CHAPITRE VII
Captivité à Montevideo. — Cruauté du général Elio. — Première évasion. — Seconde captivité plus cruelle. — Transfert à Cadix. — Terribles souffrances sur les pontons. — Révolte et évasion des prisonniers du ponton la Vieille' Castiile, — Sassenay rentre en France.
Le général Elio avait, je l'ai déjà dit, plus d'un trait de ressemblance avec ces sombres
(1) Julien Mellet, déjà cité, p. 12 et p. 22. — Gazette officielle ou le Moniteur universel, n® du 21 juin 1810.' — Rapport du général baron Semelle sur révénement arrivé dans la baie de Cadix dans la nuit du 15 au 16 mai 1810. — Lorédan Larchet, Les suites d*une capitulation ; Récits des captifs de Baylen, p. 157 à 174. — Archives du Foreign Office. Lettre de M. William Hamilton à M. Wellesley, ambassadeur de Sa Majesté Britannique auprès de la régence de Cadix, du 28 mai 1810.
Archives des affaires étrangères :
Espagne. — Tome DCLXXXI, f9 119, 5 février. Décret
186 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
capitaines qui furent, dans les Pays-Bas, les aveugles exécuteurs des volontés de Philippe II. C'était incontestablement un brave soldat qui n'était pas dépourvu de sentiments généreux, mais c'était aussi un fanatique. Il éprouvait pour tous ceux qui servaient Napoléon une haine farouche, aussi violente que celle qu'avaient nourrie contre les hérétiques les compagnons du duc d'Albe. Pour ceux-là, il était sans pitié. Aussi se montra-t-il pour Sassenay un inflexible geôlier. Il le traita avec la dernière rigueur, non en prisonnier de
accordant à Sassenay un traitement de 6,000 francs à partir du !•' mai 1808. — Tome DCLXXXI, f 128. Lettre du ministre des affaires étrangères à Mme de Sassenay lui remettant 20,000 francs sur les fonds de son ministère, 8 février 1810. — Tome DGLXXXII, f« 213. Rapport de Sassenay, 23 mai 1810. — Tome DGLXXXII, f« 349. Lettre du ministre à M. de Moustier au sujet de Mme de Sassenay, 27 juin 1810. — Tome DCLXXXIII. Lettre du ministre à Sassenay, 3 juillet 1810.
Angleterre. — Tome DGIV, f« 121. Lettre de M. de Moustier au ministre au sujet de Mme de Sassenay, 5 juillet 1810.
Archives de la marine :
Rapport du lieutenant de vaisseau Dauriac, déjà cité.
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 187
guerre, mais en criminel. Au lieu de l'envoyer dans Tintérieur des terres avec les officiers et l'équipage du Consolateur ^ il l'enferma dans un cachot de la citadelle de Montevideo et l'y abreuva de mauvais traitements. Il l'y tint au secret, le fit même garder à vue et le soumit au régime des malfaiteurs de bas étage. Ce qu'était ce régime dans les prisons espagnoles au commencement du siècle, on peut se l'imaginer. Le malheureux envoyé fut presque constamment réduit, pour toute nourriture, dans un pays où la viande était à vil prix, à du pain et à des oignons crus.
Autant le gouverneur fut dur et cruel envers Sassenay, autant il se montra humain envers une quarantaine de négociants français, domiciliés ou de passage à Montevideo, qu'il avait dû jeter en prison le 19 septembre 1808 pour les arracher à la fureur populaire . Julien Mellet, qui avait été le compagnon de voyage du marquis sur le Consolateur^ et qui fut du nombre de ces prisonniers, se loue sans réserve
188 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
des bons traitements d'Elio, qui fournit, à lui et à ses compagnons, des secours de tout genre, et qui ne les laissa jamais manquer des objets nécessaires à la vie. Mellet obtint même la permission de sortir trois fois par semaine, suivi d'un gardien, et de se promener dans Montevideo. Après cinq mois de captivité, il profita de la liberté qu'on lui accordait pour déserter la citadelle et se rendre à Buenos- Ayres.
