pour imposer à ses ennemis internes et externes, il est encore trop conquérant pour donner à la France et par elle à l'Europe une paix durable. »

Tout comme au temps de Louis XIV, l'Angleterre s'opposa celte fois-ci encore le plus vigoureusement à l'extension de la France. Si celle-ci persistait à maintenir cette politique à laquelle elle s'était vue poussée par les tendances idéales de la Révolution et où l'avaient maintenue les nécessités matérielles, l'Angleterre forcément resterait fidèle à son système de résistance qui consistait à combattre les Français, sur rOcéan avec ses propres navires et sur le continent avec les armées de ses alliés. Aussi avait-on conçu dès l'été de 1796, si nous en croyons les rapports

et les mémoîfes du temps, le dessein non pas seulement de débarquer une «rmée françaifie «n Aiigl»*

terre, mais encore d'anéantir celle-ci en fermant à ses inarchandises les ports de l'Europe entière. Napoléon trouva donc toute faite l'idée de son blocus contineatal. Même ses desseins sur l'Orient, les gouvernants de Paris les avaient eus avant lui. Au moment même où l'on projetait la descente, bien avant que Bonaparte songeât à imiter Alexandre, le Directoire s'occupait du pays qui était la source même de la richesse anglaise, de l'Inde et dans un rapport de MalletduPan du 3 juillet 1796 on lit ce qui suit: « L'activité incendiaire du Directoire ne connaît plus de bornes. Il soulève la Perse, travaille Constant! nople, il peuple l'Indoustan de ses émissaires. » De même, nous trouvons, dans les dix dernières années du siècle, établie point par point la politique qu'il allait pratiquer vis-à-vis de l'Allemagne. Les Girondins déjà avaient eu l'idée de séculariser les principautés ecclésiastiques et, comme nous le disions plus haut, on trouvera dans un mémoire de Sieyès de l'an 1795 le plan d'indemniser et d'agranr dir les princes séculiers au détriment des états ecclésiastiques tel qu'il fut, à peu d'exceptions près, exécuté en 1803. Nous verrons de même figurer dans les pièces diplomatiques du Directoire de 1798 l'idée d'une confédération du Rhin placée sous le protectorat français qui devait être réalisée en 1806 ainsi que l'intention de refouler la Prusse et l'Autriche le plus possible vers l'est afin de soumettre à l'influence française les bouches du Weser et de l'Elbe et de les soustraire à celle de l'Angleterre. Dans un rapport que Sieyès adressait de Berlin, au Directoire, en juillet 1798, il appelle les côtes Allemandes de la Hier du Nord bonnement « la portion la plus importante pour nous, quand on songe que par ce moyen

le Directoire pourra à son gré fermer au commerce anglais tous les marchés et tous les ports du continent, depuis Gibraltar jusqu'au Holstein ou même jusqu'au cap Nord. »

La Révolution, on le voit, avait le dessein d'étendre sa puissance et son influence jusqu'aux confins du continent. Elle le faisait, il est vrai, sans système suivi, sans méthode — tout comme pour la législation intérieure, les décretsvenaient s'ajouter pèle- mêle les uns aux autres — il ne fallait plus qu'une intelligence supérieure, lumineuse et pratique pour régler tout cela. Et c'est là la part personnelle qu'eut Bonaparte à la politique de la Révolution. Jusqu'alors il n'avait été que son disciple, son avocat, tant que son intérêt propre — et il n'en connaissait pas d'autre, — ne faisait qu'un avec la Révolution. Elle n'avait pas de bornes et son ambition n'en avait pas non plus. Pour la satisfaire, une fois qu'il sera le maître de la France, il laissera simplement les choses suivre leur cours et devant lui s'ouvrira la perspective d'une monarchie universelle telle que jamais peut-être aucune puissance n'en avait fondé de plus grande. 11 est comme un nageur dont le but est l'embouchure d'un fleuve : il n'a qu'à se jeter à l'eau pour l'atteindre. Alors que, inconnu encore, il élaborait avec Robespierre le jeune le plan offensif de la campagne d'Italie, il greffait sur la politique de conquête révolutionnaire sa politique à lui, qui maintenant dominera tout. Il ne pourra pas renier son point de départ sans, du coup, détruire tout son pouvoir. ^^

L'histoire nous montre des souverains dont l'existence tragique nous émeut. Il y a également des peuples dont la destinée est tragique, des peuples qui pendant des siècles portent la peine d'une faute grave et dont les tourments, pour être endurés par des millions d'êtres, n'en sont pas moins grands. La

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France est une de ces nations. Il n'y a pas de spectacle plus saisissant que celui de ce peuple qui, rempli de l'enthousiasme le plus sincère pour les biens idéaux de l'humanité se voit au bout d'un petit nombre d'années acculé à ce qu'il y a de plus contraire à ces biens, d'un peuple qui, ayant soif de la paix, est condamné à une guerre qui pendant de longues luttes lui coûtera les plus grands sacrifices. Déjà quand le régime terroriste de Robespierre était tombé, la population avait demandé bien haut qu'on fit la paix avec les autres puissances ; elle fit entendre derechef ce désir quand le Directoire succéda à la Convention ; et quand Bonaparte arriva au pouvoir, la nation si souvent déçue recommença à espérer. Allait-elle de nouveau espérer en vain?

On a prétendu qu'en acceptant certaines clauses restrictives Napoléon eût pu faire la paix dès 1800. Cela ne nous paraît guère admissible. Depuis que le Directoire s'était en effet habitué à imposer aux nations libérées une part des charges de l'État et de considérer en quelque sorte les contributions de guerre levées en pays ennemi comme figurant en permanence au budget des recettes, il avait, dans son inertie, reculé devant la tâche pénible et ingrate de mettre de l'ordre dans les finances. Napoléon, grâce à son énergique volonté, avait amélioré la situation. Mais dans les premiers mois de son gouvernement il n'avait pu que jeter les bases de sa réforme. Les capitaux n'affluaient pas, le taux de l'intérêt était encore fort élevé, les contributions ne rentraient guère mieux que dans les dernières années du Directoire et l'on dut recourir à mainte mesure arbitraire pour se procurer de l'argent. Il fallait donc, si l'État devait

