‹ Napoléon Ier et la fondation de la République Argentine; Jacques de Liniers, comte de Buenos-Ayres, vice-roi de La Plata, et le marquis de SassenayChapitre 9 sur 20 · LES SUITES DE LA MISSION ET LA CHUTE DE LINIERS · texte numérisé non relu

LES SUITES DE LA MISSION ET LA CHUTE DE LINIERS

Situation difficile créée au vice-roi par la mission de Sassenay. — Mécontentement à Buenos-Ayres. — Révolte de Montevideo. — Intrigues du parti espagnol. — Soulèvement du 1" janvier 1809. — Destitution de Liniers par la régence de Cadix. — Sa retraite et son abnégation.

Quelques précautions qu'eût prises le viceroi pour cacher l'arrivée d'un envoyé de l'empereur des Frîinçais, la nouvelle s'en était pourtant répandue dans Buenos-Ayres. La population s'était si bien habituée, depuis la chute de Sobremonte, à intervenir dans tous les actes du gouvernement, qu'il était, sinon impossible, du moins fort difficile de ne pas lui faire une communication officielle au sujet de l'événement dont elle se préoccupait. Aussi

Liniers, après en avoir longuement délibéré

toute la journée du 14 avec les membres de Taudiencia, lança-t-il, d'accord avec eux, sous la date du 15 août, une proclamation qui, en fournissant des armes à ses ennemis pour le rendre suspect à la Junte centrale de Séville, fut cause de sa ruine. Cette proclamation n'est évidemment que la mise à exécution du système de temporisation et de ménagements qu'il avait exposé à Sassenay dans leur entretien secret. S'il ne la rédigea pas lui-même, comme on l'a prétendu, il en fut certainement l'inspirateur, et elle porte sa signature. Son authenticité, contestée par quelques auteurs, ne saurait plus être mise en doute, aujourd'hui que le général Mitre a retrouvé l'un des exemplaires imprimés répandus à l'époque dans le public.

Voici cette proclamation :

« Très fidèles habitants de Buenos-Ayres,

ce Depuis l'entrée du dernier vaisseau de tt Cadix, annonçant les événements accomplis

a dans notre mère patrie, Tabdication de tt Charles IV, celle de son 61s Ferdinand et la « retraite de toute la famille royale en France, « vous êtes, sans doute, impatients de fixer « votre opinion sur un objet qui intéresse si tt vivement votre loyauté. Votre anxiété a dû tt redoubler encore en voyant arriver ici un a agent français.

tt D'après les dépêches qu'il a apportées, a l'empereur des Français a reconnu l'indé- « pendance de la monarchie espagnole et de tt ses possessions d'outre-mer, sans retenir ni a demander la plus petite de ses provinces.

« Il maintient l'unité de notre religion, nos tt propriétés, nos lois et nos usages, qui garan- « tissent notre future prospérité ; et, quoique le tt sort de notre monarchie ne soit pas entièrett ment décidé, les Cortès ont été assemblées « à Bayonne le 15 juin dernier. Elles sont tt composées des députés des villes espagnoles « et de citoyens de tout rang au nombre de « cent cinquante. Sa Majesté Impériale et

« Royale, après avoir applaudi à vos efforts et « à votre courage, vous exhorte à maintenir ic votre tranquillité, à conserver vos bonnes « dispositions, et vous promettons les secours « dont vous pourrez avoir besoin. Je n'ai pas M hésité à répondre à Sa Majesté Impériale tt que cette ville se distinguera toujours par « son attachement à son légitime souverain, ce et qu'elle recevra avec satisfaction toute « espèce de secours consistant en armes, « munitions et troupes espagnoles.

tt Dans des temps si malheureux, rien ne « saurait contribuer davantage à notre sécutt rite qu'une réunion franche et pure de « sentiments et d'opinions sur un point aussi « intéressant que celui dont il s'agit. Imitons « les exemples de nos ancêtres : ils évitèrent « à ce pays les malheurs qui accablèrent l'Es- « pagne dans la guerre de Succession, en « obéissant au prince légitime qui fut placé « sur le trône.