Avant de s'enfuir, il avait réussi à se faire donner par Sassenay une lettre de recommandation pour Liniers. Le vice-roi l'accueillit avec une rare bonté et fut très heureux d'avoir des nouvelles de son malheureux ami, dont il ne savait plus rien depuis la révolte d'Elio. Après avoir témoigné à Mellet combien il chérissait sa mère patrie, quoique gouverneur dans un pays étranger, il lui fit cadeau de 3,200 francs, avec lesquels celui-ci put entreprendre un petit commerce.
Sassenay passa dix longs mois dans son
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 189
cachot, sans autre consolation que de contempler le portrait de sa femme, que ses geôliers lui avaient laissé. Au bout de ce temps, il réussit à se sauver; mais il fut poursuivi, repris et mis aux fers. Liniers n'étant plus en fonction à ce moment-là, les rapports de subordination s'étaient rétablis entre le nonveau vice-roi et le gouverneur de Montevideo. Celui-ci envoya son prisonnier à Buenos-Ayres, où il fut, à cause de son évasion, traduit devant un conseil de guerre. Peu s'en fallut qu'il ne fût condamné à mort. S'il ne le fut pas, il le dut à Liniers, qui n'était pas encore parti pour Cordoba, et dont l'influence, encore prépondérante, s'exerça heureusement en sa faveur. Le conseil de guerre décida qu'il serait ramené dans son cachot, et qu'il y serait maintenu aux fers. Aucun croiseur ennemi n'entravant plus les communications entre les deux rives du Rio de la Plata, le prisonnier fut renvoyé par eau. Un incident qui faillit
être tragique se produisit pendant cette tra-
versée. Sassenay avait été enchaîné à fond de cale à côté de la cage d'un tigre. L'espace était si resserré qu'il était en quelque sorte emboîté entre cette cage et la muraille du navire. Soit que les barreaux ne fussent pas assez rapprochés, soit qu'un d'eux eût cédé, le fauve put sortir ses griffes et saisir les vêtements du marquis, qui, ne pouvant se reculer, se trouva dans une position terrible. Ses cris finirent cependant par attirer ses gardiens, qui le délivrèrent.
Si la première partie de sa captivité avait été cruelle, la seconde le fut bien davantage. Pendant son séjour à Buenos-Ayres, Sassenay était parvenu à se procurer de l'argent en tirant, par l'entremise d'un de ses anciens correspondants, 400 dollars sur les États-Unis. Il comptait sur cette ressource pour adoucir ses gardiens et rendre supportable le régime de la prison. L'implacable Elio y mit bon ordre. A son retour à Montevideo, il le fit fouiller et dépouiller de son argent. Pendant
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 191
cinq longs mois, le malheureux envoyé végéta dans son cachot, toujours condamné à une nourriture exécrable et paralysé dans ses mouvements par une barre de fer attachée à deux anneaux qu'on avait rivés à ses chevilles. Il accueillit donc avec une véritable satisfaction la nouvelle qu'il allait être transporté sur les pontons de Cadix.
L'état-major et l'équipage du Consolateur avaient été , l'année précédente , internés d'abord à vingt, puis à cent lieues dans l'intérieur des terres. A la fin de 1 809, on les ramena à Montevideo pour les envoyer en Europe. Un premier départ eut lieu le 6 décembre par le sloop de guerre anglais Mercury, sur lequel furent embarqués Sassenay et l'enseigne Dolhabaratz. Le lieutenant Dauriac et son second officier, l'enseigne Gastagnier, ne partirent que le 18 janvier.
Le Mercury arriva à Cadix à la fin de février 1810. Le marquis et son compagnon furent enfermés sur le ponton la Vieille-Cas tille, où se
192 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
trouvaient un grand nombre d'officiers et de soldats réduits en captivité par les Espagnols, en violation de la capitulation de Baylen.
Bien que sur ce ponton l'envoyé de Napoléon ne fût plus traité comme il l'avait été par le gouverneur de Montevideo, et qu'il fut assimilé aux officiers, de nouvelles épreuves l'y attendaient.