pouvoir subsister, recourir encore, pour le moment, aux subsides des alliés et aux contributions de guerre levées en pays ennemi. Faire la paix en ce moment c'eût été renoncer à l'opulente Hollande, à la Suisse, aux territoires allemands de la rive droite du Rhin qu'on avait conquis, à la rivière de Gênes, à Malte, à l'Egypte et surtout aux contributions de guerre ; c'eut été se contenter de son propre pays dont les ressources étaient en grande partie taries, ou qui pour le moment était improductif, pays dont le prolétariat se fût accru de tous les soldats congédiés et où le contraste entre la détresse du peuple et l'opulence des parvenus sans scrupules, enrichis, grâce aux embarras financiers de l'Etat, eût probablement donné naissance à la révolution sociale et à la guerre civile. De plus, tous les Français qui demandaient la paix n'entendaient pas par là la paix à tout prix mais bien une paix basée, non sur les échecs de la dernière année, mais sur les nouvelles et brillantes victoires que promettait le nom seul de Bonaparte. Une des missions dont les consuls se firent charger le 19 brumaire était de conclure- une paix honorable. « Un désir d'amélioration, dit Barante dans ses Souvenirs, et de gloire nationale régnait partout. » Ajoutez à cela que l'armée surtout demandait la guerre et la victoire pour rétablir son prestige. C'est pour répondre à ce désir que Bonaparte, dans la première journée du coup d'État, avait parlé aux soldats non seulement de liberté et de paix mais encore de la victoire . *

Enfin, et c'est le point essentiel, le premier consul lui-même avait besoin de la guerre pour consolider le pouvoir qu'il avait audacieusement conquis d'après l'antique principe d'employer les forces de l'État en dehors pour amener à l'obéissance les partis à l'intérieur ; il avait besoin de la guerre afin qu'on ne

* Voir page iy6.

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parlât plus de son échec devant Sainl-Jean-d'Acre et de toute cette expédition d'Egypte entreprise en pure perte ; il en avait en outre besoin pour satisfaire son ambitioQ démesurée qui lui montrait comme but la domination de l'Europe après l'avoir poussé à s'emparer du pouvoir en France.

Ce fut donc uniquement pour la forme qu'il adressa, le 25 décembre 1799, une lettre au roi d'Angleterre et à l'empereur François, dans laquelle sans qu'il y formulât de proposition précise, il exprimait simplement son amour de la paix. Dès lors on n'avait pas à en faire grand cas. L'Angleterre bloquait Malte et l'Egypte et ces deux positions françaises allaient, cela était certain, tomber entre ses mains au bout d'un petit nombre de semaines. Les deux étaient trop importantes pour les intérêts britanniques pour quePittpûty renoncer. Voilà pourquoi il ne répondit pas aux avances de Bonaparte. Quant à l'Autriche elle s'était, à la vérité, brouillée avec le czar ; mais après les défaites subies par les Français en Italie, Thugut ne voulait plus simplement conserver l'ancien territoire autrichien de la Lombardie, il ambitionnait la possession des Trois Légations et du Piémont. Les Russes virent clair dans son jeu et Souworow de sa propre autorité l'empêcha de mettres ses desseins à exécution. Thugut obtint de la cour de Saint-Pétersbourg que ce général très capable fût envoyé en Suisse et l'archiduc Charles qui y commandait dut, contre sa conviction intime, passer dans l'Allemagne du Sud. Pendant les marches qu'entraînait cette dislocation, Masséna réussit à battre à Zurich un corps russe ; cette victoire lui valut la possession de la Suisse entière. Souworow retourna en Russie et l'Autriche se trouva être maîtresse absolue de la situation dans la Haute-Italie, à l'exception de Gênes où étaient massés les débris des

armées françaises, et elle comptait bien l'être pour toujours. Quand la lettre de Napoléon parvint à Vienne, Thugut n'accéda pas non plus aux propositions vagues qu'elle! contenait. Il demanda à être tout d'abord fixé sur le point de savoir « si le Premier Consul remonterait aux vraies causes de la guerre pour en empêcher à jamais le retour, s'il abandonnerait le principe même de cette fausse politique, néfaste à la France et menaçant l'existence des autres puissances ; y a-t-il, disait le ministre autrichien une différence entre les ouvertures faites par le nouveau gouvernement et celles des précédents ; le général Bonaparte veut-il amener l'esprit public en France à reconnaître les principes généraux du droit des gens qui seuls lient les nations et leur enseignent à respecter réciproquement leur paix et leur indépendance ?» Le 28 février Talleyrand lui répondit par l'offre de négocier sur les bases du traité de Campo- Formio, ce monument de la politique offensive française. Thugut savait dès lors à quoi s'en tenir. Ce qui prouve que Napoléon n'avait pas l'intention sérieuse de faire la paix en écrivant sa lettre, c'est que le jour même où Talleyrand répondait à Thugut, il harangua l'armée en ces termes : « Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent la Hollande, le Rhin et l'Italie et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée. Soldats ! ce ne sont plus vos frontières qu'il s'agit de défendre ; ce sont les Etats ennemis qu'il faut envahir. » Puis il adressa à l'armée d'Italie postée sur la rivière de Gênes et placée tout dernièrement sous les ordres de Masséna, une proclamation dans laquelle, tout comme en 1796, il montrait aux guerriers dénués du nécessaire, les futures victoires comme allant les payer de leurs privations *. Bref,

1 Dans cette proclamation se manifeste dans toute sa plé»

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dès le début, Napoléon était résolu de faire la guerre et en écrivant aux deux souverains il voulait simplement faire accroire aux Français que lui désirait la paix, mais que les ennemis poussaient à la guerre ^

Mais avant d'attaquer les ennemis du dehors, il lui fallait vaincre ceux de l'intérieur. La Vendée était en

pleine révolte. L'issue heureuse de la campagne de HoTTânHe^mit à la disposition de Napoléon une armée de 30,000 hommes qu'il renforça encore afin de donner plus de poids au manifeste qu'il adressa aux insurgés, offrant une amnistie à ceux qui déposeraient les armes, mais menaçant d'anéantir ceux qui continueraient la résistance. Les Vendéens furent tout surpris de ce procédé, venant d'un homme qu'ils ne connaissaient guère que comme le vainqueur de Toulon, le confident de Robespierre. Ils furent plus

nitude le talent incomparable que possédait Napoléon de parler au simple soldat. Une demi-bngade avait montré des signes évidents de découragement ; « Sont-ils donc tous morts, — s'écriait-il — les braves da Castiglione, de Rivoli, de Neumarkt ? Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux et ils eussent ramené leurs jeunes camarades à rhonneur et au devoir. Soldats ! vos distributions ne vous sont pas régulièrement faites, diles-vous. Qu'eussiez-vous fait, si comme la 4« et la 22» légère, la 18« et la 32® de ligne, vous vous fussiez trouvés au milieu du désert, sans pain ni eau, mangeant du cheval ou du mulet ? La victoire nous donnera du pain, disaient-elles : et vous, vous quittez vos drapeaux ! » etc,