u Je communique mes intentions aux dif-

tt férents chefs des provinces du continent, « pour que leurs efforts et leur unanime con- « cours assurent la prospérité de cette ville, « qui, par son énergie et sa bonne conduite, « est devenue le boulevard de l'Amérique « méridionale. Je vous répète encore qu'il « n'y a pas de salut à espérer pour vous sans « une union entière, sans une confiance sans « bornes dans vos autorités constituées. De « leur côté, uniquement occupées du bien Cl public, elles verraient avec peine, mais « réprimeraient avec fermeté tout excès et « toute disposition contraire (1). tu

Cette proclamation fut mal accueillie à Buenos-Ayres. Elle y mécontenta tout le monde, aussi bien les créoles que les Espagnols. Les uns et les autres croyaient à la con-

(1) J'ai copié cette proclamation dans l'ouvrage de M. Jules Richard, p. 33. Les passages importants qu'en donne le général Mitre, p. 229, se retrouvent dans la traduction* de M. Jules Richard, sauf un où Liniers se plaint des clameurs des oisifs qui, par de vaines conjectures, ont mis en doute son dévouement bien connu.

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quête de la Péninsule par Napoléon et songeaient, sous couleur de fidélité à Ferdinand VII, à briser les liens qui unissaient la Colonie à la mère patrie. Lespremiecs rêvaient r Amérique aux Américains ; les seconds, de faire de cette même Amérique une autre Espagne, où ils continueraient à être la classe dirigeante. L'idée d'attendre l'issue delà lutte engagée en Europe et de se soumettre au vainqueur ne souriait ni aux uns, qui voulaient être indépendants, ni aux autres, qui ne voulaient à aucun prix de Joseph pour roi. Toutefois, comme les créoles qui formaient la majorité de la population de Buenos-Ayres étaient sincèrement et passionnément attachés au vice-roi, il n'en résulta pour le moment que des clameurs. Elles l'avertirent qu'il avait fait fausse route, et qu'il ne pouvait conserver sa popularité qu'en prenant franchement le parti du fils de Charles IV. C'est ce qu'il fit. Son premier soin fut d'avancer au 2 1 la cérémonie de la prestation du serment à Ferdi-

nand VII, primitivement fixée au 31 août. Elle eut lieu sous la présidence du général de Goyenèche, arrivé tout exprès de Montevideo.

Le lendemain, le cabildo publia, sous l'inspiration du fougueux alcade D. Martin Alzaga, qui était, comme je l'ai dit plus haut, le chef reconnu du parti espagnol, un manifeste d'où ressort clairement le but poursuivi par ce parti : «Laissez à l'Europe, y est-il dit, le soin te de recouvrer ses droits. Votre sort, à vous, « est décidé, et rien ne pourra changer vos « destinées. Vous n'obéirez jamais qu'au soutt verain à qui vous avez prêté serment. Nous « n'aurons de relations qu'avec sa personne. « Au point de vue espagnol, Alzaga était dans le faux, et Liniers avait raison. Le mouvement séparatiste dont l'alcade prenait l'initiative devait fatalement tourner au profit des créoles. Sous la pression de l'opinion publique très surexcitée, Liniers se crut malheureusement obligé de donner des gages de sa fidélité à Ferdinand VII. Il fit, ou laissa publier le 26 août,

un pamphlet anonyme dans lequel TEmpereur fut fort maltraité. Il y était question de la mission de Sassenay, et il y était dit que Napoléon avait eu Taudace de demander au vice-roi de conserver la Colonie pour Joseph Bonaparte, en le menaçant, s'il n'obéissait pas, de l'en rendre responsable. Il ne s'en tint pas là, il lança le 9 septembre une nouvelle proclamation dans laquelle il traita l'Empereur de monstre de vanitéy de tyran ambitieux et de destructeur de V humanité. Ces expressions malheureuses, que l'on regrette de trouver sous la plume du vainqueur de Beresford et de Whitelocke, ne devaient ni désarmer ses ennemis, ni les empêcher de poursuivre sa ruine.