Au moment où Sassenay débarqua à Cadix, le maréchal Victor venait d'en entreprendre le siège. La ville est située à l'extrémité septentrionale d'une langue de terre très étroite à sa base et plus large à son sommet, qui, partant au sud de l'île de Léon (1), court parallèlement au continent, dont elle est séparée par une vaste baie qui abritait, à l'époque qui nous occupe, une flotte de vaisseaux de guerre anglais et espagnols. Inattaquable par
(1) On peut considérer Tîle de Léon comme faisant partie du continent, car elle n'en est séparée que par des canaux emplis et désemplis par la marée. Des ponts nombreux la relient à la terre ferme.
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 193
la langue de terre dont je viens de parler, la place ne pouvait être réduite qu'en s'emparant de la presqu'île du Trocadéro, située du côté opposé de la baie, d'où elle pouvait être bombardée. Le maréchal Victor avait commencé les opérations du siège contre les forts de la presqu'île.
L'attaque des Français avait exaspéré les Espagnols et relevé le courage des prisonniers. Les évasions devinrent plus fréquentes et mirent le comble à la fureur des geôliers, qui allèrent jusqu'à décréter la peine des verges contre les soldats et même, en cas de récidive, contre les officiers qui tenteraient de s'enfuir. Ces menaces ne firent qu'irriter les prisonniers. Le 25 février, un certain nombre d'entre eux parvinrent, malgré la longueur du trajet et l'état de la mer, à gagner à la nage le rivage où campait l'armée assiégeante.
Le 7 mars, il s'éleva une tempête furieuse.
Vingt bâtiments marchands, trois vaisseaux de guerre espagnols, un vaisseau portugais et
194 LA CAPïlVITK DE SASSENAY.
un brick anglais se jetèrent à la côte occupée par les Français. Cette tempête fut pour les prisonniers la cause d'horribles souffrances, qui en firent périr de 1 1 à 1 ,200. Pendant cinq longs jours, les Espagnols les abandonnèrent aux horreurs de la faim et de la soif. Un bien plus grand nombre aurait péri sans le courage d'un matelot nègre qui, pour sauver ses camarades, osa braver la tempête et parvint, après les plus grands efforts, à gagner à la nage le vaisseau de Tamiral anglais. Celui-ci, dès qu'il connut l'horrible situation des prisonniers, donna Tordre à tous les commandants des vaisseaux de sa flotte d'envoyer des vivres à bord de chaque ponton. L'ordre fut exécuté sans retard; mais l'avidité avec laquelle la plupart des prisonniers se jetèrent sur les vivres fournis par les Anglais, provoqua des maladies cruelles. Le septième jour, les Espagnols apportèrent enfin des provisions. Le pain était dur, moisi et de mauvaise qualité. A l'observation que leur en fit un officier, ils
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 195
répondirent que c'était assez bon pour les chiens de Français.
Les prisonniers étaient à peine remis de cette terrible épreuve que le commandant des pontons leur donna connaissance d'une ordonnance du gouverneur de Cadix, en date du
10 mars. Cette ordonnance informait les captifs que chaque fois qu'une évasion se produirait sur un ponton, deux prisonniers de ce ponton seraient irrémissiblement pendus, en outre du fugitif, s'il était repris.
Les officiers protestèrent énergiquement contre un pareil décret, contraire à toutes les lois de la guerre ; mais il ne fut tenu aucun compte, de leur protestation, et la terrible menace resta suspendue sur leurs têtes.
Peu de jours après la tempête, Sassenay parvint à donner de ses nouvelles à sa famille.
11 écrivit le 15 mars à son beau-frère, Pierre de Bauduy, à Wilmington, une lettre qui parvint à son adresse, sans doute par quelque navire de commerce américain en relâche à Cadix.
Malgré toutes les démarches qu'elle avait faites auprès des ministres de l'Empereur, Mme de Sassenay n'avait plus aucune nouvelle de son mari depuis son départ de Bayonne.