1 11 existe un rapport de Talleyrand au premier consul, précisément de ce moment là (premières semaines de Tan née 1800) où il dit : C'est toujours se mettre dans une bonne position au commmencement d'une campagne, de se montrer animé du désir de la paix et de tout tenter pour la rétablir. Si la campagne est heureuse, on acquiert le droit de se montrer sévère. Si elle est funeste, on n'a point à supporter le reproche de Tavoir provoquée. (Bailleu, Preussen und Frankreich, 1795-1807, t. I p. 522.)

surpris encore, quand ils virent cet homme faire respecter la religion catholique et remettre en liberté les prêtres. Aussi, le succès du manifeste fut-il complet. De toutes les bandes vendéennes, trois seulement essayèrent de résister : elles furent contraintes à capituler. En février iS Qfl, In ppoTirrrr i liïTTpiK ifirc et l'armée de l'ouest reçut une autre destination.

Quant aux autres forces françaises, les 120,000 hommes que Moreau avait en Suisse, avaient en face d'eux, en Souabe, une armée autrichienne du même effectif. Elle était placée sous les ordres de Kray, général brave, mais peu capable, qui avait remplacé l'archiduc Charles, malade et blessé dés procédés volontaires de Thugut. En Italie, Masséna ne pouvait opposer que 30,000 hommes aux 80,000 de Mêlas. Ce général qui s'était signalé l'an d'avant en décidant la victoire à Novi était vieux, cassé, plein d'honneur, mais très lent. Afin de rétablir sur ce théâtre de la guerre l'équilibre des forces, le premier consul ordonna, en janvier 1800, secrètement au ministre de la guerre Berthier de réunir une armée de réserve dont l'armée de l'ouest mentionnée plus haut devait former la base. Avec cette armée, il voulait lui-même franchir les Alpes de Suisse pendant que Moreau occuperait Kray en Allemagne et que Masséna retiendrait Mêlas devant Gênes, pénétrer en Lombardie, surprendre l'armée autrichienne, couper ses communications avec la mère patrie, puis l'anéantir en frappant un coup décisif ou la contraindre à capituler. En agissant de la sorte, il poursuivait sans nul doute, en plus de son but avoué qui était d'infliger des défaites à l'ennemi et d'obtenir une paix avantageuse, un but caché. Il ne voulait pas que laFrance fût redevable de cette paix à Moreau, dont il eût suffi de renforcer l'armée pour lui permettre de triompher de l'Autriche, ni peut-être à Masséna,

FouRNiER, Napoléon. I« 45

mais uniquement à lui, Bonaparte. Cest pourquoi le chef du gouvernement se décida, à la grande surprise de tous, à faire campagne ; c'est pour ce motif, sans nul doute, qu'il se montra si conciliant vis-à-vis des Vendéens aQn d'en finir avec eux et de pouvoir disposer lui-même des troupes dont il avait besoin ; c'est pour cela encore que Moreau reçut Tordre d'envoyer par la Suisse, dans la Haute-Ttalie, un des corps de son armée afin de le renforcer, au risque de réduire l'armée d'Allemagne à un effectif inférieur à celui des ennemis *.

A Vienne, on ne se d outai t même pas de tous ces /préparatifs, de toutes ces combinaisons. On y avait élaboré le plan suivant : Mêlas balaierait le plus vile possible la rivière de Gênes, puis, détachant un de ses corps, il le ferait pénétrer par le sud en Suisse tandis que Kray, par le nord, attaquerait la position de Moreau. L'ordre en fut expédié le 24 février à Mêlas qui aurait pu, dès les premiers jours de mars, en commencer l'exécution, alors que Napoléon n'avait même pas arrêté le plan détaillé de la campagne avec Moreau. De la sorte, on eût pu enfermer Masséna dans Gênes à la fin du mois de mars, avant l'arrivée des renforts et le forcer à capituler au plus tard au commencement de mai, puis se porter au nord avec des forces considérables et peut-être atteindre l'armée de réserve pendant sa marche. Mais, après

'^ Avartt de prendre ce parti Napoléon avait 8ong4 à îawser les choses snivre leur cours en Italie, à rejoindre a^ec l'armée de réserve celle de Moreau et prenant lui-même le commandement, à enlacer l'aile gauche de Kray, à la couper de ses communications et à marcher droit sur Vienne, manœuvre qu'il devait brillamment exécuter cinq ans plut latrd. S'il renonça à ce dessein c'est qae Moreau, dontl'aoBbtiion militaire était excessive, ne conseatit pas à commander en soiis-ordre et qu'alors Bonaparte avait encore des rsisons pour le ménager.

avoir longtemps hésité, Mêlas n'engagea la lutte qu'au commencement d'avril ; il ne réussit que le 21 à refouler Masséna dans Gênes, puis il perdit un temps précieux à poursuivre un corps français envoyé pour le débloquer. De fait, il se trouva vers le milieu iu mois de mai avoir franchi la frontière française du Var avec 30,000 hommes, tandis que son lieutenant Ott assiégeait. Gènes avec 24,000 autres, et qu'au nord différents détachements, d'un effectif total de 17,000 hommes étaient disséminés dans les débouchés des Alpes, situation des plus favorables pour Napoléon, qui en avait besoin, tant son entreprise •était audacieuse.

Les armements faits en vue de l'armée de réserve, me s'étaient effectués qu'avec une extrême lenteur ; par suite de la mauvaise administration financière des dernières années, tout faisait défaut. Moreau dut retarder longtemps son attaque et le temps pressait pourtant, car Masséna ne pouvait arrêter l'ennemi que pendant quelques semaines* Aussi Napoléon, sans attendre que Moreau eût pris l'offensive, forma le -dessein hardi de commencer sa marche, par Lausanne et le grand Saint-Bernard, sur la Doria Baltea avec 32,000 hommes seulement. Le 14 mai, ies"pre=mières colonnes gravirent le col, tirant après elles leurs canons dans des étuis faits avec des troncs d'arbres évidés, ayant à vaincre toutes les difficultés qu'entraîne une pareille manœuvre, mais favorisées par le beau temps et sans qu'il y eût d'accidents graves. Le 22, le dernier détachement franchissait le col. Les Autrichiens ne s'attendant pas à ce que toute une armée effectuât le passage sur ce point, n'avaient pris que fort peu de mesures défensives. Seul, le fort de Bard, position imprenable, semblait être un obstacle insurmontable. « Là, le Consul prit bien des prises de tabac, dit un des grenadiers, celui qui sera plus

