CHAPITRE IX
Sassenay de retour en France rentre dans la vie privée. — Élu député en 1830, il se retire de la vie politique après la révolution de Juillet. — Ses dernières années et sa mort.
Plus heureux que le libérateur de Buenos- Ayres dont il pleura sincèrement la mort, Sassenay put goûter enfin, après son retour en France, un repos bien gagné. Jamais homme n'avait moins que lui recherché les aventures, et pourtant depuis dix-huit années sa vie en avait été remplie. Tour à tour soldat de fortune et commerçant par nécessité, diplomate contre son gré, prisonnier dans des conditions exceptionnellement cruelles, il n'était jamais sorti d'une épreuve que pour
LES DERNIERES ANNEFS DE SASSENAY. 237
retomber aussitôt dans une autre souvent plus rude que celle qui l'avait précédée. Aussi, une fois rentré dans ses foyers, ne songea-t-il plus qu'à vivre en paix et à travailler de nouveau, en bon père de famille, au relèvement de sa fortune fort dérangée par sa longue absence.
Le gouvernement impérial ne paraît pas s'être montré reconnaissant envers Sassenay pour tout ce qu'il lui avait valu de souffrances et de misères. C'est tout au plus si, grâce à la protection du duc de Bassano, qui resta son ami, son traitement fut maintenu pendant quelques mois après son retour. Cette oublieuse indifférence n'a rien qui doive nous surprendre. Napoléon, comme tous les favoris de la fortune, n'aimait que les gens heureux; heureux, le marquis ne l'avait pas été au cours de sa mission. Non seulement elle avait échoué, mais elle avait provoqué un mouvement séparatiste et républicain qui allait faire perdre à l'Espagne, que l'Empereur croyait toujours pouvoir soumettre, une de
ses plus importantes colonies. Cet échec de sa politique fut sensible au grand homme.
Pour en détourner sa pensée, il oublia Sassenay et ne fit rien pour lui.
La situation pécuniaire du marquis ne s'améliora que sous la Restauration. Comme tous les émigrés, il eut sa part de Tindemnité votée par les Chambres. Cette restitution, sans lui rendre, à beaucoup près, la fortune dont la Révolution l'avait dépouillé, lui permit, du moins, de finir ses jours sans soucis d'argent et sans préoccupations pour l'avenir des siens.
Bien qu'il aimât peu la politique et la vie parlementaire, il lut fallut, une fois encore, y prendre une part active à la fin de la Restauration. Le ministère de Polignac, qui désirait opposer la grande influence dont il jouissait dans son département à celle toute-puissante du général de Thiard, l'un des chefs du libéralisme, lui demanda de solliciter les suffrages des électeurs de Saône-et-Loire. Battu dans
Tarrondissement de Chalon le 23 juin par son redoutable concurrent, il fut élu lé 3 juillet par le grand collège de Mâcon. Son passage à la Chambre fut de courte durée. Un mois ne s'était pas écoulé depuis son élection que le trône de Charles X était renversé par une insurrection populaire. Après avoir, quoique sincèrement attaché à la branche aînée des Bourbons, accepté la monarchie nouvelle dans la crainte de la République, le marquis se retira de la vie politique et rentra, pour n'en plus sortir, dans l'obscurité de la vie privée.
D'amers chagrins vinrent assombrir les derniers temps de sa vie. Il perdit, à peu d'années d'intervalle, une fille qu'il adorait et l'énergique compagne qui l'avait soutenu dans ses jours d'épreuve. Ces deux coups furent terribles pour le vieillard. 11 les supporta pourtant avec la courageuse résignation que donne seule une foi sincère et profonde.
Mais il se retira du monde et ne vécut plus
que pour ses enfants et quelques vieux amis, faisant le plus de bien possible dans son cher Sassenay où tous Taimaient et le respectaient. Le 8 novembre 1840, la mort le frappa à son tour. Il s'éteignit doucement et sans souffrances, regretté de tous ceux qui l'avaient connu et laissant dans le milieu où il avait vécu, la mémoire d'un homme de bien.