Elle savait seulement qu'il avait été jeté en prison et qu'on le croyait encore vivant. En janvier 1810, elle se décida à partir à sa recherche. L'entreprise n'était pas facile à cette époque, mais la marquise était, je l'ai dit, une de ces femmes énergiques qui ne reculent devant aucun obstacle. Il fallait, avant tout, s'assurer l'appui du gouvernement. Grâce à Joséphine, qui, bien que divorcée et retirée à la Malmaison, avait encore de l'inflwence, elle obtint, à la fin de janvier ou dans les tout premiers jours de février 1810, une audience de l'Empereur. Celui-ci n'aimait pas les agents malheureux; Sassenay était de ce nombre. Il reçut la marquise fort mal, presque brutalement. La fière créole ne se laissa pas intimider et tint tête à son impérial interlocuteur. Après lui avoir rappelé qu'il était la
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 197
cause des malheurs de son mari, à qui il avait, sans le consulter, imposé une périlleuse mission, elle lui dit hardiment qu'elle avait le droit de réclamer son appui pour le retrouver, et qu'elle ne lui demandait que la permission de passer en Angleterre. Elle plaida si habilement et si éloquemment sa cause, qu'elle finit par la gagner. Non seulement Napoléon lui donna l'autorisation qu'elle demandait, mais il lui fit remettre, par le ministre des affaires étrangères, une somme de 20,000 fr.
pour son voyage, et il accorda à Sassenay, comme chargé de mission, un traitement de 6,000 francs à partir du 1" mai 1808.
Après avoir confié son fils âgé de cinq ans à l'une de ses parentes et mis sa fille en pension à Écouen, la marquise alla s'embarquer à Nantes. Quoique en guerre, les gouvernements français et anglais accordaient, dans certaines circonstances, des laissez-passer qui étaient respectés. Ce fut avec un de ces laissezpasser que Mme de Sassenay prit la mer sur
198 LA CAPTIVITE DE SASSEISAY.
un bateau pêcheur. La traversée fut abominable et dura vingt-sept jours. La malheureuse femme fut, pendant tout ce temps, en proie au mal de mer et débarqua épuisée à Plymouth, d'où elle se rendit à Londres.
Aussitôt arrivée dans cette capitale, elle se mit à l'œuvre. Elle connaissait les noms de tous ceux avec qui son mari s'était lié, soit dans le corps de Condé, soit dans l'armée anglaise. Elle fit appel à leurs sentiments d'amitié et sollicita leur appui. Son premier projet avait été de partir pour Buenos-Ayres, pour y obtenir, avec l'aide du gouvernement britannique, la liberté de son mari. Elle dut y renoncer en apprenant, dès son arrivée à Londres, que des navires anglais avaient été envoyés au Rio de la Plata pour ramener à Cadix les prisonniers français qui s'y trouvaient. A force de démarches, ou tout simplement peut-être par une lettre de son beaufrère, elle finit par savoir que Sassenay était à Cadix depuis la fin de février. Elle travailla
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 190
alors à obtenir son échange. S'il eût été sur les pontons anglais, la chose n'eût point été difficile; mais il était prisonnier des Espagnols. Les ministres de George III se montraient peu disposés à se mêler de l'affaire. La marquise dut faire agir tous ses protecteurs. Les émigrés intervinrent activement, et, pour excuser Sassenay aux yeux du gouvernement anglais d'avoir servi Napoléon, allèrent jusqu'à dire, comme le raconte le Times du 24 août 1810, qu'il avait été amené entre deux gendarmes de Ghalon à Bayonne, pour y être embarqué. Mais les plus utiles auxiliaires de la marquise furent quelques grandes dames anglaises avec lesquelles elle s'était liée, et qui lui prêtèrent le secours de leur influence. Le succès finit par couronner ses persévérants efforts. Le 28 mai 1810, le secrétaire d'État au Foreign Office adressa à l'ambassadeur anglais auprès de la régence d'Espagne une dépêche par laquelle il le chargeait d'obtenir la mise en liberté de Sas-
senay et son renvoi en Angleterre. Lorsque cette dépêche arriva à Cadix, le marquis n'était plus entre les mains des Espagnols.
Pour expliquer ce qui s'était passé, il me faut revenir en arrière et reprendre le récit de la captivité au point où je l'ai laissé.
De la tempête du mois de mars au commencement de mai, l'existence des prisonniers du ponton la Vieille-Castille continua à être aussi rude qu'elle l'avait été jusque-là. Les Espagnols^ très irrités par le progrès des Français, se montraient chaque jour plus durs et plus inhumains. Le 22 avril, le fort de Matagorda, sur la presqu'île du Trocadéro, fut emporté par les troupes du maréchal Victor.