tard le capitaine Coignet ; il eût fort à faire avec tout son grand génie. » Mais finalement, on triompha de cette difficulté. L'infanterie et la cavalerie tournèrent le fort, les canons dont les roues avaient été garnies de paille, filèrent de nuit sur la route qu'il commandait, mais qui avait été recouverte de fumier. Dans les derniers jours de mai on culbuta un détachement ennemi, on s'empara d'Ivrèe et Napoléon marcha sur Milan où il fit son entrée le 2 juin. Son entreprise téméraire avait réussi. Mêlas avait été avisé trop tard de l'arrivée subite des Français en Italie : il chercha à concentrer à Turin le plus de forces possible afin de maintenir ses communications avec l'Autriche en battant en retraite par Alexandrie, Plaisance et Mantoue. Mais il ne devait pas réaliser son dessein. Il n'arriva qu'à Alexandrie, dans le voisinage de laquelle eut lieu la bataille décisive.

Dans la première quinzaine de mai, Moreau avait vaincu les Autrichiens à Stockach, Engen et Mooskirch ; il les avait refoulés sur Ulm et se trouvait à môme de céder un de ses corps à Napoléon. Ces renforts arrivèrent à l'armée de réserve au commencement de juin. Celle-ci comprenait dès lors dix divisrons^ (environ 60,000 hommes.) Avec cinq d'entre elles Napoléon, toujours dans l'intention de couper la retraite à l'ennemi, franchit le Pô entre Plaisance et Pavie, soutint un engagement heureux contre Ott qui s'était enfin rendu maître de Gênes et arriva le 12 à Tortone, petite ville située dans le voisinage de Montebello. Ses troupes étaient commandées par Lannes, Victor et par Desaix qui venait d'arriver d'Egypte. Le consul avait envoyé trois autres divisions sur le Tessin et dans le Piémont afin d'empêcher Mêlas de s'échapper par le nord ; deux autres enfin observaient l'Adda à la rive gauche du Pô. Il n'avait pas rencontré de résistance sérieuse pendant

sa marche de Plaisance à Tortone et au delà ; dès lors il ignorait dans quelle direction allait marcher Mêlas qu'il savait être à Alexandrie, car il ne le croyait pas capable de la résolution courageuse de Taborder de front pour se frayer un passage. Son orgueil lui faisait mépriser non seulement l'intelligence des autres, mais encore leur caractère.

La Scrivira et la Bormida coulent parallèlement l'une à l'autre du sud au nord vers le Pô ; sur la première se trouve Tortone, sur la seconde, quelques milles à l'ouest, la place forte d'Alexandrie. Les deux villes communiquent par la grande route de Turin par Asti à Plaisance et là, entre les deux, mais plus près d'Alexandrie que de Tortone, est situé le village de Marengo. Une route qui part de Tortone vers le sud, rejoint à Novi celle qui part d'Alexandrie dans la direction du sud-est. C'est le chemin de Gênes. Les corps de Lan nés et de Victor s'étaient avancés jusqu'à Marengo. Bonaparte, ne rencontrant pas les Autrichiens en rase campagne, crut finalement qu'ils n'avaient pu marcher qu'au sud, afin de l'éviter et d'aller occuper une forte position près de Gênes, de façon à tirer parti des ressources que leur offrait la flotte anglaise. Afin d'être fixé à ce sujet il envoya, le 13 juin, Desaix avec une division dans la direction de Novi. Lui-môme resta avec une autre division et la garde consulaire * dans le voisinage de Tortone. L'armée se trouvait donc coupée en trois tronçons. Si à ce moment-là Mêlas engageait la lutte avec 30,000 hommes bien concentrés, celle-ci pouvait bien avoir une issue fatale pour les Français.

Et en effet, le 14 au matin, le général autrichien

* La garde avait à ce moment- là un effectif de 1,200 Hommes qui tous devaient compter quatre campagnes

franchit le Bormida et s'avança vivement dans la direction de Tortone. A MarengojLse heurta àLannes et à Victor ; il les refoula hors ou village et disposant de forces bien supérieures il les contraignit à rétrograder après une lutte de six heures. Napoléon dut alors se rendre compte qu'une action décisive était engagée et qu'il avait commis une faute grave. Il envoya immédiatement un officier d'ordonnance à Desaix pour qu'il revînt en arrière et lui-même courut avec la garde et sa division de réserve sur le champ de bataille. Son intervention fut inutile, après une courte résistance les Français se remirent à reculer. Leur retraite menaçait même de dégénérer en débandade^ Napoléon était assis sur le bord de la route et nerveusement il soulevait à coups de cravache la poussière du chemin sur lequel son armée battue défilait devant lui. C'est en vain qu'il criait aux soldats de tenir ferme jusqu'à l'arrivée des renforts. Mais ils ne voyaient dans ces paroles qu'une vaine promesse. Déjà 7,000 hommes étaient blessés ou tués et Desaix n'apparaissait pas avec sa division, qui seule pouvait sauver la situation. Il n'y avait pas à en douter, les Autrichiens avaient gagné la bataille. Heureux de leur victoire, l'arme sur l'épaule, ils marchaient, formés en une immense colonne, derrière les Français qui fuyaient, sur ce chemin que leur bravoure leur avait . frayé. Déjà Mêlas, légèrement blessé, avait remis le commandement à un de ses lieutenants et était rentré à Alexandrie. Soudain la division Desaix arrive. Ces troupes toutes fraîches attaquent les Autrichiens,, et voyant arriver les secours, Kellermann, le fils, tout réconforté, se jette avec ses dragons sur le flanc def la colonne ennemie. L'adversaire, déconcerté, se voyant abordé de front et de flanc, plie et cède. Ceux qui poursuivaient tout à l'heure, prennent à leur tour la fuite et se voient poursuivis ^r les vain*

4|aeurs. Â cinq heures la bataille était perdue pour les Français, à sept ils Tavaient gagnée. C'est Bonaparte qui l'avait perdue, tout juge impartial en conviendra ; elle fut gagnée par le valeureux Desaix. Entendant le canon il s'était arrêTé~ pour atte fîd^re des ordres. C'est aior& que l'of Qcier d'ordonnance de Napoléon le rej oignit. S'il n'avait pas fait halte il ne serait jamais ar. rivé à temps. Mais dès le début de l'attaque qui devait sauver l'armée, il tomba frappé d'une balle ennemie et les lauriers de cette journée ceignirent un front glacé par la mort. Napoléon ne put se résigner à convenir qu'il avait été surpris. En 1805 encore il fit établir par Berthier les rapports officiels sur la jouriftée de Marengo eleolîn Le mérite du général en chef, mérite de pure invention, fit pâlir celui bien plus réel de Desaix et de Kellermann. C'est lui qu'on crut longtemps, jusqu'à ce qu'enfin les récits concordants de témoins t>culaires aient démontré le fausseté de ses allégations.

