CHAPITRE IV
«Mes sujets regrettent leur idole, la fjioire militaire, qu'une malheureuse campagne a dissipée; ils voudraient la reconquérir, parce qu'ils se flattent de ramener avec elle la prospérité dont ils s'enorgueillissaient avant la dernière guerre. w
( Frédéric-Guillaurae III à TEmpereur de Russie , i5 juillet 1809.)
La première semaine de novembre 1807 est une époque remarquable dans l'histoire des négociations franco-prussiennes.
Le k , Champagny remet au baron de Brockhausen , qui vient représenter la Prusse à Paris une note ou il rappelle comment Napoléon entend que révacuation de la Prusse soit réglée : . . . Sa Majesté, écrit Champagny, m'a ordonné de vous faire connaître qu'elle a fait tout ce qui était en elle pour déterminer la Prusse à exécuter sans délai la convention de Kônigsberg, afin de pouvoir retirer plus tôt ses troupes et soulager par là le pays. Si la convention de Kônigsberg avait été exécutée , la Prusse serait maintenant évacuée. Mais le Cabinet de Memel, quoiqu'il ne pût se dissimuler les conséquences inévitables de sa lenteur et qu'il en eût été positivement averti, s'y est pour ainsi dire opiniâtré, au point d'avoir été des mois entiers sans rien conclure et même sans rien
Le plein pouvoir de Brockhausen est daté du 18 septembre 1807; il est limité à rexëcution du traité de Tilsit et de la convention de Kônigsberg.
répondre. . . Ow^^nt à l'exécution de ia convention, à tons les détails qui ia concernent, aux arrangements dont elle peut être l'objet ou qui en peuvent être la suite, ils sont exclusivement de la compétence de M. le Coqsçtiller d'Etat et Intendant général Daru, auquel tous pouvoirs ont été donnés à cet effet, et ce n'est qu'à Berlin que toutes ces choses peuvent être discutées et régiées^^Kv
Le 6 , le Comte de Tolstoy présente ses lettres de créance et, au cours (lu long entretien que Napoléon lui accorde, déclare qu'il est chargé par l'Empereur de Russie ç^de demander de la manière la plus pressante l'évacuation des Etats prussiens v.
Le même jour, 6 novembre, le prince Guillaume de Prusse,
Champagny adressa celte Note à Brockhaiisen en réponse à deux lettres de protestations] de loyauté que le nouveau Ministre de Prusse lui avait écrites à son arrivée à Paris. Je crois devoir donner do longs extraits de ces lettres, parce qu'ils renferment tous les arguments dont la diplomatie prussienne ne cessa de se servir dans le règlement des contributions :
«Afin de finir le spectacle déchirant que lui offraient ses provinces succombant sous le triple mal de Tépidémie, de la famine et des charges de guerre, le Roi a admis définitivement le compte de la somme totale exigée par l'Intendant général Daru , se reposant sur la grandeur d'âme de l'Empereur que cette somme énorme , infiniment au-dessus des moyens et des ressources détruites de la Prusse, éprouvera des modifications ultérieures. La loyauté reconnue du Roi ne laisse aucun doute que Sa Majesté remplira avec l'exactitude la plus scrupuleuse les engagements qu'il a contractés pour le payement de la somme convenue. Ce prince en a donné un exemple mémorable, lorsque, à peine monté sur le trône, il a pris la résolution d'acquitter les dettes de son père. Il n'a pas hésité de se soumettre aux économies les plus sévères; il y a tenu avec une fermeté et une persévérance qui a libéré l'État des dettes les plus pressantes et qui a rehaussé le crédit pécuniaire de la Prusse dans tout l'étranger. S'il a agi ainsi avec de simples particuliers, que ne fera-t-il pas lorsqu'il sera question de prouver sa loyauté et sa probité au souverain puissant dont l'amitié et la confiance lui tiennent si fortement à cœur et duquel dépend le bonheur de ses sujets? Ces qualités sont garantes de l'acquittement fidèle de la dette qu'il va contracter; il n'en faut pas d'autres; qu'il soit le 'maître de ses revenus et ses efforts prouveront qu'il fera plus qu'on ne pouvait l'espérer. . . (3o octobre 1807.)
«fLes ordres reçus tout récemment de ma cour m'obligent d'entretenir encore Votre Excellence de notions tristes et douloureuses.
çrPlus le Roi est décidé à tout faire pour se concilier l'amitié et la confiance de
frère de Frédéric-Guillaume III, quitte Memel, pour rendrje visite , dit-il, à des membres de sa famille, mais en réalité, pour se rendre à Paris, où il doit plaider la cause de la Prusse et tenter de résoudre les graves et urgents problèmes qu'on n'a pu dénouer à Berlin.