De ce fort on pouvait, comme je l'ai dit, bombarder Cadix, et l'on était maître des communications de cette ville avec l'île de Léon, d'où elle tirait l'eau potable. Les prisonniers, tout en se réjouissant de la victoire de leurs compatriotes, éprouvèrent les plus vives inquiétudes, car ils se virent menacés de mourir de
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 201
soif si les Français empêchaient les barques qui les approvisionnaient d'aller chercher de l'eau au sud de la baie. Ils avaient également à craindre qu'en cas de bombardement les navires de guerre espagnols ne vinssent se ranger autour d'eux pour attirer sur eux le feu des Français. Ces craintes continuelles finirent par porter au comble l'exaspération des prisonniers de la fieille-Castille, Un petit nombre d'entre eux, plus téméraires que les autres, formèrent l'audacieux projet d'enlever le ponton et de le faire échouer sur la côte occupée par les Français.
C'était presque un acte de folie. La Vieille- Castille était mouillée entre plusieurs vaisseaux espagnols et anglais, dont quelques-uns se trouvaient à l'ancre entre elle et le rivage du Trocadéro. En se laissant aller à la dérive, elle risquait d'aborder un de ces vaisseaux ou d'être coulée par son artillerie en passant auprès de lui. Mais rien ne put arrêter les promoteurs du complot, qui ne mirent qu'un
202 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
petit nombre de leurs compagnons dans le secret. Le lieutenant Dauriac, qui était depuis le 2 mai sur le ponton et qui, en sa qualité de marin, devait être un des directeurs de l'opération, prévint Sassenay. Celui-ci accueillit la communication sans enthousiasme. Les dangers à courir étaient certains, le succès de l'entreprise fort douteux. Pour un homme qui savait que sa femme était sur le point d'obtenir sa mise en liberté, c'était dur de se voir lancé dans une pareille aventure où il n'avait rien a gagner et où il risquait d'être coulé, noyé ou pendu. Mais que pouvait-il faire? En homme habitué aux épreuves, il se résigna à son sort avec la tranquille énergie qui faisait le fond de son caractère, et il attendit l'événement.
L'attente ne fut pas de longue durée. Le 15 mai, différentes circonstances favorables décidèrent les conspirateurs à mettre ce jourlà même leur projet à exécution. Un vent violent du sud-ouest qui soufflait depuis plusieurs
h\ CAPTIVITE DE SASSENAY. 203
jours avait obligé les escadres anglaise et espagnole à se rapprocher de Cadix, en remettant la surveillance des pontons à quelques chaloupes canonnières. L'éloignement des vaisseaux de haut bord laissait la route libre et devait permettre à la Vieille-Casiille de profiter du vent et de la marée qui poussaient vers la rive française.
L'après-midi fut employé à faire quelques préparatifs, autant cependant que la prudence le permettait pour ne pas être découvert par les gardiens. A huit heures du soir, le vent se maintenait toujours au sud-ouest, mais il avait beaucoup molli. Malgré cette circonstance défavorable, le signal fut donné par les chefs, et Ton se mit à couper les câbles. La nouvelle, bientôt connue, jeta la confusion parmi les prisonniers. Si les uns, emportés par leur courage, n'entrevirent qu'avec joie une glorieuse délivrance, les autres, mesurant l'étendue des dangers à courir, en furent effrayés. Mais le sort en était jeté : chacun, n'ayant plus d'alter-
20i LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
native qu'une mort ignominieuse ou la liberté, mit la main à Tœuvre. En un clin d'œil les soldats qui formaient la garnison furent enveloppés, désarmés, jetés à fond de cale. Deux sentinelles en faction sur le pont, habilement entourées, subirent le même sort, sans avoir eu le temps de donner l'éveil en faisant usage de leurs armes. Pendant qu'on finissait de couper les câbles, on démarra le gouvernail, on ferma les sabords pour éviter l'abordage, et l'on monta sur le pont non seulement les quinze fusils des gardiens et leurs munitions, mais tous les boulets et toutes les pièces de fonte qui formaient le lest, dont on comptait faire des projectiles. Ces préparatifs achevés, le ponton se mit en route, et, sous l'impulsion du vent qui avait repris, il ne tarda pas à laisser en arrière la gabare et la canonnière de garde. Si ces deux navires lui avaient donné la chasse, il est certain qu'il n'eût pu échapper. Ils ne bougèrent heureusement pas.