Mais si la victoire remportée le 14 juin à Marengo n'avait pas été son œuvre, c'esHni qui f ut l'auteur de N la campagne entière qui mit l'adversaire dans [ une situation si grave e t c' e st à bon droit qu'il profita des conséquences de cette bataille, qui fut selon l'expression d'un de ses contemporains les plus profonds c le baptême de sa puissance personuelle. » Les Autrichiens avaient perdu plus de 9,000 hommes ;ils He pouvaient pas de loin penser à renouveler leur attaque. Aussi Mêlas demanda-t-il un armistice et la faculté de se retirer. Le 15 juin fut signée uaeconven. tîon où on ne lui accordait Tun et l'autre qu'à la oondition qu'il ramènerait ses troupes derrière le Mincie et livrerait à Napoléon tout le pays à l'ouest de cette rivière. Le fruit de te^utes les victoires remportées en 1799 fat perdu dans une seule journée. Les Républiques ligurienne et cisalpine furent rétablies ; les gar-

nîsons autrichiennes ne furent provisoirement maintenues qu'en Toscane et à Ancône.

Après la bataille Napoléon avait remis le commandement de Farmée à Masséna et s'était rendu à Milan afin de battre monnaie avec ses succès. La Cisalpine fut imposée à deux millions par mois, le Piémont à un million et demi, il en afferma les domaines et les biens ecclésiastiques et les fit vendre. Quant à l'entretien des troupes, il incombait au pays, cela allait de soi. En même temps Moreau qui dans l'intervalle avait pénétré plus avant en Allemagne et occupé Munich, reçut l'ordre de lever de son côté des contributions de guerre : l'Allemagne du sud dut nourrir également l'armée ennemie et payer en outre 40 millions. Le but financier de la campagne était donc atteint ; Napoléon en retira un autre profit encore, celui-là tout personnel : sa position en France se trouva consolidée pour longtemps. Elle ne l'était pas auparavant, les lettres et les notes des contemporains nous le prouvent. Lorsqu'il partit, tout un groupe, Sieyès, Carnot, Lafayette, Fouché se demandaient tout bas dans les salons de Talleyrand ce qui arriverait s'il devait périr en Italie, ou simplement être battu. La question devint brûlante quand le bruit, absolument faux, courut à Paris qu'il avait essuyé une défaite. On hésitait entre Carnot et Lafayette pour le poste de Premier Consul quand la nouvelle de la victoire de Marengo arriva à Paris et mit fin à ces conciliabules. Bonaparte était au courant de ces préoccupations et cela ne contribua pas peu à lui faire quitter dès le mois de juin le théâtre de la guerre. Dans les premiers jours de juillet il était à Paris, bien décidé à ne pas quitter de fei46t4flrcapitale, mais à profiter du succès de Marengo pour arriver promptement à la conclusion de i la paix. Il voulait y arriver à tout prix, car de la

sorte il pouvait seul revendiquer le succès et se glorifier d'avoir conquis pour la nation la paix qu'elle désirait tant.

Aussi avait-il adressé, de Milan, une seconde lettre à l'empereur François pour l'amener à faire la paix. Il lui proposait de traiter sur les bases de Campo-Formio. Mais à Vienne on ne se croyait pas réduit à devoir accepter des propositions aussi peu favorables. De plus on s'était, peu de temps auparavant, engagé, en échange de subsides considérables, vis-à-vis de l'Angleterre à ne pas signer séparément la paix avec la France avant le mois de février 1801 et l'on se disait que peut-être Bonaparte renoncerait aux bases de Campo-Formio et ferait des propositions qu'on parviendrait à faire agréer de l'Angleterre. C'est là le point de vue auquel se plaça l'Empereur en répondant au Premier Consul. Le comte Joseph de Saint -Julien venant d'Italie avait porté à l'Empereur la missive de Bonaparte. On le chargea de remettre la réponse. Mais ne trouvant plus le Premier Consul à Milan il le suivit à Paris. Ici il fut de la part de celui-ci l'objet d'une intrigue toute particulière. Talleyrand dut lui persuader qu'il avait plein pouvoir pour négocier la paix et que s'il n'en faisait pas usage, la guerre éclaterait de nouveau et immédiatement. Le comte le crut et au bout de quelques jours le vain et maladroit envoyé signait des préliminaires qui, tout à l'opposé de ce qui était dit dans la lettre de l'Empereur, avaient pour texte les conditions de Campo-Formio, et non seulement ignoraient totalement les Anglais mais leur fermaient même toutes les côtes autrichiennes.

Napoléon s'imaginait- il réellement en être quitte à si peu de frais ? Toujours est-il qu'à Vienne on refusa de ratifier ces préliminaires et l'on poussa vi-

goureusement les armements en vue de continuer la guerre. On leva de nouvelles troupes et Kray, qui n'avait pas été à la hauteur de sa tâche, fut remplacé par l'archiduc Jean, un tout jeune homme qui nou& raconte dans ses mémoires que peu de temps auparavant il venait d'apprendre à seller un cheval. Il avait pour instruction d'obéir strictement à son chef d'état-major Lauer, et il dut assumer la responsabilité des fautes énormes que celui-ci allait coij^mettre. En Italie Mêlas fut remplacé par Bellegarde, bien moins capable que lui. La situation de l'armée était, par suite de ces changements, devenue plus désastreuse encore, si bien que, fin septembre, rËmpereur François dut demander à la France de pro« longer la suspension d'armes qu'il avait coniclue en juillet avec Moreau. On lui accorda cette prolongation à condition qu'il céderait trois places importantes (Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt) et que son armée se retirerait derrière l'Inn. Moreau avait pour instruction de ne concéder d'armistice qu'à ces con^ di lions. Napoléon avait été outré du refus de l'Autri^ che de ratifier les préliminaires et Talleyraad eut toutes les peines du monde à le calmer.