A Montevideo, la proclamation du 15 août fut le signal d'un révolution. Les Espagnols y étaient en majorité. Liniers leur était suspect à double titre, comme Français et comme chef du parti créole. On peut juger de l'effet que produisit sur eux la proclamation. Elle était accompagnée d'une circulaire confidentielle

adressée aux autorités subalternes et rédigée en termes ambigus ; le nom de Ferdinand VII n'y était pas prononcé non plus. Elio s'empressa de la rendre publique, ainsi que sa réponse, que voici : « Votre Excellence croit, « disait-il, que pour prendre un parti il faut « attendre l'issue des événements qui s'ac- « complissent en Europe; je suis d'un tout « autre avis. Je n'ai jamais douté des géné- « reux et fidèles Espagnols, je les connais.

« J'ai fait avec eux la guerre à la France. C'est tt pour cela que j'ai confiance en eux. Mais « si, par malheur, l'Espagne ou quelqu'une « de ses provinces était d'un avis opposé au « mien, je déclarerais la guerre à l'Espagne « elle-même, comme à toute province ou à ce tout individu qui n'engagerait pas une lutte tt à mort contre le monstre inique qui a violé « toutes les lois humaines. Tels sont les sen- « timents des habitants de Montevideo que je « suis chargé d'exprimer à Votre Excellence. » C'était une véritable déclaration de guerre.

Le vice-roi y répondit en appelant Elio à Buenos-Ayres pour rendre compte de sa conduite. Celui-ci refusa d'obéir. Un pareil acte d'insubordination aurait dû être immédiatement réprimé avec vigueur. Il est à croire que si Liniers s'était présenté en personne devant Montevideo avec les corps créoles sur lesquels il pouvait compter, les troupes que commandait Elio n'auraient pas osé lui résister. Malheureusement, à partir de cette époque jusqu'au moment où il remit le pouvoir aux mains de son successeur, Liniers, si vaillant devant l'ennemi, perdit toute son énergie au milieu de ces discordes civiles. Au Heu d'agir par lui-même et de compter sur son prestige qui était toujours très grand, il se contenta de destituer Elio et de lui nommer un successeur. Ce successeur, le capitaine de frégate don Juan Angel Michelena, était un hâbleur plus fort en paroles qu'en actions. Il partit sans troupes, n'ayant pour réussir que des lettres adressées par Liniers aux chefs de

corps. Il arriva le 20 septembre dans les environ de Montevideo. Au lieu d'entrer hardiment dans la place et d'y produire sa commission, il fit porter secrètement les lettres du vice-roi aux destinataires. Ceux-ci lui répondirent en s'excusant de ne pas pouvoir le reconnaître pour gouverneur. Sur le tard, il entra dans la ville et se rendit à la forteresse. Elio, prévenu de son arrivée, l'attendait de pied ferme. Dès les premiers mots, une violente discussion s'engagea entre ces deux hommes. Emporté par la colère, Michelena saisit un pistolet et ajusta Elio. Celui-ci bondit sur lui, lui arracha l'arme des mains et le cribla de coups de poing. Michelena riposta de son mieux; mais le combat ne tourna pas à son avantage, et il se vit obligé de quitter la forteresse, tout meurtri des horions qu'il avait reçus de son vigoureux adversaire.

Le bruit de cette scène ne tarda pas à se.

répandre dans la ville. Sur les dix heures du soir, une foule nombreuse envahit la cour de

la forteresse, en vociférant qu'elle ne voulait pas d'autre chef qu'Elio. Le gouverneur sortit <le chez lui pour remercier les manifestants. « J'ignore pourquoi ils m'appellent à la capi- « taie, leur dit-il ; je déclare que si j'ai fait une « faute, je veux qu'ils prennent ma tète ici, « je me refuse à aller à Buenos-Ayres. » Ces paroles furent couvertes d'applaudissements; les cris de : Vive Elio! Mort au traître I mort à Michelena! mort à ceux de Buenos-Ayres ! éclatèrent avec frénésie. La foule porta le gouverneur en triomphe tout autour de la cour. Il finit pourtant par se débarrasser d'elle, en lui promettant de convoquer une assemblée de notables, et la décida à regagner la ville. Elle partit précédée de la musique du régiment de Rio de la Plata, et, toujours hurlant et vociférant, alla devant la maison où Michelena était logé, pousser des cris de mort contre lui. L'agent de Liniers prit peur. Pour se débarrasser de lui, ses hôtes l'engagèrent à fuir. Ils le menèrent secrètement au môle, où

il trouva une barque qui le conduisit au village de TAguada, d'où il regagna Buenos- Ayres comme mieux il put.