Seul, un vaisseau anglais détacha trois cha-
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 205
loupes qui poursuivirent le ponton. L'une d'elles s'approcha en tirant des coups de fusil. L'officier qui la commandait criait de toutes ses forces : « Messieurs les Français, rendezvous, on ne vous fera aucun mal. » Mais les Français n'avaient nulle envie de se rendre.
Lorsque la chaloupe fut le long du bord, on l'accabla de projectiles. Le ponton, qui n'avait plus de lest, émergeait de plus de 25 pieds audessus de l'eau. Des pièces de fonte de 50 livres tombant de cette hauteur devenaient des engins meurtriers. Il y eut bon nombre de têtes, de jambes et de bras cassés à bord de la chaloupe, qui prit le large, abandonnant la partie. Malheureusement, la fusillade avait tué du monde sur le ponton. Au nombre des victimes était le lieutenant de vaisseau Moreau, qui avait pris le commandement des manœuvres. Dauriac le remplaça sur le banc de quart.
A peine ce premier danger fut-il conjuré qu'on se trouva en présence d'un autre plus
203 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
grand. Le vent mollit, laissant le ponton à la merci du courant qui le ramenait vers le fort de Puntalès sur la rive espagnole. Pour parer à ce nouveau péril, les officiers de marine firent fabriquer avec des hamacs et des couvertures une voile qui permît de profiter du plus léger souffle de vent. Mais la brise déjà si faible ne se maintint pas. A différentes reprises elle tomba complètement, pour reprendre ensuite avec plus ou moins de force.
Pendant deux longues heures, les fugitifs passèrent tour à tour de l'espérance à la crainte et de la crainte à l'espérance. Le ponton flottait inerte sur une mer démontée, tantôt poussé par le vent vers le continent où était le salut, tantôt ramené par le courant vers la presqu'île où la prison et la mort attendaient ceux qui le montaient. Que d'émotions pour ces pauvres gens! Enfin, sur les onze heures du soir, une reprise de vent jeta la Vieille-Castille vers la rive occupée par l'armée française, où elle échoua à 800 mètres de terre, non
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 207
loin d'une batterie qu'on venait d'établir.
Les fugitifs passèrent le reste de la nuit à se garder militairement et a construire un radeau. A cinq heures et demie, ils virent poindre le jour, qu'ils attendaient avec une fiévreuse impatience. Il leur apporta une amère désillusion. Ils avaient calculé que le navire, délesté comme il Tétait, atterrirait sur un fond assez élevé pour qu'il fût possible de gagner le rivage sans perdre pied. Au lieu de cela, il se trouvait échoué par cinq pieds et demi d'eau dans une mer très houleuse. Le radeau sur lequel on avait compté et qui devait servir de va-et-vient, au moyen de piquets fichés en terre par les nageurs du ponton, se disloqua dès le premier voyage. Cet accident jeta le désespoir dans l'âme de tous ceux qui ne savaient pas nager. Plus de la moitié des prisonniers étaient dans ce cas. La position était réellement affreuse. Les Espagnols avaient dès l'aube ouvert un feu terrible sur le malheureux navire. Le fort de Puntalès, les diffé-
rentes batteries établies entre ce fort et Cadix, une vingtaine de canonnières et autant de bombardes Taccablaient de boulets, d'obus et de bombes. Sous cette pluie de projectiles, la plupart des fugitifs perdirent la tête. Ceux qui savaient nager n'hésitèrent pas à gagner le rivage. Parmi les autres, les plus hardis ou les plus affolés se jetèrent à l'eau, en s'accrochant, les uns à des tonneaux vides, les autres à de simples planches, et en se laissant aller à la dérive. Tous ne réussirent pas à se sauver. Quelques-uns furent entraînés au large et s'y noyèrent ou furent repris par les Espagnols.
Sassenay ne savait pas nager. Heureusement, il s'était fait à bord du ponton des amis dévoués qui lui avaient promis de le soutenir sur l'eau. Il se jeta donc hardiment à la mer, et, aidé par eux, il parvint à atteindre la terre, où il arriva sain et sauf après tant et de si cruelles émotions. Du mince bagage qu'il possédait il n'avait sauvé que le portrait de sa femme, qu'il avait attaché sur sa tète .
