‹ Napoléon Ier et la fondation de la République Argentine; Jacques de Liniers, comte de Buenos-Ayres, vice-roi de La Plata, et le marquis de SassenayChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Incapacité du nouveau vice-roi. Il est trompé et tralii par les chefs créoles. — Soulèvement du 25 mai 1810 qui met fin à la vice-royauté. — Efforts de Liniers pour relever le parti royaliste. — Trahi et abandonné par ses troupes, il est fait prisonnier et mis à mort. — L'Espagne réclame ses cendres.

En acceptant la succession de Liniers, Gisneros avait assumé une tâche au-dessus de ses forces. Pour la mener à bonne fin, il lui aurait fallu un génie politique qui lui faisait complè-

(1) Gregorio Funes, déjà cité, 2« vol., p. 367 à 368. — Biographie de Funes dans le 1*"" vol., p. 10 à 12. — Mitre, t. I, p. 283 à 351, et Appendice, n® 20, Rapport sur les événements du 25 mai. — Torrente, déjà cité. Récit de don Pedro Alcantara Ximénès, chapelain de l'évêque de Gordoba, t. I, p. 69.

tement défaut. Malheureusement, en esprit borné qu'il était, il ne comprit pas son insuffisance, et il ne sut pas profiter des conseils absolument désintéressés que lui donna son prédécesseur avant de quitter Buenos-Ayres, et plus tard, du fond de sa retraite. Aux difficultés politiques qu'il ne percevait pas clairement, vinrent s'ajouter des difficultés financières. Le Trésor de la Colonie était à sec, et de lourdes dettes avaient été contractées pour faire face aux armements de 1807 et, depuis lors, à l'entretien des troupes qu'on n'avait pas pu licencier. Les dépenses s'élevaient à trois millions de piastres par an; l'état de guerre dans lequel se trouvait l'Espagne ayant tari les ressources du revenu public, les recettes ne s'élevaient pas à plus de 1 ,200,000 piastres, d'où un déficit annuel de 1,800,000 piastres. Pour remédier à cette situation désastreuse, Cisneros eut l'idée d'accorder la liberté du commerce. Les propriétaires terriens, presque tous créoles, applaudirent à cette mesure, qui

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fut, au contraire, vivement combattue par les négociants espagnols, qui ne voulaient pas renoncer au monopole dont ils jouissaient.

Cisneros ne tint pas compte de leur opposition et ouvrit les portes de la Colonie au commerce étranger. Les Anglais, qui étaient aux aguets, inondèrent le pays de leurs marchandises et en achetèrent à de bons prix les produits qui, depuis quelque temps, ne trouvaient plus d'acquéreurs. Les coffres du Trésor se remplirent rapidement, et les habitants s'enrichirent en même temps. Les Espagnols, profondément irrités, se détachèrent du vice-roi. Celui-ci chercha un contrepoids parmi les créoles, qui, n'ayant pas pour lui l'attachement qu'ils avaient eu pour Liniers, firent de lui un instrument inconscient de leurs secrets desseins, avec l'idée bien arrêtée de le renverser à la première occasion qui s'offrirait. Les chefs du parti patriote manœuvrèrent avec suite et habileté. Comprenant l'influence acquise par le cabildo sur la population, ils

réussirent à y obtenir, sinon la majorité, du moins la moitié des voix. Ils persuadèrent ensuite à Cisneros qu'il fallait se défendre à Taide d'un journal contre les sourdes attaques du parti espagnol. Ce journal, rédigé par eux, devint le propagateur de leurs idées et prépara le terrain à la révolution qu'ils voulaient accomplir.