Mais, ayant un intérêt personnel très grand à ce que les hostilités prissent fin bientôt, il consentit à ce qu'un diplomate autrichien vint en France pour né~ gocier les nouvelles conditions de la paix. On envoya Cobenzl, le négociateur de Passariano. A ce moment-là il avait négocié au mieux des intérêts de l'Autriche. A Paris il allait tout gâter. Malgré son talent si souple, il ne put se plier au revirement su*bit qu'avaient amené les vicissitudes de la guerre ► il persista à poser des conditions qui n'étaient pki& en rapport avec la situation réelle et n'y renonça que quand Napoléon s'était déjà résolu à continuer 1& guerre. C'est surtout le contraste entre la tactique

révolutionnaire et conservatrice qui éclata alors : Cobeozl, lié par la convention avec la Grande-Bretagne, demandait qu'un diplomate anglais assistât aux négociations ; Bonaparte au contraire insistait pour que l'Autriche traitât séparément, afin d'^isoler l'Angleterre de ses alliés, et lui fermer le continent pour se mesurer seul avec elle. Cobenzl était assez enclin à entrer dans ses vues pourvu que la France payât un bon prix, et que l'Autriche pût s^étendre en Italie. L'antique maison de Habsbourg et la France nouvelle étaient face à face, poursuivant chacune sa politique de conquête. Toutes deux ne pouvaient la satisfaire et la solution ne semblait possible que si l'une des deux puissances était totalement vaincue. Napoléon qui était parfaitement renseigné sur la situation des armées autrichiennes se décida à faire en sorte qu'elle fussent défaites et à la fin de novembre il dénonça Farmisïtice. Cobenzl à la vérité continua à négocier à Lunéville avec Joseph Bonaparte, mais les questions litigieuses al-^ laient être vidées ailleurs.

A la reprise des hostilités les Français étaient postés sur l'Inn, tandis que les Autrichiens occupaient derrière Tlsar, cours d'eau fort large, une position avantageuse. S'ils avaient su en tirer parti ils eussent pu occuper l'adversaire plus longtemps que ne l'eût désiré le tout-puissant Consul. xVu moment même où Moreau se préparait à tenter le passage,, chose fort difficile, son aile gauche, marchant versrinn se vit soudain attaquée et repoussée le 1*"" décembre. On se refusait d'admettre que l'archiduc eÀt abandonné sa forte position ; et pourtant cela ëtaît. Aussitôt Moreâu mit à profit l'avantage qui s'offrait si inopinément à lui ; son centre se réunit à Hohenlinden à l'aile gauche et à son tour il attendit Tennemî dans une position avantageuse. Les Autri-r

chiens Tabordent. Moreau leur résiste de front pendantque deuxdeses divisions,sous les ordres de Richepanse, les tournent et les prennent à revers ; surpris, ils prennent la fuite ; Farchiduc s'échappe à grand'peine. La bataille de Hobenlinden (3 décembre 1800), est une nouveUjevictoire pour la France ; la route de Vienne esl libre. Le 25 décembre Moreau signe, à Steyer, un armistice qui va bientôt être suivi de la paix définitive. Le 26 le général Brune qui a remplacé Masséna à la tête de l'armée d'Italie passe le Mincio, quelques jours après TAdige. L'Autriche et sa politique d'extension étaient vaincues.

Mais Bonaparte n'était pas parvenu à ravir à Moreau la gloire d'avoir donné la paix à la France. Il va lui falloir acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance publique comme diplomate, en cherchant à rendre la plus glorieuse possible cette paix qu'un autre avait conquise. A Lunéville les progrès des armes françaises s'étaient fait sentir bien vite. Cobenzl avait enfin consenti à traiter séparément ; il consentait même à partager l'Italie avec la France, selon la proposition qui lui en avait été faite par Joseph Bonaparte ; mais il n'était plus temps ; les événements militaires avaient rendu caduque cette proposition ; la diplomatie de l'Autriche se vit refoulée de position en position, comme l'avait été son armée : en novembre Cobenzl avait fixé l'Oglio comme étant la limite du territoire autrichien en Italie, en décembre il avait rétrogradé jusqu'au Mincio, en janvier il dut s'en tenir à l'Adige. Quand enfin la paix définitive fut signée le 9 février, elle l'était à des conditions qui, pour l'Autriche, n'équivalaient pas seulement à l'anéantissement de tous ses plans de conquête mais elles compromettaient même sa situation de grande puissance tandis qu'elles donnaient de la stabilité 'au système d'exten-

sion révolutionnaire de la France. Le traité de Campo-Formio était confirmé, à certains égards il était dépassé. La maison de Habsbourg en effet voyait en Italie le Grand Duc de Toscane, un des siens, dépossédé de ses états ; ce prince devait recevoir des compensations en Allemagne, comme le Duc de Modène auquel on donnerait le Brisgau. De la sorte elle perdait son dernier point d'appui dans l'Italie centrale et la presqu'île tout entière subit l'influence française. De plus cette influence allait se faire sentir en Allemagne. Comme il avait été stipulé àRastadt le Rhin, dans son cours tout entier, allait former la frontière de la France et tous les princes séculiers perdant des territoires sur la rive gauche allaient être indemnisés par des biens ecclésiastiques de la rive droite. On reprenait donc ce plan déjà ancien de la sécularisation et l'Autriche se vit forcée de la sanctionner, quoique les princes ecclésiastiques constituassent son principal appui en Allemagne. Napoléon s'était fait assurer par le traité le droit de veiller à son exécution, si bien que l'immixion dans les affaires intérieures de l'Allemagne était concédée à la France par l'Empereur lui-même. Le traité de Campo-Formio avait au moins admis la possibilité pour l'Autriche de trouver des compensations en Bavière ; à Lunéville il n'en fut plus question. Tout compte fa t^ l'Autriche était vaincue en Italie, menacée en Allemagne et les conquêtes telles que Joseph II en avait voulu faire étaient également impossibles. Le représentant do la politique d'extension, Thugut, dut quitter le ministère.