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 20D
L'opération du sauvetage ne se termina que le 16 mai à midi. Les troupes du maréchal Victor y concoururent avec une ardeur digne des plus grands éloges. Pendant huit heures, plus de deux mille individus de tous grades, généraux, officiers et soldats, restèrent dans Teau exposés aux coups de cent cinquante bouches à feu pour sauver leurs compatriotes. Des embarcations amenées au galop sur des charrettes de l'embouchure du Guadelete facilitèrent le débarquement des femmes et des enfants, et de ceux qui, ne sachant pas nager, n'avaient point osé se jeter à l'eau.
Trois fois pendant l'opération les projectiles du fort de Puntalès mirent le feu au ponton, trois fois ceux qui le montaient réussirent à éteindre l'incendie. Lorsque tout le monde fut débarqué, une dernière bombe incendia le vieux vaisseau qui avait été le théâtre de si cruelles souffrances. Cette audacieuse évasion, qui, grâce à la maladresse des artilleurs espagnols, ne coûta la vie qu'à un petit
210 LA CAPTIVITE DE SASSEJJAY.
nombre de prisonniers, rendit à TEmpereur six cents officiers et neuf cents soldats.
Sassenay reçut le meilleur accueil des chefs de l'armée française, qui lui fournirent l'argent dont il avait besoin et le dirigèrent sur Séville, où était établi le quartier général du maréchal Soult. C'est de cette ville qu'il adressa le 23 mai au ministre des relations étrangères un rapport sur sa mission, dont les dernières phrases trahissent la lassitude qu'il ressentait après tant d'épreuves successives. Dans ce rapport, il priait le ministre de faire parvenir à sa femme, dont il connaissait la présence en Angleterre, une lettre qu'il lui écrivait, et de vouloir bien faciliter son retour en France. Voyager en Espagne n'était pas à cette époque chose facile pour un Français. Pour ne pas tomber aux mains des guérillas, il fallait se résigner à marcher avec les convois. Sassenay mit deux mois à atteindre Bayonne, où il n'arriva que le 21 juillet. II y trouva une très aimable lettre de M. de Cham-
LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 211
pagny, qui lui exprimait l'intérêt que le gouvernement avait pris à son sort, et qui lui faisait part du traitement que l'Empereur lui avait accordé.
Ce ministre avait reçu à la fin de juin le rapport du marquis. A ce moment-là, une négociation se poursuivait à Morlaix entre le gouvernement impérial et le cabinet de Saint-James pour un échange général des prisonniers de guerre. Le commissaire français était M. de Moustier. M. de Champagny lui écrivit le 27 juin, en le chargeant de prier le commissaire anglais, M. Mackenzie, de faire parvenir à Mme de Sassenay la lettre de son mari, et de s'intéresser à son retour en France. M. Mackenzie se prêta de fort bonne grâce à ce qu'on lui demandait et en écrivit à son gouvernement, le 5 ou le 6 juillet. Toutefois, par suite de circonstances qui retardèrent son voyage, la marquise ne rentra en France qu'à la fin de juillet ou au commencement d'août 1810. Lorsqu'elle arriva à Sasse-
212 LA CAPTIVITE DE SASSENAY.
nay, son mari Ty avait devancée. En le retrouvant, elle fut effrayée du changement qui s'était opéré en lui. En deux ans, bien qu'il n'eût tout juste que la cinquantaine, l'homme mûr était devenu presque un vieillard. Le changement était si grand qu'à son retour le pauvre homme n'avait point été reconnu par ses domestiques, qui, le prenant pour un imposteur, lui avaient, au premier moment, refusé l'entrée de son château. C'est que des souffrances comme celles qu'il avait endurées laissent des traces profondes, et que sa santé, sinon détruite, du moins fort altérée, devait lui rappeler, sa vie durant, qu'il avait eu un jour l'honneur d'être, sans l'avoir ni désiré ni sollicité, choisi par l'Empereur pour remplir, dans un pays lointain, une délicate et périlleuse mission.