Le lendemain, Elio convoqua l'assemblée des notables. Celle-ci, imitant l'exemple des villes de la Péninsule, nomma une Junte uniquement composée d'Espagnols, dont le général eut la présidence. Pendant son court séjour à Montevideo, Goyenèclie, emporté lui aussi par sa haine contre les envahisseurs de sa patrie, s'était laissé aller à dire au gouverneur qu'il y avait incompatibilité entre la nationalité de Liniers et les hautes fonctions dont il était revêtu. Ces paroles du délégué devinrent le mot d'ordre de la Junte, qui travailla sans relâche au renversement du viceroi et se prépara à envoyer un agent en Espagne pour obtenir de la Junte de Séville la destitution de l'homme qu'elle haïssait. Pour forger les armes dont il avait besoin pour perdre Liniers auprès du gouvernement central, Elio fit commencer une instruction contre

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Sassenay. Le pauvre homme, que son implacable geôlier avait soumis au régime le plus rigoureux, subit le 3 octobre un long interrogatoire. Les ennemis de Liniers n'en purent tirer aucune arme contre lui. Sassenay raconta qu'il avait été fort mal reçu par le vice-roi, et, tout en avouant qu'il l'avait revu un instant seul dans la soirée du 13, déclara qu'ils avaient uniquement causé ensemble de la délivrance de Buenos-Ayres. L'officier chargé de l'instruction, D. Diego Ponce de Léon, interrogea tour à tour Igarzabal, le compagnon de route de Sassenay, D. Manuel Ortega, le correspondant de Liniers, chargé de remettre à l'envoyé l'argent nécessaire à son voyage de retour, et bien d'autres encore. Mais de tous ces interrogatoires il ne ressortit rien qui pût fournir à Elio des armes nouvelles contre son rival détesté.

La révolte de Montevideo contre son autorité avait fort irrité Liniers. Au lieu de la i*éprimer par les armes, comme il aurait dû le

faire sans consulter personne, il soumit la question à l'audiencia. Cette assemblée de doctes légistes se refusa à sanctionner des mesures violentes et se mit à échanger des mémoires avec les rebelles. Ceux-ci ne se soumirent naturellement pas, mais, encouragés par cette faiblesse, ils poussèrent le parti espagnol de Buenos-Ayres à renverser Liniers par la violence. Don Martin Alzaga se mit, cela va sans dire , à la tête de la conspiration qui éclata le 1" janvier 1809.

Ce jour était celui fixé pour les élections municipales. Au son de la cloche qui convoquait la population pour lui en faire connaître les résultats, la plaza Mayor fut envahie par les tercios espagnols, des Galiciens, des Biscayens et des Catalans, qui vinrent se ranger en armes devant l'hôtel de ville, en criant : Une Junte comme en Espagne! A bas le Finançais Liniers! La chose était arrangée dès le matin. Le cabildo présidé par D. Martin Alzaga venait de rendre compte des élections au vice-

roi. Au sortir de la forteresse, l'alcade et ses collègues joignirent leurs cris à ceux des manifestants et mirent aux voix la nomination d'une Junte et la destitution de Liniers. Ces deux motions furent naturellement votées d'enthousiasme.

Le vice-roi savait que le régiment des patricios était depuis six heures du matin réuni en armes dans ses quartiers. Ce régiment était commandé par un officier d'une grande énergie, D. Cornelio Saavedra, qui avait pris une part des plus brillantes à la défense de Buenos- Ayres en 1807. Liniers lui envoya l'ordre de venir occuper la forteresse. Saavedra accourut rapidement, pénétra à la sourdine dans la place par la poterne du rivage et vint ranger ses hommes sur les remparts.