Le 17 mai 1810, un navire anglais apporta à Montevideo des nouvelles désastreuses pour la cause de Ferdinand VII. Les Français semblaient maîtres de L'Espagne. Ils avaient envahi l'Andalousie et enfermé la Régence dans Cadix, où ils l'assiégeaient. Tout le monde crut dans la Colonie que c'en était fait de la mère patrie, et qu'elle allait être conquise. On se dit que l'heure était venue de songer à soi. Â Buenos-Ayres, une vive agitation se propagea rapidement dans la population, qui, comme en 1806, réclama la convocation d'une assemblée des notables. Le vice-roi, très alarmé et comprenant qu'il allait avoir le sort de Sobremonte,

appela autour de lui les chef militaires pour savoir s'il pouvait compter sur eux. Il dut vite se convaincre que les mêmes hommes, qui avaient si énergiquement soutenu Liniers le l^janvier 1809, étaient absolument décidés à prendre parti contre lui. Le 22 mai, l'assemblée des notables vota sa déchéance et chargea le cabildo d'élire une Junte. Ce conseil, où les Espagnols avaient encore de l'influence, crut pouvoir retenir le pouvoir que l'on venait d'enlever à Cisneros, mais les chefs patriotes ne l'entendaient pas ainsi. La population et les troupes créoles se soulevèrent, sans que les Espagnols osassent résister, et nommèrent, le 25 mai, jour à jamais mémorable dans les fastes de la République Argentine, une Junte de sept membres qui commença par gouverner au nom de Ferdinand Vil, quoique bien décidée à ne jamais reconnaître son autorité.

La présidence en fut donnée au colonel des patricios, don Cornelio Saavedra. Au nombre

de ses collègues se trouvaient un ancien aide de camp de Liniers en 1807, don Manuel Belgrano, qui devait remporter plus tard sur les Espagnols les deux victoires de Salta et de Tuenman, célèbres dans l'histoire de l'Indépendance sud-américaine, et un avocat, don José Juan Castelli, un imitateur de Robespierre, à qui l'on verra jouer un rôle dans le drame sanglant qu'il me reste à raconter.

Une fois tombé du pouvoir, l'honnête mais incapable Cisneros comprit, trop tard, qu'il avait été le jouet des chefs du parti patriote, et qu'il avait fait une lourde faute en ne tenant pas compte des avis de son prédécesseur. Il comprit, en même temps, ou plutôt on lui fit comprendre, que Liniers était le seul homme assez populaire pour contre - balancer l'influence des promoteurs du mouvement et pour mettre obstacle à la révolution qui menaçait de détacher la Colonie de la mère patrie. Il lui écrivit donc, dans la journée même du 25 mai, une lettre dans laquelle, après lui avoir fait part

des événements qui venaient de s'accomplir, et de l'impuissance à laquelle il était réduit par la défection des chefs militaires, il lui remettait tous ses pouvoirs, en le suppliant de faire un suprême effort pour rétablir l'autorité de la métropole. Cette lettre, le vice-roi déchu ne savait comment la faire parvenir, lorsqu'un jeune homme, du nom de Lavin, se présenta à lui dans la nuit du 25 au 26 mai et lui offrit de s'en charger. Cisneros accepta l'offre et remit la lettre au messager, qui partit à l'instant même et arriva le 28 mai à onze heures et demie du soir à Cordoba.

Le malheur voulut que Lavin ne connût dans cette ville qu'une seule personne, le chanoine et historien Funès, le dernier homme auquel il aurait dû se confier. Funès appartenait en secret au parti patriote, mais il affectait^^éanmoins un grand dévouement à la cause royaliste. Lorsque le messager de Cisneros lui eut demandé l'hospitalité et lui eut fait connaître les événements du 25 mai et le

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but de son voyage, il comprit tous les avantages qu'il pouvait tirer de la situation dans rintérèt de son parti, et il se résolut à jouer un rôle véritablement odieux. Il conduisit d'abord Lavin chez Tévéque, Mgr Orellana, puis chez Liniers, qu'il fallut réveiller. L' exvice-roi courut aussitôt chez son ami don José Gutierrez de la Concha, qui était gouverneur de Cordoba. Celui-ci convoqua chez lui , à cinq heures du matin, outre Liniers, l'évéque, les deux auditeurs Moscoso et Zamalloa, le colonel des milices, don Santiago Allende et un assesseur du gouvernement, Rodriguez, et enfin le chanoine Funès, bien qu'il inspirât quelque défiance.