Or, cette paix de Lunéville n'était pas exclusivement due au succès des armes, elle était en outre le résultat d'une action diplomatique des plus habiles. Pendant que les armées étaient encore en face de l'ennemi. Napoléon avait, en effet, su rendre plus profonde en-

€ore la scission qui s'était produite dans la coalition '* il avait réussi non seuiemeol à séparer la Russie de TAutriche, mais môme à gagner le (mi. Avant la dernière campagne il lui avait offert le reavoi d'environ 7,000 soldats russes faits prisonniers en HoKftikdeetà la dernière bataille de Zurich, il les avait faitéqaip«ar de neuf et se déclarait en outre prêt à restituer l'île de Malte. Paul qui croyait voir dans l'énergique général l'homme qui allait réduire à néant la Révolution qu'il haïssait, fut enchanté et s'engoua tout autant de Napoléon qu'il avait pris en aversion le Directoire peu d'années auparavant. Le Consul avait agi -en connaissance de cause. Malte ne pouvait plus être ravitaillée ; elle ne tiendrait donc plus que quelques semaines contre les Anglais qui la bloquaient. Si elle «e rendait, l'offrir au Czar c'était jeter la pomme de discorde entre les deux alliés. Et c'est ainsi que les choses se passèrent effectivement. Le 5 septembre 1800 la garnison française de Lavalette capitula,; les Anglais sans se préoccuper des droits du grand maître, prirent possession de File. Aussitôt le Czar se sépara de ses alliés et mit l'embargo sur tous les navires anglais qui se trouvaient dans les ports russes. Il alla jusqu'à signer avec la Suède, le Danemark et la Prusse une ligue de neutralité armée contre les procédés arbitraires des Anglais sur les mers. La politique de Napoléon a toujours le mieux réussi quand il avait affaire à un Etat ne faisant qu'un avec son «ouverain et que ce souverain fût absolu ; quelques années plus tard il joua vis-à-vis d'Alexandre I^' la même comédie que maintenant nous le voyons jouer Avec son père, et il la joua avec un égal succès.

La politique française concentrait ses efforts sur l'anéantissement de la suprématie maritime des Anglais ; dès lors elle se rapprocha forcément des États- Unis d'Amérique avec lesquels on était en quelque

sorte sur le pied de gnerre, depuis le Directoire, et cela pour des raisons mercantiles. Le Premier Consul mrl fin à cet état de choses. A la nouvelle de la mort du Président Washington, en décembre 1799, il eut l'attention de faire prendre le deuil à l'armée française et peu de temps après, le 30 septembre 1800, fat signé, à Morfontaine, un traité qui reconnaissait l'indépendance absolue du pavillon neutre.

De même qu'il cherchait à se faire des alliés pour combattre l'Angleterre sur terre et sur mer, il avait cfcerehé à s'en faire sur le continent contre l'Autriche. Immédiatement après le coup d*Etat il avait envoyé à Berlin son aide de camp Duroc dans lequel il avait une confiance absolue. Il devait décider le cabinet prussien à se charger d'une médiation armée afin de coniratndre l'Autriche à accepter les conditions qu'il lui faisait et en particulier la cession de la rive gauche du Rhin. A la vérité Frédéric Guillaume III ne voulut pas accepter ce rôle ; il resta neutre, mais il n'entra pas moins en rapport avec Napoléon, il se montra complaisant en travaillant à son Kipprochement arec la Russie, en donnant, quelques mois plus tard, son assentiment à la cession de la ligne du Rhin, en se montrant même prêt à la garantir dans certains cas. Nous les trouvons énumérés dans l'instruction secrète de l'envoyé prussien Lucchesini,qui se rendit à Paris au mois d'octobre 1800. Il y était dit qu'il-serait fort à désirer que l'Autriche ne fût pas indemnisée de ses pertes avec des territoires Allemands et que, si elle l'était, la Prusse devrait à son tour recevoir des compensations dans le nord. 11 avait donc fait agir la jalousie, provoquée par les extensions que projetait TAutriche en Italie d'une part et en Allemagne de Tantre pour attirer à lui la Russie et la Prusse. En donnant leur assentiment aux résultats obtenus par la politique de conquête révolutionnaire, ces deux

États rendaient plus puissant encore le Premier Consul et lui permirent d'exiger de l'Autriche des sacriQces plus grands qu'il n'eût songé à en obtenir avant d'avoir cet assentiment. Les puissances intéressées avaient elles-mêmes confirmé la suprématie française sur le continent.

Napoléon mit immédiatement à profit les résultats brillants qu'il venait d'obtenir en délimitant nettement la sphère d'action de la France. En Italie les Républiques cisalpine et ligurienne avaient été de nouveau reconnues et garanties. La première avait été considérablement agrandie par l'adjonction de Modène et des Légations ; dans l'une et l'autre des hommes d'état français étaient à la tête de l'administration ; ces deux territoires n'étaient que des dépendances françaises et la volonté du Premier Consul y faisait loi. Entre les deux s'étendait le Piémont. Le sort de cet état (sauf pour la Savoie, incorporée à la France), et de son roi n'était pas décidé ; mais tout le monde était, au fond, fixé à ce sujet. Quant à la Toscane qui venait d'être cédée à la France, il en tira parti pour s'attacher l'Espagne et l'inféoder à la politique française. Après la bataille de Marengo il avait réussi à faire renverser à Madrid un ministère hostile à la France ; Godoy, l'amant de la reine qui lui avait fait décerner le titre de Prince de la Paix, était avide du pouvoir. C'est lui qui fut placé à la tête du nouveau ministère. Napoléon était arrivé à ses fins en signant le l®"" octobre 1800, avec l'Espagne, le traité d'Ildefonso, par lequel la Toscane était promise, sous la dénomination de royaume d'Étrurie, à la fille de la reine, mariée à un Bourbon de Parme. Après la paix de^Liinéyille on mit la princesse en possession de ce royaume et le 21 mars 1801, l'Espagne, en échange, se déclara prête, non seulement à céder à la France le duché de Parme et l'île d'Elbe qui en relevait, ainsi

que la Louisiane, mais encore — et c'est à quoi Napoléon tenait le plus — à contraindre le Portugal, allié de l'Angleterre, à faire défection et à fermer ses ports à la marine anglaise. Une armée espagnole renforcée par un corps français franchit la frontière portugaise et le 6 juin 1801 le roi Jean VI se voit contraint de signer la paix de Badajoz qui défend l'accès de ses côtes njMX bâtiments anglais. Par une convention spéciale signée le 29 septembre, le roi s'engage en outre à payer 20 millions à la France.