La signification de ces trois actes est nette : le sens de la Note de Gbampagny est que Napoléon , immuable dans ses plans, entend que la convention d<* Konigsberg soit exécutée» intégralement et que les détails d'exécution en soient réglés, à Berlin , par Daru et par les plénipotentiaires de la Prusse. — Le sens de la déclaration de» Tolstoy, si elle est exactement conforme aux instructions qu'il a reçues, est
l'Empereur, plus il désire de remplir tous les engagements pour l'acquit de la contribution, et plus il importe qu'on ne lui impose que ce qu'il peut humainement remplir. La Commission qu'il a nommée pour négocier avec l'Intendant général Daru a eu ordre de ne mettre d'autres bornes aux sacrifices qu'elle ferait en son nom que la possibilité de les mettre à exécution. Dirigée par ce principe, elle a proposé des termes et des moyens de payement qui seuls le rendaient possible. Elle se croyait au bout de ses peines lorsque l'Intendant général lui a remis une série de conditions, qui forment le véritable arrêt de mort de la Prusse. 11 a demandé comme gage de sûreté :
^1** La remise de 5 forteresses. . .
«ra** La cession de domaines royaux à concurrence de 5o millions. . .
tr S'il y avait une possibilité de souscrire à ce terrible sacrifice , elle la ferait encore pour donner un dernier gage de la condescendance du Roi; mais ces conditions ôteraient au Roi non seulement les moyens d'acquitter sa dette , mais elles lui ôteraient les moyens de subsistance à lui , à sa famille , son administration et ses troupes., Elles la réduiraient à la nécessité de se déclarer insolvable vis-à-vis de la France même , et de subir les suites de cet état . • .
ff . . . La dette que le Roi va contracter vis-à-vis de la France repose sur une base des plus solides. Elle sera garantie par la loyauté personnelle du Roi , par les grands propriétaires et les riches banquiers de ses provinces. Le payement se fera à termes aussi courts que possible. L'économie sévère, dont le Roi va se faire une loi , rendra possible d'acquitter la dette plus tôt qu'on n'avait stipulé.
« S'il faut une garantie plus grande et plus imposante , elle est dans la puissance de la France , dans la proximité de ses troupes , dans le voisinage de la forteresse de Magdebourg ; elle est dans le souvenir de ses souffrances, et dans la détermination bien ferme de tout sacrifier pour remplir nos engagements.?) (â novembre 1807.)
108 MISSION nu PRINCE (.UILLAUME À PARIS.
que la Russie, qui jusqu'à présent a soutenu sans énergie^ et plutôt par courtoisie la cause de Frédéric-Guillaume HI va maintenant intervenir énergiquement auprès de Napoléon pour qu'il libère la Prusse de l'occupation française. — Quant à la mission du prince Guillaume, elle signifie que la cour de Momel, renonçant à obtenir de Daru une solution conforme à ses désirs, va tenter de transférer de Berlin à Paris le siège des négociations et unir ses efforts à ceux de la Russie pour adoucir la rigueur des stipulations de Kônigsberg.
Tout cela annonce, en somme, que la Russie et la Prusse viennent de s'unir pour agir directement sur Napoléon , en vue de lui enlever les fruits de la victoire qu'il a remportée sur elles.
Nous allons voir maintenant comment « fonctionna r? leur entente, quel rôle y joua chacun des participants, et quels fruits la Prusse en recueillit.
Le général comte de Tolstoy, qui était chargé d'exposer et de défendre les intérêts de la Russie à Paris et de sceller l'alliance conclue à Tilsit, n'était un diplomate ni de carrière, ni de caractère; c'est un brave et loyal militaire, écrivit Alexandre dans la lettre d'introduction qu'il lui remit pour Napoléon. Après l'avoir observé quelques mois, Napoléon dit un jour de lui : C'est un général de division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit 75
Il avait pour les intérêts de la Prusse une prédilection extrêmement vive. Le jour où il remit ses lettres de créance, il dit à Champagny, après dîner, que c'était l'évacuation de la Prusse qu'il plaçait en tête des mesures devant maintenir la bonne harmonie entre la Russie et la France; et il ajouta, craignant, sans doute, d'être considéré plutôt comme un Prussien que comme un Russe : «Je ne suis pas Prussien, Monsieur; on les aime, chez nous, encore moins que les Français; mais la Russie ne saurait
Napoléon à Gaulaincourt , 17 lévrier 1808.