Le premier acte de la réunion fut de prêter, entre les mains de l'évéque, serment de garder le secret sur toutes les délibérations. Liniers avait peu de confiance dans les milices de la province; il proposa de se retirer au Pérou, où le parti espagnol était en force, et d'en revenir avec des troupes sur lesquelles on

pourrait compter. Tout le monde se rangea à cet avis. C'était le seul sage. Malheureusement, Funès, comprenant le danger que ce projet faisait courir à la révolution s'il était mis à exécution, intervint avec une rare duplicité.

Grâce à l'éloquence dont il était doué, il finit par convaincre le conseil que Liniers ferait une faute en s' éloignant, et qu'il devait, au contraire, marcher avec les milices provinciales sur Buenos- Ayres , où son approche provoquerait un soulèvement royaliste. Le traître eut gain de cause, et son plan finit par être approuvé.

L'ancien vice-roi entama, sans perdre de temps, une correspondance active avec ses amis de Buenos-Ayres et même avec les membres de la Junte dans le but de combattre le mouvement insurrectionnel. Pendant ce temps, La Goncha s'occupa de concentrer à Gordoba les milices disséminées dans les campagnes et dans les forts. Par suite soit des distances, soit de la difficulté des commu-

nications, la concentration se fit très lentement. Le 14 juillet, à en croire la date d'une lettre dont nous parlerons tout à l'heure, Liniers n'avait point encore quitté Cordoba.

Funès mit habilement ces lenteurs à profit, dans rintérêt de la cause qu'il servait en secret. Il groupa autour de lui tous les partisans de l'indépendance et organisa un comité qui fit une propagande active en faveur de la révolution. Les troupes devinrent l'objet des plus vives sollicitations et furent bientôt gagnées à la cause de l'insurrection.

La Junte de Buenos-Ayres était tenue très exactement au courant des préparatifs de Liniers. Elle connstissait l'influence dont il jouissait, et elle redoutait de le voir apparaître devant la capitale avec l'armée qu'il réunissait. Elle lui écrivit en lui rappelant l'injustice dont il avait été victime de la part du gouvernement espagnol et en lui offrant le commandement en chef de ses troupes. En terminant, elle lui demandait de garder tout au moins la

neutralité, et elle le menaçait de prendre des mesures violentes contre sa nombreuse famille, s'il prenait parti contre la Révolution. L'historien Torrente ne dit pas ce que le libérateur de Buenos-Ayres répondit à ces offres et à ces menaces, mais nous pouvons en juger par la lettre suivante écrite à M. de Sarratea, son beau-père, qui l'avait supplié, dans l'intérêt de ses enfants et pour éviter une catastrophe facile à prévoir, de se tenir en dehors du mouvement :

tt Mon cher et vénéré père,

ce Voudriez-vous qu'un général, un milite taire qui, pendant trente-six ans, a donné « des preuves réitérées de son amour et de ce sa fidélité au souverain, le délaissât à la te dernière époque de sa vie? Ne livrerais-je ce pas à mes enfants un nom marqué au coin ce de la trahison? Quand les Anglais envahii« rent Buenos-Ayres, qui m'obligeait à entrece prendre la délivrance de cette ville? Je ne

a balançai pas à m' engager dans une entrece prise aussi dangereuse : j'abandonnai mes « enfants à la Providence au milieu des ennea mis. Plus tard, lorsqu'il fallut défendre « Buenos-Âyres à la tête de soldats nouveaux « contre une armée formidable, déjà en poste session de Montevideo, la bonne cause n'a- « t-elle pas triomphé? Eh bien, mon père, si « elle était bonne alors, elle est très bonne a aujourd'hui. Elle réclame non seulement tt les services d'un soldat honoré des plus « grandes distinctions qu'il puisse acquérir, « maïs de tous ceux qui ont prêté serment de tt fidélité. Songez à David et aux Macchabées, « la victoire fut le fruit de leur foi.