Ce déploiement de forces et l'attitude résolue des patricios intimidèrent les rebelles . L'é vêque Lue, qui était au nombre des conspirateurs, s'offrit à négocier la paix et se présenta à la forteresse. Un dialogue des plus vifs s'en-

gagea entre lui et Saavedra en présence de Linlers. L'évêque demanda au commandant de se retirer pour éviter T effusion du sang ; celui-ci répliqua en réclamant l'évacuation de la place par les rebelles et en déclarant que le vice-roi ne serait pas déposé. Liniers, qui se voyait avec peine en butte à la haine du parti espagnol, finit par subir l'influence de l'évêque. Saavedra impatienté déclara qu'il se retirerait si le vice-roi le lui ordonnait, mais qu'il rentrerait dans ses quartiers en traversant la plaza Mayor, et qu'il resterait sous les armes tant que les corps espagnols ne se seraient pas retirés. Ainsi fut fait. Les patricios défilèrent en colonne sur la place et regagnèrent leur caserne, où ils furent bientôt rejoints par les bataillons des arribenos, des nègres et mulâtres, des Andalous, par l'artillerie et par des escadrons indigènes de hussards et de carabiniers. Ces troupes formaient une véritable armée, à laquelle les tercios espagnols n'étaient pas en état de résister.

Lorsque les patricios eurent évacué la forteresse, une députation du cabildo se rendit auprès de Liniers. La foule qui remplissait la place poussait toujours les mêmes cris.

Elle demandait la nomination d'une Junte et la déposition de Liniers. Celui-ci consentit à la réunion d'une assemblée de notables, qui, sous la pression des menaces du dehors, l'engagea à l'unanimité à se démettre du pouvoir. Il y consentit, et l'on se mit à dresser l'acte qu'il devait signer.

Les conspirateurs espagnols avaient compté sans Saavedra. Informé de ce qui se passait à la forteresse, il en fit part aux troupes rangées sous ses ordres et les porta sur la plaza Mayor. La nouvelle de cette contremarche des forces indigènes parvint vite au palais.

Liniers chargea aussitôt un de ses officiers de porter à Saavedra l'ordre de rétrograder.

Cet officier était créole. Au lieu d'exécuter sa commission, il dit au commandant des patricios que le vice - roi était entouré

d'hommes qui voulaient la destruction de son régiment, et que, comme fils du pays, il l'engageait à désobéir. Saavedra ne se le fit pas dire deux fois ; il déboucha sur la place fusils chargés et mèches allumées, et rangea ses troupes devant la vieille arcade mauresque, en pointant ses huit pièces de canon contre le palais municipal. Après avoir pris ses dispositions et laissé le commandement au major don Juan -José Viamont, il pénétra inopijaément à la tête de tous les chefs de corps dans la salle où l'on délibérait. Son entrée jeta le désarroi parmi les conspirateurs.

L'évêque fut le premier à recouvrer la parole, et s'approchant de Saavedra, il lui dit : « Grâce à Dieu, tout est fini. Son Excellence « aime beaucoup le peuple et ne veut pas « qu'à cause d'elle on verse du sang. Elle « s'est décidée à donner sa démission. — Et « qui est-ce qui a autorisé Son Excellence à « renoncer à un mandat qu'elle détient légi- « timement? — Commandant, murmura

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« Tévêque d'un ton suppliant, vous n'allez « pas faire répandre du sang ! — Ni moi ni « mes compagnons ne sommes cause de cette « révolution, reprit le commandant des pa- « tricios. J'ai dit et je répète : Aucune raison « ne peut autoriser une pareille violence.

Cl — Mais c'est le peuple qui l'exige ! s'écria « l'évêque. — Allons donc! riposta Saa- « vedra, c'est faux, absolument faux. Que a M. de Liniers vienne avec nous, qu'il se « présente au peuple; et si celui-ci dit qu'il « ne veut pas qu'il conserve son mandat, a moi et mes compagnons, nous nous reti- « rerons. » Et prenant résolument le viceroi par le bras, il l'entraîna en lui disant : « Votre Excellence va entendre de la bouche « du peuple quelle est sa volonté. » La nuit approchait au moment où Liniers, entouré de tous les chefs indigènes, franchit le pontlevis de la forteresse. En l'apercevant, les soldats créoles et la population indigène qui s'était jointe à eux firent retentir l'air de

leurs acclamations en criant : Vive Santiago Liniers! Nous ne voulons que lui pour chef.