avoir la moindir confiance dans votre gonv(M nement tant que les conditions de la paix de Tilsit à l'égard de la Prusse ne seront point remplies ^
Il faisait le lendemain une déclaration analogue, mais en termes plus frappants encore dans une lettre qu'il expédiait au comte Romanzoff. Au lieu de s'occuper de la Valachie et de la Moldavie, dit-il, «il serait plus conforme à nos intérêts de commencer par obtenir l'exécution de la paix de Tilsit et de terminer les affaires de Prusse, afin d'arrêter la gangrène de ce côté-là??; c'est à la gangrène napoléonienne qu'il faisait allusion. Si Tolstoy était soucieux des intérêts de la Prusse, il était par contre tout à fait hostile à la politique fï'ançaise, dont manifestement un des buts principaux était d'arrêter l'expansion de la Russie vers l'Europe centrale : «Les vues de Bonaparte, à notre égard, écrivait-il à sa cour, sont évidentes; il les a souvent annoncées dans ses publications politiques, et, jusqu'à cette heure, rien ne nous prouve encore qu'il ait cessé d'être conséquent dans ses plans. Il veut faire de nous une puissance asiatique, nous refouler dans nos anciennes frontières, et porter ainsi sa domination jusque dans le cœur de nos provinces Quelques jours plus tard, il écrit
Tolstoy à Romanzoff, 7 novembre 1807.
L'ambassadeur russe ne se trompait point : Napoléon songeait à écarter de l'Europe la Russie, qui était avec l'Angleterre la seule puissance au monde qu'il eût encore à redouter. 11 proclamait ses intentions en 1807, moins souvent certes que Tolstoy ne le laisse entendre ; mais , à la veille de la guerre de 1 8 1 a , il ne s'en cachait plus. Il disait un jour à M. de» Narbonne : rr Rappelez-vous Souvaroff et ses Tartares en Italie. . . Je ferai à Alexandre la guerre à armes courtoises, avec 2,000 bouches à feu et 5oo,ooo soldats, sans insurrection. Je lui enlèverai Moscou; je le rejetterai en Asie.?? Villemain, Souvenirs contemporains, t. I (M. de Narbonne) ^ chap. xif, p. i63 et i65.
Cette crainte d'une nouvelle invasion des barbares, Frédéric II l'avait éprouvée aussi, en face des conquêtes incessantes de la Russie en Europe; il écrivait à son Irère Henri de Prusse, le 8 mars 1769 : rrCest une puissance terrible, qui dans un demi-siècle fera trembler toute» l'Europe. Issus de ces Huns, de ces Gépides qui détruisaient l'Empire d'Orient, ils pourraient bien, dans peu, entamer l'Occident, etc.?? Politische Corresponde nz , n° 17,888 (t. XXVllI, p, 1^9 )•
encore à Saint-Pétersbourg : ç^Son système à notre égard (celui de Napoléon) me semble évident, c'est ie même qu'il a suivi vis-àvis de toutes les puissances; il n'a qu'un but, celui d'abattre tout autour de lui, il a dit que sa dynastie serait la plus ancienne de l'Europe et malheureusement il n'a que trop souvent tenu parole. Il travaille insensiblement à notre ruine en cherchant à nous entraîner dans des mesures qui tendent si manifestement a miner notre puissance et à paralyser les moyens qui pourraient un jour servir à établir une défensive redoutable contre lui. . ce n'est qu'en se servant des mêmes armes que l'Empereur des Français que l'on parviendra à lui résister'*^??.
Tels étaient les sentiments à l'égard de la Prusse et de la France qu'éprouvait et qu'avouait le premier messager de paix et d'amitié qu'Alexandre envoya à Paris après les embrassements de Tilsit. Il faut rendre cette justice à « cet ennemi déclaré de l'union francorusse ^^^^ que, s'il n'avait pas les qualités d'un diplomate, il en avait parfaitement conscience, que c'était à regret qu'il avait accepté l'ambassade de Paris, et qu'il fît tout ce qu'il pût pour s'en échapper. Metternich , dans son Autobiographie , l'appelle rambassadeur malgré lui^^K
Le comte de Tolstoy, se rendant à Paris, s'arrêta une journée entière à Memel^^^ Il y trouva la cour fort alarmée, car elle venait d'apprendre que les impôts et reAenus du royaume étaient, depuis le 1^*^ octobre, saisis par les intendants de l'armée française pour le compte de Napoléon Il fit t^son possible pour tranquilliser le Roi et son ministère en leur assurant que les intérêts de Sa Majesté
Tolstoy à Romanzoff, ao novembre 1807.
Sur la ferveur des sentiments de Tolstoy pour la Prusse à cette époque, voir encore les lettres qu'il adressa à Romanzoff les i5 et 97 décembre 1807.
C'est ainsi que le qualifie le grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch dans ses Relalions diploniaiiques de la Russie et de la France (1808-18 1 si). Introduction, p. viii.