« Ne vous inquiétez pas, mon cher père, « mettez comme moi votre confiance en Dieu.

« Celui qui m'a protégé dans le passé me M sauvera de même dans l'avenir. Mais si, « d'après ses hauts décrets, je dois trouver, « en cette occasion, la fin de mes jours, j'es- « père que sa miséricorde me tiendra compte

« d'un sacrifice auquel je suis obligé par profes- « sion, en raison de mes innombrables offenses.

« Mon père, Celui qui nourrit les oiseaux « du ciel et prend soin des plus petits êtres de « la création sortie de ses mains, veillera avec a VOUS pour la subsistance et Téducation de « mes enfants. Partout ils se présenteront « sans rougir de me devoir la vie, et si je ne a leur laisse pas de richesses, je leur lègue un a beau nom et de bons exemples à suivre.

a Faites connaître^es résolutions à toute « personne qui vous debiandera de mes nou- « velles. Je n'y renoncerais pas, eussé-je le « couteau sur la gorge (1). »

Vis-à-vis d'un adversaire aussi redoutable que l'ancien vice-roi, il fallait agir avec décision. La Junte n'hésita pas plus longtemps et fit marcher contre lui un petit corps de 1 ,200 hommes sous les ordres du commandant des arribenos, don Francisco de Ocampo.

(1) Jules RicBAno, déjà cité, p. 41.

Dès qu'il connut l'approche des troupes insurrectionnelles, Liniers résolut de se porter à leur rencontre avec les milices qu'il avait réunies. A peine sortis de Cordoba, ses soldats désertèrent en masse, et le général royaliste se vit bientôt seul avec quelques chefs de corps et vingt-huit officiers européens.

Il ne restait d'autre parti que la fuite. Liniers conseilla à ses compagnons d'infortune de gagner les montagnes du Pérou, vers lesquelles il comptait se diriger lui-même. Le général partit avec Tévêque Orellana, son chapelain, son ami de La Concha, l'assesseur Rodriguez, le colonel don Santiago Allende et le trésorier Moreno . Malheureusement, il fallait des guides . Ceux auxquels on s'adressa étaient gagnés à la cause révolutionnaire et firent perdre aux fugitifs un temps précieux. Après avoir erré huit jours dans d'horribles chemins, ils furent rejoints par une colonne de cent hommes sous les ordres du lieutenant-colonel Balcarce et faits prisonniers.

Balcarce, qui avait été détaché du corps d'Ocampo à la nouvelle de la désertion des troupes royalistes et de la fuite de Liniers et de ses compagnons, avait fait une extrême diligence, mais il avait été merveilleusement secondé par Funès. Ce chanoine, qui joua dans tout ce drame un rôle odieux, avait fait préparer des chevaux à l'aide desquels la petite colonne put gagner de vitesse les fugitifs et les atteindre avant qu'ils se fussent engagés dans les montagnes. Funès ne s'en tint pas là. Craignant que la population de Cordoba, bien qu'acquise à la cause révolutionnaire, ne se soulevât pour délivrer Rodriguez et Allende qui étaient apparentés aux familles les plus influentes de la ville, il alla trouver le commissaire de la Junte, Vieytes, pour l'engager à faire passer les captifs par une autre route. Vieytes le rassura en lui disant qu'il avait pris toutes ses précautions pour que ses prisonniers ne pussent lui échapper, et que, d'ailleurs, il avait reçu de la Junte l'ordre répété de les