L'enthousiasme était tel qu'on vit des nègres ôter leur chemise et la jeter sous les pieds du libérateur. Pendant ce temps, les Espagnols ' restés dans la forteresse étaient littéralement terrifiés. Un des chefs créoles arracha des mains du greffier du cabildo l'acte qu'on avait voulu imposer à Liniers, et le déchira en mille morceaux.

Les bataillons espagnols étaient toujours, à l'ouest de la place, rangés devant le cabildo. Le vice-roi leur envoya l'ordre de déposer les armes. Pour appuyer cet ordre, les patricios firent mine de charger. Ce fut le signal de la débandade. Galiciens, Biscayens, Catalans s'enfuirent à toutes jambes, en jonchant le sol de leurs armes pour courir plus vite.

Les hussards dispersèrent les quelques groupes qui ne s'étaient point dissipés, et l'ordre fut rétabli.

Ainsi finit cette tentative insurrectionnelle,

qui raffermit pour quelques mois le pouvoir de Liniers, en assurant la prépondérance du parti créole. Les corps espagnols furent dissous et désarmés, et les chefs de la conspiration poursuivis en justice. Don Martin Alzaga et quatre autres des plus compromis furent envoyés sur la côte de Patagonie.

Malheureusement pour l'Espagne, les intrigues du parti vaincu le 1" janvier à Buenos- Ayres, mais toujours tout -puissant à Montevideo, finirent par être couronnées de succès. Les agents que ce parti avait envoyés dans la Péninsule obtinrent de la Junte de Séville la révocation de Liniers. Elle ne prit pas toutefois cette grave résolution sans hésitation, non qu'elle 'en prévît les désastreuses conséquences, mais dans la crainte que le vainqueur de Beresford ne profitât de sa popularité pour se mettre à la tète du parti créole et lever l'étendard de la révolte. Elle s'efforça donc d'adoucir par des faveurs honorifiques l'amertume de la mesure qu'elle prenait

contre lui. La lettre lui annonçant sa destitution rinforma qu'en récompense de ses services il était créé comte de Buenos-Ayres, et que ce titre de Caslille lui était conféré exempt de tous droits pour lui, son fils et ses successeurs, avec une rente de 25,000 francs à toucher sur les revenus de la vice-royauté.

Pour remplacer Liniers, la Junte avait fait choix de don Balthasar de Cisneros, lieutenant général de la marine. Elle nomma, en même temps, Elio inspecteur des armées de la vice-royauté, et le maréchal de camp Nieto gouverneur de Montevideo. C'était, en remettant le pouvoir aux mains du parti espagnol, irriter profondément l'élément créole.

Cisneros débarqua à Montevideo en juin 1809. Il avait ordre de dissoudre la Junte de cette ville en la comblant d'éloges et d'honneurs, de mettre en liberté les conspirateurs du l*"" janvier, et finalement de renvoyer Liniers en Espagne.

Le nouveau vice-roi agit en homme con-

vaincu qu'il ne pourrait prendre possession de son poste que par la force des armes.

Après avoir fait sonder par des émissaires les chefs des régiments indigènes, il se porta à la Colonie avec un petit corps de troupes, fort inquiet de l'accueil qu'allaient lui faire, et son prédécesseur, et la population de Buenos- Ayres.

L'heure où Jacques de Liniers apprit l'arrivée de Gisneros à la Colonie fut l'heure décisive de sa vie. Jamais homme n'eut une occasion plus favorable de satisfaire son ambition et de se venger de l'injustice d'un gouvernement qui avait méconnu ses services. Rien ne lui eût été plus fa'cile que de lever, à ce moment, l'étendard de la révolte. Les principaux patriotes et les chefs des régiments indigènes qui s'étaient compromis pour lui le 1*" janvier, et qui voyaient avec terreur le retour de la prépondérance du parti espagnol, le suppliaient de résister aux ordres de la Junte de Séville et d'en appeler aux

armes. La population et les soldats créoles ne demandaient qu'à le suivre dans cette voie. Avec les forces écrasantes sur lesquelles il pouvait compter, il était sûr de la victoire. La tentation dut être forte ; pourtant Liniers n'y succomba pas. Profondément attaché à l'Espagne, il lui sacrifia son ressentiment et se refusa à travailler à son démembrement.