Il restait encore en Italie Rome et Naples. Le Directoire avait jadis érigé ces deux Etats en républiques. Allait-on les rétablir? Napoléon à la vérité céda à l'impulsion donnée mais en se conformant à son caractère à lui et aux résolutions qu'il lui dictait. 11 était bien trop pratique pour simplement agir d'après les principes des idéologues dont il se moquait ouvertement. Souverain autocrate, il ne devait guère tenir à conserver la forme républicaine. Il atteignit son but sans rétablir celle-ci. Dans la dernière guerre la Russie était intervenue tout spécialement en faveur de Naples et le Premier Consul, pour ménager les susceptibilités de son nouvel ami, dut épargner la maison royale des Deux-Siciles. Le 18 mars 1801 il conclut avec Ferdinand IV la paix de Florence. Le roi consentait à évacuer les États du Pape que ses troupes avaient occupés lors de la dernière guerre, il cédait à la France ses droits sur l'île d'Elbe et la principauté de Piombino ; il s'engageait de plus — et dans ces deux clauses nous retrouvons les deux faits essentiels de la politique envahissante du premier consul — à fermer ses ports aux navires anglais et à entretenir à ses frais un corps français à Tarente et aux alentours.

Les États de l'Église, une fois évacués par les Napolitains, ne furent pas non plus administrés par

FoDRNiER, Napoléon, I. 16

des fonctionnaires français. En ceci Napoléon différait le plus de ses prédécesseurs. Il n'était pas croyant et attaché à nulle religion positive. Dans ses œuvres de jeunesse figure un parallèle entre Apollonius de Tyane et Jèsus-Christ, composé sans nul doute d'après Voltaire et dans lequel il prend parti pour le philosophe grec ^ . Mais tout cela ne l'empochait pas de se rendre très bien compte de l'importance politique de la papauté. En 1797 nous l'avons vu maintenir les États de l'Eglise en dépit du Directoire. Il avait eu pour cela une fort bonne raison, c'est que déjà un an auparavant la population française s'était presque unanimement déclarée ouvertement pour la religion catholi-^ que. a On est revenu catholique romain en France, lui écrivait le général Clarke en décembre 1796, et nous en Sommes peut-être au point d'avoir besoin du Pape lui-même pour faire seconder chez nous la révolution par les prêtres, et par conséquent par les campagnes qu'ils sont parvenus à gouverner de nouveau... Le terrasser au moment actuel, n'est-ce pas s'exposer et séparer à jamais de notre gouvernement une foule de Français soumis au pape et qu'il peut se rallier ? » Napoléon était tellement convaincu de la vérité de ces remarques qu'alors déjà après la paix de février 1797 il chercha à obtenir du Pape qu'il exhortât les prêtres à se soumettre aux lois de l'État. Le 18 Fructidor avait dérangé toutes ses combinaisons. En 1800 la conduite qu'il tint vis-à-vis de Rome était également motivée par la situation intérieure de la France. A Paris et en province la foule remplissait les églises

1 Quand en 1802 Lucien lui rappelait cette dissertation, il lui enjoignit de n'en point parler vu qu'elle pourrait, si on en avait connaissance, compromettre toute son œuvre de pacification religieuse. Elle ne se trouvait pas parmi le» écrits de jeunesse brûlés par Napoléon lui-même. Fréron se l'était fait prêter et ne l'avait pas rendue. (Lucien, Mé» moires II, p. 114.)

OÙ les prêtres non assermentés célébraient le culte tandis qu'il n'y avait personne dans celles où fonctionnaient les prêtres assermentés. Napoléon savait à quoi s'en tenir à cet égard : il savait que la haine générale à laquelle les directeurs étaient en butte provenait en grande partie de ce qu'ils se montraient hostile» aux besoins religieux du peuple. Il ne voulait pas s'exposer à l'encourir lui aussi. De plus il avait besfÀn de s'entendre avec Rome pour pacifier définitivement la Vendée. Il résolut de traiter avec le Pape. Quelques jours après avoir été victorieux à Marengo, il fit offrir à Pie Vil qui avait été élu le 13 mars 1800. à Venise, le maintien des Etats de l'Eglise, sans les Légations, il est vrai, à condition que le Saint-Père prélat les mains à une paix acceptable entre l'État et l'Église en France. Pie VII se montra disposé à négocier. Il envoya le cardinal Consalvi, son secrétaire d'État, à Paris et c'est là que fut signé le 15 juillet 1801 un concordat qui abolissait les lois religieuses de 1790 (nouvelles circonscriptions diocésaines, élection des évêques et des curés par les communes, suppression du célibat). Le Pape était reconnu comme chef de l'Église. Il avait le droit de préconiser les évêques nommés par le Premier Consul. D'autre 'part la cour de Rome reconnaissait l'aliénation des biens de l'église et admettait que conformément à la règle primordiale de Téglise gallicane : « L'Église vit dans l'Etat et non l'État dans l'Eglise », les dignitaires ecclésiastiques fussent payés par le Gouvernement tout comme les autres fonctionnaires.

En restituant au Pape ses États, Napoléon ne faisait d'ailleurs aucun sacrifice, tout au contraire il en retirait un grand avantage. Il était toutpuissant^n Jjtalie, et dès lors le Pape, en tant que pttnc^^éculTer, était absolument sous sa dépendance. Il atteignait de la sorte un but que Kaunitz, Joseph II et Thugut avaient

vainement cherché à réaliser en essayant de s'étendre dans la presqu'île des Apennins. Parlant, à Sainte- Hélène de la conduite qu'il avait tenue vis-à-vis du Pape il dit ces paroles dignes de toute notre attention : « Le catholicisme me conservait le Pape : et avec mon influence et nos forces en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction de ce Pape ; et dès lors quelle influence ! quel levier d'opinion sur le reste du monde ! »

C'est ainsi que Napoléon avait étahli après la paix de Lunéville, sa position dominante dans l'Europe occidentale. La Hollande, le Portugal, l'Italie versaient leur cote-part de toutes les dépenses faites par les finances françaises ; partout, jusqu'au cœur de l'Allemagne, les troupes de la France vivaient aux dépens des voisins ; depuis la Hollande jusqu'en Sicile, les côtes étaient fermées à ses puissants ennemis les insulaires et à leur politique commerciale et industrielle ; dans le Canal même le Premier Consul réunissait une flottille afin de faire sans cesse craindre aux Anglais une descente de l'armée française. Il y eut même un moment où il semblait possible de bientôt venir à bout de ces adversaires-là aussi. Les alliés de la France, Danois, Suédois et Russes, armaient contre l'Angleterre et le Czar Paul P' entraîné par son esprit imaginatif et fantasque projetait même de se porter par Khiva et Hérat sur l'Inde afin d'y donner le coup de grâce à l'ennemi commun. L'armée française était encore en Egypte ; elle pouvait soutenir l'expédition russe contre le Pendjab et en tirer profit. A ce moment, la vision de domination universelle se dessina plus nettement dans l'âme de Napoléon,

Mais ce ne devait être que la vision d'un instant.

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