passer par les armes dès qu'ils seraient en son pouvoir, ce qui allait être fait dès le lendemain. Le chanoine raconte qu'il fat atterré en apprenant cette décision, aussi cruelle qu'impolitique, qui allait donner à la cause de Tlndépendance un caractère sanguinaire et sacrilège. Après avoir si bien travaillé à livrer les victimes au bourreau, Funès eut peur de son œuvre et voulut arrêter le bras prêt à frapper. Ses efforts tardifs ne purent sauver que deux des sept victimes. Tout ce qu'il put obtenir des commissaires Vieytes et Ocampo fut un sursis à l'exécution. La Junte consultée consentit à laisser la vie à l'évêque et à son chapelain, mais maintint l'ordre de mettre à mort les cinq autres prisonniers. Les membres qui la composaient, dont deux, Saavedra et Belgrano, avaient été les compagnons d'armes et les partisans déclarés de Liniers, connaissaient toute l'étendue de son influence et la redoutaient. Inquiets des actives menées du parti espagnol qui s'agitait en secret, ainsi

que du mouvement d'opinion qui se manifestait parmi les troupes en faveur du libérateur de Buenos-Ayres, ils ne virent de salut, pour le nouvel ordre de choses, que dans la mort du héros qui avait été leur idole. Elle fut donc froidement résolue par eux, mais l'audace leur manqua pour commettre en pleine lumière le crime politique qui allait imprimer une tache sanglante sur le drapeau de la jeune république. Ce fut dans les profondeurs du désert, loin de tous les regards, qu'ils firent exécuter la sentence inique que leur avait dictée la peur du grand vaincu.

Les hommes auxquels fut confiée l'exécution des ordres de la Junte agirent non en soldats, mais en barbares. Liniers et ses compagnons furent conduits à pied, à demi nus, privés de nourriture, par d'horribles chemins et des contrées désertes, jusqu'aux limites de la Pampa. Pendant cette longue marche, les malheureux eurent à supporter de terribles fatigues et de cruelles privations. Elle fut leur

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chemin du Golgotha. Le 26 août, ils firent halte au bois des Perroquets, tout près du lieu appelé la Cabeza del Tigre. Comme le dit un des acteurs du drame, ce désert silencieux était l'autel sur lequel devait s'accomplir le sanglant sacrifice.

Sur les onze heures du matin arrivèrent le docteur don Juan Gastelli, l'un des membres de la Junte, le colonel Frencli, le lieutenantcolonel Balcarce, plusieurs officiers et cinquante soldats. Le sanguinaire Gastelli ne perdit pas une minute pour signifier aux prisonniers la sentence rendue contre eux. Après avoir joui quelque temps des angoisses de l'évéque et de son chapelain, il leur annonça que leur peine était commuée en un exil perpétuel. L'exécution devait avoir lieu sur l'heure. L'évéque supplia les bourreaux d'accorder un sursis à ses infortunés compagnons pour se préparer à la mort. Quoique accueillies par des rires, des sarcasmes et des quolibets, ses supplications finirent par être

écoutées. Castelli consentit à donner aux condamnés un répit de deux heures. On leur lia les mains et on leur laissa accomplir leurs devoirs religieux.

Les deux heures révolues, le représentant de la Junte réclama ses victimes. Les cinq chefs royalistes marchèrent au supplice sans forfanterie comme sans faiblesse, avec la tranquille résolution d'hommes qui meurent pour une juste cause. Liniers, dont les sentiments chrétiens ne s'étaient jamais démentis au cours de sa vie, attendit en priant le moment fatal. Ni lui ni La Conclia ne voulurent permettre qu'on leur bandât les yeux. Tous deux avaient trop souvent affronté la mort dans les combats pour ne pas savoir la regarder en* face. Lorsque les cinq condamnés eurent été rangés devant le peloton d'exécution, Liniers prononça d'une voix forte les paroles suivantes : tt Nous mourons sous les coups de « la Junte, fiers de notre fidélité au Roi et à « la patrie. » A leur tour, Rodriguez et Moreno