Au rôle brillant de fondateur d'une République qui lui eût valu sans nul doute une célébrité égale à celle qui entoura plus tard le nom de Bolivar, il préféra le rôle modeste et ingrat de victime résignée, et il se soumit avec une rare abnégation à la mesure aussi injuste qu'impolitique qui, en lui enlevant le gouvernement de la Colonie deux fois sauvée par lui, récompensait si mal ses glorieux et éclatants services.

Gisneros ne se hâta pas de traverser l'estuaire. Il sentait le terrain mal affermi sous ses pas tant que son adversaire ne lui aurait pas remis le pouvoir. Il lui demanda donc de

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venir le trouver à la Colonie. Liniers y consentit. Lorsque la nouvelle de son prochain départ se répandit dans Buenos -Ayres, la population accourut à la forteresse pour s'y opposer. La parole chaude et vibrante du libérateur calma toute cette effervescence, et la foule se dispersa en criant : Vive le viceroi Liniers!

Pour échapper à de nouvelles manifestations, Liniers s'embarqua pour la Colonie le 26 juin à quatre heures du matin avec une suite peu nombreuse. La traversée s'effectua rapidement, et à neuf heures il frappait à la porte de la maison où logeait Cisneros. Lorsqu'on annonça à celui-ci l'arrivée de son prédécesseur, son premier mouvement fut de demander s'il était seul. « Oui, seul » , lui fut-il répondu. A ces mots, il respira plus librement. Les deux vice -rois s'embrassèrent cordialement et eurent ensemble un long entretien qui dissipa en partie au moins les défiances

de Cisneros. Liniers repartit pour Buenos-

Ayres; mais comme, malgré sa démarche si loyale, le nouveau vice-roi hésitait encore à se transporter dans la capitale, il se démit du commandement militaire et le transmit au maréchal de camp don Vincent Nieto.

Le 30 juin, Gisneros fit enfin son entrée à Buenos-Ayres, au milieu des acclamations de la population européenne, qui saluait en lui le rétablissement de la prépondérance espagnole.

Le nouveau vice-roi ne tarda pas à reconnaître que les ordres qu'il avait reçus de la Junte de Séville n'étaient pas faciles à exécuter. S'il put mettre en liberté les fauteurs de l'émeute du 1" janvier 1809 et reconstituer les corps européens, il dut renoncer à désarmer et à dissoudre les corps indigènes.

Les créoles, se sentant les plus forts, se refusèrent énergiquement à déposer les armes.

Il dut également renoncer à faire partir pour l'Espagne Liniers, désireux de rester dans le pays. La popularité du libérateur de Buenos-

Ayres était telle que toute violence exercée contre lui eût été le signal d'une révolution. Le nouveau vice-roi autorisa donc son prédécesseur à se retirer à Cordoba, comme il le désirait. Celui-ci quitta Buenos-Ayres en août, après avoir adressé aux représentants de Ferdinand VII en Espagne un long mémoire qui trahit toute Tamertume de ses sentiments. La chute de Liniers, prélude de l'établissement du régime républicain dans l'Argentine, fut, on ne saurait se le dissiimuler, l'œuvre de Napoléon. Gomme le dit, dans un langage imagé, l'un des auteurs qui ont le mieux approfondi l'histoire de cette période troublée, le rayon diplomatique dirigé par le conquérant sur les provinces du Rio de la Plata foudroya le héros dont il voulait faire l'instrument de ses ambitieux desseins. Le coup fut mortel, Liniers ne s'en releva pas.

Malgré le prestige dont l'entouraient ses victoires, l'Espagne ombrageuse et défiante ne lui pardonna pas de s'être laissé soupçonner

d'infidélité à la cause de Ferdinand VII, et le sacrifia impitoyablement, et, ajoutons-le, impolitiquement, aux rancunes du parti qui avait succombé à Buenos-Ayres le 1*' janvier

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