protestèrent contre la sentence qui les frappait, puis tous s'agenouillèrent. Â ce moment Liniers cria aux soldats : u Nous sommes prêts. *» Les fusils s'abaissèrent, et French commanda le feu. Moins insensibles que leurs chefs, les soldats se troublèrent au moment de tirer sur le vaillant général qui avait été leur idole aux jours de ses triomphes. La première décharge, mal ajustée par des mains hésitantes, jeta les condamnés à terre sans les tuer. Il en fallut une seconde pour achever l'œuvre de sang. Elle ne fut pourtant pas mortelle pour Liniers. Quoique criblé de balles, le malheureux respirait encore, et ses lèvres murmurèrent une dernière prière. Ce fut French qui lui porta le dernier coup en lui déchargeant son pistolet sur le front, triste besogne pour un officier qui avait été comblé de ses faveurs et qui lui devait son avancement militaire et sa situation politique.

A quelques kilomètres de la Cabeza del Tigre s'élevait l'église isolée de Cruz alta.

Les bourreaux ensevelirent leurs victimes sous ses murs. Le jour suivant, le curé, un religieux de la Merci, après avoir fait creuser une fosse' profonde sur le lieu même du supplice, y fit transporter les cinq cadavres. De simples initiales tracées par lui sur les croix qui indiquaient remplacement où reposait chacun des cinq martyrs royalistes, devaient permettre de retrouver leurs dépouilles dans des temps moins troublés.

Telle était encore Tinfluence de Liniers dans la Colonie et tel le prestige qui entourait son nom, que la Junte eut peur de l'effet qu'allait produire la nouvelle de son exécution. Dans la crainte d'une explosion de colère populaire, elle s'efforça de faire le silence autour de son crime, et elle interdit toute cérémonie religieuse en mémoire de ses victimes. Le temps fit son œuvre. Le souvenir des hommes s'efface vite au cours d'une révolution. Au milieu des luttes sanglantes qu'amena sur les rives du Rio de la Plata

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rétablissement du régime républicain, personne dans la Colonie ne songea bientôt plus à riiomme qui avait deux fois arraché Buenos- Ayres à l'envahisseur anglais.

Après un demi-siècle d'oubli, en 1862, un président de la République Argentine, soldat et historien, qui a retracé dans des pages colorées les grandes actions du vainqueur de Beresford et de Whitelocke, se souvint que les restes du héros reposaient ignorés au fond d'un désert. Il les fit pieusement exhumer et rapporter à Buenos-Ayres. En apprenant que son ancienne Colonie se préparait à élever, sur le théâtre même de ses exploits, un monument à rillustre soldat qui avait péri en défendant son intégrité, l'Espagne s'émut et s'accusa d'ingratitude. Elle réclama les ossements de Liniers et de La Concha. Le brick de guerre le Gravina les rapporta à Cadix.

Us reposent aujourd'hui non loin de cette ville, à San Fernando, sous les voûtes de l'église du Collège de marine, au milieu des

tombeaux et des monuments que la nation espagnole a élevés à ses plus illustres marins (i).

(1) L'éjjlise du Collège de marine de San Fernando est appelée le Panthéon des marins illustres. On y a élevé des monuments non seulement aux grands hommes de mer, mais ù ceux qui ont donné le nouveau monde à l'Espagne, et à quelques-uns de ses plus grands généraux. A côté des noms de D. Juan d'Autriche, du marquis de Santa Cruz, de l'amiral Gravina,. on rencontre ceux de Christophe ColomL, de Magellan, de Fernand Cortez, de Gonzalve de Cordoue, du prince Philibert de Savoie. Dans Tune des chapelles se trouve une statue de la Vierge, connue sous le nom de Notre- Dame de la Victoire, donnée par les Vénitiens à D. Juan d'Autriche; elle se trouvait sur sa galère capitane pendant la bataille de Lépante.

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